L’Homme de neige/6

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Calmann Lévy, éditeur (3 volumesp. 1-47).


VI


Après quelques instants de repos, Cristiano, que nous appellerons désormais Christian, reprit son récit en ces termes :

— Cependant je ne dois pas oublier de vous dire quelle intéressante rencontre me réconcilia durant quelques jours avec le métier d’artiste ambulant. Ce fut celle d’un homme fort extraordinaire qui jouit à Paris maintenant de la plus honorable position, et dont le nom est sans doute venu jusqu’à vous. Je veux parler de Philippe Ledru dit Comus.

— Certainement, répondit M. Goefle, j’ai vu, dans mon journal scientifique, que cet habile prestidigitateur était un très-grand physicien et que ses expériences sur l’aimant venaient d’enrichir la science d’instruments nouveaux d’une rare perfection. Y suis-je ?

— Vous y êtes, monsieur Goefle. M. Comus a été nommé professeur des Enfants de France : il a établi des cartes nautiques sur un système nouveau, qui est le résultat de travaux immenses, entrepris par l’ordre du roi ; il a fourni des exemplaires manuscrits de ses cartes nautiques à M. de la Pérouse. Enfin, depuis le jour où je le rencontrai sur les chemins, donnant au public le spectacle d’un pauvre savant qui répand l’instruction sous forme de divertissement, il a conquis rapidement l’estime générale, la faveur des ministres et les moyens d’appliquer le fruit de ses hautes connaissances à de grands résultats.

» Il m’arriva donc de rencontrer l’illustre Comus, non pas tout à fait sur la place publique de Lyon, mais dans un local destiné à diverses représentations d’operanti ambulants, que chacun de nous allait louer pour son compte. Habitué aux façons ridicules ou grossières de ces sortes de concurrents, je me tenais, comme toujours, sur le qui-vive, quand Comus m’aborda le premier avec des manières dont le charme et la distinction me frappèrent. C’était un homme d’environ trente-cinq ans, d’une constitution magnifique, aussi rigoureux de corps que d’esprit, aussi agile de ses membres qu’il était facile et attachant dans son langage, enfin un de ces êtres admirablement doués qui doivent sortir de l’obscurité. Il s’enquit de mon industrie et parut étonné que je fusse assez instruit pour pouvoir causer avec lui. Je lui confiai les circonstances où je me trouvais, et il me prit en amitié.

» Quand il eut assisté à notre représentation, à laquelle il prit grand plaisir, il nous invita à voir la sienne, dont je tirai grand profit ; car il avait plusieurs secrets qui sont bien à lui et qui ne sont autres qu’une application, entre mille, de découvertes d’une rare importance. Il voulut bien me les expliquer, et, me trouvant assez capable, il m’offrit de partager ses destins et ses aventures. Je refusai à regret et à tort : à regret, parce que Comus était un des hommes les meilleurs, les plus désintéressés et les plus sympathiques que j’aie jamais connus ; à tort, parce que ce physicien ambulant devait trouver bientôt l’emploi utile et sérieux de ses grands talents. J’avais juré à Massarelli de ne pas l’abandonner, et Massarelli n’avait aucune inclination pour les sciences.

» Cette rencontre, dont je ne sus pas profiter pour mes intérêts matériels, me fut cependant si utile au point de vue moral, que je bénirai toujours le ciel de l’avoir faite. Il faut que je vous résume aussi brièvement que possible les avis que cet habile et excellent homme voulut bien me donner, gaiement, amicalement, sans pédantisme, durant un sobre souper que nous fîmes ensemble à l’auberge, au milieu des caisses qui contenaient notre bagage : nous devions nous séparer le lendemain.

» — Mon cher Goffredi, me dit-il, je regrette de vous quitter si vite, et le chagrin que vous en éprouvez, je le partage véritablement. Le peu de jours que nous avons passés ensemble m’a suffi pour vous connaître et vous apprécier ; mais ne soyez pas inquiet ni découragé de votre avenir. Il sera beau s’il est utile ; car, voyez-vous, je vais vous tenir un langage tout opposé à celui du monde, et dont vous reconnaîtrez le bon sens, si vous faites comme je vous conseille. D’autres vous diront : « Sacrifiez tout à l’ambition. » Moi je vous dis : « Sacrifiez avant tout l’ambition, » comme l’entend le monde, c’est-à-dire ne vous souciez ni de fortune, ni de renommée ; marchez droit vers un seul but, celui d’éclairer vos semblables, n’importe dans quelle condition et par quel moyen. Tous les moyens sont beaux et nobles quand ils ont ce but. Vous n’êtes qu’un bouffon, et moi, je ne suis qu’un sorcier ! Rions-en et continuons, puisque les marionnettes et la fantasmagorie nous servent à de bonnes fins. Ce que je vous là, c’est le secret d’être heureux en dépit de tout. Pour moi, je ne connais que deux choses, et ces deux choses ne font qu’un seul et même précepte : aimer l’humanité et ne tenir aucun compte de ses préjugés. Mépriser l’erreur, c’est vouloir estimer l’homme, n’est-il pas vrai ? Avec ce secret-là, vous vous trouverez toujours assez riche et assez illustre. Quant au temps perdu que vous regrettez, vous êtes assez jeune pour le regagner amplement. Moi aussi, j’ai été un peu frivole, un peu vain de ma jeunesse, un peu enivré de ma force. Et puis, après avoir un peu follement dépensé mon patriotisme et mes belles années, je me suis relevé, et je marche. Je suis vigoureusement constitué, vous l’êtes aussi. Je travaille douze heures par jour, et cela est possible à quiconque n’est pas chétif et souffreteux. Jetez-vous dans l’étude, et laissez les incapables chercher le plaisir. Ils ne le trouveront pas où ils croient, et vous le trouverez où il est, c’est-à-dire dans la paix de la conscience et dans l’exercice des nobles facultés.

» Là-dessus, Comus fit deux parts de l’argent de sa recette, une grosse et une petite : il garda pour lui la petite et envoya la grosse dans les hospices de la ville. Je fus bien frappé de la simplicité et de la gaieté avec lesquelles il fit ainsi l’emploi de son argent, en homme habitué à regarder cela comme un devoir indispensable, et dont il n’avait que faire de se cacher, tant la chose était naturelle. Je me reprochai d’avoir longtemps oublié que tout ce que disait et faisait là M. Comus, c’était l’enseignement et la pratique de mes chers Goffredi. C’est ainsi, monsieur Goefle, qu’un escamoteur ambulant prêcha et acheva de convertir un improvisateur de grands chemins.

» Nous arrivâmes à Paris : notre voyage avait duré trois mois, et je me le rappelle comme une des phases les plus agréables de ma vie. Je n’avais pas perdu mon temps en route, j’avais étudié avec soin la nature et la société dans ce qu’elles ont d’accessible à l’homme qui, sans être spécial, n’est pas plus obtus qu’un autre. J’avais pris des notes ; je m’imaginais que, dans la ville des lettres et des arts, rien ne me serait plus facile que de vivre de ma plume, ayant quelque chose à dire et me sentant la force de le dire.

» Nous entrâmes dans la grande ville par un temps d’automne sombre et triste. J’eus de la peine à me figurer qu’on pût s’habituer à ce climat, et Guido, dès les premiers pas, s’attrista et se démoralisa visiblement. Nous louâmes très-cher une misérable petite chambre garnie. Là, nous fîmes un peu de toilette, le théâtre fut démonté, et les burattini mis sous clef dans une caisse. Nous nous proposions de vendre notre établissement à quelque saltimbanque, et pendant plusieurs jours, nous ne songeâmes qu’à prendre langue et à voir les monuments, spectacles et curiosités de la capitale française.

