L’Homme et la Terre/II/05

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Librairie Universelle (tome 2p. 59-124).


PALESTINE : NOTICE HISTORIQUE

Les premiers épisodes de l’histoire du peuple des Hébreux ne peuvent être fixés chronologiquement à quelques siècles près. On place généralement la sortie d’Egypte à la fin de la XIXe dynastie, après la bataille de Kadech, environ 32 siècles avant nous. Pourtant certains auteurs traditionalistes font remonter le passage de la mer Rouge à une date antérieure de 300 ou 350 années, soit à 1 600 ans avant Jésus-Christ.

Le premier personnage hébreu dont l’histoire légendaire possède un fond de vérité est, d’après G. Maspero, le juge Samson, précédant l’époque des Samuel et des Saül. A partir du règne de David, qui s’établit à Jérusalem il y a environ 2 900 ou 2 950 ans, les dates se précisent un peu. La mort de Salomon et le partage de sa succession entre les deux royaumes de Juda et d’Israël remontent à l’année 929 avant le début de l’ère vulgaire, l’erreur possible étant d’une vingtaine d’années. Les guerres civiles entre la Judée — Roboam et ses successeurs — et Israël — Jeroboam (mort en — 908) et ses successeurs —, les incursions égyptiennes des Chechoncq et des Osorkon, celles des rois de Damas affaiblissent de plus en plus le peuple des Juifs. Omri fit choix de Samarie comme capitale de son royaume une cinquantaine d’années après la mort de Salomon.

Lorsque les peuples du Jourdain entrent en contact avec les hordes assyriennes, les dates prennent de la précision. En — 854, Salmanasar défait les Syriens à Karkar, trois années plus tard les Hébreux sont battus par le roi de Damas et, dès — 842, ont à payer tribut au souverain ninivite. Pendant l’effacement temporaire des rois d’Assyrie, l’incertitude reparaît dans les dates ; c’est l’époque où Jéroboam II, un prince de Samarie, réunit toutes les tribus sous sa domination et reconstitue à son profit presque tout le royaume de Salomon. C’est aussi une période de renouveau religieux : Amos, Michée, Esaïe appartiennent au milieu et à la fin du huitième siècle avant notre ère.

Mais les Assyriens réapparaissent en Syrie en — 743 et quatre ans plus tard, les Hébreux reconnaissent la suprématie de Tiglatphalasar III. Des événements qui suivirent, nous ne retenons que les dates suivantes :

  Ère de Nabonassar
Olympiades
Ère vulgaire
Prise de Samarie par Sargon 
26   55 — 721
Mort de Josias, qui présida à la réforme religieuse 
139 168 — 608
Deuxième prise de Jerusalem par Nabuchodonosor onze ans après la première soumission de cette ville 
160 189 — 587
Cyrus permet aux 10 000 ou 20 000 exilés de retourner à Jerusalem. Reconstruction du temple, vers 
217 246 — 530




masque remplaçant les gravures de František Kupka - en-tête de chapitre
PALESTINE
Malgré les guerres qui sévirent entre
les deux moitiés du peuple élu,
l’âme religieuse du monde Israélite
ne se divisa point.


CHAPITRE V


PALESTINE. — MIGRATION DES SEMITES. — SINAÏ. — TERRE PROMISE

TABLEAU DES NATIONS. — VILLES ET ROUTES
MONOTHÉISME. — INFLUENCES DIVERSES. — ARABIE INDÉPENDANCE DES BÉDOUINS

ROLE DE L’HYMIARE. — RELIGION SABÉENNE

Un territoire peu étendu, occupant l’arrière-pays de la côte située entre la baie d’Akka et le golfe de Péluse, a pris dans l’histoire une importance de premier ordre comme lieu natal de deux grandes religions, le judaïsme et le christianisme. Grâce à l’influence de ces cultes, qui, sous des formes constamment modifiées, dominent en Europe et dans toute les parties de la terre soumises à l’ascendant européen, la perspective historique, relativement à la Judée, agrandit d’une manière démesurée les proportions réelles de la petite Palestine, comparée aux grands Etats.

L’étroite cité de Jérusalem a pris des dimensions exagérées dans l’esprit des fidèles, juifs et chrétiens, et les douze tribus, faibles peuplades occupant un lambeau de territoire entre la mer et le Jourdain, empiétant quelque peu de l’autre côté du fleuve, ont eu chacune dans l’histoire une page aussi longue que celle de mainte nation puissante. Aussi, lorsque des égyptologues commencèrent l’étude des monuments de toute espèce qui se voient dans la région nilotique, les lecteurs de la Bible s’imaginèrent-ils que les inscriptions et les manuscrits fourniraient de très nombreux témoignages relatifs au séjour des Israélites en Egypte, à leur fuite, à leur migration vers le pays de Canaan et aux relations de voisinage qui eurent lieu postérieurement entre les riverains du Nil et ceux du Jourdain ; mais ces pieuses espérances des judaïsants furent longtemps vaines et l’on attendait sans succès la corroboration hiéroglyphique des récits hébreux ; les attestations profanes manquaient aux affirmations des « livres saints », la plupart des coïncidences signalées sont douteuses ou même ont été reconnues fausses. C’est en 1896 seulement que Flinders Petrie découvrit à Thèbes le temple de Merenra, dont un bloc de syénite portant des inscriptions de six mille signes raconte les triomphes du roi sur toutes les nations des alentours, et notamment sur le « peuple d’Ysaraal, gâté et privé de sa semence »[1]. On retrouve aussi quelques appellations géographiques relatives à la contrée d’outre-Erythrée : Ramsès II inscrivit le nom du Jordan ou Jourdain sur les murs de Karnak, et Ramsès III le grava sur le temple de Medinet-Abu[2] ; Moab, l’une des nations rivales d’Israël, est mentionné une fois, sur un monument de Luksor.

Si l’Egypte, grande nation, semble ignorer le petit peuple d’Israël qui était venu lui demander asile, les Juifs au contraire ne peuvent faire autrement que de reconnaître dans leur histoire l’influence prépondérante des deux empires puissants entre lesquels ils avaient leur étroit domaine et qu’ils durent à diverses époques visiter en suppliants ou en prisonniers de guerre. Par leurs origines premières, soit qu’on interroge les caractères ethniques, soit qu’on s’adresse aux formes linguistiques, les Sémites hébreux sont strictement apparentés aux riverains de l’Euphrate.

N° 113. Palestine.
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Même les noms propres étaient identiques : l’archéologue Pinches a découvert des tablettes babyloniennes où se retrouvent, sous des formes légèrement différentes, les dénominations Abraham, Jacob, Joseph et autres[3].

L’influence de la civilisation potamienne se manifeste d’une manière plus profonde encore dans la vie même et comme dans l’essence du peuple juif. Il est désormais hors de doute que les premières traditions et légendes des Hébreux sont d’origine chaldéenne. La création de l’homme, le paradis terrestre et la chute des premiers parents, la hiérarchie des anges sous le commandement des taureaux ou Chérubins sacrés, la révolte de Satan et la corruption des hommes, tous condamnés à périr dans les eaux du déluge, sont autant de traits de la religion des Chaldéens, reproduits dans les livres sacrés des Juifs avec des méprises et des contradictions, mais surtout avec les variantes qu’imposa pendant la durée des siècles le changement du milieu et de la mentalité.

Outre ces récits qui eussent pu rester étrangers à la masse de la nation, se présentent les pratiques constantes et obligatoires du culte de tous les jours, celles auxquelles personne n’échappe et qui finissent par modeler et pétrir l’homme, en lui joignant les mains d’une certaine manière, en lui fléchissant les genoux d’après un rythme traditionnel, en distribuant suivant un plan spécial les circonvolutions de son cerveau, en modulant sa voix pour le chant et la prière, en l’habituant à manipuler les objets du culte, étoffes, vases, burettes, couteaux, aspersoirs, en concordance avec des formes voulues, dont le moindre écart serait un crime. Tout cela chez les Hébreux fut de source babylonienne, de même que la structure de l’autel et de l’arche sainte.

Bien que recevant des Babyloniens leur civilisation religieuse et civile, jusqu’au nom du dieu Yahveh, les Hébreux, qui devinrent de si fervents observateurs du sabbat à l’exemple de leurs éducateurs de Chaldée, ne leur empruntèrent pourtant pas la division du jour en vingt-quatre heures. Jusqu’à l’époque gréco-romaine, ils le partagèrent, à la manière des Arabes, en moments caractéristiques, aube, midi, crépuscule, soir, nuit ; le mot « heure » n’existe pas dans l’ancien hébreu. A cet égard, les Juifs restèrent de simples Bédouins[4].

La filiation de race, ou du moins la parenté, se montre également dans la tradition transmise par la Genèse. Ainsi le personnage légendaire d’Abraham, le « Père de tous les peuples », que les Israélites du moins considèrent comme l’ancêtre général de leur race et des tribus arabes leurs voisines, ce « père Abraham » se confond avec le « Père Orkham » d’Ovide[5], roi de la ville d’Ur en Chaldée.

N° 114. Territoire d’Haran.
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Il était devenu fameux dans tout le monde babylonien parce que les récits traditionnels l’identifiaient avec un grand réformateur qui supprima les sacrifices humains. C’est lui, disait-on, qui avait interdit aux pères de tuer leurs fils, de les dépecer devant les dieux, et qui leur avait ordonné de substituer à la chair humaine celle du chevreau. Cette partie de la légende est reproduite dans la Bible par le récit bien connu du « Sacrifice d’Abraham » où l’on voit l’ange du Seigneur arrêter le bras levé du père et une chèvre prendre sur l’autel la place de l’éphèbe Isaac. Mais là cessent les analogies : l’Abraham hébreu n’est pas un roi sédentaire, un demi-dieu à la longue robe, siégeant majestueusement sur un trône, c’est un chef de nomades parcourant les plaines à l’orient du haut Euphrate. Disposant d’une véritable armée de serviteurs, il faisait pâturer tout un vaste territoire par ses bœufs, ses brebis, ses chèvres. Il possédait aussi des ânes pour montures, des chameaux comme bêtes de somme, mais ne semble pas avoir utilisé le cheval, qui était encore à cette époque un animal de luxe réservé aux rois pour l’ardeur des batailles et la majesté du triomphe.

D’après la légende biblique, Abraham, choisi comme le grand représentant de la race entière, habitait la contrée de Haran. Les Hébreux auraient donc longtemps vécu sur ces avant-monts du Taurus arménien, entremêlés de plaines bien arrosées où serpentent des affluents de l’Eupbrate. Mais, débordant de ce pays où ils étaient trop nombreux pour l’étendue de leurs pâturages et subissant probablement la poussée des peuples du nord, ils franchirent l’Euphrate, d’où peut-être leur nom d’Ibrim, les Gens de l’autre côté, les Trans-Euphratiques, puis se répandirent vers le sud, dans la direction de Palmyre et de Damas, pourchassant les premiers occupants, là où ils étaient les plus forts, pourchassés à leur tour quand ils avaient affaire à de plus puissants qu’eux, ou bien tâchant de s’accommoder de bonne grâce avec leurs voisins. Souvent, pendant les années de sécheresse, il leur fallut abandonner les régions d’entre Euphrate et Jourdain, se présenter à des peuples solidement établis et leur demander un lambeau de territoire où ils s’installaient pendant la période de disette. Ainsi la Bible nous dit qu’ils s’adressèrent aux Hétéens qui, eux aussi venus du nord, avaient colonisé les environs d’Hebron, en Canaan, et dont ils reçurent un asile temporaire dans le district de Bercheba. Plus tard, ils se tournèrent vers le puissant roi d’Egypte, qui voulut bien les accueillir aussi et leur assigna les terres de Gochen dans le voisinage de l’isthme, mais à l’occident et déjà dans la zone d’irrigation nilotique.

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Cl. Bonfils.

le jourdain et ses rives

Cantonnés dans ces régions fertiles, sur les confins de « prés salés » et des alluvions grasses du Nil, les Israélites immigrés se trouvèrent dans un cercle d’attraction nouveau et durent évidemment changer de mœurs, d’habitudes, de civilisation, ajouter un nouveau fond religieux à celui qu’ils avaient reçu des pays babyloniens, de la contrée de Haran et des tribus du désert. Ils apprirent surtout à conduire la charrue, progrès inestimable qui les éleva d’un degré dans la hiérarchie des nations.

Mais ce progrès fut durement acheté, car les Hébreux, reçus d’abord en hôtes, nous dit la légende, furent utilisés ensuite comme des vassaux, puis opprimés comme des esclaves. On leur fit bâtir des villes, mais pour leurs maîtres, creuser des canaux, élever des digues, arroser des jardins et des champs, mais pour faire pousser les plantes nourricières de leurs dominateurs. Il est vrai que, dans leurs récits, les Israélites tâchèrent de rehausser cette époque de souffrance en donnant un rôle prépondérant à quelques-uns des leurs. Au début, Joseph aurait été le grand usurier qui enseigna aux Pharaons l’art d’asservir un peuple pour le monopole des blés. À la fin de la captivité, un autre Hébreu, Moïse, agit surtout comme grand magicien ; grâce à ses artifices, le peuple, chargé de tous les trésors des Egyptiens, fut mis à même de franchir la mer Rouge, poursuivi par une armée qui, derrière lui, se noyait dans les flots.

