L’Homme qui rit/éd. 1869/I/2

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Librairie Internationale (Tome Ip. 153-297).
Première partie


LIVRE DEUXIÈME

L’OURQUE EN MER


I

LES LOIS QUI SONT HORS DE L’HOMME


La tempête de neige est une des choses inconnues de la mer. C’est le plus obscur des météores ; obscur dans tous les sens du mot. C’est un mélange de brouillard et de tourmente, et de nos jours on ne se rend pas bien compte encore de ce phénomène. De là beaucoup de désastres.

On veut tout expliquer par le vent et par le flot. Or dans l’air il y a une force qui n’est pas le vent, et dans l’eau il y a une force qui n’est pas le flot. Cette force, la même dans l’air et dans l’eau, c’est l’effluve. L’air et l’eau sont deux masses liquides, à peu près identiques, et rentrant l’une dans l’autre par la condensation et la dilatation, tellement que respirer c’est boire ; l’effluve seul est fluide. Le vent et le flot ne sont que des poussées ; l’effluve est un courant. Le vent est visible par les nuées, le flot est visible par l’écume ; l’effluve est invisible. De temps en temps pourtant il dit : je suis là. Son Je suis là, c’est un coup de tonnerre.

La tempête de neige offre un problème analogue au brouillard sec. Si l’éclaircissement de la callina des espagnols et du quobar des éthiopiens est possible, à coup sûr, cet éclaircissement se fera par l’observation attentive de l’effluve magnétique.

Sans l’effluve, une foule de faits demeurent énigmatiques. À la rigueur, les changements de vitesse du vent, se modifiant dans la tempête de trois pieds par seconde à deux cent vingt pieds, motiveraient les variantes de la vague allant de trois pouces, mer calme, à trente-six pieds, mer furieuse ; à la rigueur, l’horizontalité des souffles, même en bourrasque, fait comprendre comment une lame de trente pieds de haut peut avoir quinze cents pieds de long ; mais pourquoi les vagues du Pacifique sont-elles quatre fois plus hautes près de l’Amérique que près de l’Asie, c’est-à-dire plus hautes à l’ouest qu’à l’est ; pourquoi est-ce le contraire dans l’Atlantique ; pourquoi, sous l’équateur, est-ce le milieu de la mer qui est le plus haut ; d’où viennent ces déplacements de la tumeur de l’océan ? c’est ce que l’effluve magnétique, combiné avec la rotation terrestre et l’attraction sidérale, peut seul expliquer.

Ne faut-il pas cette complication mystérieuse pour rendre raison d’une oscillation du vent allant, par exemple, par l’ouest, du sud-est au nord-est, puis revenant brusquement, par le même grand tour, du nord-est au sud-est, de façon à faire en trente-six heures un prodigieux circuit de cinq cent soixante degrés, ce qui fut le prodrome de la tempête de neige du 19 mars 1867 ?

Les vagues de tempête de l’Australie atteignent jusqu’à quatre-vingts pieds de hauteur ; cela tient au voisinage du pôle. La tourmente en ces latitudes résulte moins du bouleversement des souffles que de la continuité des décharges électriques sous-marines ; en l’année 1866, le câble transatlantique a été régulièrement troublé dans sa fonction deux heures sur vingt-quatre, de midi à deux heures, par une sorte de fièvre intermittente. De certaines compositions et décompositions de forces produisent les phénomènes, et s’imposent aux calculs du marin à peine de naufrage. Le jour où la navigation, qui est une routine, deviendra une mathématique, le jour où l’on cherchera à savoir, par exemple, pourquoi, dans nos régions, les vents chauds viennent parfois du nord et les vents froids du midi, le jour où l’on comprendra que les décroissances de température sont proportionnées aux profondeurs océaniques, le jour où l’on aura présent à l’esprit que le globe est un gros aimant polarisé dans l’immensité, avec deux axes, un axe de rotation et un axe d’effluves, s’entrecoupant au centre de la terre, et que les pôles magnétiques tournent autour des pôles géographiques ; quand ceux qui risquent leur vie voudront la risquer scientifiquement, quand on naviguera sur de l’instabilité étudiée, quand le capitaine sera un météorologue, quand le pilote sera un chimiste, alors bien des catastrophes seront évitées. La mer est magnétique autant qu’aquatique ; un océan de forces flotte, inconnu, dans l’océan des flots ; à vau-l’eau, pourrait-on dire. Ne voir dans la mer qu’une masse d’eau, c’est ne pas voir la mer ; la mer est un va-et-vient de fluide autant qu’un flux et reflux de liquide ; les attractions la compliquent plus encore peut-être que les ouragans ; l’adhésion moléculaire, manifestée, entre autres phénomènes, par l’attraction capillaire, microscopique pour nous, participe, dans l’océan, de la grandeur des étendues ; et l’onde des effluves, tantôt aide, tantôt contrarie l’onde des airs et l’onde des eaux. Qui ignore la loi électrique ignore la loi hydraulique ; car l’une pénètre l’autre. Pas d’étude plus ardue, il est vrai, ni plus obscure ; elle touche à l’empirisme comme l’astronomie touche à l’astrologie. Sans cette étude pourtant, pas de navigation.

Cela dit, passons.

Un des composés les plus redoutables de la mer, c’est la tourmente de neige. La tourmente de neige est surtout magnétique. Le pôle la produit comme il produit l’aurore boréale ; il est dans ce brouillard comme il est dans cette lueur ; et, dans le flocon de neige comme dans la strie de flamme, l’effluve est visible.

Les tourmentes sont les crises de nerfs et les accès de délire de la mer. La mer a ses migraines. On peut assimiler les tempêtes aux maladies. Les unes sont mortelles, d’autres ne le sont point ; on se tire de celle-ci et non de celle-là. La bourrasque de neige passe pour être habituellement mortelle. Jarabija, un des pilotes de Magellan, la qualifiait « une nuée sortie du mauvais côté du diable »[1].

Surcouf disait : Il y a du trousse-galant dans cette tempête-là.

Les anciens navigateurs espagnols appelaient cette sorte de bourrasque la nevada au moment des flocons, et la helada au moment des grêlons. Selon eux il tombait du ciel des chauves-souris avec la neige.

Les tempêtes de neige sont propres aux latitudes polaires. Pourtant, parfois elles glissent, on pourrait presque dire elles croulent, jusqu’à nos climats, tant la ruine est mêlée aux aventures de l’air.

La Matutina, on l’a vu, s’était, en quittant Portland, résolument engagée dans ce grand hasard nocturne qu’une approche d’orage aggravait. Elle était entrée dans toute cette menace avec une sorte d’audace tragique. Cependant, insistons-y, l’avertissement ne lui avait point manqué.


II

LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXÉES


Tant que l’ourque fut dans le golfe de Portland, il y eut peu de mer ; la lame était presque étale. Quel que fût le brun de l’Océan, il faisait encore clair dans le ciel. La brise mordait peu sur le bâtiment. L’ourque longeait le plus possible la falaise qui lui était un bon paravent.