» Au bout de ces huit jours, notre mince capital était fort entamé, et le pis, c’est que je ne voyais en aucune façon le moyen de m’y prendre pour le renouveler. Je m’étais fait de grandes illusions, ou plutôt je ne m’étais fait aucune idée de ce que c’est qu’une véritable grande ville et de l’épouvantable isolement où y tombe un étranger sans ressources, sans amis, sans recommandations. Je m’informai de Comus, espérant qu’il me procurerait quelques relations. Comus n’était pas de retour de ses tournées, et n’avait encore acquis de réputation qu’en province. J’essayai de faire venir les papiers de Silvio Goffredi, au moyen desquels je comptais rédiger sous son nom, la relation de ses recherches historiques. Je ne comptais sur aucun profit matériel, mais j’espérais, en accomplissant un devoir, me faire un nom honorable et quelques amis. En Italie, quelques-uns m’étaient restés fidèles ; ils me firent cet envoi, qui ne me parvint jamais. Ni le cardinal ni mon jeune élève ne répondirent à mes lettres, et les autres se bornèrent à quelques stériles témoignages d’intérêt, sans vouloir se compromettre jusqu’à me recommander aux gens en crédit de ma nation qui se trouvaient à Paris. Ils me conseillèrent même de ne pas attirer sur moi l’attention de notre ambassadeur, lequel se croirait peut-être obligé, pour l’honneur de sa famille (il était parent de Marco Melfi), de solliciter du roi de France à mon intention une petite lettre de cachet.

» Quand je vis quelle était ma situation, je ne comptai que sur moi-même ; mais croyez, monsieur Goefle, que j’eus quelque mérite à rester honnête homme dans un pareil abandon et avec la cruelle vie qu’il faut mener dans une ville de luxe et de tentations comme Paris ! J’avais été naguère l’hôte des palais, sous un ciel splendide, puis l’insouciant voyageur à travers des paysages enchantés ; je n’étais plus que le morne et mélancolique habitant d’une mansarde, aux prises avec le froid, la faim, et quelquefois le dégoût et le découragement. Pourtant, grâce à Dieu et à mes bonnes résolutions, je me tirai d’affaire, c’est-à-dire que je ne trompai personne et ne mourus pas de misère. Je réussis à faire imprimer quelques opuscules qui ne me rapportèrent rien du tout, mais qui me donnèrent quelque considération dans un petit monde d’obscurs et modestes savants. J’eus l’honneur de fournir indirectement des matériaux pour certains articles de l’Encyclopédie, sur les sciences naturelles et sur les antiquités de l’Italie. Un marquis bel esprit me prit pour secrétaire, et m’habilla décemment. Dès lors je fus à flot. Si l’habit n’est pas tout en France, on peut au moins dire que l’apparence d’un homme aisé est indispensable à quiconque ne veut pas rester dans la misère. Alors, grâce à mon marquis et à mon habit, le monde se rouvrit devant moi. C’était là un grand écueil où je risquai encore de me briser. Ne me prenez pas pour un sot si je vous dis que ma personne se fût mieux tirée d’affaire, si elle eût été aussi disgracieuse que celle de votre ami Stangstadius. Un homme bien fait et sans le sou trouve partout, dans le monde d’aujourd’hui, la porte ouverte à la fortune… et à la honte. Quelque prudence que l’on garde, il faut bien rencontrer sous ses pas, à chaque instant, la vorace et industrieuse fourmilière des femmes galantes. Sans le souvenir de ma chaste et fière Sofia, je me serais probablement laissé entraîner dans le labyrinthe de ces animaux insinuants et travailleurs.

» Je triomphai de ce danger ; mais, au bout d’un an de séjour à Paris, et au moment où j’allais peut-être m’y faire une position indépendante par mon travail et mon économie, je sentis un extrême dégoût de cette ville et un invincible désir de voyager. Massarelli était la cause principale de ce dégoût. Il n’avait pu supporter, comme moi, les privations et les angoisses de l’attente. Il avait, dans les premiers jours de misère, enlevé de chez moi le théâtre des marionnettes, et il avait essayé de gagner sa vie dans les carrefours avec des gens de la pire espèce. Malheureusement, il ne s’était pas attaché comme moi à corriger son accent, et il n’eut aucun succès. Il me retomba bientôt sur les bras, et j’eus à le nourrir et à le vêtir pendant plusieurs mois, qui furent bien difficiles à passer. Ensuite il disparut de nouveau, bien qu’il m’eût renouvelé ses beaux serments et qu’il eût essayé de travailler avec moi. Cependant je ne fus pas délivré de lui pour cela. Il ne se passait pas de semaines qu’il ne vînt, quelquefois ivre, me dévaliser. Je lui fermais la porte au nez ; mais il s’attachait à mes pas. Il fit enfin deux ou trois infamies moyennant lesquelles, ayant gagné quelque argent, il voulut me rendre tout ce que je lui avais donné, et, en outre, partager avec moi en frère, pleurer encore une fois dans mon sein ses larmes de vin et de repentir. Son argent et ses attendrissements me dégoûtaient, je les repoussai. Il se fâcha, il voulut se battre avec moi ; je refusai avec mépris. Il voulut me souffleter ; je fus forcé de lui donner des coups de canne. Le lendemain, il m’écrivit pour me demander pardon ; mais j’étais las de lui, et, comme je le rencontrais partout, quelquefois même en bonne compagnie (Dieu sait comment il venait à bout de s’y introduire), je craignis d’être compromis par quelque filouterie de son fait. Je ne me sentis pas l’égoïste courage de faire chasser honteusement un homme que j’avais aimé, je préférai me retirer moi-même et quitter la partie. Heureusement, j’étais enfin à même d’avoir quelques bonnes recommandations, entre autres celles de Comus, qui, à cette époque, faisait fureur à Paris avec ses représentations de catoptrique, c’est-à-dire de fantasmagorie par les miroirs, où, au lieu de montrer des spectres et des diables, il ne faisait apparaître que des choses agréables et de gracieuses images. Ses grands talents et l’habitude de l’observation lui avaient donné une telle connaissance de la physionomie de l’homme et du cœur humain, qu’il lisait dans les pensées et semblait doué du sens divinatoire. Enfin l’étude profonde de l’algèbre le mettait à même de résoudre, sous la forme de tours divertissants et ingénieux, des problèmes que le vulgaire ne pouvait approfondir, et que beaucoup de personnes assimilaient à la magie.

» Nous vivons dans un temps de lumières où, par un singulier contraste, le besoin du merveilleux, si puissant et si déréglé dans le passé, lutte encore, dans beaucoup d’esprits, contre l’austérité de la raison. Vous en savez quelque chose ici, où votre illustre et savant Swedenborg est consulté comme un sorcier encore plus que comme un voyant, et se laisse aller lui-même à se croire en possession des secrets de l’autre vie. Comus est un homme, je ne dirai pas plus convaincu et plus vertueux que Swedenborg, dont je sais qu’il ne faut parler qu’avec respect, mais plus sage et plus sérieux. Il ne croit pas agir en vertu d’autres lois que celles que le génie humain peut découvrir, et ses secrets sont généreusement livrés par lui aux savants et aux voyageurs qui doivent en tirer parti dans l’intérêt de la science.