D’ailleurs, les légendes relatives à cette période ne peuvent contenir qu’une très faible part de vérité, car elles présentent un chaos de contradictions. D’après tel verset de la Bible, le temps du séjour des Hébreux en Egypte aurait été de quatre générations, d’après un autre, de plus de quatre siècles. Un passage nous dit que les Hébreux réfugiés en Egypte comprenaient la seule famille de Jacob[6] ; mais on se demande comment ce groupe unique aurait pu fournir par sa descendance, pendant le séjour en Egypte, la prodigieuse armée dont nous parle le recensement du Pentateuque[7] : malgré l’oppression, malgré le massacre des enfants mâles par les Egyptiens, les maladies et les fléaux de toute sorte, les petits-fils de Jacob, s’abattant comme des sauterelles sur les sables du désert, auraient été au nombre de plus de six cent mille individus portant les armes, ce qui, avec les femmes et les enfants, eût représenté au moins deux millions d’êtres humains.

Quoi qu’il en soit, le fait principal subsiste — avant de se présenter dans cette « Terre Promise » qu’ils disaient leur avoir été spécialement réservée — et qui, depuis, grâce à leur long séjour, est devenue la « Terre Sainte » —, les Hébreux avaient eu à subir les influences les plus diverses en des milieux très différents par la nature et leurs habitants. Ils avaient vécu sur tout le pourtour du désert qui, de l’Arabie, se prolonge vers les montagnes de l’Asie Mineure, à l’est dans la Babylonie, au nord vers le Haran, à l’ouest vers Damas et la Syrie, au sud-ouest vers l’Egypte ; par un vaste circuit, ils avaient mis des siècles à voyager de l’Euphrate au Nil, et recommencé leur route, en sens inverse, du Nil à l’Euphrate, en passant par la péninsule du Sinaï, le pays des Bédouins, et par le littoral de Syrie, la terre des Cananéens. Ces impressions successives laissées par de multiples patries et par des peuples éloignés les uns des autres, très distincts par la race et le génie, furent des éléments de la plus haute importance dans l’histoire de la nation au sein de laquelle s’élabora la religion de tout un monde.

N° 115. Migrations des Sémites.
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1. Ur en Chaldée. 4. Damas. 7. Sinaï.
2. Haran. 5. Bercheba. 8. Palestine.
3. Palmyre. 6. Gochen. 9. Babylone.

La péninsule du Sinaï, où la légende transporte la promulgation solennelle de la loi des Juifs, mère de la foi des Chrétiens, fut la dernière étape des fugitifs d’Egypte avant leur entrée dans les terres du Jourdain, et cette âpre région, avec ses formidables montagnes, dut marquer profondément son empreinte dans l’imagination du peuple qui la parcourut. Nulle part les sommets de granit et de porphyre, se montrant dans leur coloris primitif contrastant avec la blancheur des sables et le bleu pur du ciel, n’ont un aspect plus grandiose, et l’on comprend que de tout temps les hommes campés à leur base aient cru voir des dieux apparaître sur les sommets rayonnants.

Deux mille années avant le passage des Juifs, le Sinaï, dans la région d’influence égyptienne, était consacré à une divinité lunaire[8] ; les descriptions de l’Exode le font se dresser dans le ciel comme habité par le dieu de la Foudre, et de tout temps des anachorètes, fuyant le monde, vinrent se blottir aux pieds de ses escarpements. Malgré le caractère formidable de la péninsule Sinaïque, cette contrée presque inhabitable était restée depuis un temps immémorial dans le cercle d’attraction des nations voisines, grâce à ses gisements de cuivre, pourtant relativement pauvres mais renfermant de précieuses turquoises et d’autres cristaux. Il y a près de sept mille années que l’on commença d’exploiter ces mines, abandonnées depuis vingt siècles au moins[9]. Un des anciens documents que possèdent les savants relativement à l’histoire égyptienne des premiers âges est une stèle du roi Sosiris (Snefru), de la quatrième dynastie, que l’explorateur Benedite a découverte dans un oued de la péninsule Sinaïque[10].

Les inscriptions hiéroglyphiques se continuent de siècle en siècle depuis les âges reculés jusqu’à l’époque où les Hébreux s’enfuirent de la terre d’Egypte[11] et n’ont point cessé de se produire depuis lors : les pèlerins de l’Afrique septentrionale ont à doubler les deux golfes de Suez et d’Akabah pour se rendre à la Mecque. Une certaine vallée, voisine du golfe de Suez, a reçu le nom de Oued Mokatteb ou « Ravin de l’Ecriture » d’après les innombrables gravures et dessins que les passants ont laissés sur les parois de rochers tournées vers le nord, c’est-à-dire baignées dans l’ombre ; on eût souvent risqué la mort en taillant des lettres sur les roches éblouissantes frappées en plein par le soleil. Cette multitude d’inscriptions pressées dans l’espace étroit d’un seul ravin pourrait s’expliquer en admettant que ce lieu avait été désigné comme champ de foire aux marchands étrangers par les tribus de la Péninsule[12].

N° 116. Péninsule du Sinaï.
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1. Maghara.
2. Oued Mokatteb.
3. Djebel Serbal, Horeb de Lepsius.
4. Autre Horeb de certains auteurs.
5. Djebel Musa (Moïse), Horeb traditionnel, Couvent de sainte Catherine sur le flanc Est de la montagne.
6. Djebel Katherin, Sinaï traditionnel.
7. Djebel Monneïdja, « Mont de l’Entretien », cime où, d’après les Musulmans, Dieu conversait avec Moïse.
8. Djebel Um Chômer, « Mère du Fenouil ».
9. Faran Foïnikon.

Peut-être le climat du Sinaï était-il plus humide à ces époques anciennes et les voyageurs trouvaient-ils dans les vallées plus d’eau et de végétation qu’il n’en existe de nos jours ; toutefois, les descriptions de ce pays qui nous ont été laissées prouvent que la différence ne peut pas avoir été considérable : le récit mythique du séjour des Hébreux dans le désert attribué à de continuels miracles le jaillissement des eaux et l’apparition de la nourriture nécessaire au peuplement errant. Il est donc impossible d’ajouter foi à la légende qui, prenant corps douze ou treize cents ans plus tard, nous montre les enfants d’Israël cheminant en masse et pendant des années à travers les solitudes du désert de Sinaï. Devenus agriculteurs en Egypte, et se rappelant les « potées de viande » et mangeries[13] comment auraient-ils pu s’accommoder pendant « quarante années » de l’âpre existence des « croqueurs de sauterelles » ?

Ce qu’il faut retenir des traditions juives, c’est qu’elles rattachent des éléments divers mais d’importance égale dans l’ensemble des origines de la nation. Parmi leurs ancêtres, les Juifs ont donné la première place à ceux qui participèrent à la culture de l’Egypte, mais ils se remémorent aussi les familles patriarcales errant dans les pâturages, et les maigres Bédouins, frères des Amalécites[14], qui cherchaient l’ombre dans le creux des rochers et fouillaient le sol des ouâdi pour y découvrir un peu d’eau. L’histoire du séjour dans la presqu’île sinaïque n’est qu’un épisode amplifié du déplacement des tribus arabes qui, venant des différents quartiers de l’horizon, se réunirent finalement à l’ouest du Jourdain.

Pendant les mauvais jours, les tribus qui s’étaient enfuies d’Egypte, et qui probablement s’étaient cantonnées dans les contrées voisines de la vallée jordanienne en s’alliant à des peuplades du désert, se consolaient en pensant à la conquête prochaine des contrées fertiles qui bordent la Méditerranée. Leur ambition ne put se réaliser complètement : les Hébreux ne conquirent point la terre de Canaan. D077-couvent sainte-catherine au pied du djebel-musa.-L2-Ch5.jpg Cl. Bonfils.

couvent sainte-catherine au pied du djebel-musa


Sans doute Le nom de Canaan a fini par s’appliquer historiquement aux contrées élevées qui séparent le littoral syrien des monts voisins du désert ; mais la signification précise de cette appellation, « Terres Basses», opposée à celle d’Aram, « Terres Hautes »[15], ne permet pas de douter qu’elle se rapportât d’abord aux campagnes riveraines de la mer. Les Israélites à la recherché de la « Terre Promise » parlent sans cesse de campagnes « découlant de lait et de miel » comme devant leur échoir un jour, Ils n’atteignirent point l’objet de leurs vœux, la terre si féconde des côtes phéniciennes resta presque toujours au pouvoir des cités indépendantes du rivage ou bien des armées conquérantes d’Assyrie ou d’Egypte, mais peu à peu le territoire désigné par le nom de « Terres Basses » se déplaça vers les « Terres Hautes » de l’arrière-pays. Certes, il existe des sites gracieux, des vallons arrosés, des plaines d’alluvions fertiles dans ces régions de l’intérieur cananéen, mais l’ensemble de la terre occupée par les Juifs il y a trois mille ans est sinon aride, du moins parsemé de rocs, d’escarpements difficiles à féconder, et le ciel qui l’éclairé n’y déverse que rarement les pluies.

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Cl. Bonfils.

maisons dans le rocher a mar-saba, près du rivage occidental de la mer rouge

Dans les chroniques de leur histoire, les Israélites s’essaient à glorifier leur triomphe sur les Cananéens, et, d’après les récits qui se trouvent dans le livre des Juges, on pourrait croire qu’ils ont tout exterminé devant eux, de l’Egypte à la Syrie et du désert à la Méditerranée. A peine quelques tribus auraient-elles été épargnées pour vivre en esclavage et remplir les bas offices auxquels ne pouvait se prêter la race élue. Mais les détails de géographie que les Israélites nous donnent eux-mêmes sur la dispersion de leurs tribus dans les terres cananéennes nous montrent que l’établissement des Beni-Israël fut extrêmement difficile et dut être acheté par de grandes humiliations, par des siècles de combat, des alliances et des apostasies de toute nature.

Le livre des Juges n’étant en réalité qu’un recueil où se mêlent de la façon la plus disparate des hymnes de guerre et de vagues souvenirs, l’imagination populaire, toujours gonflée de vanité puérile, a pu se figurer, à propos d’anciens conflits, que rien n’avait pu résister à la vaillance des aïeux ; on doit au contraire constater qu’après des siècles de résidence dans la vallée du Jourdain et dans les campagnes d’Hebron, de Samarie et de la Galilée, le pauvre petit peuple épars des Juifs faisait assez triste figure dans l’intérieur du pays dont Philistins, Cananéens et Phéniciens détenaient entièrement le littoral. Il ne brille pas non plus dans l’histoire au point de vue de l’adaptation réciproque de l’homme et de la nature. On ne peut attribuer à l’habitant des hautes terres de la Palestine aucune des découvertes qui enrichirent l’humanité ; sa civilisation fut toute d’importation. (Gustave Le Bon.)

La faible importance du peuple hébreu relativement à ses voisins nous est démontrée par ce fait même que le nom usuel de tout le pays est d’origine grecque et ne se rapporte nullement à la population sémitique, soit juive, soit cananéenne, éloignée de la mer. Les Hellènes, qui nous ont légué leur nomenclature géographique, ne connaissent point le pays d’Israël. Ils ne mentionnent que la Palestine, c’est-à-dire la terre des Plesti (Phlisti, Phlisti-Creti), gens de commerce et de pillage, qui s’étaient installés sur le littoral au sud du mont Carmel à l’époque où la Crète et Sidon possédaient l’hégémonie maritime et dominaient sur les vagues. Les Philistins avaient fondé sur la côte une confédération militaire qui fut souvent redoutable à ses voisins — c’est une flottille partie d’Ascalon, qui, il y a trente et un siècles, détruisit une escadre sidonienne et mit fin à l’hégémonie de la « mère de Tyr » — ; sur terre, pendant six siècles, les Israélites, « Barbares » de l’intérieur, se heurtèrent impuissants contre la Pentapole philistine ou Ligue des « Cinq Villes ». Très mélangés d’éléments divers par suite de leurs constantes expéditions sur le pourtour de la Méditerranée orientale, ces Philistins devaient présenter un caractère double, reflétant les traits des peuples avec lesquels ils se trouvaient en contact : aux Grecs purs ; Ioniens ou Doriens, ils apparaissaient comme des Sémites, tandis que pour les gens de l’arrière-pays, Sémites de race, ils étaient de véritables Grecs. En tout cas, ils en avaient la civilisation matérielle, en possédaient les armes offensives et défensives, en connaissaient la tactique, la discipline et par le commerce extérieur se fournissaient en abondance de toutes les ressources nécessaires à leur petit territoire.