On était dix sur la petite felouque biscayenne, trois hommes d’équipage, et sept passagers, dont deux femmes. À la lumière de la pleine mer, car dans le crépuscule le large refait le jour, toutes les figures étaient maintenant visibles et nettes. On ne se cachait plus d’ailleurs, on ne se gênait plus, chacun reprenait sa liberté d’allures, jetait son cri, montrait son visage, le départ étant une délivrance.

La bigarrure du groupe éclatait. Les femmes étaient sans âge ; la vie errante fait des vieillesses précoces, et l’indigence est une ride. L’une était une basquaise des ports-secs ; l’autre, la femme au gros rosaire, était une irlandaise. Elles avaient l’air indifférent des misérables. Elles s’étaient en entrant accroupies l’une près de l’autre sur des coffres au pied du mât. Elles causaient ; l’irlandais et le basque, nous l’avons dit, sont deux langues parentes. La basquaise avait les cheveux parfumés d’oignon et de basilic. Le patron de l’ourque était basque guipuzcoan ; un matelot était basque du versant nord des Pyrénées, l’autre était basque du versant sud, c’est-à-dire de la même nation, quoique le premier fût français et le second espagnol. Les basques ne reconnaissent point la patrie officielle. Mi madre se llama montaña, « ma mère s’appelle la montagne », disait l’arriero Zalareus. Des cinq hommes accompagnant les deux femmes, un était français languedocien, un était français provençal, un était gênois, un, vieux, celui qui avait le sombrero sans trou à pipe, paraissait allemand, le cinquième, le chef, était un basque landais de Biscarosse. C’était lui qui, au moment où l’enfant allait entrer dans l’ourque, avait d’un coup de talon jeté la passerelle à la mer. Cet homme, robuste, subit, rapide, couvert, on s’en souvient, de passementeries, de pasquilles et de clinquants qui faisaient ses guenilles flamboyantes, ne pouvait tenir en place, se penchait, se dressait, allait et venait sans cesse d’un bout du navire l’autre, comme inquiet entre ce qu’il venait de faire et ce qui allait arriver.

Ce chef de la troupe et le patron de l’ourque, et les deux hommes d’équipage, basques tous quatre, parlaient tantôt basque, tantôt espagnol, tantôt français, ces trois langues étant répandues sur les deux revers des Pyrénées. Du reste, hormis les femmes, tous parlaient à peu près le français, qui était le fond de l’argot de la bande. La langue française, dès cette époque, commençait être choisie par les peuples comme intermédiaire entre l’excès de consonnes du nord et l’excès de voyelles du midi. En Europe le commerce parlait français ; le vol, aussi. On se souvient que Gibby, voleur de Londres, comprenait Cartouche.

L’ourque, fine voilière, marchait bon train ; pourtant dix personnes, plus les bagages, c’était beaucoup de charge pour un si faible gabarit.

Ce sauvetage d’une bande par ce navire n’impliquait pas nécessairement l’affiliation de l’équipage du navire à la bande. Il suffisait que le patron du navire fût un vascongado, et que le chef de la bande en fût un autre. S’entr’aider est, dans cette race, un devoir, qui n’admet pas d’exception. Un basque, nous venons de le dire, n’est ni espagnol, ni français, il est basque ; et, toujours et partout, il doit sauver un basque. Telle est la fraternité pyrénéenne.

Tout le temps que l’ourque fut dans le golfe, le ciel, bien que de mauvaise mine, ne parut point assez gâté pour préoccuper les fugitifs. On se sauvait, on s’échappait, on était brutalement gai. L’un riait, l’autre chantait. Ce rire était sec, mais libre ; ce chant était bas, mais insouciant.

Le languedocien criait : caougagno ! « Cocagne ! » est le comble de la satisfaction narbonnaise. C’était un demi-matelot, un naturel du village aquatique de Gruissan sur le versant sud de la Clappe, marinier plutôt que marin, mais habitué à manœuvrer les périssoires de l’étang de Bages et à tirer sur les sables salés de Sainte-Lucie la traîne pleine de poisson. Il était de cette race qui se coiffe du bonnet rouge, fait des signes de croix compliqués à l’espagnole, boit du vin de peau de bouc, tette l’outre, racle le jambon, s’agenouille pour blasphémer, et implore son saint patron avec menaces : Grand saint, accorde-moi ce que je te demande, ou je te jette une pierre à la tête, « ou té feg’ un pic ».

Il pouvait, au besoin, s’ajouter utilement à l’équipage. Le provençal, dans la cambuse, attisait sous une marmite de fer un feu de tourbe, et faisait la soupe.

Cette soupe était une espèce de puchero où le poisson remplaçait la viande et où le provençal jetait des pois chiches, de petits morceaux de lard coupés carrément, et des gousses de piment rouge, concessions du mangeur de bouillabaisse aux mangeurs d’olla podrida. Un des sacs de provisions, déballé, était à côté de lui. Il avait allumé, au-dessus de sa tête, une lanterne de fer à vitres de talc, oscillant à un crochet du plafond de la cambuse. À côté, à un autre crochet, se balançait l’alcyon girouette. C’était alors une croyance populaire qu’un alcyon mort, suspendu par le bec, présente toujours la poitrine au côté d’où vient le vent.

Tout en faisant la soupe, le provençal se mettait par instants dans la bouche le goulot d’une gourde et avalait un coup d’aguardiente. C’était une de ces gourdes revêtues d’osier, larges et plates, à oreillons, qu’on se pendait au côté par une courroie, et qu’on appelait alors « gourdes de hanche ». Entre chaque gorgée, il mâchonnait un couplet d’une de ces chansons campagnardes dont le sujet est rien du tout ; un chemin creux, une haie ; on voit dans la prairie par une crevasse du buisson l’ombre allongée d’une charrette et d’un cheval au soleil couchant, et de temps en temps au-dessus de la haie paraît et disparaît l’extrémité de la fourche chargée de foin. Il n’en faut pas plus pour une chanson.

Un départ, selon ce qu’on a dans le cœur ou dans l’esprit, est un soulagement ou un accablement. Tous semblaient allégés, un excepté, qui était le vieux de la troupe, l’homme au chapeau sans pipe.