» Il me reçut avec bonté, et m’offrit de m’emmener en Angleterre pour l’aider dans ses expériences. Je fus bien tenté d’accepter ; mais mon rêve me poussait à la minéralogie, à la botanique et à la zoologie, en même temps qu’à l’étude des mœurs et des sociétés. L’Angleterre me paraissait trop explorée pour m’offrir un champ d’observations nouvelles. Et puis Comus était alors absorbé par une étude spéciale où je ne sentais pas devoir lui être utile. Il allait à Londres pour faire confectionner sous ses yeux des instruments de précision qu’il n’avait pu faire établir en France d’une manière satisfaisante. L’idée de passer un ou deux ans à Londres ne me souriait pas. J’étais las du séjour d’une grande ville. J’éprouvais un besoin violent de liberté, de locomotion, et surtout d’initiative. Bien que j’eusse à me louer de ceux qui m’avaient employé jusqu’à ce jour, je me sentais si peu fait pour la dépendance, que j’en étais réellement malade.

» Comus me mit en rapport avec plusieurs personnes illustres, avec MM. de Lacépède, Buffon, Daubenton, Bernard de Jussieu. Je prenais un vif intérêt aux rapides et magnifiques progrès du jardin des Plantes et du cabinet zoologique, dirigés et enrichis chaque jour par ces nobles savants. Je voyais arriver là à tout instant les dons magnifiques des riches particuliers et les précieuses conquêtes des voyageurs. Il me prit une irrésistible ambition de grossir le nombre de ces serviteurs de la science, humbles adeptes qui se contentaient d’être les bienfaiteurs de l’humanité sans demander ni gloire ni profit. Je voyais bien le grand homme à manchettes, M. de Buffon, profiter largement, pour le compte de sa vanité, des travaux patients et modestes de ses associés. Qu’importe qu’il eût ce travers, qu’il voulût être M. le comte et réclamer les droits féodaux de sa seigneurie, qu’il se louât lui-même à tout propos, en s’attribuant le mérite de travaux qu’il n’avait fait souvent que consulter ? C’était son goût. Ce n’était pas celui de ses généreux et spirituels confrères. Ils souriaient, le laissaient dire, et travaillaient de plus belle, sentant bien qu’il ne s’agissait pas d’eux-mêmes dans des questions qui ont pour but l’avancement du genre humain. Ils étaient ainsi plus heureux que lui, heureux comme l’entendait Comus, comme j’aspirais à l’être. Leur part me semblait la meilleure, j’avais soif de marcher sur leurs traces. J’offris donc mes services, après avoir profité, autant que possible, de leurs leçons publiques et de leurs entretiens particuliers. Mon zèle ardent et mon aptitude pour les langues parurent à M. Daubenton des conditions de succès à encourager. Ma pauvreté était le seul obstacle.

» — La science devient riche, me disait-il avec orgueil en contemplant l’accroissement du cabinet et du jardin ; mais les savants sont un peu trop pauvres quand il s’agit de voyager. Pour eux, la vie est rude sous tous les rapports, soyez bien préparé à cela.

» J’y étais tout préparé. J’avais réussi à économiser une petite somme, qui, dans mes prévisions, pouvait me mener loin, d’après le genre de vie frugal devant lequel je ne reculais pas. Je me fis donner une mission scientifique en règle, afin de ne pas être pris pour un vagabond ou pour un espion dans les pays étrangers, et je partis sans vouloir m’inquiéter de mes moyens d’existence au delà d’une année. La Providence devait pourvoir au reste. J’eusse pu cependant, avec les pièces qui constataient le but innocent et respectable de ma vie errante, obtenir quelque assistance pécuniaire des corps savants, et même de la bourse particulière des amis de la science. Je ne voulus rien demander, sachant combien la famille de Jussieu s’était épuisée en sacrifices de ce genre, et voulant me dévouer tout entier à mes risques et périls.

» Ici commence enfin pour moi une série de jours heureux. J’avais devant moi un temps illimité, du moins tant que mes ressources suffiraient. Ce n’était pas beaucoup dire. Aussi, pour le prolonger et satisfaire ma passion des voyages, je me mis d’emblée dans les conditions les plus économiques. À peine rendu à ma première étape, j’endossai un costume de montagnard solide et grossier ; j’achetai un âne pour porter mon mince bagage, mes livres, mes instruments et mon butin d’échantillons, et je me mis en route à pied pour les montagnes de la Suisse. Je ne vous raconterai pas mes travaux, mes courses, mes aventures. C’est un voyage que j’écrirai dès que j’en aurai le loisir, et la perte récente de mon journal ne me sera pas un obstacle insurmontable, grâce à la mémoire peu commune dont je suis doué. Dans ces excursions solitaires, je recouvrai ma belle santé, mon insouciance de caractère, ma confiance à l’avenir, ma gaieté intérieure, toutes choses que la vie de Paris avait fort détériorées en moi. Je me sentis réconcilié avec le souvenir de mes Goffredi ; c’est vous dire que je me sentis heureux.

» J’avais assez travaillé la botanique et la minéralogie pour remplir mes promesses relatives à ces deux spécialités ; mais, ne donnant rien aux vanités du monde, j’avais le loisir de vivre pour mon compte en observateur, et peut-être aussi un peu en artiste et en poète, c’est-à-dire en homme qui sent les beautés de la nature dans son divin ensemble. De chaque station importante, j’expédiais à Paris mes rapports et mes échantillons même, avec des lettres assez détaillées adressées à M. Daubenton, sachant que les impressions romanesques d’un jeune homme ne lui déplairaient pas.

» Au bout de neuf ou dix mois, j’étais dans les Karpathes avec mon âne, qui me rendait véritablement de grands services, et qui était si fidèle et si bien dressé à suivre tous mes pas, qu’il n’était jamais un embarras pour moi, lorsque je rencontrai en un site agreste et désert un mendiant barbu dans lequel je crus reconnaître Guido Massarelli. Partagé entre le dégoût et la pitié, j’hésitais à lui parler, quand il me reconnut et vint à moi d’un air si humble et si abattu, que la compassion l’emporta. J’étais heureux dans ce moment-là et en train d’être bon. Assis sur une souche au milieu d’un abattis de grands arbres, je prenais mon repas avec appétit, tandis que mon âne paissait à quelques pas de moi. Pour le reposer, je l’avais débarrassé de son chargement, et j’avais mis entre mes jambes le panier qui contenait mes provisions de la journée. C’était peu de chose, mais il y avait assez pour deux. Massarelli, pâle et faible, semblait mourir de faim.

» — Assieds-toi là, lui dis-je, et mange. Je suis bien certain que tu es dans cette misère par ta propre faute ; mais il ne sera pas dit que je ne te sauverai pas encore une fois.

» Il me raconta ses aventures vraies ou fausses, s’accusa en paroles d’une humilité plate, mais s’excusant toujours au fond en rejetant ses fautes sur l’ingratitude ou la dureté d’autrui. Je ne pus le plaindre que d’être ce qu’il était, et, après une demi-heure d’entretien, je lui donnai quelques ducats et me remis en marche. Nous allions en sens contraire à ma très-grande satisfaction ; mais je n’avais pas marché un quart d’heure, que je me sentis pris de vertiges et forcé de m’arrêter, accablé de lassitude et de sommeil. Ne comprenant rien à une indisposition si subite, moi qui de ma vie n’avais rien éprouvé de semblable, et qui, partageant ma bouteille avec Guido, n’avais pas avalé la valeur d’un verre de vin, je pensai que c’était l’effet du soleil ou d’une assez mauvaise nuit passée à l’auberge. Je m’étendis à l’ombre pour faire un somme. Que ce fût ou non une imprudence dans un endroit absolument désert, il m’eût été impossible de faire autrement. J’étais vaincu par une sorte d’ivresse lourde et irrésistible.