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D’après une photographie.
piscine de bethesda à jerusalem

Le studieux Hérodote, bien que furetant à la recherche de toute chose curieuse, n’en reste pas moins dans la plus complète ignorance du monde israélite ainsi masqué par les cités phéniciennes et philistines : il ne connut que les populations du littoral, appuyées sur la grande voie historique entre le haut Euphrate et le bas Nil, entre Damas et Memphis[16].

Les Juifs étaient si bien cantonnés dans l’intérieur, vers la cavité du Jourdain, que leurs livres ne parlent que vaguement de la mer comme par ouï-dire ; la seule référence qu’ils en fassent se rattachant à leur histoire est cet événement héroï-comique appelé « le passage de la mer Rouge ». De même, le récit du déluge, tel qu’ils le reproduisent d’après les Babyloniens, prouve qu’ils ne savaient pas comment un bateau était construit : l’arche n’est pour eux qu’une grande boîte, et ils ignoraient ce que signifiait le lâcher de la colombe, lors de la baisse des eaux, ne se doutant pas que cet oiseau servait de boussole aux marins du golfe Persique et de la Méditerranée pour leur indiquer la direction à suivre vers la terre[17].

Une généalogie, probablement d’origine assyrienne, que reproduit avec variantes le dixième chapitre de la Genèse, nous dit quelles étaient les connaissances ethnographiques des Hébreux à l’époque où l’on réunit les divers éléments historiques et légendaires qui constituent les « Ecritures ». Ce « tableau des nations » est un document d’une valeur de premier ordre pour les ethnologistes, car il montre que les peuples avaient déjà conscience d’une collectivité humaine, d’une grande famille comprenant des éléments fort distincts les uns des autres.

Probablement trente siècles ne se sont pas écoulés depuis que cette énumération des peuples connus fut reproduite par les chroniqueurs juifs[18]. Cependant les bornes du monde semblaient alors plus étroites qu’on ne pourrait s’y attendre, puisque les Turcs ni les nègres ne sont mentionnés, quoique les uns et les autres eussent certainement pénétré dans l’horizon sémitique par quelques représentants[19]. Gog et Magog, dont certains commentateurs récents ont voulu faire, dans un intérêt de discussions politiques, les ancêtres des populations du nord de l’Asie, sont des noms ethniques applicables à des tribus caucasiennes ; et Cham, le maudit, que des fauteurs de l’esclavage, se vantant en même temps d’être bons chrétiens, ont désigné comme le père de tous les Africains, était tout spécialement dans l’esprit des Juifs le personnage représentatif de leurs ennemis, les Cananéens. Du reste, il est à croire que des raisons d’ordre symbolique avaient déterminé les copistes du tableau assyrien à supprimer quelques noms dont ils ne comprenaient pas l’importance et qui leur eût fait dépasser le nombre doublement sacré de sept fois dix.

N° 117. Tribus des Juifs et Peuples avoisinants.
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Le Talmud, interprète de ce mysticisme des chiffres, nous énumère aussi 70 peuples et 70 langues, 70 anges chargés de veiller aux choses de la Terre et 70 membres de la famille de Jacob ; de même il y eut 70 anciens d’Israël pour accompagner Moïse au Sinaï et Jésus eut en tout 70 disciples. La version grecque du livre sacré des Chrétiens, la Bible des Septante, s’adresse aux soixante-dix peuples énumérés dans la liste ethnographique de la Genèse[20].

D’après le tableau biblique, les fils de Sem, le premier-né du patriarche Noah, était au nombre de cinq. Trois d’entre eux sont désignés simplement, sans que le chroniqueur mentionne leurs fils ou tout autre individu de leur descendance, comme si la nation formée par eux ne s’était pas différenciée en groupes secondaires. Ces trois fils de Sem négligés par les auteurs du tableau sont : Elam, représentant de la Perse et de la Susiane, Assur, autrement dit le peuple des Assyriens, et Lud, type des Lydiens. Quant aux deux autres fils, Arphaxad et Aram, ils apparaissent avec une généalogie considérable : c’est qu’il est ici question de la propre race des Hébreux et des nations avoisinantes. Par suite de l’illusion naturelle qui porte les peuples à se considérer comme placés au centre de l’univers, les Juifs ont donné le rang de véritables nations à toutes les tribus et peuplades de leur alliance, de même que, parmi leurs adversaires, ils avaient attribué aux Cananéens, honnis comme d’abominables fils de Cham, une importance tout à fait exceptionnelle. Par suite de la fausseté du point de vue, il se trouva que sur le nombre de 70 nations qui étaient censées constituer l’ensemble de l’humanité, 35, c’est-à-dire exactement la moitié, étaient des populations amies ou ennemies des Juifs et occupaient l’étroite bande de terre comprise entre la Méditerranée, le haut Tigre et le désert ; le golfe de Péluse et le Taurus arménien en étaient les limites extrêmes. Ainsi la géographie des écrivains de la Genèse nous révèle surtout l’étroitesse de leur horizon.

Bien que les Juifs aient pris grand soin de représenter les Cananéens comme appartenant à la race maudite de Cham, il paraît, au contraire, que les uns et les autres faisaient partie du même groupe ethnique. Physiquement ils offraient le même type : voisins immédiats, ils se disputaient la possession du même sol, de la même patrie ; enfin, ils parlaient des dialectes différents d’un même langage : les idiomes de Juda et d’Israël, de Canaan et d’Aram se ressemblaient tellement qu’on les employait également dans le même ouvrage.

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Le mélange chaotique des Juifs et des Cananéens dans l’espace étroit qui les enfermait empêcha longtemps la nation des Beni-Israël de se choisir un centre politique durable.
N° 118. Routes et Villes de la Palestine.
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La Pentapole philistine comprenait Askalon, Achdod, Ekron, Gath et Gaza.


Dispersés en tribus luttant péniblement pour leur existence, les Juifs ne pouvaient se donner de capitale et se bornaient à prendre un lieu de réunion pour leurs délégués, lors des crises graves qui demandaient une action collective,

Un galgal, rustique autel de pierre, amoncellement de blocs érigés au milieu de la plaine, fut le lieu d’appel où les diverses tribus venaient renouer de temps en temps le lien de la cohésion nationale et reprendre le sentiment de leur unité. C’est ainsi que naquit Jéricho, première ville qui s’éleva en Cis-Jordanie, aujourd’hui El-Riha, pauvre village d’une soixantaine de familles. Lorsque les Juifs se furent plus solidement assis dans la contrée et que la vie économique eut pris plus d’intensité, un nouveau centre de gravité s’établit, et parmi les douze familles israélites l’habitude prévalut de se réunir, lors des fêtes et des marchés, sur les confins des deux tribus méridionales de Juda et de Benjamin.

Sur ce terrain neutre entre les Joséphites du nord et les Juifs ou Judéens proprement dits du sud, s’éleva Beth-El, c’est-à-dire la « maison de Dieu », pyramide à degrés, comparable à celles que dressaient les Babyloniens dans leurs grandes cités du Tigre et de l’Euphrate, mais de bien plus humbles dimensions[21]. Plus tard le centre du mouvement politique se déplaça quelque peu vers le nord, par suite des incursions philistines, et les tribus se réunirent dans un autre champ de foire et de prière, moins exposé au danger. C’est alors que Siloh, la moderne Seilum, devint une sorte de capitale religieuse, d’ailleurs beaucoup mieux placée que tout autre lieu de la Palestine comme foyer naturel de l’ensemble des Beni-Israël.

Pendant une période indéfinie d’au moins trois siècles, la confédération des tribus Israélites vécut ainsi, n’ayant point de capitale officielle, mais gardant la conscience de sa parenté, bien que peu à peu un certain antagonisme se produisît entre le groupe de Juda et celui d’Israël ou des Joséphites : jusque dans l’exil la suture resta imparfaite entre les Beni-Yakob et les Beni-Yusef. Cette division latente devait prendre un caractère plus aigu, précisément à l’époque ou la puissance militaire de la confédération se déplaça au profit d’une seule des douze tribus et lui assura la domination violente. Le lieu des réunions perdit alors le caractère de neutralité que lui avait donné sa situation médiaire entre les deux groupes de tribus et fut transféré vers le sud, en plein territoire de Juda, en un emplacement qui avait sans doute conservé un certain renom de sainteté, ainsi que l’indique sa désignation Uru-Salim, « cité du Dieu et de la Paix ».

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Cl. Bonfils.
assises salomoniennes (fortifications de jerusalem)


Cette ville existait déjà, bien avant l’arrivée des Beni-Israël dans la « Terre Promise »[22], probablement aux temps d’une antique domination des Babyloniens, qui l’avaient consacrée à l’un de leurs dieux nationaux.

Lorsque David, l’heureux capitaine de bandes qui devint roi, installa sa résidence à Jérusalem, il était évidemment dirigé par des considérations stratégiques. Soldat, il devait habiter une citadelle, et non l’une de ces villes ouvertes près desquelles venaient camper les marchands. Or, Jérusalem occupe une position très forte. Située exactement sur l’arête qui constitue l’aigueverse entre la Méditerranée et la mer Morte, elle domine toute la contrée, s’élevant comme une tour de guet au-dessus du grand quadrilatère compris entre l’Egypte et la vallée d’Esdraelon. A l’ouest, au sud, à l’est, le sol se creuse brusquement en ravins profonds, dont les parois, maintenant usées par le temps, étaient autrefois d’une escalade difficile ; seulement au nord-ouest, un isthme de rochers, barré par des ouvrages de défense, rattachait la falaise au reste du plateau. Nulle position ne pouvait être mieux choisie pour y grouper des forces contre les Philistins qui occupaient des villes murées du littoral et avaient fréquemment battu les Juifs dans les pays accidentés de la région intermédiaire. Il était naturel que la capitale se dressât dans le voisinage des peuples à combattre. C’est ainsi que les choses se passent dans tout corps organisé, animal, plante ou groupe d’individus : le centre de résistance se porte au-devant des forces qu’il s’agit de neutraliser ou de détruire.

Sous l’influence de raisons analogues à celles qui avaient déterminé le choix de Jérusalem, les tribus d’Israël placèrent leurs communes capitales successives, Sichem (Mabartha, Neapolis ou Naplouse), Tirzah, Samarie (Sebaste), vers l’extrémité méridionale du pays, en face de Jérusalem, leur rivale et souvent leur ennemie. Dans les deux fragments du royaume brisé après la mort de Salomon, les capitales s’affrontent, excentriques l’une et l’autre à leur propre territoire, De même que sa ville forte, Jérusalem, le pays de Juda dans son entier était stratégiquement très bien protégé contre l’ennemi. Massif montueux de pénible escalade, défendu par des pentes rocheuses, où les approvisionnements des assaillants eussent été difficiles, il formait une forteresse naturelle que les armées conquérantes, se dirigeant vers Damas ou l’Egypte, évitaient volontiers. La Judée était en outre complètement garantie sur sa façade orientale par l’abrupt fossé au fond duquel coule, en contre-bas du niveau de la Méditerranée, le fleuve Jourdain et dans lequel reposent les flots salés de la mer Morte. Les grandes différences de niveau, les hauts escarpements, et peut-être aussi, dans une certaine mesure, les légendes de terreur que l’on se répétait au sujet de cette contrée, permirent à la petite Judée de se maintenir contre les grands empires beaucoup plus longtemps que ses voisines, et notamment que le royaume d’Israël, et, jusqu’à un certain point, de vivre ignorée à l’abri des montagnes.

N° 119. Jérusalem et la Mer Morte.
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La plaine de Sichem et les campagnes de Samarie étaient moins bien protégées ; les reliefs montagneux sont moindres, les vallées plus ouvertes et les pentes plus abordables ; à l’est, le Jourdain est moins profondément encaissé ; à l’ouest, la route des caravanes et des armées ramenait, chaque année pour ainsi dire, le danger d’une invasion lente ou brutale. La ligne des communications entre les Philistins et l’oasis de Damas, entre l’Eypte et la Ghaldée, entre l’Afrique et l’Asie devait, coûte que coûte, traverser le territoire des Joséphites, et les Israélites n’étaient point de taille à renouveler l’effort des Hittites et à rester maîtres des barrières.

Le principal lieu de passage naturel pour les migrateurs et les conquérants fut de tout temps la dépression de terres basses qui s’étend au nord des montagnes de Carmel, entre la baie d’Akka et le lac de Tibériade : cette plaine dite de Megiddo (Mageddo) ou d’Esdraelon et dans laquelle coulent les eaux de la rivière Kison — le Nahr-el-Mukotta de nos jours — sépare nettement les montagnes de la Palestine méridionale et celles de la Galilée, formant ainsi, au nord et au sud, une zone de partage ethnologique et politique qui garda sa valeur pendant les cours des âges : les royaumes et les confédérations, qui modifièrent incessamment leurs contours suivant les guerres et les alliances, respectèrent ordinairement cette limite, et l’on sait combien les Juifs du midi, ayant toujours du sang de nomades et de pillards dans les veines, tenaient en médiocre estime les simples agriculteurs de la Galilée, pays duquel « ne pouvait venir rien de bon ». Mais si la plaine d’Esdraelon établit une ligne de démarcation très nette entre les pays montueux du nord et du sud de la Palestine, elle unit largement la vallée du Jourdain et le littoral de la Méditerranée. Aussi de tout temps, les armées s’entre-choquèrent sur ce chemin de rencontre, les unes venues d’outre-Jourdain et les autres ayant suivi la voie de la côte. Les commentateurs de l’Apocalypse placent, dans cette même plaine de Megiddo, Armagheddon, le champ de bataille futur où les Juifs convertis, retournant dans leur patrie, extermineront les armées des Gentils. Cette prédiction n’est en réalité qu’un souvenir des luttes qui se sont succédé dans cette plaine sanglante, aux pieds des monts Carmel, Tabor et Gilboah.