Ce vieux, qui paraissait plutôt allemand qu’autre chose, bien qu’il eût une de ces figures à fond perdu où la nationalité s’efface, était chauve, et si grave que sa calvitie semblait une tonsure. Chaque fois qu’il passait devant la sainte vierge de la proue, il soulevait son feutre, et l’on pouvait apercevoir les veines gonflées et séniles de son crâne. Une façon de grande robe usée et déchiquetée, en serge brune de Dorchester, dont il s’enveloppait, ne cachait qu’à demi son justaucorps serré, étroit, et agrafé jusqu’au collet comme une soutane. Ses deux mains tendaient à l’entrecroisement et avaient la jonction machinale de la prière habituelle. Il avait ce qu’on pourrait nommer la physionomie blême ; car la physionomie est surtout un reflet, et c’est une erreur de croire que l’idée n’a pas de couleur. Cette physionomie était évidemment la surface d’un étrange état intérieur, la résultante d’un composé de contradictions allant se perdre les unes dans le bien, les autres dans le mal, et, pour l’observateur, la révélation d’un à-peu-près humain pouvant tomber au-dessous du tigre ou grandir au-dessus de l’homme. Ces chaos de l’âme existent. Il y avait de l’illisible sur cette figure. Le secret y allait jusqu’à l’abstrait. On comprenait que cet homme avait connu l’avant-goût du mal, qui est le calcul, et l’arrière-goût, qui est le zéro. Dans son impassibilité, peut-être seulement apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, la pétrification du cœur, propre au bourreau, et la pétrification de l’esprit, propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux a sa manière d’être complet, que tout lui était possible, même s’émouvoir. Tout savant est un peu cadavre ; cet homme était un savant. Rien qu’à le voir, on devinait cette science empreinte dans les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C’était une face fossile dont le sérieux était contrarié par cette mobilité ridée du polyglotte qui va jusqu’à la grimace. Du reste, sévère. Rien d’hypocrite, mais rien de cynique. Un songeur tragique. C’était l’homme que le crime a laissé pensif. Il avait le sourcil d’un trabucaire modifié par le regard d’un archevêque. Ses rares cheveux gris étaient blancs sur les tempes. On sentait en lui le chrétien, compliqué de fatalisme turc. Des nœuds de goutte déformaient ses doigts disséqués par la maigreur ; sa haute taille roide était ridicule ; il avait le pied marin. Il marchait lentement sur le pont sans regarder personne, d’un air convaincu et sinistre. Ses prunelles étaient vaguement pleines de la lueur fixe d’une âme attentive aux ténèbres et sujette à des réapparitions de conscience.

De temps en temps le chef de la bande, brusque et alerte, et faisant de rapides zigzags dans le navire, venait lui parler à l’oreille. Le vieillard répondait d’un signe de tête. On eût dit l’éclair consultant la nuit.


III

LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIÈTE


Deux hommes sur le navire étaient absorbés, ce vieillard et le patron de l’ourque, qu’il ne faut pas confondre avec le chef de la bande ; le patron était absorbé par la mer, le vieillard par le ciel. L’un ne quittait pas des yeux la vague, l’autre attachait sa surveillance aux nuages. La conduite de l’eau était le souci du patron ; le vieillard semblait suspecter le zénith. Il guettait les astres par toutes les ouvertures de la nuée.

C’était ce moment où il fait encore jour, et où quelques étoiles commencent à piquer faiblement le clair du soir.

L’horizon était singulier. La brume y était diverse.

Il y avait plus de brouillard sur la terre, et plus de nuage sur la mer.

Avant même d’être sorti de Portland-Bay, le patron, préoccupé du flot, eut tout de suite une grande minutie de manœuvres. Il n’attendit pas qu’on eût décapé. Il passa en revue le trelingage, et s’assura que la bridure des bas haubans était en bon état et appuyait bien les gambes de hune, précaution d’un homme qui compte faire des témérités de vitesse.

L’ourque, c’était là son défaut, enfonçait d’une demi-vare par l’avant plus que par l’arrière.

Le patron passait à chaque instant du compas de route au compas de variation, visant par les deux pinnules aux objets de la côte, afin de reconnaître l’aire de vent à laquelle ils répondaient. Ce fut d’abord une brise de bouline qui se déclara ; il n’en parut pas contrarié, bien qu’elle s’éloignât de cinq pointes du vent de la route. Il tenait lui-même la barre le plus possible, paraissant ne se fier qu’à lui pour ne perdre aucune force, l’effet du gouvernail s’entretenant par la rapidité du sillage.

La différence entre le vrai rumb et le rumb apparent étant d’autant plus grande que le vaisseau a plus de vitesse, l’ourque semblait gagner vers l’origine du vent plus qu’elle ne faisait réellement. L’ourque n’avait pas vent largue et n’allait pas au plus près, mais on ne connaît directement le vrai rumb que lorsqu’on va vent arrière. Si l’on aperçoit dans les nuées de longues bandes qui aboutissent au même point de l’horizon, ce point est l’origine du vent ; mais ce soir-là il y avait plusieurs vents, et l’aire du rumb était trouble ; aussi le patron se méfiait des illusions du navire.

Il gouvernait à la fois timidement et hardiment, brassait au vent, veillait aux écarts subits, prenait garde au lans, ne laissait pas arriver le bâtiment, observait la dérive, notait les petits chocs de la barre, avait l’œil à toutes les circonstances du mouvement, aux inégalités de vitesse du sillage, aux folles ventes, se tenait constamment, de peur d’aventure, à quelque quart de vent de la côte qu’il longeait, et surtout maintenait l’angle de la girouette avec la quille plus ouvert que l’angle de la voilure, le rumb de vent indiqué par la boussole étant toujours douteux, à cause de la petitesse du compas de route. Sa prunelle, imperturbablement baissée, examinait toutes les formes que prenait l’eau.

Une fois pourtant il leva les yeux vers l’espace et tâcha d’apercevoir les trois étoiles qui sont dans le baudrier d’Orion ; ces étoiles se nomment les trois Mages, et un vieux proverbe des anciens pilotes espagnols dit : Qui voit les trois mages n’est pas loin du sauveur.

Ce coup d’œil du patron au ciel coïncida avec cet aparté grommelé à l’autre bout du navire par le vieillard :

— Nous ne voyons pas même la Claire des Gardes, ni l’astre Antarès, tout rouge qu’il est. Pas une étoile n’est distincte.

Aucun souci parmi les autres fugitifs.

Toutefois, quand la première hilarité de l’évasion fut passée, il fallut bien s’apercevoir qu’on était en mer au mois de janvier, et que la bise était glacée. Impossible de se loger dans la cabine, beaucoup trop étroite et d’ailleurs encombrée de bagages et de ballots. Les bagages appartenaient aux passagers, et les ballots à l’équipage, car l’ourque n’était point un navire de plaisance et faisait la contrebande. Les passagers durent s’établir sur le pont ; résignation facile à ces nomades. Les habitudes du plein air rendent aisés aux vagabonds les arrangements de nuit ; la belle étoile est de leurs amies ; et le froid les aide à dormir, à mourir quelquefois.

Celle nuit-là, du reste, on vient de le voir, la belle étoile était absente.

Le languedocien et le génois, en attendant le souper, se pelotonnèrent près des femmes, au pied du mât, sous des prélarts que les matelots leur jetèrent.

Le vieux chauve resta debout à l’avant, immobile et comme insensible au froid.

Le patron de l’ourque, de la barre où il était, fit une sorte d’appel guttural assez semblable à l’interjection de l’oiseau qu’on appelle en Amérique l’Exclamateur ; à ce cri le chef de la bande approcha, et le patron lui adressa cette apostrophe : Etcheco jaüna ! Ces deux mots basques, qui signifient « laboureur de la montagne », sont, chez ces antiques cantabres, une entrée en matière solennelle et commandent l’attention.

Puis le patron montra du doigt au chef le vieillard, et le dialogue continua en espagnol, peu correct, du reste, étant de l’espagnol montagnard. Voici les demandes et les réponses :

— Etcheco jaüna, que es este hombre ?