» Quand je m’éveillai, encore fort malade, appesanti, et sans aucune idée dans la tête, je me trouvais au même endroit, mais complètement dévalisé. Le jour paraissait à l’horizon. Je crus d’abord que c’était le crépuscule du soir, et que j’avais dormi dix heures ; mais, en voyant le soleil monter dans la brume et la rosée briller sur les touffes d’herbe, il fallut bien reconnaître que mon sommeil avait duré un jour et une nuit. Mon âne avait disparu avec mon bagage, mes poches étaient vides ; on ne m’avait laissé que les habits qui me couvraient. Un objet sans valeur, oublié ou dédaigné par les bandits, fixa mon attention : c’était une tasse, faite d’une petite noix de coco, dont je me servais en voyage pour ne pas boire au goulot de la bouteille, chose qui m’a toujours semblé ignoble. Je payais cher cette délicatesse : dans un moment où j’avais le dos tourné, Guido avait jeté un narcotique dans ma tasse. Une sorte de sel était cristallisé au fond. Guido n’était pas un mendiant, c’était un chef de voleurs. Les traces de piétinement qui m’environnaient attestaient le concours de plusieurs personnes.

» En regardant toutes choses autour de moi, je vis une inscription légèrement tracée à la craie sur le rocher, et je lus ces mots en latin :

« Ami, je pouvais te tuer, et j’aurais dû le faire ; mais je te fais grâce. Dors bien ! »

» C’était l’écriture de Guido Massarelli. Pourquoi eût-il dû me tuer ? Était-ce en souvenir des coups de canne que je lui avais donnés à Paris ? C’est possible. L’Italien conserve, au milieu des plus grands désastres de l’âme et de l’intelligence, le sentiment de la vengeance, ou tout au moins le souvenir de l’injure. Que pouvais-je faire pour me venger à mon tour ? Rien qui ne demandât du temps, de l’argent et des démarches. Or, j’étais sans le sou, et je commençais à avoir faim.

» — Allons ! pensai-je en me remettant en route, il était écrit qu’un jour ou l’autre, il me faudrait mendier ; mais, malgré le sort contraire, je jure de ne pas mendier longtemps ! Il faudra bien que je trouve quelque nouvelle industrie pour me tirer d’affaire.

» Je sortis du défilé des montagnes et trouvai l’hospitalité chez de bons paysans, qui me firent même accepter quelques provisions pour ma journée. Ils me dirent qu’une bande de voleurs exploitait le pays, et que le chef était connu sous le nom de l’Italien.

» En continuant ma route, j’entrai dans la province de Silésie. Mon intention était de m’arrêter dans la première ville pour porter plainte et réclamer des autorités la poursuite de mes brigands. Comme je marchais, pensif et absorbé dans mille projets plus inexécutables les uns que les autres pour me remettre en argent sans m’adresser à la commisération publique, j’entendis un petit galop détraqué derrière moi, et, en me retournant, je reconnus avec stupéfaction mon âne, mon pauvre Jean, qui courait après moi du mieux qu’il pouvait, car il était blessé, On dit que les ânes sont bêtes ! je le veux bien ; mais ce sont des animaux presque aussi intelligents que les chiens : j’en avais acquis déjà maintes fois la certitude en voyageant avec ce fidèle serviteur. Cette fois, il me donnait une preuve d’attachement raisonné et d’instinct mystérieux vraiment extraordinaire. Il avait été volé et emmené ; dépouillé de son bagage, il s’était sauvé sans doute. On avait tiré sur lui ; il n’en avait tenu compte, il avait poursuivi sa course, il avait retrouvé ma trace, et, en véritable héros, il venait me rejoindre avec une balle dans la cuisse !

» Je vous avoue que j’eus avec lui une scène digne de Sancho Pança, et encore plus pathétique, car j’avais un blessé à secourir. J’extirpai la balle qui s’était logée dans le cuir de mon intéressant ami, et je lavai sa plaie avec le soin le plus touchant. La pauvre bête se laissa opérer et panser avec le stoïcisme qui appartient à son espèce, et avec la confiance intelligente dont la nôtre n’a pas apparemment le monopole. Mon âne retrouvé, c’était une ressource. La balle retirée, il ne boitait plus. Beau, grand et fort, il pouvait valoir… Mais cette lâche et exécrable pensée ne se formula pas en chiffres, et je dis à mon honneur que je la repoussai avec indignation. Il n’était pas question de vendre mon ami, mais de nourrir deux estomacs au lieu d’un.

» Je gagnai comme je pus la ville de Troppaw. Jean trouvait des chardons le long du chemin ; je me privai d’une partie de mon pain ce jour-là pour procurer quelque douceur à sa convalescence. À Troppaw, les gens du peuple me plaignirent et me secoururent d’un gîte et d’un repas avec cette charité qui a tant de prix et de mérite chez les pauvres. Les autorités de la ville ajoutèrent peu de foi à mon récit. J’avais les habits grossiers du voyageur à pied, et aucun papier pour prouver que j’étais un homme d’études, ayant droit à la confiance. Je parlais bien, il est vrai, trop bien pour un rustre ; mais ces pays frontières étaient exploités par tant d’habiles intrigants ! Récemment un Italien s’était donné pour un grand seigneur dévalisé dans les montagnes, et on avait découvert depuis qu’il était lui-même le chef de la bande qu’il feignait de signaler.

» Je jugeai prudent de ne pas insister ; car, du souvenir de Guido Massarelli au soupçon de complicité de ma part, il n’y avait que la main. Je retournai chez mes pauvres hôtes. Ils me reçurent très-bien, blâmèrent les magistrats de leur ville, et regardèrent Jean d’un œil d’envie en me disant :

» — Heureusement, votre âne vous reste, et vous pourriez le vendre !

» Comme je paraissais ne pas vouloir comprendre cette insinuation, on me démontra, sous forme de conseil, que je pouvais rester deux ou trois mois dans la maison en me contentant de l’ordinaire de la famille ; que, pendant ce temps, si je savais faire quelque chose, je chercherais de l’ouvrage, et que, si, au bout du délai, je pouvais solder ma dépense, je ne serais pas forcé de laisser mon âne en payement. Le conseil était sage ; je l’acceptai, résolu à bêcher la terre plutôt que de ne pas dégager ma caution, ce pauvre Jean, utile encore à son maître.

» Mon hôte était cordonnier. Pour lui prouver que je n’étais pas un paresseux, je lui demandai en quoi, ne sachant pas son état, je pourrais lui être utile.

» — Je vois, me répondit-il, que vous êtes un bon sujet, et votre figure me donne confiance en vous. C’est demain foire dans un village à deux lieues d’ici. Je suis empêché de m’y rendre ; allez-y à ma place avec un chargement de ma marchandise sur votre âne, et vendez-moi le plus de souliers que vous pourrez. Vous aurez une part de dix pour cent dans le profit.

» Le lendemain, j’étais à mon poste, vendant des souliers comme si je n’eusse fait autre chose de ma vie. Je n’avais pourtant aucune notion des roueries particulières au petit ou au grand commerce ; mais j’imaginai de faire des compliments à toutes les femmes sur la petitesse de leurs pieds, et j’amusai tant le monde par mes hyperboles et mon babil, que toute ma cargaison fut écoulée en quelques heures. Le soir, je revins gaiement chez mon patron, qui, émerveillé de mon succès, refusa obstinément de me laisser rembourser ma nourriture sur ma part des profits.