Si heureusement placé pour les facilités de la défense, le pays de Juda ne pouvait devenir formidable à ses voisins comme royaume conquérant : il était de trop faibles dimensions ; avec ses dépendances naturelles, il ne couvre qu’une superficie de 4 à 5 000 kilomètres carrés, pas même les dimensions moyennes d’un département français. La Judée ne prit une certaine importance agressive que sous le règne de David, à une époque où les deux grands empires d’Assyrie et d’Egypte étaient l’un et l’autre fort affaiblis[23], et encore, au moment de sa gloire militaire,

N° 120. Plaine d’Esdraelon.
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La position exacte de Megiddo n’est pas suffisamment connue pour qu’on puisse l’indiquer sur une carte à grande échelle.


ne dépassa-t-elle pas, au nord, les abords de la Cœlo-Syrie, au sud, Ezeongeber, tête du golfe d’Akabah ; à l’est, sa domination s’étendait sur Moab et Ammon, dont les deux tiers des habitants avaient été passés au fil de l’épée ; malgré tout, le royaume atteignait à peine 300 kilomètres dans sa plus grande dimension. Salomon dut sa gloire et sa richesse au seul fait qu’habile dans l’art d’exploiter les monopoles, il sut se faire accepter comme associé d’Hiram, roi des trafiquants phéniciens[24].

De même que les cités du littoral phénicien durent à leur position médiaire entre les deux Etats prépondérants leur importance comme véhicules de richesses, d’industries et d’idées, de même les villes de l’intérieur où s’élaboraient plus lentement les cultes religieux : devinrent dans le monde les agents principaux pour la transmission de croyances dans lesquelles s’entremêlaient les légendes et les dogmes de Babylone, de Memphis et de Thèbes.

Maints historiens qui, avec raison, tiennent grand compte de l’influence du milieu sur les esprits ont voulu expliquer la naissance du monothéisme chez les Sémites, méridionaux, Juifs et Arabes, par la seule influence du climat local ; mais leurs raisonnements, contenant une large part de vérité, sont beaucoup trop « simplistes ». Les grandes évolutions historiques offrent une complexité très riche dans l’ensemble des causés qui les déterminent ; l’action du temps s’ajoute à celle de l’espace. Dans les contrées voisines du désert aux sites augustes et terribles, la simplicité majestueuse de la nature devait, disait-on, influencer puissamment l’imagination de l’homme et lui donner une conception correspondante de la divinité. Le cercle d’horizon dans son immensité n’enferme que des étendues partout semblables les unes aux autres, des rochers et des sables grisâtres, quelques arbres au maigre feuillage, des mirages lointains ; et par-dessus la vaste rondeur du sol aux lignes précises s’arrondit la voûte du ciel, grise dans la partie basse du pourtour, d’un bleu dur au zénith.

Cette description est pourtant loin de convenir à toutes les contrées habitées par les Sémites ; surtout elle ne s’applique pas à la Palestine, la terre sur laquelle les Juifs vécurent pendant quinze siècles et où leur religion prit son caractère définitif. Les Bédouins errants qui parcourent les solitudes de l’intérieur, à l’est du Jourdain, sont précisément les moins religieux des Sémites : ils ont reçu des croyances faites, étrangères à toute espèce de fanatisme ou de propagande. On peut dire seulement d’une manière générale que, dans l’ensemble des contrées sémitiques, la splendide uniformité des espaces tranquilles, éclairés par un violent soleil, a dû contribuer pour une forte part à donner une tournure noble et grave aux conceptions des habitants ; ils ont appris à voir les choses simplement, sans y chercher de grandes complications, et leur mythologie primitive ne devait point ressembler
Cl. Bonfils.
ancien moulin a beit-djibrin
au chaos des forces divines qui s’élancent de la nature infiniment variée de l’Inde, avec ses hautes montagnes, ses grands fleuves, ses forêts immenses, ses climats exaspérés par l’abondance des pluies et la fureur des orages. Sans doute le monde surnaturel, représentation mentale de la nature qui les environnait, se montrait à l’esprit hindou en une belle et simple ordonnance, mais cette nature ne se révélait pas sous l’empire d’une force unique : même dans son auguste grandeur, elle présentait une variété infinie et devait se reproduire religieusement sous les diverses formes antérieures à l’évolution monothéiste.

A l’époque où nous les voyons apparaître pour la première fois dans l’histoire, les Juifs n’avaient pas encore échappé à la religion fétichiste, si tant est qu’il existe dans le monde une race, un peuple, un individu qui en soit complètement dégagé. La Bible nous parle des amulettes ou teraphim en bois, en terre cuite, en métal, que portaient les femmes et les filles des patriarches, et qui ressemblaient absolument aux fétiches avec lesquels converse le nègre du Gongo. Certaines pierres étaient aussi considérées par les Hébreux primitifs comme des êtres mystérieux cachant une redoutable puissance sous leurs formes rudimentaires, vaguement ressemblantes à celle de l’homme. Avant la construction du Temple, les Juifs célébraient leurs rites autour de pierres sacrées, soit empilées en monceaux, soit plantées au sommet d’une pyramide à degrés, soit dressées au milieu d’un champ comme les menhirs des Gaulois.

Légende de la Carte N° 121.
Ère vulgaire.
1. Megiddo, défaite des Syriens par les Egyptiens.
22e année du règne de Thutmos III
2. Kadech, bataille indécise (?) entre les Egyptiens et les Hittites.
4e année du règne de Ramsès II
1354?
3. Raphia, défaite des Syriens par les Egyptiens.
8e année du règne de Ramsès III
1240?
1. Gilboah, Saül battu par les Philistins٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠vers 1050
4. Karkar, défaite des Syriens (Benhadad) par les Assyriens (Salmanasar). 853
4. Karkar,(Jahubid)(Sargon)٠٠٠٠٠ 722
3. Raphia,Egyptiens (Chabaku) 722
5. Altaku,(divers)(Sennacherib) 703
1. Megiddo,Hébreux (Josias)Egyptiens (Niko II)٠٠٠٠٠ 608
6. KarkemichEgyptiens (Niko II)Nabuchodonosor٠٠٠٠٠٠ 605
7. Péluse,(Psammitik III)les Perses (Kambyse)٠٠٠ 525
8. Cunaxa,de Cyrus le Jeune par Artaxerxès٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 401
9. Issus,des Perses par Alexandre٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 333
10. Arbelles,٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 331
3. Raphia,Syriens (Antiochus) par les Egyptiens (Ptolémée) 216
Parmi les rencontres des Romains avec leurs adversaires orientaux, on peut citer celle de Carrhae, au sud d’Edesse (Ed.), où Crassus fut tué ( — 58), les luttes autour de Nisibis (Ni.),la bataille aux environs d’Edesse où Valérien fut fait prisonnier (+ 260), et celle où périt Julien le Philosophe, au nord de Ctesiphon (Ct.), en٠٠٠٠
+ 363
11. Kadisieh, défaite des Perses (Yezdidjerd) par les Arabes (Omar).
an 15 de l’hégire٠٠٠٠٠٠٠
+ 636
A l’époque des Croisades les luttes eurent surtout lieu aux environs d’Edesse, d’Antioche (An.), de Saint-Jean d’Acre (Ak.), de Jérusalem et d’Ascalon (As.)
1. Mont Thabor, défaite des Turcs par les Français (Bonaparte)٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ + 1799
12. Nizib,Egyptiens (Mehemet-Ali)٠٠٠٠٠٠ + 1839
Suse, Ninive, Babylone, Karkemich, Tyr, Jerusalem rappellent des sièges et des luttes sanglantes.


Ces roches saintes étaient les bethel, « maisons de Dieu », que l’on croyait animées d’un pouvoir surnaturel, et sur lesquelles on plaçait « l’arche », c’est-à-dire la boîte sacrée qui contenait sinon le dieu lui-même, du moins un souffle de son haleine. Nul n’approchait sans effroi de ce terrible et mystérieux récipient, l’héritage des Babyloniens, d’où l’on craignait à chaque instant voir s’élancer le malheur, si l’esprit caché n’avait pas suffisamment reçu de prières et humé l’odeur des sacrifices.

Sans partager dans tous leurs détails les croyances des Sémites, les Grecs, professant également une foi fétichiste, éprouvaient une vénération particulière pour les amas de pierres dressées par ces Orientaux et les avaient introduites parmi leurs dieux en leur maintenant l’appellation sémitique, sous la forme hellénisée de « baïtyles » ou « bétyles ».

N° 121. Quelques Champs de bataille du cirque potamien.
(Voir chapitres I à V.)
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Lorsque les marchands phéniciens débarquaient leur pacotille sur quelque plage de la Grèce, ils plantaient aussitôt à côté de leur boutique en plein vent la pierre grossière qui, les ayant protégés contre la mer, devait les défendre sur terre et leur assurer la chance : pour eux c’était la déesse Achtoreth ; pour les Grecs qui se pressaient dans le voisinage, c’était une Artémis[25].

De même que les Babyloniens, auxquels ils avaient emprunté leurs idées et leur culte, les Juifs se préoccupaient fort peu du passé ; gens pratiques, ils songeaient surtout à la vie présente. De part et d’autre, à Jérusalem comme à Bâbylone, les prières insistent sur le privilège d’une prolongation de vie, et les lamentations ont pour objet l’approche du tombeau, de la crypte « où l’on ne loue point Dieu ! » — « Donne la durée à nos ans comme aux briques d’Ibarra, étends-les jusque dans l’éternité ! » demande Nebucadnetzar. Le héros d’une antique épopée, Gilgamesh, décrit l’effroyable mort à son compagnon Esbani, et, parmi d’autres lamentations, il formule celle-ci, qui de toutes lui paraît la plus amère : « Hélas ! Tu ne peux plus embrasser la femme que tu aimais et tu ne peux plus battre la femme que tu haïssais. L’horreur du monde souterrain s’est emparée de toi »[26] !

Quoi qu’on en ait dit souvent, les Juifs, comme leurs devanciers les Babyloniens et les autres peuples de la terre, devaient avoir aussi un certain culte des morts, car le passage de vie à trépas n’était pas plus compréhensible pour eux qu’il ne l’était pour leurs voisins, fils de Cham et de Japhet ; ils croyaient donc vaguement à la continuation de l’existence sous des formes plus ou moins modifiées, et l’histoire nous dit que d’ordinaire ils donnaient aux morts, dont le cadavre s’était corrompu et mêlé à la poussière, mais dont le souffle, l’ « âme » avait persisté quand même, le caractère redoutable de revenants, de spectres faméliques, avides du sang des jeunes. C’est pour éviter d’être persécuté par eux après le trépas qu’on les nourrissait et que l’on faisait des libations sur leurs tombeaux. Parfois les trépassés ne consentaient d’une manière définitive au repos qu’après avoir été tués une seconde fois. La Bible nous parle expressément d’un de ces revenants, le prophète Samuel, que l’appel d’une pythonisse fit sortir de la tombe ; mais cette évocation même contribua peut-être pour une part au désastre qui suivit. Fort en colère contre le roi Saul qui troublait son repos, il lui annonça sarcastiquement sa mort prochaine, celle de ses fils et de toute son armée sur la montagne de Gilboah[27].

Ainsi, la nature entière était peuplée autour des Israélites ; des multitudes d’être inconnus tourbillonnaient parmi eux, sur la terre et sous la terre, dans l’air et dans le ciel, car les astres qu’ils voyaient tourner au-dessus de leurs têtes avec le firmament étaient pour eux, comme pour leurs éducateurs babyloniens, des êtres vivant d’une existence divine et réglant d’en haut la destinée des mortels. Les planètes, qui se promènent parmi les étoiles fixes comme des bergers au milieu du troupeau, exerçaient une puissance exceptionnelle, mais sous la surveillance des deux grands orbes qui régnent sur le jour et sur la nuit.

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Cl. Bonfils.

vasques dites de salomon


La vue du ciel, avec sa hiérarchie apparente, était donc de nature à inspirer aux Juifs l’idée de l’ordonnance par voie d’autorité et de subordination : de même que les étoiles, ils groupèrent les innombrables esprits de la terre et de l’air en armée d’Elohim ou de divinités, nées à la fois du fétichisme, de l’animisme et de l’astrolâtrie. Ce fut le polythéisme réglé par un ordre de dignité semblable à celui des anges placés sur les degrés successifs des pyramides babyloniennes. Le libre polythéisme hellénique, en son poétique désordre, correspondait à une nature beaucoup plus variée et à tout un monde de cités autonomes.