— Un hombre.

— Que lenguas habla ?

— Todas.

— Que cosas sabe ?

— Todas.

— Qual païs ?[2]

— Ningun, y todos.

— Qual Dios ?

— Dios.

— Como le llamas ?

— El Tonto.

— Como dices que le llamas ?

— El Sabio.

— En vuestre tropa, que esta ?

— Esta lo que esta.

— El gefe ?

— No.

— Pues, que esta ?

— La alma.

Le chef et le patron se séparèrent, chacun retournant à sa pensée, et peu après la Matutina sortit du golfe.

Les grands balancements du large commencèrent.

La mer, dans les écartements de l’écume, était d’apparence visqueuse ; les vagues, vues dans la clarté crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de flasques de fiel. Çà et là une lame, flottant à plat, offrait des fêlures et des étoiles, comme une vitre où l’on a jeté des pierres. Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une phosphorescence, assez semblable à cette réverbération féline de la lumière disparue qui est dans la prunelle des chouettes.

La Matutina traversa fièrement et en vaillante nageuse le redoutable frémissement du banc Chambours. Le banc Chambours, obstacle latent à la sortie de la rade de Portland, n’est point un barrage, c’est un amphithéâtre. Un cirque de sable sous l’eau, des gradins sculptés par les cercles de l’onde, une arène ronde et symétrique, haute comme une Yungfrau, mais noyée, un colysée de l’océan entrevu par le plongeur dans la transparence visionnaire de l’engloutissement, c’est là le banc Chambours. Les hydres s’y combattent, les léviathans s’y rencontrent ; il y a là, disent les légendes, au fond du gigantesque entonnoir, des cadavres de navires saisis et coulés par l’immense araignée Kraken, qu’on appelle aussi le poisson-montagne. Telle est l’effrayante ombre de la mer.

Ces réalités spectrales ignorées de l’homme se manifestent à la surface par un peu de frisson.

Au dix-neuvième siècle, le banc Chambours est en ruine. Le brise-lames récemment construit a bouleversé et tronqué à force de ressacs cette haute architecture sous-marine, de même que la jetée bâtie au Croisic en 1760 y a changé d’un quart d’heure l’établissement des marées. La marée pourtant, c’est éternel ; mais l’éternité obéit à l’homme plus qu’on ne croit.


IV

ENTRÉE EN SCÈNE D’UN NUAGE DIFFÉRENT DES AUTRES


Le vieux homme que le chef de la troupe avait qualifié d’abord le Fou, puis le Sage, ne quittait plus l’avant. Depuis le passage du banc Chambours, son attention se partageait entre le ciel et l’Océan. Il baissait les yeux, puis les relevait ; ce qu’il scrutait surtout, c’était le nord-est.

Le patron confia la barre à un matelot, enjamba le panneau de la fosse aux câbles, traversa le passavent et vint au gaillard de proue.

Il aborda le vieillard, mais non de face. Il se tint un peu en arrière, les coudes serrés aux hanches, les mains écartées, la tête penchée sur l’épaule, l’œil ouvert, le sourcil haut, un coin des lèvres souriant, ce qui est l’attitude de la curiosité, quand elle flotte entre l’ironie et le respect.

Le vieillard, soit qu’il eût l’habitude de parler quelquefois seul, soit que sentir quelqu’un derrière lui l’excitât à parler, se mit à monologuer, en considérant l’étendue.

— Le méridien d’où l’on compte l’ascension droite est marqué dans ce siècle par quatre étoiles, la Polaire, la chaise de Cassiopée, la tête d’Andromède, et l’étoile Algénib, qui est dans Pégase. Mais aucune n’est visible.

Ces paroles se succédaient automatiquement, confuses, à peu près dites, et en quelque façon sans qu’il se mêlât de les prononcer. Elles flottaient hors de sa bouche et se dissipaient. Le monologue est la fumée des feux intérieurs de l’esprit.

Le patron interrompit :

— Seigneur…

Le vieillard, peut-être un peu sourd en même temps que très pensif, continua :

— Pas assez d’étoiles, et trop de vent. Le vent quitte toujours sa route pour se jeter sur la côte. Il s’y jette à pic. Cela tient à ce que la terre est plus chaude que la mer. L’air en est plus léger. Le vent froid et lourd de la mer se précipite sur la terre pour le remplacer. C’est pourquoi dans le grand ciel le vent souffle vers la terre de tous les côtés. Il importerait de faire des bordées allongées entre le parallèle estimé et le parallèle présumé. Quand la latitude observée ne diffère pas de la latitude présumée de plus de trois minutes sur dix lieues, et de quatre sur vingt, on est en bonne route.

Le patron salua, mais le vieillard ne le vit point. Cet homme, qui portait presque une simarre d’universitaire d’Oxford ou de Gœttingue, ne bougeait pas de sa posture hautaine et revêche. Il observait la mer en connaisseur des flots et des hommes. Il étudiait les vagues, mais presque comme s’il allait demander dans leur tumulte son tour de parole, et leur enseigner quelque chose. Il y avait en lui du magister et de l’augure. Il avait l’air du pédant de l’abîme.

Il poursuivit son soliloque, peut-être fait, après tout, pour être écouté.

— On pourrait lutter, si l’on avait une roue au lieu d’une barre. Par une vitesse de quatre lieues à l’heure, trente livres d’effort sur la roue peuvent produire trois cent mille livres d’effet sur la direction. Et plus encore, car il y a des cas où l’on fait faire à la trousse deux tours de plus.

Le patron salua une deuxième fois, et dit :

— Seigneur…

L’œil du vieillard se fixa sur lui. La tête tourna sans que le corps remuât.

— Appelle-moi docteur.

— Seigneur docteur, c’est moi qui suis le patron.

— Soit, répondit le « docteur ».

Le docteur — nous le nommerons ainsi dorénavant — parut consentir au dialogue :

— Patron, as-tu un octant anglais ?

— Non.

— Sans octant anglais, tu ne peux prendre hauteur ni par derrière, ni par devant.

— Les basques, répliqua le patron, prenaient hauteur avant qu’il y eût des anglais.

— Méfie-toi de l’olofée.

— Je mollis quand il le faut.

— As-tu mesuré la vitesse du navire ?

— Oui.

— Quand ?

— Tout à l’heure.

— Par quel moyen ?

— Au moyen du loch.

— As-tu eu soin d’avoir l’œil sur le bois du loch ?

— Oui.

— Le sablier fait-il juste ses trente secondes ?

— Oui.

— Es-tu sûr que le sable n’a point usé le trou entre les deux ampoulettes ?

— Oui.

— As-tu fait la contre-épreuve du sablier par la vibration d’une balle de mousquet suspendue…

— À un fil plat tiré de dessus le chanvre roui ? Sans doute.

— As-tu ciré le fil de peur qu’il ne s’allonge ?

— Oui.

— As-tu fait la contre-épreuve du loch ?

— J’ai fait la contre-épreuve du sablier par la balle de mousquet et la contre-épreuve du loch par le boulet de canon.

— Quel diamètre a ton boulet ?

— Un pied.