» Me voilà donc encore une fois avec un état et de l’argent en poche, en quantité proportionnée au luxe et aux besoins de ma condition nouvelle. Mon patron Hantz m’envoya faire une tournée de trois jours dans les pays environnants, et je réussis à écouler tout un vieux fonds de boutique dont il était depuis longtemps embarrassé. Au retour, je reçus de lui plus qu’il ne m’avait promis ; mais, quand je parlai de le quitter, il se mit en colère et versa des larmes, me traitant de fils ingrat et me proposant la main de sa fille pour me retenir. La fille était jolie, et me lançait des œillades naïves. Je me conduisis en niais, comme eussent dit beaucoup de gens d’esprit de ma connaissance. Je ne cherchai pas seulement à l’embrasser, et je partis pendant la nuit avec Jean et deux rigsdalers. Je laissai le reste, c’est-à-dire deux autres rigsdalers, pour payer ma dépense chez le bon cordonnier de Troppaw.

» Il s’agissait d’aller plus loin, n’importe où, jusqu’à ce que je pusse trouver un moyen de faire mon voyage, sans avoir à confier aux personnes auxquelles j’étais recommandé en différentes villes d’Allemagne et de Pologne un désastre dont je ne pouvais fournir aucune autre preuve que mon dénûment. Les soupçons des bourgmestres de Troppaw m’avaient guéri de l’idée de raconter mes infortunes. J’avais perdu mes lettres de marque, je ne devais compter que sur moi-même pour les remplacer par des affirmations vraisemblables. Or, on n’est jamais vraisemblable quand on demande des secours. Je n’étais pas plus triste pour cela. J’étais déjà habitué à ma situation, et je remarquai une fois de plus dans ma vie que le lendemain arrive toujours pour ceux qui prennent patience avec le jour présent.

» Deux jours après, je me trouvais dans une pauvre taverne en face d’un garçon trapu et robuste, qui, les coudes appuyés sur la table et la figure cachée dans ses mains, paraissait dormir. On me servit, pour mon demi-swangsick, un pot de bière, du pain et du fromage. J’avais de quoi aller, à ce régime, pendant une huitaine de jours. Mon vis-à-vis, interrogé par l’hôtesse, ne répondit pas. Quand il releva la tête, je vis qu’il pleurait.

» — Vous avez faim, lui dis-je, et vous n’avez pas de quoi payer !

» — Voilà ! répondit-il laconiquement.

» — Eh bien, repris-je, quand il y a pour un, il y a pour deux ; mangez.

» Sans rien répondre, il tira son couteau de sa poche et entama mon pain et mon fromage. Quand il eut mangé en silence, il me remercia en peu de mots assez honnêtes, et j’eus la curiosité de savoir la cause de sa détresse. Il se nommait je ne sais plus comment, et avait pour nom de guerre Puffo. Il était de Livourne, ce qui, en Italie, est une mauvaise note pour les gens d’une certaine classe. Aux yeux de tout marin du littoral méditerranéen, Livornese est synonyme de pirate. Celui-ci justifiait peut-être le préjugé : il avait été marin et quelque peu flibustier. Il était maintenant saltimbanque.

» Je l’écoutais avec assez peu d’intérêt, car il racontait mal, et ces histoires d’aventurier ne valent que par la manière dont on les dit ; au fond, à bien prendre, elles se ressemblent toutes. Cependant, comme cet homme me parlait de son théâtre improductif, je lui demandai quelle sorte de représentations il donnait.

» — Mon Dieu, me dit-il, voilà ce que c’est, et c’est bien la plus mauvaise affaire que j’aie faite de ma vie ! Le diable emporte celui qui me l’a mise en tête !

» En parlant ainsi, il tira de son sac une marionnette, qu’il jeta avec humeur sur la table.

» Je laissai échapper un cri de surprise : cette marionnette, hideusement sale et usée, c’était mon œuvre, c’était un burattino de ma façon ! Que dis-je ? c’était mon premier sujet, mon chef de troupe ; c’était mon spirituel et charmant Stentarello, la fleur de mes débuts dans les bourgades de l’Apennin, la coqueluche des belles Génoises, le fils de mon ciseau et de ma verve, la colonne de mon théâtre !

» — Quoi, misérable ! m’écriai-je, tu possèdes Stentarello, et tu n’en sais pas tirer parti ?

» — On m’avait bien assuré, répondit-il, qu’il avait rapporté beaucoup d’argent en Italie, et celui qui me l’a vendu à Paris m’a dit le tenir, ainsi que le reste de la troupe, d’un signor italien bien mis, qui prétendait avoir fait sa fortune avec… C’est peut-être vous ?

» Il me raconta alors comme quoi il avait eu quelque succès en France, dans les carrefours, avec notre théâtre et le personnel ; que, sachant plusieurs idiomes étrangers, il avait voulu voyager, mais que, n’ayant pas de bonheur, il avait été de mal en pis jusqu’au moment où je le rencontrais, décidé à vendre la boutique et à se livrer à l’instruction d’un ours qu’il allait tâcher de se procurer dans la montagne.

» — Voyons, lui dis-je, montre-moi ton théâtre et ce que tu sais faire.

» Il me conduisit dans une grange où je l’aidai à mettre son matériel sur pied. Je reconnus là, mêlés à d’ignobles marionnettes de rencontre et couverts de haillons et de meurtrissures, les meilleurs sujets de ma troupe. Puffo me joua une scène pour me donner un échantillon de son talent. Il maniait ces burattini avec dextérité et ne manquait pas d’une certaine verve grossière ; mais j’avais le cœur vraiment percé de douleur en voyant mes acteurs tombés en de telles mains et réduits à jouer de tels rôles. En y réfléchissant cependant, je vis que la Providence nous réunissait, eux et moi, pour notre salut commun. Sur-le-champ j’organisai à moi seul une représentation dans le village, et je gagnai un ducat, à la grande stupéfaction de Puffo, lequel, à partir de ce moment, m’abandonna le théâtre, les acteurs et le soin de sa propre destinée.

» N’avais-je pas été vraiment protégé par le ciel ? n’avais-je pas retrouvé le seul moyen de continuer mes voyages avec aisance, sans rien devoir à personne et sans livrer mon nom et ma figure aux caprices du public ? En peu de jours, toutes les marionnettes furent repassées au ciseau, nettoyées, repeintes, habillées de neuf, et bien rangées dans une boîte commode et portative. Le théâtre fut également restauré et agrandi pour deux operanti. Je pris Puffo à mon service en le chargeant de l’entretien, du rangement et de la garde de l’établissement, en même temps que d’une partie du transport sur ses fortes épaules, ainsi qu’il en avait l’habitude ; car je voulais plus que jamais consacrer Jean au service de la science et lui faire porter mon bagage de naturaliste.

» Puffo est certainement un pauvre compère. Il a l’esprit lourd ; mais il ne reste jamais court, vu qu’il a le don de pouvoir parler sans rien dire. Il a un mauvais accent dans toutes les langues ; mais il se fait comprendre en plusieurs pays, et c’est un grand point. Voilà pourquoi je l’ai gardé. Je dialogue peu avec lui ; mais j’ai réussi à le déshabituer des gros mots. Je lui confie les scènes populaires, qui sont comme des intermèdes pour me reposer quelques instants. Quand j’ai trois ou quatre personnages en scène, je tire parti de ses mains et fais parler tous les interlocuteurs avec assez d’adresse pour que l’on croie entendre plusieurs voix différentes. Enfin, monsieur Goefle, vous m’avez vu à l’œuvre et vous savez que j’amuse. Néanmoins nous ne fîmes pas grand’chose en Allemagne, et l’idée me vint qu’en Pologne mes affaires iraient mieux. Les Polonais ont l’esprit français et le goût italien. Nous traversâmes donc la Pologne, et c’est à Dantzig que nous nous sommes, au bout de six semaines de voyages et de succès, embarqués pour Stockholm, où notre recette a été fructueuse. C’est là que j’ai reçu l’invitation du baron de Waldemora, invitation que j’ai acceptée avec plaisir, puisqu’elle me mettait à même de voir le pays qui jusqu’ici m’a le plus intéressé. C’est vers le Nord que se sont toujours portées mes aspirations, soit à cause des grands contrastes qu’il devait offrir à un habitant du Midi, soit par un instinct patriotique qui se serait fait sentir à moi dès l’enfance. Il n’y a pourtant rien de moins certain que cette origine boréale attribuée à mon langage altéré, bégayé ou à demi oublié, par le savant philologue dont je vous ai parlé : n’importe, rêve ou pressentiment, j’ai toujours vu en imagination le romantique pays que j’ai maintenant devant les yeux, et je me fis une fête d’allonger mon chemin pour venir ici, c’est-à-dire de traverser le Malarn et de descendre jusqu’au Wettern pour explorer toute la région des grands lacs.