La foule des dieux sémitiques, qualifiée du terme d’Elohim, les « Forces » ou les « Génies », l’était bien plus clairement encore par l’expression de Tsebaoth, les « Armées », les « Séries », les « Ordres » ; tandis que les Elohim étaient surtout révérés chez les Juifs, les Tsebaoth avaient leur culte chez les Israélites, principalement dans la tribu d’Ephraïm. Ce terme, traduit dans le grec gnostique par « Eon », fut emprunté probablement aux peuples de l’Orient[28]. Les uns et les autres, Elohim et Tsebaoth, constituaient l’ensemble hiérarchisé du monde surnaturel comprenant d’innombrables divinités mais tendant déjà à s’unir en un seul Dieu aux manifestations infinies.

En effet, le nom pluriel des Dieux, Elohim, était fréquemment abrégé en un singulier — El —, résumant toutes les forces distinctes qui constituent le monde surnaturel, et ce mot acheminait la pensée vers l’idée d’un maître souverain unissant toutes les énergies divines en une seule volonté : c’est dans ce sens que s’employait le nom de « Dieu des Armées », appliqué aux armées célestes des astres et des génies, non aux troupes d’hommes qui se heurtent et s’exterminent. Cette hiérarchie des forces astrales aboutissait au monothéisme.

Plusieurs tribus sémitiques étaient désignées par des noms qui les mettaient sous la protection de tous les dieux unis : Israël, « Celui que El dirige » ; Ismaël, « Celui que EL exauce » ; Raguel, « l’Ami de El ». Même un nom, Caleb, — contracté de Kalb-El, « Chien de El », — exprime avec énergie rattachement absolu d’une tribu ou d’un homme à toutes les divinités représentées par une auguste raison sociale [29]. D’ailleurs, à l’époque des Juges et du roi David, le mot El avait pour synonymes plusieurs autres termes exprimant la supériorité infinie, tels que Baal, Milic, Adonaï. Ce genre de noms, très commun chez les Phéniciens, ne fut complètement interdit aux Hébreux par la religion, puis par la coutume, qu’à l’époque où les prophètes de l’école d’Élie donnèrent à leur culte un caractère d’intolérance absolu : alors de pareilles appellations eussent été considérées comme idolâtriques et blasphématoires. D103-jardins de la vallée degéhenne.-L2-Ch5.jpg

Cl. Bonfils.
jardins de la vallée degéhenne


Renan fait remarquer, après Gesenius, que les noms formés avec les composants Milic et Baal se rencontrent particulièrement dans la famille ou l’entourage de Gédéon, de Saül, de David[30]. C’est que Baal étant le représentant de la civilisation du littoral, plus riche que celle des montagnes de Judée, les familles ambitieuses, désireuses de s’élever au-dessus de la foule des Israélites barbares, devaient rechercher sa protection. Baal, le « Seigneur » phénicien, apportait, avec tout son panthéon et tous ses rites, la religion de son peuple, et ce culte exerçait une attraction d’autant plus grande qu’il comprenait la glorification de la nature dans toutes ses manifestations de vie ardente et sensuelle. Les fêtes joyeuses du renouveau au pur sens symbolique dégénéraient facilement en orgies éperdues, et c’est avec la honte de leur conduite, avec le remords de s’être abandonnés, que les Hébreux revenaient aux rites sévères transmis par les aïeux. L’histoire du peuple juif est pleine d’événements terribles que les prêtres racontent comme des punitions de leur Dieu, encourues par la masse populaire coupable d’hérésies qui ne se distinguaient guère de la débauche. Si les Beni-Israël avaient fini par atteindre la mer dans leur migration et s’étaient fondus en un même peuple avec les Phéniciens, nul doute qu’ils ne fussent devenus également, dans le même milieu, des adorateurs de Melkart et d’Astarté.

Mais l’évolution politique des tribus d’Israël, qui, de nomades, se firent résidantes dans un pays non maritime, et se constituèrent une patrie aux frontières bien déterminées et avec des villes fixes, aux murailles puissantes, eut pour conséquence nécessaire de maintenir aux Juifs leur originalité de culte, tout en masquant pendant une durée de plusieurs siècles la vague religion du désert où se mêlaient l’animisme, le fétichisme, l’astrolâtrie, le polythéisme, avec tendance à la personnification de ces êtres multiples en un seul Dieu collectif. La constitution de leur existence territoriale en une patrie distincte introduisit un élément nouveau dans la vie religieuse des Juifs. La nation conquérante, toujours en lutte, se personnifia dans le ciel par un dieu de combat, se créa un champion d’une force surnaturelle, poussant jusqu’à l’infini toutes les passions de la race, jaloux, ardent à la colère, impitoyable aux ennemis.

En réalité Yahveh, le « Tonitruant, » probablement au début un dieu local du Sinaï[31], ne fut par la suite autre que la nation juive divinisée, et, par conséquent, ceux qui en l’adorant s’adoraient eux-mêmes cherchaient à l’exalter infiniment, à lui attribuer une puissance illimitée. Ils ne pouvaient toutefois échapper à ce fait brutal que d’autres peuples rivaux vivaient à côté d’eux, ayant aussi leurs dieux protecteurs. A la lutte sur la terre correspondait une autre lutte dans le ciel : autant de nations ennemies, autant de dieux hostiles possédant chacun son domaine distinct, tantôt agrandi, tantôt diminué par les batailles. C’est en ce sens que Max Müller dit que les Hébreux étaient non monothéistes mais hénôthéistes, adorateurs d’un seul dieu limité à un seul peuple. Yahveh n’était qu’un dieu local, souvent réduit à un bien mince héritage, un dieu comme ceux de Moab et d’Edom, et, quel que fût leur orgueil, ses fidèles devaient pourtant reconnaître que Baal, le dieu des Phéniciens, l’emportait par la richesse de son domaine et par le nombre de ses esclaves. Celui qui changeait de résidence devait en même temps changer de culte. Exilé chez les Philistins, David n’adorait plus Yahveh, devenu pour lui un dieu étranger.

Lorsque le temple de Jérusalem s’éleva sur la montagne de Sion, il ne se dressa qu’en l’honneur du petit dieu local, et même les membres vraiment religieux des tribus du nord qui se rappelaient par l’imagination des anciennes migrations dans le désert, les longues marches sous la direction de la colonne de vapeur ou de la colonne de feu, les entassements de pierres qui servaient d’autels, les superbes montagnes sur lesquelles le Très-Haut descendait comme sur un trône éprouvaient-ils une sainte colère à la vue de cet édifice, bâti à la façon phénicienne, dans lequel le roi Salomon avait la prétention de fixer son dieu[32]. Mais avec le temps, la gloire du sanctuaire se répandit au loin, et malgré la séparation de l’héritage de David en deux royaumes, Juda et Israël, malgré les guerres qui sévirent fréquemment entre les deux moitiés du « peuple élu », le dieu national ne se dédoubla pas en divinités hostiles, l’âme religieuse du monde israélite ne se divisa point. Ce fut là une évolution de la plus haute importance ; le dieu des Juifs prit un caractère plus général : franchissant les frontières, il commença ce voyage autour du monde qui devait un jour, aux yeux des Juifs et des Chrétiens, en faire le dieu unique de la terre entière.

Ce phénomène d’universalisation au profit du dieu Yahveh gagna singulièrement en force, pendant mille années, par suite de toutes les migrations, volontaires et involontaires, qui se firent aux dépens de ce qui restait de la nation dans la « Terre Promise ». Chaque essaim d’émigrants, chaque groupe de captifs emportait avec lui, comme son trésor le plus précieux, le souvenir du dieu qu’on adorait dans le temple de Jérusalem. Le culte de Yahveh se répandait ainsi en des centaines, en des milliers de lieux éloignés les uns des autres et se propageait chez les peuples les plus lointains.

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Cl. Bonfils.

puits de jacob ou de la samaritaine, près du village d’aksar


La destruction de Samarie et la déportation des Israélites du nord, le rasement du temple de Jérusalem par les armées babyloniennes, puis sa reconstruction, lors de la rentrée des Juifs, ajoutèrent au sentiment religieux des fidèles tout ce que l’amour passionné du sol natal, tout ce que les souffrances et les joies éprouvées en commun, tout ce que le drame collectif de la décadence et du renouveau ont pu susciter de plus émouvant dans les cœurs.

A la suite de sa destruction, la petite Jérusalem, capitale d’un état bien humble à côté des grands empires, ne fût certainement pas ressuscitée de ses décombres si elle n’avait eu, à côté du palais royal, le temple vénéré d’un Très-Haut, centre religieux de toute la nation des Juifs. Une nouvelle forme de croyances se cristallisa autour du noyau que la ferveur nationale qualifia de patrie. La foi précise avec ses dogmes et ses rites se fixait vers la même époque autour des anciennes légendes araméennes et babyloniennes dont la rédaction constitue le Pentateuque. Avant le règne du roi Josias, aucun prophète d’Israël, aucun roi, ni David dans ses Psaumes, ni Salomon dans son Ecclésiaste ne font la moindre allusion aux « cinq livres » prétendus antiques. Le nom même de Moïse n’est pas une seule fois prononcé. Le grand législateur était aussi inconnu que s’il n’avait pas vécu, et l’on peut se demander en effet s’il exista dans une légende judaïque avant d’avoir été emprunté à l’Egypte ou à la Babylonie[33]. Un monde sépare les deux âges.

Le dieu des Juifs, qui d’abord n’avait eu d’autre mission que de défendre hargneusement les confins de son étroite patrie, prend un rôle de plus en plus noble et vaste, il monte plus haut dans le ciel et sa domination s’étend sur la terre. Il entre aussi plus avant dans les cœurs, car le peuple juif n’est plus composé de tribus conquérantes ; il n’extermine plus Moabites, Edomites, Amaléçites, mais il est exterminé à son tour : il n’a plus à invoquer un « dieu jaloux et cruel » ; ce qu’il lui faut maintenant, c’est un consolateur, un dieu des compassions et de la Miséricorde, qui dans l’immense abjection du présent fasse briller un triomphant avenir. La douleur, ayant renouvelé la nation, renouvela en même temps son dieu.

Ce n’est pas tout. Dans la désorganisation générale des Etats sur lesquels passent et repassent les gens de guerre et de pillage, le pauvre peuple opprimé se redresse désespéré : il ne veut plus entendre la voix de ses chefs, prêtres, rois, qui se liguent avec ses ennemis pour le mêler à la boue ; il s’enhardit maintenant et parle directement à son dieu qu’il invoque non comme le protecteur de la patrie mais comme le représentant de la justice. Une révolution morale s’est accomplie. Des fous, des illuminés, des bergers, des gens sans aveu et sans mandat se mêlent de prophétiser, c’est-à-dire de parler au nom de Dieu, à la place de Dieu — car tel fut d’abord le sens précis du mot prophète —, sans se préoccuper des lois et des coutumes ; ils parlent quand l’esprit les saisit, sans respect aucun des autorités constituées. Eux aussi, vingt-cinq siècles avant les socialistes, se font les porte-parole de cette éternelle « question sociale » que nient les économistes orthodoxes. Malheureusement, ils ignorent que les opprimés ne trouveront pas de libérateurs en dehors d’eux-mêmes, ils se tournent encore vers un dieu : du moins ce qu’il lui demande est-il l’idéal par excellence : ils lui demandent la justice.

Du coup, l’idée religieuse en est également ramenée vers la morale. À cet égard, le langage des prophètes Amos, Michée, Esaïe prend un caractère d’admirable noblesse. Ces hommes ont des accents dont la puissance d’expression est commune à tous ceux qui cherchent et chercheront le vrai : ils font partie du trésor littéraire de l’humanité. Les prophètes expriment leur dégoût de la forme religieuse, des simagrées et des cérémonies, des sacrifices et des génuflexions ; tout le culte se résume pour quelques-uns d’entre eux dans la pure et simple morale, dans la pratique de la justice et de la bonté[34]. Ils ont l’horreur de la guerre et annoncent que le temps viendra où il n’y aura plus ni archers, ni chevaux, ni chariots armés — c’est-à-dire, dans le langage de nos jours, ni infanterie, ni cavalerie, ni artillerie —, ils rêvent cette fraternité universelle que nous rêvons aussi et dont le mirage a fui devant nous depuis deux mille années. N’ayant plus de patrie, puisque leur territoire est ouvert à toutes les invasions et que d’autre part leurs captifs et leurs émigrants vont sous la conduite des Phéniciens peupler toutes les parties du monde connu, ils embrassent déjà par la pensée l’ensemble de l’Univers et prévoient le jour où les hommes, venus des contrées les plus lointaines, se réuniront autour du temple de Jérusalem pour adorer le dieu de tous les hommes, non par des formules vides de sens, mais en vérité, c’est-à-dire dans la parfaite conscience de ce qui est juste et bon.