— Bonne lourdeur.

— C’est un ancien boulet de notre vieille ourque de guerre, la Casse de Par-grand.

— Qui était de l’armada ?

— Oui.

— Et qui portait six cents soldats, cinquante matelots et vingt-cinq canons ?

— Le naufrage le sait.

— Comment as-tu pesé le choc de l’eau contre le boulet ?

— Au moyen d’un peson d’Allemagne.

— As-tu tenu compte de l’impulsion du flot contre la corde portant le boulet ?

— Oui.

— Quel est le résultat ?

— Le choc de l’eau a été de cent soixante-dix livres.

— C’est-à-dire que le navire fait à l’heure quatre lieues de France.

— Et trois de Hollande.

— Mais c’est seulement le surplus de la vitesse du sillage sur la vitesse de la mer.

— Sans doute.

— Où te diriges-tu ?

— À une anse que je connais entre Loyola et Saint-Sébastien.

— Mets-toi vite sur le parallèle du lieu de l’arrivée.

— Oui. Le moins d’écart possible.

— Méfie-toi des vents et des courants. Les premiers excitent les seconds.

— Traidores[3].

— Pas de mots injurieux. La mer entend. N’insulte rien. Contente-toi d’observer.

— J’ai observé et j’observe. La marée est en ce moment contre le vent ; mais tout à l’heure, quand elle courra avec le vent, nous aurons du bon.

— As-tu un routier ?

— Non. Pas pour cette mer.

— Alors tu navigues à tâtons ?

— Point. J’ai la boussole.

— La boussole est un œil, le routier est l’autre.

— Un borgne voit.

— Comment mesures-tu l’angle que fait la route du navire avec la quille ?

— J’ai mon compas de variation, et puis je devine.

— Deviner, c’est bien ; savoir c’est mieux.

— Christophe[4] devinait.

— Quand il y a de la brouille et quand la rose tourne vilainement, on ne sait plus par quel bout du harnais prendre le vent, et l’on finit par n’avoir plus ni point estimé, ni point corrigé. Un âne avec son routier vaut mieux qu’un devin avec son oracle.

— Il n’y a pas encore de brouille dans la bise, et je ne vois pas de motif d’alarme.

— Les navires sont des mouches dans la toile d’araignée de la mer.

— Présentement, tout est en assez bon état dans la vague et dans le vent.

— Un tremblement de points noirs sur le flot, voilà les hommes sur l’océan.

— Je n’augure rien de mauvais pour cette nuit.

— Il peut arriver une telle bouteille à l’encre que tu aies de la peine à te tirer d’intrigue.

— Jusqu’à présent tout va bien.

L’œil du docteur se fixa sur le nord-est.

Le patron continua :

— Gagnons seulement le golfe de Gascogne, et je réponds de tout. Ah ! par exemple, j’y suis chez moi. Je le tiens, mon golfe de Gascogne. C’est une cuvette souvent bien en colère, mais là je connais toutes les hauteurs d’eau et toutes les qualités de fond ; vase devant San Cipriano, coquilles devant Cizarque, sable au cap Penas, petits cailloux au Boucaut de Mimizan, et je sais la couleur de tous les cailloux.

Le patron s’interrompit ; le docteur ne l’écoutait plus.

Le docteur considérait le nord-est. Il se passait sur ce visage glacial quelque chose d’extraordinaire. Toute la quantité d’effroi possible à un masque de pierre y était peinte. Sa bouche laissa échapper ce mot :

— À la bonne heure !

Sa prunelle, devenue tout à fait de hibou et toute ronde, s’était dilatée de stupeur en examinant un point de l’espace.

Il ajouta :

— C’est juste. Quant à moi, je consens.

Le patron le regardait.

Le docteur reprit, se parlant à lui-même ou parlant à quelqu’un dans l’abîme :

— Je dis oui.

Il se tut, ouvrit de plus en plus son œil avec un redoublement d’attention sur ce qu’il voyait, et reprit :

— Cela vient de loin, mais cela sait ce que cela fait.

Le segment de l’espace où plongeaient le rayon visuel et la pensée du docteur, étant opposé au couchant, était éclairé par la vaste réverbération crépusculaire presque comme par le jour. Ce segment, fort circonscrit et entouré de lambeaux de vapeur grisâtre, était tout simplement bleu, mais d’un bleu plus voisin du plomb que de l’azur.

Le docteur, tout à fait retourné du côté de la mer et sans regarder le patron désormais, désigna de l’index ce segment aérien, et dit :

— Patron, vois-tu ?

— Quoi ?

— Cela.

— Quoi ?

— Là-bas.

— Du bleu. Oui.

— Qu’est-ce ?

— Un coin du ciel.

— Pour ceux qui vont au ciel, dit le docteur. Pour ceux qui vont ailleurs, c’est autre chose.

Et il souligna ces paroles d’énigme d’un effrayant regard perdu dans l’ombre.

Il y eut un silence.

Le patron, songeant à la double qualification donnée par le chef à cet homme, se posa en lui-même cette question : Est-ce un fou ? Est-ce un sage ?

L’index osseux et rigide du docteur était demeuré dressé comme en arrêt vers le coin bleu trouble de l’horizon.

Le patron examina ce bleu.

— En effet, grommela-t-il, ce n’est pas du ciel, c’est du nuage.

— Nuage bleu pire que nuage noir, dit le docteur. Et il ajouta :

— C’est le nuage de la neige.

La nube de la nieve, fit le patron comme s’il cherchait à mieux comprendre en se traduisant le mot.

— Sais-tu ce que c’est que le nuage de la neige ? demanda le docteur.

— Non.

— Tu le sauras tout à l’heure.

Le patron se remit à considérer l’horizon.

Tout en observant le nuage, le patron parlait entre ses dents.

— Un mois de bourrasque, un mois de pluie, janvier qui tousse et février qui pleure, voilà tout notre hiver à nous autres asturiens. Notre pluie est chaude. Nous n’avons de neige que dans la montagne. Par exemple, gare à l’avalanche ! l’avalanche ne connaît rien ; l’avalanche, c’est la bête.

— Et la trombe, c’est le monstre, dit le docteur.

Le docteur, après une pause, ajouta :

— La voilà qui vient.

Il reprit :

— Plusieurs vents se mettent au travail à la fois. Un gros vent, de l’ouest, et un vent très lent, de l’est.

— Celui-là est un hypocrite, dit le patron.

La nuée bleue grandissait.

— Si la neige, continua le docteur, est redoutable quand elle descend de la montagne, juge de ce qu’elle est quand elle croule du pôle.

Son œil était vitreux. Le nuage semblait croître sur son visage en même temps qu’à l’horizon.

Il reprit avec un accent de rêverie :

— Toutes les minutes amènent l’heure. La volonté d’en haut s’entr’ouvre.

Le patron de nouveau se posa intérieurement ce point d’interrogation : Est-ce un fou ?

— Patron, repartit le docteur, la prunelle toujours attachée sur le nuage, as-tu beaucoup navigué dans la Manche ?

Le patron répondit :

— C’est aujourd’hui la première fois.