» Mais il était écrit que les accidents me poursuivraient. Puffo, qui a engraissé depuis qu’il est nourri par moi, et qui commence à reculer devant la fatigue, voulut suivre, dans un traîneau de louage, ce mystérieux lac Wettern, dont les profondeurs semblent troublées par des éjaculations volcaniques. La glace rompit et noya mes habits, mon linge et mon argent. Heureusement, Puffo était à pied dans ce moment-là et put se sauver avec le conducteur du traîneau, qui y perdit sa voiture et son cheval. Heureusement aussi, j’avais suivi la rive avec Jean, le théâtre, les acteurs et mon bagage scientifique. Donc, grâce au ciel, tout n’est pas perdu, et, demain, je me remets en fonds, puisque, demain, je donne une représentation à prix fait dans le château de l’homme de neige.

— Eh bien, dit M. Goefle en serrant de nouveau la main de Christian Waldo, votre histoire m’a intéressé et diverti ; je ne sais pas si vous l’avez racontée avec agrément, mais votre manière de causer vite en trottant par la chambre, votre gesticulation italienne et votre figure de je ne sais quel pays, expressive et heureuse à coup sûr, m’ont attaché à votre récit. Je vois en vous un bon esprit et un excellent cœur, et les torts que vous vous reprochez me paraissent bien peu de chose au prix des égarements où vous eussiez pu tomber, jeté si jeune dans le monde, sans guide, sans avoir, et avec une jolie figure, instrument de perdition pour les deux sexes dans un monde aussi corrompu que le monde de Paris et de Naples…

— Est-ce à dire, monsieur Goefle, que celui des États du Nord soit plus moral et plus pur ? Je ne demande pas mieux que de le croire ; pourtant ce que j’ai observé à Stockholm…

— Hélas ! mon cher enfant, si vous jugez de nous par les intrigues, la vanité, la violence et l’infâme vénalité de notre noblesse actuelle, tant bonnets que chapeaux, vous devez nous croire la dernière nation de l’univers ; mais vous vous tromperiez ; car, dans le fait, nous sommes un bon peuple, et il ne faudrait qu’une révolution ou une guerre sérieuse pour faire remonter à la surface les grandes qualités, les parcelles d’or pur qui sont tombées au fond. En ce moment, vous ne voyez de nous que l’écume… Mais parlons de vous ; vous ne m’avez pas expliqué votre existence à Stockholm. Comment se fait-il que, dans ce pays d’intrigue et de méfiance, vous ayez pu vivre sous le masque et ne pas être inquiété par les trois ou quatre polices qui travaillent pour les différents partis ?

— C’est que je ne vis pas sous le masque, vous le voyez bien, monsieur Goefle ; cela serait fort gênant, et, dès que je suis à cent pas de ma baraque, je n’ai pas de raisons pour ne pas mettre adroitement, et en prenant les plus simples précautions pour dérouter les curieux, mon visage à découvert. Je ne suis pas un personnage assez important pour qu’on s’acharne à me voir, et le petit mystère dont je m’enveloppe est pour beaucoup dans la vogue que j’ai acquise. Après tout, je ne pousse pas le préjugé de l’homme du monde au point de me désoler si quelque jour mon masque tombe dans la rue, et qu’un passant vienne par hasard à reconnaître le très-obscur adepte de la science qui, sous un autre nom, vaque à ses études à d’autres heures et dans d’autres endroits de la ville.

— Ah ! voilà précisément ce que vous ne m’avez pas dit. Vous aviez, dans l’occasion, à Stockholm, un autre nom que celui de Christian Waldo, et un autre domicile que celui où résidaient Jean, Puffo, et le reste de la troupe dans ses boîtes ?

— Précisément, monsieur Goefle. Quant au nom, vous voulez donc absolument tout savoir ?

— Certainement ! vous méfiez-vous de moi ?

— Oh ! si vous le prenez ainsi, je m’exécute avec empressement. Ce nom n’est autre que celui de Dulac ; c’est la traduction française de mon premier nom de fantaisie, del Lago ; c’est celui que j’avais pris à Paris pour ne pas attirer sur moi, par quelque malheureux hasard, la vengeance de l’ambassadeur de Naples.

— Fort bien ! et vous avez, sous ce nom, établi quelques bonnes relations à Stockholm ?

— Je n’ai pas beaucoup essayé, rien ne presse. Je voulais d’abord bien connaître les richesses de la ville en fait d’art et de science, et puis la physionomie des habitants, leurs goûts, leurs usages ; or, pour un étranger sans relations, il est très-facile d’étudier les mœurs et les idées d’un peuple dans les centres de réunion publique. C’est ce que j’ai fait, et maintenant je voudrais connaître toute la Suède, afin de revenir me présenter à Stockholm et à Upsal aux principaux savants, à M. de Linné surtout. D’ici là, j’aurai reçu les lettres de recommandation que j’ai demandées à Paris, et, dans tous les cas, j’aurai peut-être quelque chose d’intéressant à dire à cet homme illustre. Je pourrai récolter au loin des objets qui lui auront échappé, et lui faire quelque plaisir en les lui offrant. Il n’est pas de voyage qui n’amène d’utiles découvertes ou d’utiles observations sur les choses déjà signalées. C’est en apportant aux grands maîtres le tribut de ses études et le résultat de ses recherches qu’un jeune homme a le droit de les aborder ; autrement, ce n’est qu’une satisfaction de vanité ou de curiosité qu’il se procure et un temps précieux qu’il leur dérobe. Quant à la police, car vous m’avez fait aussi une question à cet égard, elle m’a laissé fort tranquille après un rapide interrogatoire où j’ai répondu apparemment avec une franchise satisfaisante. Les bons bourgeois chez qui je demeurais, et qui m’ont traité comme un membre de leur famille, ont répondu de ma bonne conduite et gardé, vis-à-vis du public, le petit secret de ma double individualité. Vous voyez donc bien, monsieur Goefle, que tout est pour le mieux dans ma situation présente, et que je peux conserver ma belle humeur, puisque j’ai la liberté, un gagne-pain assez lucratif, la passion de la science, et le monde ouvert devant mes pas agiles !

— Mais votre bourse a fait naufrage sur le lac Wettern…

— Oh ! les lacs, voyez-vous, monsieur Goefle, ils sont peuplés de bons génies avec lesquels je suis certainement en relation à mon insu. Ne suis-je pas Christian del Lago ? Ou le trolle de Wettern me rendra ma bourse au moment où je m’y attendrai le moins, ou il en fera profiter quelque pauvre pêcheur qui s’en trouvera bien, et de toutes façons le résultat sera excellent.

— Mais… pourtant… avez-vous quelque argent en poche, mon garçon ?