Ainsi, sous l’action du temps avec ses évolutions politiques et sociales, ceux qui pensaient en Israël, mais qui pourtant n’osaient pas couper la chaîne qui les retenait à la personnification divine d’un Créateur, Conservateur et Sauveur, en vinrent à la conception d’un seul Dieu : le monothéisme était né, et, naturellement, ceux qui l’avaient fait naître ne pouvaient ne pas s’imaginer que de tout temps et partout avait prévalu la même idée relativement au monde surnaturel.

Yaveh, le dieu géographique des douze tribus, se doubla de tous les autres dieux locaux et se confondit avec El, l’ancien Elohim, le dieu, ou plutôt l’ensemble des divinités que les pasteurs hébreux avaient adorées pendant leur existence de nomades : le nom de Yahveh-Sabaoth (Esebaoth), qu’affectionnent les prophètes, implique cette association collective de toutes les forces divines en un seul Etre souverain. Les anciennes légendes et les documents sacrés qui se fixent à cette époque de l’histoire juive sont forcément différents de ceux des périodes antérieures : ils représentent une nouvelle forme de la pensée. C’est ainsi que même les écrivains impartiaux transportent dans la compréhension du passé toutes leurs impressions modernes.

Mais ce monothéisme, dont la conception s’était nettement développée chez les prophètes juifs, était encore très loin d’avoir formé une société à son image, organisée suivant les vœux des novateurs. La justice et la morale n’ayant pas encore pris leur point d’appui là où seulement elles peuvent le trouver d’une manière définitive, c’est-à-dire dans le for intérieur de l’individu, les prophètes devaient travailler de toutes leurs forces à la création d’un Etat théocratique imposant à tous la justice et la vérité, car le monothéisme professé par eux et la certitude de connaître le seul Dieu, le Maître absolu, les rendaient d’une parfaite intolérance religieuse, intolérance qu’ils furent les premiers à apporter au monde (Renan, von Ihering). Les 613 lois du Talmud se superposèrent aux autres obligations qui pesaient déjà sur l’homme du peuple. « Les Juifs furent les inventeurs d’une soumission avilissante à ces deux monstres fictifs, la Patrie, la Loi ; autant d’hommes, autant d’esclaves »[35].

Trop d’ennemis étrangers se pressaient toutefois autour d’eux pour qu’ils pussent conquérir le vicariat divin auquel ils visaient : les miracles qu’ils imploraient se firent attendre inutilement de siècle en siècle. Il ne restait donc aux affamés de justice et de vertu qu’à se suicider de désespoir ou à se résigner. Ne pouvant écarter les iniquités de ce monde, ceux qui d’un cœur très sincère désiraient la justice se rangèrent parmi les pauvres volontaires : ils acceptaient comme Job d’avoir à vivre sur un fumier, ou, à l’exemple de Lazare, s’asseyaient à la porte des riches, contents de manger les miettes tombées de leur table et se promettant déjà une vie future dans laquelle, à leur tour, ils prendraient place à l’éternel Festin. D’autres malheureux bénévoles revenaient à la nature, c’est-à-dire au désert : ils erraient dans les solitudes, mangeant le peu qu’ils pouvaient trouver, des herbes, des écorces, des sauterelles, du miel sauvage. Un de ces errants fut Jean-Baptiste, celui qui, d’après la légende, versa l’eau du Jourdain sur la tête de Jésus.

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temple de salomon reconstitué

« Un petit temple pour un petit peuple » (Gobineau).

Des influences religieuses d’origine très lointaine vinrent aussi se mêler à celles qu’exerçaient les peuples limitrophes, Assyriens, Egyptiens, Phéniciens, et qui s’étaient développées d’une manière originale dans la population opprimée, poussant vers son dieu des appels de désespoir. Ainsi le dualisme persan, reproduisant sous une forme concrète l’éternel conflit humain entre le bien et le mal, se retrouve çà et là dans la religion des Juifs avec les caractères précis qu’il présente dans les enseignements de Zoroastre. Le livre de Job montre un Satan qui « se promène sur la terre » pour y chercher des hommes à pervertir et lutter de pouvoir contré l’autre Dieu ; celui du Bien. C’est un Ahriman disputant à un Ormuzd la possession des âmes humâmes. On peut se demander également si les deux montagnes d’Ebal et de Garizim qui dominent Sichem, l’antique capitale d’Israël, la Nablus de nos jours, ne symbolisent pas les deux puissances hostiles du bien et du mal. A des temps fixés, les prêtres et devins de la ville se divisaient en deux bandes, pour gravir, les uns, la montagne du nord, l’Ebal, les autres, la montagne du sud, le Garizim, et d’en bas l’on entendait les voix des magiciens qui se croisaient dans l’air, d’un côté pour maudire la ville, de l’autre pour appeler les bénédictions d’en haut et les faire pleuvoir en une douce rosée sur les habitants. Sans doute les invocateurs de la bonté divine doivent feindre de l’avoir emporté sur les maudisseurs ; mais peut-être qu’une certaine crainte continue d’opprimer les esprits, et dans le vent qui passe sur les oliviers, on ne cesse d’entendre le conflit éternel de l’espérance et de l’effroi.

Mais par delà les plateaux de l’Arianie, un autre Orient, tellement éloigné qu’on n’en savait pas même le nom, le bassin des « sept rivières » et celui de la Ganga, était aussi devenu un foyer de propagande religieuse, dont l’action dut s’exercer de proche en proche jusque sur les bords de la Méditerranée. On peut admettre comme très probable qu’il n’y eut pas de relations directes entre les saints bouddhistes et les prophètes du petit peuple sémitique, mais le « véhicule » que les régénérateurs hindous avaient pris pour symbole porta rapidement les idées du Buddha en dehors de l’Inde, et les populations des rivages méditerranéens en entendirent certainement l’écho. Et lorsque la ville de Tyr eut été prise par Alexandre et que l’influence hellénique eut acquis la prééminence dans toute l’Asie antérieure, le monde juif, déjà pénétré des conceptions religieuses de l’Orient et de l’Egypte, s’ouvrit également à la philosophie des sages occidentaux : il se trouva préparé à l’œuvre de transformation de laquelle devait sortir le christianisme.

Ainsi l’évolution morale des Juifs avait fini par représenter l’ensemble du mouvement qui s’était accompli déjà dans toutes les contrées environnantes ; toutefois, les conséquences de cet état de choses auraient gardé leur caractère local et n’auraient pas amené de révolution dans les destinées communes de l’humanité si le petit peuple d’Israël était resté enfermé dans son étroit domaine conquis sur les Cananéens. Mais bien longtemps avant que les dispersion des Juifs eût été ordonnée par les rois d’Assyrie, ils s’étaient répandus par individus, par familles et même par essaims considérables dans tous les pays riverains de la Méditerranée. Grâce au commerce phénicien, véhicule de l’élément judaïque, celui-ci s’était insinué dans tous les pays du monde appartenant à la civilisation occidentale. De même que les autres nations de la Syrie, les Juifs étaient entrés par multitudes dans la clientèle des riches négociants phéniciens et, de génération en génération, une forte proportion de ces clients avait suivi les aventureux marchands dans les comptoirs étrangers : les uns de plein gré, les autres comme esclaves et captifs avaient « émigré » dans les pays lointains et constitué partout de petites communautés israélites, qui devaient, dans les périodes décisives, recevoir le contre-coup des événements survenus dans la mère-patrie. Les paroles prononcées en Judée se répercutèrent en longs échos dans les mille Judées secondaires qui lui servaient comme d’une immense table d’harmonie. Toutes les conditions se trouvaient réunies pour favoriser le développement du cycle nouveau dans l’histoire de l’humanité.

Des plaines de la Babylonie, des monts et des vallées syriennes aux étendues de la péninsule arabe, les transitions du relief sont insensibles et l’on ne pourrait indiquer de limites précises ; néanmoins, l’Arabie est dans son ensemble une individualité géographique des plus distinctes. A travers cet isthme d’un millier de kilomètres en largeur qui rattache la presqu’île au continent, entre la mer Persique et le golfe d’Akabah, la ligne de séparation naturelle est indiquée par la limite des eaux vives. Là où les sources se perdent en des bassins d’évaporation, où tarissent les dernières rigoles d’arrosement et où les ouadi ne roulent que rarement leur flot sauvage, là commence l’Arabie. Un hémicycle sinueux développant sa convexité vers le nord autour du désert d’Ech-Cham est une frontière réelle, plus difficile à franchir pour des armées que bien des chaînes de montagnes.

Toutefois l’unité de l’Arabie, parmi les autres contrées de la terre, est purement géographique : aussi massive que l’Afrique dans ses contours généraux, plus massive même, puisqu’elle est découpée en forme de trapèze aux angles à peine adoucis, cette énorme péninsule se trouve naturellement divisée en pays distincts, n’ayant eu que peu de rapports les uns avec les autres, ne présentant pas le caractère d’un ensemble historique[36].

N° 122. Relief de la Péninsule arabique.
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A aucune époque de l’histoire connue, il n’y eut d’Etat arabe, comprenant toute l’étendue du grand quadrilatère. Par leur forme et leur histoire, les deux presqu’îles, anatolienne et arabique, présentent une grande analogie.

Le morcellement politique de l’Arabie provient du manque de cohésion climatique et tellurienne de l’intérieur. Les espaces déserts, inabordables, divisent la contrée en domaines naturels différents dont les populations sont vouées chacune à sa destinée particulière ; même là où les communications, quoique difficiles, peuvent néanmoins se poursuivre sur de longues étendues, la multiplicité des obstacles détermine le morcellement de la race.

N° 123. Pays d’Arabie.
D115-Pays d’Arabie.-L2-Ch5.png


Les mêmes raisons qui empêchent la constitution d’un Etat dans les limites naturelles de la péninsule ont également prévenu la conquête de cet immense territoire par des armées étrangères. Aucun document historique ne parle d’un Sésostris, d’un Cyrus ou d’un Alexandre ayant jamais subjugué les populations de l’Arabie, d’un golfe à l’autre golfe.
Musée du Louvre.Cl. Giraudon.
stèle de mesa, roi de moab, vers — 850
ruines de dhiban

On comprend que la population soit très clairsemée en un pays où les pluies sont rares, où dans un espace six fois grand comme la France ne coule peut-être pas un ruisseau permanent, où certains massifs de montagnes, tel celui d’Oman, se montrent absolument nus, squelettes géologiques sans aucune terre végétale qui revête les rochers ; seulement une cime, le Djebel Akhdar, a mérité son nom de « mont vert » : sous la neige qui apparaît parfois, se montrent aussi des taches de verdure, bientôt brûlées par le soleil et par le vent.

Il y a en Arabie de vastes étendues, notamment dans le sud-est, entre le pays d’Oman et le Dhofar, à l’extrémité orientale de l’Hadramaut, où nul parmi les hommes n’a pu trouver sa subsistance, et qu’évite même l’oiseau du ciel. L’existence de la végétation spontanée étant la condition première de la vie pour les animaux supérieurs et pour l’homme, celui-ci se trouve banni complètement de certains déserts au sable mobile, trop larges et trop pénibles à traverser pour qu’il puisse emporter la nourriture en suffisance ; s’il se hasarde en d’autres solitudes, ramifiées comme des détroits entre les massifs habitables, il ne fait point sa demeure dans ces « pays de la soif ». Il n’y peut séjourner d’une manière durable, en transportant d’ailleurs souvent sa tente d’un point d’eau vers un autre point d’eau, que dans la partie de la région où l’on voit jaillir çà et là quelque fontaine, où des mares reçoivent assez d’eau de pluie pour qu’elles ne tarissent pas aussitôt, où l’on trouve un peu du précieux liquide en creusant le fond des ouadi, et où les bestiaux broutent un rare gazon dans les cuvettes humides.

N° 124. Territoire d’Oman.
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En pareilles contrées, l’homme ne vivra qu’en familles peu nombreuses et son genre de vie sera nettement déterminé par le milieu. Il faut absolument qu’il s’y accommode ou qu’il meure. Les conditions de l’ambiance sont tellement impérieuses en ces contrées que l’on peut en conclure à une identité presque complète de mœurs et de coutumes entre les Bédouins de nos jours et les Amalécites ou Agarènes qui vivaient trois mille années avant nous : c’est par l’observation directe des nomades actuels que l’on peut décrire ceux qui rôdaient autour des caravanes de marchands entre Babylone et Palmyre ou tel autre marché de la Syrie antique vers laquelle convergeaient les pistes du désert ; seulement ils ont fait une grande conquête depuis cette époque, puisqu’ils possèdent maintenant le cheval et même une de ses plus nobles races, élevée par eux avec un soin jaloux. Mais, piéton ou cavalier, le « fils de la Tente » n’a que peu changé son genre de vie, car le désert a gardé autour de lui sa majestueuse grandeur et son aridité.

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Cl. Bonfils.

temple du soleil à palmyre, époque romaine

En premier lieu, le Bédouin doit toujours avoir pratiqué la sobriété, l’art de souffrir sans se plaindre la faim et la soif ; la nature lui enseigne la fortitude, la patience et le renoncement. En outre, sa vie très simple l’aide à rester en santé au point de vue physique et moral.