Le docteur, que le nuage bleu absorbait, et qui, de même que l’éponge n’a qu’une capacité d’eau, n’avait qu’une capacité d’anxiété, ne fut pas, à cette réponse du patron, ému au delà d’un très léger dressement d’épaule.

— Comment cela ?

— Seigneur docteur, je ne fais habituellement que le voyage d’Irlande. Je vais de Fontarabie à Black-Harbour ou à l’île Akill, qui est deux îles. Je vais parfois à Brachipult, qui est une pointe du pays de Galles. Mais je gouverne toujours par delà les îles Scilly. Je ne connais pas cette mer-ci.

— C’est grave. Malheur à qui épelle l’océan ! La Manche est une mer qu’il faut lire couramment. La Manche, c’est le sphynx. Méfie-toi du fond.

— Nous sommes ici dans vingt-cinq brasses.

— Il faut arriver aux cinquante-cinq brasses qui sont au couchant et éviter les vingt qui sont au levant.

— En route, nous sonderons.

— La Manche n’est pas une mer comme une autre. La marée y monte de cinquante pieds dans les malines et de vingt-cinq dans les mortes eaux. Ici, le reflux n’est pas l’èbe, et l’èbe n’est pas le jusant. Ah ! tu m’avais l’air décontenancé en effet.

— Cette nuit, nous sonderons.

— Pour sonder, il faut s’arrêter, et tu ne pourras.

— Pourquoi ?

— Parce que le vent.

— Nous essaierons.

— La bourrasque est une épée aux reins.

— Nous sonderons, seigneur docteur.

— Tu ne pourras pas seulement mettre côté à travers.

— Foi en Dieu.

— Prudence dans les paroles. Ne prononce pas légèrement le nom irritable.

— Je sonderai, vous dis-je.

— Sois modeste. Tout à l’heure tu vas être souffleté par le vent.

— Je veux dire que je tâcherai de sonder.

— Le choc de l’eau empêchera le plomb de descendre et la ligne cassera. Ah ! tu viens dans ces parages pour la première fois !

— Pour la première fois.

— Eh bien, en ce cas, écoute, patron.

L’accent de ce mot, écoute, était si impératif que le patron salua.

— Seigneur docteur, j’écoute.

— Amure à bâbord et borde à tribord.

— Que voulez-vous dire ?

— Mets le cap à l’ouest.

— Caramba !

— Mets le cap à l’ouest.

— Pas possible,

— Comme tu voudras. Ce que je t’en dis, c’est pour les autres. Moi, j’accepte.

— Mais, seigneur docteur, le cap à l’ouest…

— Oui, patron.

— C’est le vent debout !

— Oui. patron.

— C’est un tangage diabolique !

— Choisis d’autres mots. Oui, patron.

— C’est le navire sur le chevalet !

— Oui, patron.

— C’est peut-être le mât rompu !

— Peut-être.

— Vous voulez que je gouverne à l’ouest !

— Oui.

— Je ne puis.

— En ce cas, fais ta dispute avec la mer comme tu voudras.

— Il faudrait que le vent changeât.

— Il ne changera pas de toute la nuit.

— Pourquoi ?

— Ceci est un souffle long de douze cents lieues.

— Aller contre ce vent-là ! impossible.

— Le cap à l’ouest, te dis-je !

— J’essaierai. Mais malgré tout nous dévierons.

— C’est le danger.

— La brise nous chasse à l’est.

— Ne va pas à l’est.

— Pourquoi ?

— Patron, sais-tu quel est aujourd’hui pour nous le nom de la mort ?

— Non.

— La mort s’appelle l’Est.

— Je gouvernerai à l’ouest.

Le docteur cette fois regarda le patron, et le regarda avec ce regard qui appuie comme pour enfoncer une pensée dans un cerveau. Il s’était tourné tout entier vers le patron et il prononça ces paroles lentement, syllabe à syllabe :

— Si cette nuit, quand nous serons au milieu de la mer, nous entendons le son d’une cloche, le navire est perdu.

Le patron le considéra, stupéfait.

— Que voulez-vous dire ?

Le docteur ne répondit pas. Son regard, un instant sorti, était maintenant rentré. Son œil était redevenu intérieur. Il ne sembla point percevoir la question étonnée du patron. Il n’était plus attentif qu’à ce qu’il écoutait en lui-même. Ses lèvres articulèrent, comme machinalement, ces quelques mots bas comme un murmure :

— Le moment est venu pour les âmes noires de se laver.

Le patron fit cette moue expressive qui rapproche du nez tout le bas du visage.

— C’est plutôt le fou que le sage, grommela-t-il.

Et il s’éloigna.

Cependant il mit le cap à l’ouest.

Mais le vent et la mer grossissaient.


V

HARDQUANONNE


Toutes sortes d’intumescences déformaient la bruine et se gonflaient à la fois sur tous les points de l’horizon, comme si des bouches qu’on ne voyait pas étaient occupées à enfler les outres de la tempête. Le modelé des nuages devenait inquiétant.

La nuée bleue tenait tout le fond du ciel. Il y en avait maintenant autant à l’ouest qu’à l’est. Elle avançait contre la brise. Ces contradictions font partie du vent.

La mer qui, le moment d’auparavant, avait des écailles, avait maintenant une peau. Tel est ce dragon. Ce n’était plus le crocodile, c’était le boa. Cette peau, plombée et sale, semblait épaisse et se ridait lourdement. À la surface, des bouillons de houle, isolés, pareils à des pustules, s’arrondissaient, puis crevaient. L’écume ressemblait à une lèpre.

C’est à cet instant-là que l’ourque, encore aperçue de loin par l’enfant abandonné, alluma son fanal.

Un quart d’heure s’écoula.

Le patron chercha des yeux le docteur ; il n’était plus sur le pont.

Sitôt que le patron l’avait quitté, le docteur avait courbé sous le capot de chambre sa stature peu commode, et était entré dans la cabine. Là il s’était assis près du fourneau, sur un chouquet ; il avait tiré de sa poche un encrier de chagrin et un portefeuille de cordouan ; il avait extrait du portefeuille un parchemin plié en quatre, vieux, taché et jaune ; il avait déplié cette feuille, pris une plume dans l’étui de son encrier, posé à plat le portefeuille sur son genou et le parchemin sur le portefeuille, et, sur le verso de ce parchemin, au rayonnement de la lanterne qui éclairait le cuisinier, il s’était mis à écrire. Les secousses du flot le gênaient. Le docteur écrivit longuement.

Tout en écrivant, le docteur remarqua la gourde d’aguardiente que le provençal dégustait chaque fois qu’il ajoutait un piment au puchero, comme s’il la consultait sur l’assaisonnement.

Le docteur remarqua cette gourde, non parce que c’était une bouteille d’eau-de-vie, mais à cause d’un nom qui était tressé dans l’osier, en jonc rouge au milieu du jonc blanc. Il faisait assez clair dans la cabine pour qu’on pût lire ce nom.

Le docteur, s’interrompant, l’épela à demi-voix.

— Hardquanonne,

Puis il s’adressa au cuisinier.

