L’Homme aux quarante écus/XII

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L’Homme aux quarante écusGarniertome 21 (p. 357-359).
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XII. — GRANDE QUERELLE.


Pendant le séjour de M. André à Paris, il y eut une querelle importante[1]. Il s’agissait de savoir si Marc-Antonin était un honnête homme, et s’il était en enfer ou en purgatoire, ou dans les limbes, en attendant qu’il ressuscitât. Tous les honnêtes gens prirent le parti de Marc-Antonin. Ils disaient : « Antonin a toujours été juste, sobre, chaste, bienfaisant. Il est vrai qu’il n’a pas en paradis une place aussi belle que saint Antoine : car il faut des proportions, comme nous l’avons vu ; mais certainement l’âme de l’empereur Antonin n’est point à la broche dans l’enfer. Si elle est en purgatoire, il faut l’en tirer ; il n’y a qu’à dire des messes pour lui. Les jésuites n’ont plus rien à faire ; qu’ils disent trois mille messes pour le repos de l’âme de Marc-Antonin ; ils y gagneront, à quinze sous la pièce, deux mille deux cent cinquante livres. D’ailleurs, on doit du respect à une tête couronnée ; il ne faut pas la damner légèrement. »

Les adversaires de ces bonnes gens prétendaient au contraire qu’il ne fallait accorder aucune composition à Marc-Antonin ; qu’il était un hérétique ; que les carpocratiens et les aloges n’étaient pas si méchants que lui ; qu’il était mort sans confession ; qu’il fallait faire un exemple ; qu’il était bon de le damner pour apprendre à vivre aux empereurs de la Chine et du Japon, à ceux de Perse, de Turquie et de Maroc, aux rois d’Angleterre, de Suède, de Danemark, de Prusse, au stathouder de Hollande, et aux avoyers du canton de Berne, qui n’allaient pas plus à confesse que l’empereur Marc-Antonin ; et qu’enfin c’est un plaisir indicible de donner des décrets contre des souverains morts, quand on ne peut en lancer contre eux de leur vivant, de peur de perdre ses oreilles.

La querelle devint aussi sérieuse que le fut autrefois celle des ursulines et des annonciades, qui disputèrent à qui porterait plus longtemps des œufs à la coque entre les fesses sans les casser. On craignit un schisme, comme du temps des cent et un contes de ma mère l’oie, et de certains billets payables au porteur dans l’autre monde[2]. C’est une chose bien épouvantable qu’un schisme : cela signifie division dans les opinions, et, jusqu’à ce moment fatal, tous les hommes avaient pensé de même.

M. André, qui est un excellent citoyen, pria les chefs des deux partis à souper. C’est un des bons convives que nous ayons ; son humeur est douce et vive, sa gaieté n’est point bruyante ; il est facile et ouvert ; il n’a point cette sorte d’esprit qui semble vouloir étouffer celui des autres ; l’autorité qu’il se concilie n’est due qu’à ses grâces, à sa modération, et à une physionomie ronde qui est tout à fait persuasive. Il aurait fait souper gaiement ensemble un Corse et un Génois[3], un représentant de Genève et un négatif[4], le muphti et un archevêque. Il fit tomber habilement les premiers coups que les disputants se portaient, en détournant la conversation, et en faisant un conte très-agréable qui réjouit également les damnants et les damnés. Enfin, quand ils furent un peu en pointe de vin, il leur fit signer que l’âme de l’empereur Marc-Antonin resterait in statu quo, c’est-à-dire je ne sais où, en attendant un jugement définitif.

Les âmes des docteurs s’en retournèrent dans leurs limbes paisiblement après le souper : tout fut tranquille. Cet accommodement fit un très-grand honneur à l’homme aux quarante écus ; et toutes les fois qu’il s’élevait une dispute bien acariâtre, bien virulente entre des gens lettrés ou non lettrés, on disait aux deux partis : « Messieurs, allez souper chez M. André. »

Je connais deux factions acharnées[5] qui, faute d’avoir été souper chez M. André, se sont attiré de grands malheurs.

  1. La condamnation du Bélisaire de Marmontel. Voyez page 277.
  2. Les billets de confession ; voyez tome XVIII, page 230.
  3. Ils étaient en guerre au moment où Voltaire écrivait.
  4. Voyez, tome IX, la Guerre civile de Genève.
  5. Les jésuites et les jansénistes.