N° 125. Archipel de Bahreïn.
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Il ne connaît point la maladie et ne se laisse point aller à l’inquiétude ni à l’irrésolution. Grâce à l’immensité de l’espace ouvert devant lui, il change volontiers de campement : l’aspect des terrains et du ciel lui apparaît presque le même, qu’il soit dans le voisinage de l’Euphrate où près du « Fleuve d’or » de Damas. Les tribus se fractionnent pour la moindre divergence d’intérêts, pour le moindre conflit d’opinions, les frères se séparent courtoisement pour aller habiter à des centaines de kilomètres les uns des autres. Le Bédouin sait se contenir, conséquence de la domination qu’il doit exercer sans cesse sur ses appétits, mais quand le soleil lui brûle le sang, il est tout entier à la fureur de ses passions et s’y rue avec une ténacité de tous les instants, de tout ce qu’il aura de vie. La liberté primaire que lui donne l’existence nomade, la liberté d’aller et de venir, lui assure l’indépendance héréditaire, il fut toujours son propre maître. Le Bédouin descend d’aïeux qui furent libres comme lui, il ne fut jamais asservi dans sa race, et sans jactance, simplement, il regarde avec une noble fierté l’étranger, fils de vaincus. Anarchiste de par son ambiance, il n’a point de chef, — des arbitres seulement, car les cheiks ne sont pas autre chose —, et se laisse dominer, non par des lois, mais par la conception qu’il a de la justice. Personne ne peut lui donner un ordre, mais il reconnaît scrupuleusement les conventions et respecte les jugements de l’opinion publique. Il sait que le sang demande le sang, et si quelqu’un des siens a été lésé, il n’aura désormais plus d’autre souci que celui de la vengeance.

Par suite de la disposition du sol et de la répartition des pluies, ces populations nomades et libres auxquelles on donne actuellement le nom de Bedawi ou Bédouins n’occupent que l’intérieur, au nord et au sud des hautes terres du centre de l’Arabie. Cette partie médiane de la Péninsule, où se sont installées des populations résidantes et où des Etats aux contours précis ont pu se constituer en conséquence, eut certainement une évolution historique beaucoup plus active et variée dans ses événements que la région des plaines ; mais leurs échos, étouffés par la distance, furent peu entendus des peuples de l’antiquité : les anciennes annales se taisent sur eux. Les seules parties de l’Arabie que leur situation géographique firent entrer dans le cercle d’attraction du monde connu sont les deux bandes littorales du golfe Persique et de la mer Rouge qui continuent au sud, l’une, le bassin des fleuves jumeaux, le Tigre, et l’Euphrate, l’autre, la côte de Syrie et la cassure terrestre dans laquelle coulent l’Orontes et le Jourdain. La bande orientale de l’Arabie qui longe le golfe Persique est favorisée à maints égards. La navigation s’y fait sans danger, entre des îles que baigne une eau transparente. Des sources nombreuses jaillissent sur la côte et dans les îles, même au fond des passes sinueuses de l’archipel : les eaux sont assez abondantes pour alimenter une riche végétation et pour abreuver les habitants et les animaux de villages fort rapprochés les uns des autres.

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D’après une photographie.

vue de mascate

La pêche est étonnamment fructueuse dans ces parages, et les indigènes peuvent faire de grandes provisions de poisson séché au soleil, pour le mêler à la pâte de leurs dattes et pour en faire le commerce avec les pays étrangers. Depuis la plus haute antiquité, ils ont aussi un grand élément de trafic qui assure la richesse à leurs petits Etats, des perles du plus bel orient, que l’on estime non seulement à cause de leur grosseur, de leur couleur dorée, de leur éclat, mais aussi pour les propriétés curatives qu’on leur a de tout temps supposées. Cette industrie se concentre autour de l’île de Bahreïn ou des « Deux Mers », ainsi nommée de sa position entre deux passes.

Aussi, des centres de commerce sont ils nés dans ces parages. D’après une tradition antique, nous le savons, les Phéniciens auraient habité une île du golfe Persique avant d’émigrer vers la côte de Syrie. Quelques savants ont pensé identifier cette île avec Bahreïn, mais d’autres l’ont trouvée dans une terre voisine des bouches du Tigre et de l’Euphrate que les alluvions des fleuves jumeaux ont maintenant rattachée au littoral persan[37], le tertre de Dilman, site de l’antique Dilmun, Tilvun ou Tylos. Cette terre sacrée servait d’entrepôt maritime aux populations de la Mésopotamie : c’est de Tilvun que s’élança le « dieu poisson » pour conduire l’arche de salut à travers les eaux du déluge. Au sud de Dilman, à Bender Buchir, l’ancienne Layan, des ruines élamites, datant du règne de Chilkak in Chuchinak, témoignent de l’intérêt que prirent les habitants de la Susiane aux choses de la mer ; toute cette région du littoral persique appartenait au domaine de la civilisation chaldéenne. Sur la côte arabique, en face de l’île de Bahreïn ou dans le voisinage, s’éleva plus tard la ville de Gerrha, où les marchands venus de la Syrie et de l’Egypte se rencontraient avec ceux du pays des Hymiarites : deux voies commerciales de première importance traversaient la péninsule d’Arabie dans toute sa largeur pour se rencontrer en ce lieu prédestiné.

Le territoire d’Oman est en réalité une île ; au nord, il affronte une mer plus large, plus ouverte et plus dangereuse que le golfe Persique, au sud, il s’adosse à l’infranchissable Dahna, il garda donc de tous temps son indépendance de culture ; même à l’heure actuelle, on y parle une langue qui semble n’avoir aucune analogie avec l’arabe[38] ; néanmoins, il ne resta pas isolé : par les sentiers du littoral, par la navigation côtière, il se rattacha au monde chaldéen et vécut d’une civilisation analogue.

Sur leur développement de plus de 2 000 kilomètres, les rives orientales de la mer Rouge, du golfe d’Akabah au détroit de l’entrée, sont loin d’offrir dans leur ensemble un littoral aussi favorisé que Bahreïn et d’autres îles du golfe Persique ; toutefois, le fait seul que, de distance en distance, des escales y servaient au trafic avec les tribus et nations de l’intérieur donnait à cette côte une importance exceptionnelle, et des centres de vie politique y naquirent. Même un des foyers les plus actifs de la civilisation se forma près de l’entrée de la mer Rouge, sur le massif angulaire des monts qui dominent le détroit.

N° 126. Golfe Persique.
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D’après Schweinfurth, l’histoire de l’humanité progressive, aux temps les plus anciennement connus, peut être symbolisée par un triangle dont les trois sommets correspondent à la Babylonie, à l’Egypte et à cet angle terminal de la péninsule, désigné par les anciens sous le nom d’ « Arabie Heureuse »[39] et dont les trois côtés furent parcourus par l’homme aussi loin que remontent les vestiges de civilisation : la plus reculée des voies d’échanges commerciales et intellectuelles est le « trépied ».

Cette région montueuse, dite actuellement le Yemen ; que limitent à l’ouest les eaux de la mer Rouge, au sud celles d’une « manche » occidentale de l’Océan, a de très remarquables avantages comme lieu de séjour et d’éducation pour l’homme. Tout d’abord, son climat est exceptionnel : l’avantage capital est qu’il y pleut et même qu’il y tombe de fortes averses, suffisantes pour y former toute une ramure de torrents dans les parties supérieures et moyennes de la région montagneuse, mais s’évaporant en bas, dans la zone côtière dite de Tehama. Toutefois, ces pluies ne donnent pas à elles seules une part d’humidité suffisante pour la mise en culture de vastes étendues. Heureusement, sur le versant extérieur de ces monts tournés vers la mer Bouge et vers le golfe d’Aden, il se passe un phénomène analogue à celui que l’on observe sur les côtes du Pérou tournées vers le sud-ouest, notamment entre Lima et Payta. L’air, chargé des vapeurs d’eau qui s’élèvent des deux mers et que lui apportent les moussons, perd sa transparence, et d’épaisses couches de brouillard finissent par recouvrir le penchant des monts au sud et à l’ouest jusqu’au sommet des crêtes. Pendant toute la matinée, l’horizon est obscurci et l’humidité qui se dépose sur le sol est assez abondante pour baigner les feuilles et les racines des plantes, même pour tremper les vêtements des voyageurs comme une forte pluie ; pendant toute la moitié de la journée jusque vers midi, la température du Yemen ressemble à celle d’une serre chaude ; mais, dès que le soleil redescend vers l’ouest, les vapeurs se dissipent et l’astre ardent reprend tout son empire, cheminant implacable dans le ciel bleu[40].

L’humidité suffisante de l’atmosphère est un premier avantage ; la modération de la température est aussi un grand privilège de l’ « Arabie Heureuse ». Les terrasses et les pentes habitables s’élèvent en maints endroits à plus de 2 000 mètres et les pitons qui les dominent dépassent même 3 000 mètres : les populations du haut Yemen jouissent d’un climat toujours tempéré, tandis qu’en bas le sol brûle sous les pieds du voyageur. Les produits de ces terres hautes, très différents de ceux des steppes inférieurs, correspondent aussi à un autre genre dévie des habitants ; jusqu’à une certaine hauteur au-dessus de la mer s’avancent les pasteurs nomades, mais sur les pentes plus élevées résident les agriculteurs, vaquant à leurs moissons. Toutefois ce n’est pas sans peine que ces communautés de travailleurs ont pu se constituer.

N° 127. Territoire du Yemen.
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Il leur fallut apprendre à retenir les eaux sur les pentes, à construire des réservoirs et des aqueducs souterrains. Ils conquirent leur existence par un âpre labeur qui accrut d’autant leur initiative et leur force intellectuelle.

Heureusement pour les peuples de l’Arabia Felix, la récolte des produits de la flore spontanée leur procura la ressource du commerce avec les pays lointains, et leur domaine de civilisation s’en trouva singulièrement élargi. Cette contrée des antiques Sabéens est très riche en essences diverses produisant des sèves et des gommes d’une rare vertu : c’était la patrie par excellence des drogues et des aromates, la casse, le séné, la myrrhe, l’encens et le kât (celastrus edulis) que l’on emploie comme le café et qui enivre comme le hachich, quoique moins légèrement. Grâce à ces richesses naturelles, plus appréciées autrefois qu’elles ne le sont aujourd’hui, le massif sud-occidental de l’Arabie était devenu fameux dans le monde connu des Orientaux : pour les navires de l’Inde occidentale, un des principaux lieux de rendez-vous était l’entrée méridionale de la manche arabique avec son parvis maritime jusqu’au promontoire des « Aromates » le cap Guardafui des marins actuels.

Toutefois, la valeur de l’Arabie Heureuse dans l’histoire du développement humain resterait inexplicable si l’on n’étudiait ce massif dans ses rapports de voisinage avec un autre, celui de l’Ethiopie, se dressant à l’Occident du détroit. Ces deux groupes de hautes terres sont les pylônes érigés de chaque côté du passage qui fait communiquer la mer des Indes avec le long couloir maritime conduisant à la Méditerranée : les monts de l’Afrique font superbement face à ceux de l’Asie. A 300 kilomètres de distance, et de sommet à sommet pointant par-dessus la tangente de la courbure terrestre, il n’est pas impossible qu’Ethiopiens et Hymiarites puissent discerner parfois le profil des montagnes de leurs voisins se dessinant sur le fond gris du ciel. Sans doute la différence des altitudes entre les hauteurs froides et les plages brûlantes du littoral constituait un sérieux obstacle, mais l’appel ne s’en faisait pas moins de part et d’autre, et les riverains, les matelots servaient de porteurs entre les populations des deux massifs lorsque les échanges directs ne pouvaient pas s’accomplir. Le mouvement de va-et-vient s’était établi ; par la force des choses, une sorte d’isthme commercial s’était formé au lieu même où s’ouvrait transversalement un détroit. Le pays de l’Arabie sud-occidentale, où dominèrent successivement les Minéens, les Sabéens, les Hymiarites, tous enfants de Sem, était donc une de ces contrées qui possèdent le grand avantage d’être au croisement de deux voies historiques primordiales. Souvent dans l’antiquité, lorsque la route directe qui se recourbe au nord par l’Euphrate et le Liban se trouvait bloquée par la guerre, les communications de la Babylonie avec l’Egypte durent se faire par le sud et prendre pour station à demi-route les montagnes de l’Arabie Heureuse. De nos jours, ces contrées qui se regardent de l’un à l’autre
maison d’architecture hymiarite à djeddah
(Voir page 123.)
continent sont évidemment dans une période d’extrême régression, puisque la route transversale de rivage à rivage n’est plus utilisée que pour un trafic insignifiant, tandis que la grande ligne longitudinale, de Suez à Perim, est entièrement monopolisée par les navires des marins européens, d’où l’on daigne à peine jeter un regard sur ces monts, sites d’une antique civilisation.