— Je n’avais pas encore fait attention à cette gourde. Est-ce qu’elle a appartenu à Hardquanonne ?

— À notre pauvre camarade Hardquanonne ? fit le cuisinier. Oui.

Le docteur poursuivit :

— À Hardquanonne, le flamand de Flandre ?

— Oui.

— Qui est en prison ?

— Oui.

— Dans le donjon de Chatham ?

— C’est sa gourde, répondit le cuisinier, et c’était mon ami. Je la garde en souvenir de lui. Quand le reverrons-nous ? Oui, c’est sa gourde de hanche.

Le docteur reprit sa plume et se remit à tracer péniblement des lignes un peu tortueuses sur le parchemin. Il avait évidemment le souci que cela fût très lisible. Malgré le tremblement du bâtiment et le tremblement de l’âge, il vint à bout de ce qu’il voulait écrire.

Il était temps, car subitement il y eut un coup de mer. Une arrivée impétueuse de flots assaillit l’ourque, et l’on sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires accueillent la tempête.

Le docteur se leva, s’approcha du fourneau, tout en opposant de savantes flexions de genou aux brusqueries de la houle, sécha, comme il put, au feu de la marmite les lignes qu’il venait d’écrire, replia le parchemin dans le portefeuille, et remit le portefeuille et l’écritoire dans sa poche.

Le fourneau n’était pas la pièce la moins ingénieuse de l’aménagement intérieur de l’ourque ; il était dans un bon isolement. Pourtant la marmite oscillait. Le provençal la surveillait.

— Soupe aux poissons, dit-il.

— Pour les poissons, répondit le docteur.

Puis il retourna sur le pont.


VI

ILS SE CROIENT AIDÉS


À travers sa préoccupation croissante, le docteur passa une sorte de revue de la situation, et quelqu’un qui eût été près de lui eût pu entendre ceci sortir de ses lèvres :

— Trop de roulis et pas assez de tangage.

Et le docteur, rappelé par le travail obscur de son esprit, redescendit dans sa pensée comme un mineur dans son puits.

Cette méditation n’excluait nullement l’observation de la mer. La mer observée est une rêverie.

Le sombre supplice des eaux, éternellement tourmentées, allait commencer. Une lamentation sortait de toute cette onde. Des apprêts, confusément lugubres, se faisaient dans l’immensité. Le docteur considérait ce qu’il avait sous les yeux et ne perdait aucun détail. Du reste il n’y avait dans son regard aucune contemplation. On ne contemple pas l’enfer.

Une vaste commotion, encore à demi latente, mais transparente déjà dans le trouble des étendues, accentuait et aggravait de plus en plus le vent, les vapeurs, les houles. Rien n’est logique et rien ne semble absurde comme l’océan. Cette dispersion de soi-même est inhérente à sa souveraineté, et est un des éléments de son ampleur. Le flot est sans cesse pour ou contre. Il ne se noue que pour se dénouer. Un de ses versants attaque, un autre délivre. Pas de vision comme les vagues. Comment peindre ces creux et ces reliefs alternants, réels à peine, ces vallées, ces hamacs, ces évanouissements de poitrails, ces ébauches ? Comment exprimer ces halliers de l’écume, mélangés de montagne et de songe ? L’indescriptible est là, partout, dans la déchirure, dans le froncement, dans l’inquiétude, dans le démenti personnel, dans le clair-obscur, dans les pendentifs de la nuée, dans les clefs de voûtes toujours défaites, dans la désagrégation sans lacune et sans rupture, et dans le fracas funèbre que fait toute cette démence.

La brise venait de se déclarer plein nord. Elle était tellement favorable dans sa violence, et si utile à l’éloignement de l’Angleterre, que le patron de la Matutina s’était décidé à couvrir la barque de toile. L’ourque s’évadait dans l’écume, comme au galop, toutes voiles hors, vent arrière, bondissant de vague en vague, avec rage et gaieté. Les fugitifs, ravis, riaient. Ils battaient des mains, applaudissant la houle, le flot, les souffles, les voiles, la vitesse, la fuite, l’avenir ignoré. Le docteur semblait ne pas les voir, et songeait.

Tout vestige de jour s’était éclipsé.

Cette minute-là était celle où l’enfant attentif sur les falaises lointaines perdit l’ourque de vue. Jusqu’à ce moment son regard était resté fixé et comme appuyé sur le navire. Quelle part ce regard eut-il dans la destinée ? Dans cet instant où la distance effaça l’ourque et où l’enfant ne vit plus rien, l’enfant s’en alla au nord pendant que le navire s’en allait au sud.

Tous s’enfonçant dans la nuit.


VII

HORREUR SACRÉE


De leur côté, mais avec épanouissement et allégresse, ceux que l’ourque emportait regardaient derrière eux reculer et décroître la terre hostile. Peu à peu la rondeur obscure de l’océan montait amincissant dans le crépuscule Portland, Purbeck, Tineham, Kimmeridge, les deux Matravers, les longues bandes de la falaise brumeuse, et la côte ponctuée de phares.

L’Angleterre s’effaça. Les fuyards n’eurent plus autour d’eux que la mer.

Toul à coup la nuit fut terrible.

Il n’y eut plus d’étendue ni d’espace ; le ciel s’était fait noirceur, et il se referma sur le navire. La lente descente de la neige commença. Quelques flocons apparurent. On eût dit des âmes. Rien ne fut plus visible dans le champ de course du vent. On se sentit livré. Tout le possible était là, piégé.

C’est par cette obscurité de caverne que débute dans nos climats la trombe polaire.

Un grand nuage trouble, pareil au dessous d’une hydre, pesait sur l’océan, et par endroits ce ventre livide adhérait aux vagues. Quelques-unes de ces adhérences ressemblaient à des poches crevées, pompant la mer, se vidant de vapeur et s’emplissant d’eau. Ces succions soulevaient çà et là sur le flot des cônes d’écume.

La tourmente boréale se précipita sur l’ourque, l’ourque se rua dedans. La rafale et le navire vinrent au-devant l’un de l’autre comme pour une insulte.

Dans ce premier abordage forcené, pas une voile ne fut carguée, pas un foc ne fut amené, pas un ris ne fut pris, tant l’évasion est un délire. Le mât craquait et se ployait en arrière, comme effrayé.

Les cyclones, dans notre hémisphère nord, tournent de gauche à droite, dans le même sens que les aiguilles d’une montre, avec un mouvement de translation qui atteint quelquefois soixante milles par heure. Quoiqu’elle fût en plein à la merci de cette violente poussée giratoire, l’ourque se comportait comme si elle eût été dans le demi-cercle maniable, sans autre précaution que de se tenir debout à la lame, et de présenter le cap au vent antérieur en recevant le vent actuel à tribord afin d’éviter les coups d’arrière et de travers. Cette demi-prudence n’eût servi de rien en cas d’une saute de vent de bout en bout.

Une profonde rumeur soufflait dans la région inaccessible.