— Absolument rien, monsieur Goefle, répondit en riant le jeune homme. J’ai eu tout juste de quoi arriver ici, en me serrant un peu le ventre pour laisser manger à discrétion mon valet et mon âne ; mais, ce soir, j’aurai trente rigsdalers pour ma comédie. et, après ce copieux déjeuner à côté de vous et de cet excellent poêle, en face de ce beau paysage de diamants, qui resplendit là-bas à travers les nuages de fumée dont nos pipes ont rempli la chambre, je me sens le plus riche et le plus heureux des hommes.

— Vous êtes décidément un original, dit M. Goefle en se levant et en secouant la capsule de sa pipe. Il y a en vous je ne sais quel mélange d’homme et d’enfant, de savant et d’aventurier. Il semble même que vous aimiez follement cette dernière phase de votre vie, et que, loin de la considérer comme désagréable, vous souhaitiez la prolonger sous prétexte d’une fierté exagérée.

— Permettez, monsieur Goefle, répondit Christian ; en fait de fierté, il n’y a pas de milieu, c’est tout ou rien. J’ai tâté de la misère, et je sais comme il est facile de s’y dégrader. Il faut donc que l’homme livré à ses seules ressources s’habitue à ne pas la craindre, et même à jouer avec elle. Je vous ai dit qu’elle m’avait été pénible dans une grande ville. C’est que là, au milieu des tentations de tout genre, elle est bien dangereuse pour un homme jeune et actif qui a connu l’entraînement des passions. Ici, au contraire, en voyage, c’est-à-dire en liberté, et protégé par un incognito qui me permet de rentrer demain dans le monde sous la figure d’un homme sérieux, je me sens léger comme un écolier en vacances, et il ne me tarde pas, je le confesse, de reprendre les chaînes de la contrainte et les ennuis du convenu.

— Après tout… je le comprends, dit le docteur ; mon imagination, qui n’est pas plus engourdie que celle d’un autre, me représente assez le plaisir romanesque de cette vie nomade et insouciante. Pourtant vous aimez le monde, et ce n’est pas pour aller explorer les glaces à l’heure de minuit que vous m’avez emprunté ma garde-robe de cérémonie ? En ce moment, la porte s’ouvrit, et Ulphilas, à qui M. Goefle avait sans doute donné des ordres, vint l’avertir que son cheval était attelé à son traîneau. Ulf paraissait complètement dégrisé.

— Comment ! s’écria le docteur avec surprise, quelle heure est-il donc ? Midi ? Ce n’est pas possible ! cette vieille horloge radote… Mais non, dit-il en regardant à sa montre, il est bien midi, et il faut que j’aille m’entretenir avec le baron de ce gros procès pour lequel il m’a fait venir. Je m’étonne que, me sachant arrivé, il n’ait pas encore songé à faire demander de mes nouvelles !…

— Mais M. le baron a envoyé, répondit Ulf ; ne vous l’ai-je point dit, monsieur Goefle ?

— Nullement !

— Il a envoyé, il y a une heure, en faisant dire qu’il s’était trouvé indisposé cette nuit ; sans quoi, il serait venu lui-même…

— Ici ?… Tu exagères la politesse du baron, mon cher Ulf !… Le baron ne vient jamais au Stollborg !

— Bien rarement, monsieur Goefle ; mais…

— Ah çà ! et le père Stenson, il n’y a donc pas moyen de le voir ? Avant de me rendre au château, je vais lui faire une petite visite, à ce digne homme ! Est-il toujours aussi sourd ?

— Beaucoup plus, monsieur Goefle ; il n’entendra pas un mot de ce que vous lui direz.

— Eh bien, je lui parlerai par signes.

— Mais, monsieur Goefle… c’est que mon oncle ne sait pas encore que vous êtes ici.

— Ah ! oui-da ! Eh bien, il l’apprendra.

— Il me grondera beaucoup de ne pas l’avoir averti… et d’avoir consenti…

— À quoi ? À me laisser loger ici, n’est-ce pas ? Eh bien, lu lui diras que je me suis passé de ta permission.

— Figurez-vous, ajouta M. Goefle en français et en s’adressant à Christian, que nous sommes ici en fraude et à l’insu de M. Stenson, l’intendant du vieux château. Une chose très-bizarre encore, c’est que ledit M. Sten, ainsi que son estimable neveu ici présent, ne laissent qu’avec répugnance habiter cette masure, tant ils sont persuadés qu’elle est hantée par des esprits chagrins et malfaisants…

La figure de M. Goefle devint tout à coup sérieuse d’enjouée qu’elle était, comme si, habitué à rire de ces choses, il commençait à se le reprocher, et il demanda d’un ton brusque à Christian s’il croyait aux apparitions.

— Oui, aux hallucinations, répondit Christian sans hésiter.

— Ah ! vous en avez eu quelquefois ?

— Quelquefois, dans la fièvre ou sous l’empire d’une forte préoccupation. Elles étaient alors moins complètes que dans la fièvre, et je me rendais compte de l’illusion ; cependant ces visions étaient assez frappantes pour me troubler beaucoup.

— C’est cela, c’est justement cela, s’écria M. Goefle. Eh bien, figurez-vous… Mais je vous conterai cela ce soir ; je n’ai pas le temps. Je sors, mon cher ami, je me rends chez le baron ; peut-être me retiendra-t-il pour le dîner, qui se sert à deux heures. En tout cas, je reviendrai le plus tôt possible. Ah ! écoutez, rendez-moi un service en mon absence.

— Deux, trois, si vous voulez, monsieur Goefle. De quoi s’agit-il ?

— De lever mon valet de chambre.

— De l’éveiller ?

— Non, non ! de le lever, de l’habiller, de lui boutonner ses guêtres, de l’enfoncer dans sa culotte, qui est fort étroite, et qu’il n’a pas la force…

— Ah ! j’entends ! un vieux serviteur, un ami, malade, infirme ?

— Non ! pas précisément… Tenez ! le voilà. Miracle ! il s’est levé tout seul ! — C’est bien, cela, maître Nils ! Comment donc ! vous vous formez ! Vous voilà déjà debout à midi ! et vous vous êtes habillé vous-même ! N’êtes-vous point trop fatigué ?

— Non, monsieur Goefle, répondit l’enfant d’un air de triomphe ; j’ai très-bien boutonné mes guêtres : voyez !

— Un peu de travers ; mais enfin c’est toujours ça, et, à présent, vous allez vous reposer jusqu’à la nuit, n’est-ce pas ?

— Oh ! non, monsieur Goefle ; je vais manger, car j’ai grand’faim, et voilà une grande heure au moins que ça m’empêche de bien dormir.

— Vous voyez, dit M. Goefle à Christian ; voilà le serviteur que ma gouvernante m’a procuré ! À présent, je vous laisse à ses soins. Faites-vous obéir, si vous pouvez. Moi, j’y ai renoncé pour mon compte. Allons, Ulf, passe devant, je te suis… Qu’y a-t-il encore ? qu’est-ce que cela ?

— C’est, répondit Ulphilas, dont les idées suivaient la marche ascendante des rayons du soleil, une lettre que j’avais dans ma poche depuis tantôt, et que j’avais oublié…

— De me remettre ? C’est trop juste ! Vous voyez, Christian, comme on est bien servi au Stollborg !

M. Goefle ouvrit la missive, et lut ce qui suit, en s’interrompant à chaque phrase pour faire ses réflexions en français :

« Mon cher avocat… »

— Je connais cette écriture… Ah ! c’est la comtesse Elveda, la grande coquette, le parti russe en jupons !…

« Je désire vous voir la première. Je sais que le baron vous attend à midi. Ayez l’obligeance de venir du Stollborg un peu plus tôt et de vous rendre à mon appartement, où j’ai des choses sérieuses à vous communiquer… »

— Des choses sérieuses ! quelque niaise malice, noire comme le charbon, et visible, par conséquent, à l’œil nu, comme le charbon sur la neige ! Ma foi, il est trop tard ; l’heure est passée.