Du massif de l’est à celui de l’ouest, tous deux connus chez les Egyptiens sous le nom collectif, de Punt qui fut appliqué peu à peu aux contrés limitrophes, les migrations ou du moins les expéditions se succédaient fréquemment, ainsi qu’en témoigne la parenté des races, des langues, des mœurs et des cultes. On peut même vraisemblablement attribuer à des émigrants descendus de ces montagnes les premiers travaux de culture dans la basse vallée du Nil ; l’adaptation du sol de l’Egypte à la société qui y vécut supposé une longue période de préparation dont les ancêtres des Hymiarites auraient été les pionniers. On considère aussi le Yemen comme le pays natal des ouvriers qui, il y a plusieurs milliers d’années, travaillèrent aux mines d’or du territoire de Sofaia. Toutefois, restant dans le domaine historique, il faut constater que sont encore peu nombreux les renseignements précis permettant d’affirmer des relations directes de l’Arabie Heureuse, d’une part avec la Mésopotamie, d’autre part avec les monts africains où naît le Nil bleu, et le désert de Nubie. Le nom le plus ancien que l’on puisse citer est celui du roi Hammurabi. Certains indices relevés par l’archéologue Pinches dans des textes cunéiformes permettent de supposer que ce personnage, conquérant et législateur, était d’origine hymiarite[41]. Hammurabi, contemporain de l’Elamite Khador-Laomer, s’empara de Babylone, il y a quatre mille ans, et en fit, pour la première fois dans l’histoire, la capitale d’un royaume uni : à cette époque lointaine, les populations de l’Arabie méridionale, servies peut-être par des conditions climatiques plus favorables que celles de nos jours, étaient donc politiquement assez puissantes pour qu’il leur fût possible d’intervenir dans les destinées de la Mésopotamie par la force des armes.

Dix ou onze siècles après, la légende nous parle d’une fastueuse reine de Saba, la resplendissante Balkis, qui visita Salomon, attirée par son grand renom de sagesse, et lui « posa des questions difficiles[42] », merveilleusement résolues par lui, et à son grand profit, puisqu’en partant la reine lui donna « cent vingt talents d’or, des épices en très grande abondance et des pierres précieuses ». Les généalogies légendaires de l’Arabie et de l’Abyssinie rattachent plusieurs familles actuelles à Salomon et à la reine de Saba, entre autres celle du « roi des rois », l’empereur d’Ethiopie.

Le nom de « Sabéens » donné fréquemment à la population qui obéissait aux souverains trônant dans la ville de Saba est encore souvent employé pour désigner les adorateurs des astres, surtout des planètes, auxquelles on attribuait une influence décisive sur la destinée des hommes et des empires. Pareil culte était bien fait pour se développer sur le haut observatoire des monts Yemen, d’où l’on contemple presque toutes les nuits l’ensemble pur du ciel étoile, au-dessus de l’immensité des eaux et des sables. L’astrologie sabéenne, propagée mystérieusement de comptoir en comptoir, d’oasis en oasis, de peuple en peuple, contribua beaucoup à donner dans l’esprit des hommes un caractère presque sacerdotal à cette nation si peu connue de l’Arabie « Heureuse ».
pierre tombale d’hymiarie
On s’imaginait volontiers qu’une haute puissance magique correspondait à la richesse et à l’excellence de ses denrées.

Les chapitres qu’Hérodote consacre à ce délicieux pays des parfums, qui « répand comme une odeur divine »[43], sont parmi les plus étranges de ses Histoires et témoignent chez ses informateurs d’un parti pris de mensonge mêlé à la plus riche fantaisie. Des récits de petits serpents ailés au corps bigarré qui volent en nuées autour des arbres producteurs d’encens, de chauves-souris féroces, au cri strident, qui défendent les plantations de cannelle, et d’oiseaux formidables qui enlèvent des quartiers de charogne pour les laisser retomber dans leurs nids, où les pelures de cinnamome se maçonnent avec l’argile, toutes ces fables bizarres ne pouvaient naître que chez des marins imaginatifs, sollicités par les circonstances mêmes de leurs voyages à raconter des prodiges invraisemblables aux auditeurs ébahis : ces récits donnent un avant-goût du flot de fables gréco-égypto-assyro-irano-indoues qui, parcourant et reparcourant l’immense espace entre le Sahara et le Gobi, entre le Brahmaputre et le Guadalquivir, et s’enrichissant de l’esprit inventif de chaque narrateur, devint sous la plume des scribes arabes le merveilleux recueil des Mille et Une Nuits, le Javidan Khirad des Perses, le Pantcha Tantra des Hindous, le livre qui, de tous, eut le plus, de lecteurs[44]. Il est certain d’autre part que les ruses marchands, phéniciens ou même grecs, n’étaient pas fâchés de représenter ces pays de commerce lointain, où il avaient la chance d’acquérir de grandes richesses, comme des régions très dangereuses où l’on devait bien se garder de les suivre.

On attribue souvent, et sans doute avec une certaine raison, la décadence des populations de l’Arabie Heureuse à la diminution des pluies et aux empiétements du désert qui en furent la conséquence. Les traditions énumèrent par dizaines les fleuves qui auraient cessé de couler et les villes que le sable aurait englouties depuis les temps antiques. Ces récits paraissent reposer sur des faits ayant eu réellement lieu, mais des causes intérieures, d’ordre politique et social, coïncidèrent probablement avec la cause extérieure, l’assèchement du pays, pour amoindrir les énergies nationales et réduire à peu de chose leur action sur le monde.

L’imagination populaire est toujours tentée de ramener à un brusque phénomène, à une date précise de l’histoire la chute des empires, alors qu’il y faudrait surtout voir le terme d’une longue décadence. Ainsi l’on répète d’ordinaire que le royaume des Hymiarites cessa d’exister soudain à l’époque de la « ruine des barrages », Seïl-el-Orim, qui eut lieu en amont de Mareb ou Mariaba, environ 1760 ans avant nous ; la vie de la nation se serait écoulée en même temps que celle de ses cultures. Mais les hommes qui avaient construit les premiers réservoirs auraient pu les réparer et tracer à nouveau des canaux d’irrigation ; ils auraient pu faire refleurir les champs si l’initiative première n’avait été brisée, sans doute par une longue oppression. Si le peuple se dispersa, devenu incapable de susciter de nouvelles moissons dans le pays des aïeux, c’est qu’une vie de servitude lui avait fait perdre là force initiale. Ainsi les nations qui se succèdent paient toujours par un affaiblissement réel la force apparente des gouvernements qui les asservissent ; de nouvelles destinées se préparent, et les foyers de civilisation se déplacent.

Dans l’Arabie même, le Yemen devait avoir surtout le Hedjaz pour héritier comme centre d’ébranlement dans l’histoire du monde ; mais les colonies sabéennes essaimèrent en grand nombre vers diverses parties de la côte orientale de la mer Rouge, et jusqu’en Syrie, dans les montagnes du Hauran. Les villes, villages, simples châteaux abandonnés qu’on voit au sud de Damas, sur presque toutes les hauteurs, dans presque tous les vallons, et qui ont valu au pays le nom de « Désert des Villes », datent de l’époque de la migration sabéenne. Ainsi qu’en témoignent quelques rares inscriptions, ce sont des Hymiarites qui fondèrent toutes ces belles cités d’un grand aspect, et ce sont eux qui, sous le protectorat romain, établirent en ces endroits, jusqu’à l’époque musulmane, un centre de civilisation rayonnant au loin. Le voyageur Oppenheim démontre que les édifices du Hauran, de construction gréco-romaine en apparence, offrent cependant plusieurs traits d’origine sabéenne, surtout dans l’ornementation. L’architecture, dite arabe, qui doit être attribuée à la Perse en très grande partie, provient également pour différents détails de l’art sabéen du Hauran. Damas, la grande cité voisine, est le centre de culture où se mélangèrent tous ces éléments[45].

Néanmoins les Hymiarites du Yemen restèrent encore en assez grand nombre dans le pays et y maintinrent leur civilisation, attestée par les centaines d’inscriptions que les Halévy, les Glaser et d’autres savants voyageurs ont recueillies. On a des raisons de croire que l’architecture actuelle de la cité capitale, Sana, des autres villes du Yemen et de celles du littoral arabique jusqu’à Djéddah ressemble fort à celle que pratiquaient les anciens Hymiarites. En effet, les maisons de la contrée ne conviennent point aux Arabes de nos jours, que les ordres de Mahomet forcent à cacher leurs femmes aux regards indiscrets ; et l’abondance des fenêtres, même des balcons, ne peut s’expliquer que par l’existence antérieure de mœurs très différentes de celles qui prévalent actuellement[46].

La grande cité du Yemen est remarquable par ses hautes maisons carrées, ornées avec une grande variété et un goût très original. Le rez-de-chaussée, construit en moellons de basalte, n’a qu’une seule ouverture, porte à cintre surbaissé, inscrit dans une arcade ogivale, mais il est surmonté de deux ou trois étages en briques cuites au feu, percés de hautes et étroites baies cintrées et garnies de moucharabiés en bois découpé. Les ouvertures circulaires placées au-dessus des baies et des balcons sont garnies de vitraux, décorées de rinceaux très divers par les dimensions et les motifs : tous les reliefs blanchis à la chaux contrastent avec le fond noir ou rose du basalte ou de la brique. Actuellement presque toutes les fenêtres sont bouchées ou masquées par des treillis : elles ne servent à rien, pas plus que les balcons. Mais elles servirent autrefois, et la femme sabéenne, que rien n’obligeait à se dissimuler comme la musulmane, apparaissait à ces fenêtres et sur ces balcons pour y prendre l’air et jouir du spectacle de la rue.


masque remplaçant les gravures de František Kupka - cul-de-lampe


  1. Flinders Petrie, Contemporary Review, may 1896.
  2. Sayce, Patriarchal Palestine, pp. 21, 22.
  3. A. H. Sayce, Patriarchal Palestine, VI.
  4. Boeckh, etc. — Ernest Renan, Histoire du Peuple d’Israël, p. 39.
  5. Métamorphoses, IV, 212.
  6. Genèse, chap. 47.
  7. Nombres, chap. i, v. 46.
  8. Sayce, Patriarchal Palestine, p. 59.
  9. Berthelot, Revue scientifique, 1896, ii, p. 278.
  10. Bonola, Bulletin de la Société khédiviale de Géographie, 1896, n° 10.
  11. Lepsius, Denkmäler aus Ægypten und Æthiopien.
  12. Palmer, The Desert of the Exodus.
  13. Exode, chap. XVI, v. 3.
  14. Sayce, Patriarchal Palestine, p. 26.
  15. Movers, Die Phœnizier, p. i.
  16. Histoires, I, 105 ; II, 106 ; III, 5 ; IV, 83.
  17. Von Ihering, ouvrage cité.
  18. Ernest Renan, Histoire du Peuple d’Israël, tome II, p. 179.
  19. Fr. Lenormant, Les Origines de l’Histoire, tome II, p. 204.
  20. Fr. Lenormant, Les Origines de l’Histoire, pp. 328, 329 ; — E. Maurice Lévy, note manuscrite. — Voir le tableau des nations au chapitre suivant.
  21. Ernest Renan, Histoire du Peuple d’Israël.
  22. Sayce, Patriarchal Palestine, p. 73.
  23. A. H. Sayce, Patriarchal Palestine, p. 33.
  24. Elie Reclus, note manuscrite.
  25. G. Perrot et Ch. Chipiez, Histoire de l’Art dans l’Antiquité, tome VII.
  26. Alfred Jeremias, Hölle und Paradies bei den Babyloniern.
  27. Samuel, I, chap. XVIII.
  28. Paul Carus, Monist, 1890, p. 383.
  29. Ernest Renan, Histoire du Peuple d’Israël, pp. 105 et suiv.
  30. Ouvrage cité, pp. 198, 199.
  31. Paul Carus, Mémoire cité, p. 386.
  32. E. Renan, ouvrage cité, t. II, pp. 258, 259.
  33. E. Reuss, Histoire du Canon des Saintes Écritures.
  34. Michée, chap. VI.
  35. Gobineau, Essais sur les Races.
  36. Zehme, Arabien und die Araber.
  37. J. Oppert et E. H. Bunbury, History of Ancient Geography, I, p. 461, contre J. de Morgan et autres.
  38. 2. André Joannin, Bulletin du Comité de l’Asie française, 1903, p. 426.
  39. De l’Origine des Égyptiens, Bulletin de la Société khédiviale de Géog., 4e série, n° 12. — Voir la seconde carte en couleurs du premier tome.
  40. Glaser, Petermmn’s Mitteilungen, 1884.
  41. A. H. Sayce, Patriarchal Palestine, VII.
  42. Livre des Rois, chap. X. v. 1 à 10.
  43. Livre III (Thalie), 107 à 113.
  44. A. Ular, Les Mille et Une Nuits.
  45. Max Oppenheim, Vom Mittelmeer zum Persischen Golf durch den Hauran, die Wüste und Mesopotamien.
  46. D. Chamay et A. Deflers, Excursions au Yémen, Tour du Monde, pp. 281 et suiv.