— Certainement l’heure est passée, observa Christian, et ce que l’on veut vous dire ne vaut pas la peine d’être écouté.

— Ah ! ah ! vous savez donc de quoi il s’agit ?

— Parfaitement, et je vais vous le dire tout de suite, sans craindre que vous vous prêtiez à un désir aussi laid que saugrenu. La comtesse veut marier sa gentille nièce Marguerite avec le vieux et funèbre baron Olaüs.

— Mais je le sais bien, et je me suis ouvertement moqué de ce beau projet-là. Marier le joli mois de mai avec le pâle décembre ? Il faut être aussi bonnet blanc que le pic de Sylfiallet pour avoir de pareilles idées !

— Ah ! j’en étais bien sûr ; n’est-ce pas, monsieur Goefle, que c’est odieux de vouloir ainsi sacrifier Marguerite ?

— Oui-da ! Marguerite ? Ah çà ! vous êtes donc très-lié, vous, avec Marguerite ?

— Fort peu ; seulement, je l’ai vue : elle est charmante.

— On le dit ; mais la comtesse, d’où diable la connaissez-vous, et comment savez-vous ses projets intimes ?

— C’est encore une histoire à vous raconter, si vous avez le temps…

— Eh ! non, je ne l’ai pas… ; mais il y a là un post-scriptum que je ne voyais pas… et que je comprends encore moins.

« J’ai à vous faire compliment de la bonne tournure et de l’esprit de votre neveu… »

— Mon neveu ! Je n’ai pas de neveu ! Est-ce qu’elle est folle, la comtesse ?

» Pourtant, cet esprit lui a fait défaut d’une fâcheuse manière, et son algarade mérite bien que vous lui laviez rudement la tête !… Nous parlerons de cela, et je tâcherai de réparer ses folies, j’aurais bien envie de dire ses sottises !… »

— Son algarade, ses sottises ! Il paraît qu’il en fait de belles, monsieur mon neveu ! Mais où diable prendrai-je ce gaillard-là pour lui laver la tête ?

— Hélas ! monsieur Goefle, vous n’irez guère loin, dit Christian d’un ton piteux. Comment ne devinez-vous pas que, si j’ai pu m’introduire sans masque dans le bal de cette nuit, ce n’est certainement point le nom de Christian Waldo qui aurait pu m’ouvrir la porte ?

— Je ne dis pas le contraire ; mais alors c’est donc sous le nom de Goefle… ?

— Mon invitation était sous cet honorable nom, dans ma poche.

— Ainsi, monsieur, dit M. Goefle d’un ton sévère, et avec des yeux brillants de courroux, vous ne vous contentez pas d’emporter l’habit complet des gens, depuis la poudre à cheveux jusqu’à la semelle inclusivement ; vous vous permettez encore de prendre leur nom et de les rendre responsables des folies qu’il vous plaît de commettre ! Ceci passe la permission…

Ici, le bon M. Goefle partit malgré lui d’un éclat de rire, tant lui parut plaisante la situation de Christian Waldo. Le jeune homme, bouillant et fier, supportait avec peine le reproche direct et semblait fort tenté de répliquer avec vivacité, d’autant plus que, d’un côté, Ulf, ne comprenant pas un mot de ce que disait M. Goefle, mais devinant sa colère à son intonation, imitait instinctivement ses regards et ses gestes, tandis que, de l’autre, le petit Nils, absolument dans le même cas quant au fond de l’affaire, s’était placé vis-à-vis de Christian dans une attitude superbe et presque menaçante.

Christian, impatienté par ces deux figures, qui copiaient burlesquement celle de M. Goefle, avait fort envie d’administrer un coup de poing à l’adulte et un coup de pied au galopin ; mais il se sentait dans son tort, il était très-affecté d’avoir offensé un homme aussi aimable et aussi sympathique que le docteur en droit, et sa physionomie, peignant une alternative de dépit et de repentir, était si expressive, que l’avocat en fut désarmé. Son rire désarma également ses deux acolytes, qui se mirent à rire aussi de confiance et retournèrent à leurs fonctions, tandis que Christian racontait à M. Goefle, en peu de mots, ce que la comtesse Elveda appelait son algarade, et ce qu’il croyait de nature à le disculper entièrement. M. Goefle, tout pressé qu’il était de partir, l’écouta avec attention, et, quand il eut fini :

— Certes, mon cher enfant, lui dit-il, vous n’avez rien fait là qui déshonore le nom de Goefle, et, bien au contraire, vous avez agi en galant homme ; mais vous ne m’en avez pas moins jeté dans un cruel embarras. Que le baron Olaüs se rende compte ou non, à l’heure qu’il est, de l’accès de fureur épileptique que vous lui avez procuré, je doute qu’il oublie que vous l’avez offensé. On vous l’a dit, c’est un homme qui n’oublie rien, et vous ferez bien de déguerpir au plus vite en tant que Goefle, puisque Goefle il y a. Ne sortez point de cette chambre sans vous masquer, redevenez Christian Waldo, et vous n’avez rien à craindre.

— Mais que pourrais-je donc craindre du baron, s’il vous plaît, quand même j’irais à lui à visage découvert ? Est-ce, en effet, un homme capable de me faire assassiner ?

— Cela, je n’en sais rien, Christian ; je vous jure sur l’honneur que je n’en sais rien du tout, et vous pouvez m’en croire ; car, si j’avais, dans mes rapports avec lui, acquis la plus légère preuve des choses dont on l’accuse, ces relations n’existeraient plus. Je me soucierais fort peu d’une clientèle lucrative, et je n’épargnerais pas à mon client des vérités dures, qu’elles fussent utiles ou non. Cependant certains bruits sont si accrédités, et les malheurs arrivés à ceux qui ont voulu tenir tête au baron sont si nombreux, que je me suis parfois demandé s’il n’avait pas ce mauvais œil qu’en Italie vous appelez, je crois, gettatura ; tant il y a que, pour ne pas attirer sans nécessité sur moi le mauvais sort, vous permettrez que je fasse passer mon neveu pour absent depuis ce matin, c’est-à-dire reparti pour de lointains voyages.

— Du moment que je vous envelopperais dans quelque risque à courir, comptez sur ma prudence. Je ne sortirai pas d’ici sans être masqué ou déguisé de façon à ce que personne ne reconnaisse en moi le galant et trop chevaleresque danseur de cette nuit.

Sur cette conclusion, M. Goefle et Christian Waldo se donnèrent une poignée de main. Nils, dont les fonctions s’étaient bornées à déjeuner pendant leur entretien, fut empaqueté de fourrures par son maître, qui eut à le placer sur le siège de son traîneau et à lui mettre en main le fouet et la bride ; mais une fois installé, Nils partit comme une flèche et descendit le rocher avec beaucoup d’adresse et d’aplomb. Conduire un cheval était la seule chose qu’il sût faire, et qu’il fît sans réclamer.

Quant à Ulf, M. Goefle lui ayant donné, avant de partir pour le château neuf, des ordres en conséquence, il prépara pour Christian le lit où avait couché Nils, et pour celui-ci un vaste sofa où il pourrait prendre ses aises ; après quoi Ulf, toujours discret à l’endroit de sa désobéissance, alla s’occuper du service de son oncle sans lui faire aucunement part de la présence de ses hôtes au donjon.