Le rugissement de l’abîme, rien n’est comparable à cela. C’est l’immense voix bestiale du monde. Ce que nous appelons la matière, cet organisme insondable, cet amalgame d’énergies incommensurables où parfois on distingue une quantité imperceptible d’intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle et nocturne, ce Pan incompréhensible, a un cri, cri étrange, prolongé, obstiné, continu, qui est moins que la parole et plus que le tonnerre. Ce cri, c’est l’ouragan. Les autres voix, chants, mélodies, clameurs, verbes, sortent des nids, des couvées, des accouplements, des hyménées, des demeures ; celle-ci, trombe, sort de ce Rien qui est Tout. Les autres voix expriment l’âme de l’univers ; celle-ci en exprime le monstre. C’est l’informe, hurlant. C’est l’inarticulé parlé par l’indéfini. Chose pathétique et terrifiante. Ces rumeurs dialoguent au-dessus et au delà de l’homme. Elles s’élèvent, s’abaissent, ondulent, déterminent des flots de bruit, font toutes sortes de surprises farouches à l’esprit, tantôt éclatent tout près de notre oreille avec une importunité de fanfare, tantôt ont l’enrouement rauque du lointain ; brouhaha vertigineux qui ressemble à un langage, et qui est un langage en effet ; c’est l’effort que fait le monde pour parler, c’est le bégaiement du prodige. Dans ce vagissement se manifeste confusément tout ce qu’endure, subit, souffre, accepte et rejette l’énorme palpitation ténébreuse. Le plus souvent cela déraisonne, cela semble un accès de maladie chronique, et c’est plutôt de l’épilepsie répandue que de la force employée ; on croit assister à une chute du haut mal dans l’infini. Par moments, on entrevoit une revendication de l’élément, on ne sait quelle velléité de reprise du chaos sur la création. Par moments, c’est une plainte, l’espace se lamente et se justifie, c’est quelque chose comme la cause du monde plaidée ; on croit deviner que l’univers est un procès ; on écoute, on tâche de saisir les raisons données, le pour et contre redoutable ; tel gémissement de l’ombre a la ténacité d’un syllogisme. Vaste trouble pour la pensée. La raison d’être des mythologies et des polythéismes est là. À l’effroi de ces grands murmures s’ajoutent des profils surhumains sitôt évanouis qu’aperçus, des euménides à peu près distinctes, des gorges de furies dessinées dans les nuages, des chimères plutoniennes presque affirmées. Aucune horreur n’égale ces sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et ces réponses indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires inconnus. L’homme ne sait que devenir en présence de cette incantation épouvantable. Il plie sous l’énigme de ces intonations draconiennes. Quel sous-entendu y a-t-il ? Que signifient-elles ? qui menacent-elles ? qui supplient-elles ? Il y a là comme un déchaînement. Vociférations de précipice précipice, de l’air à l’eau, du vent au flot, de la pluie au rocher, du zénith au nadir, des astres aux écumes, la muselière du gouffre défaite, tel est ce tumulte, compliqué d’on ne sait quel démêlé mystérieux avec les mauvaises consciences.

La loquacité de la nuit n’est pas moins lugubre que son silence. On y sent la colère de l’ignoré.

La nuit est une présence. Présence de qui ?

Du reste, entre la nuit et les ténèbres, il faut distinguer. Dans la nuit il y a l’absolu ; il y a le multiple dans les ténèbres. La grammaire, cette logique, n’admet pas de singulier pour les ténèbres. La nuit est une, les ténèbres sont plusieurs.

Cette brume du mystère nocturne, c’est l’épars, le fugace, le croulant, le funeste. On ne sent plus la terre, on sent l’autre réalité.

Dans l’ombre infinie et indéfinie, il y a quelque chose, ou quelqu’un, de vivant ; mais ce qui est vivant là fait partie de notre mort. Après notre passage terrestre, quand cette ombre sera pour nous de la lumière, la vie qui est au delà de notre vie nous saisira. En attendant, il semble qu’elle nous tâte. L’obscurité est une pression. La nuit est une sorte de mainmise sur notre âme. À de certaines heures hideuses et solennelles nous sentons ce qui est derrière le mur du tombeau empiéter sur nous.

Jamais cette proximité de l’inconnu n’est plus palpable que dans les tempêtes de mer. L’horrible s’y accroît du fantasque. L’interrupteur possible des actions humaines, l’antique Assemble-nuages, a là à sa disposition, pour pétrir l’événement comme bon lui semble, l’élément inconsistant, l’incohérence illimitée, la force diffuse sans parti pris. Ce mystère, la tempête, accepte et exécute, à chaque instant, on ne sait quels changements de volonté, apparents ou réels.

Les poètes ont de tout temps appelé cela le caprice des flots.

Mais le caprice n’existe pas.

Les choses déconcertantes que nous nommons, dans la nature, caprice, et, dans la destinée, hasard, sont des tronçons de loi entrevus.


VIII

NIX ET NOX


Ce qui caractérise la tempête de neige, c’est qu’elle est noire. L’aspect habituel de la nature dans l’orage, terre ou mer obscure, ciel blême, est renversé ; le ciel est noir, l’océan est blanc. En bas écume, en haut ténèbres. Un horizon muré de fumée, un zénith plafonné de crêpe. La tempête ressemble à l’intérieur d’une cathédrale tendue de deuil. Mais aucun luminaire dans cette cathédrale. Pas de feux Saint-Elme aux pointes des vagues ; pas de flammèches, pas de phosphores ; rien qu’une immense ombre. Le cyclone polaire diffère du cyclone tropical en ceci que l’un allume toutes les lumières et que l’autre les éteint toutes. Le monde devient subitement une voûte de cave. De cette nuit tombe une poussière de taches pâles qui hésitent entre ce ciel et cette mer. Ces taches, qui sont les flocons de neige, glissent, errent et flottent. C’est quelque chose comme les larmes d’un suaire qui se mettraient à vivre et entreraient en mouvement. À cet ensemencement se mêle une bise forcenée. Une noirceur émiettée en blancheurs, le furieux dans l’obscur, tout le tumulte dont est capable le sépulcre, un ouragan sous un catafalque, telle est la tempête de neige.

Dessous tremble l’océan recouvrant de formidables approfondissements inconnus.

Dans le vent polaire, qui est électrique, les flocons se font tout de suite grêlons, et l’air s’emplit de projectiles. L’eau pétille, mitraillée.

Pas de coups de tonnerre. L’éclair des tourmentes boréales est silencieux. Ce qu’on dit quelquefois du chat, « il jure », on peut le dire de cet éclair-là. C’est une menace de gueule entr’ouverte, étrangement inexorable. La tempête de neige, c’est la tempête aveugle et muette. Quand elle a passé, souvent les navires aussi sont aveugles, et les matelots muets.

Sortir d’un tel gouffre est malaisé.

On se tromperait pourtant de croire le naufrage absolument inévitable. Les pêcheurs danois de Disco et du Balesin, les chercheurs de baleines noires, Hearn allant vers le détroit de Behring reconnaître l’embouchure de la Rivière de la mine de cuivre, Hudson, Mackensie, Vancouver, Ross, Dumont d’Urville, ont subi, au pôle même, les plus inclémentes bourrasques de neige, et s’en sont échappés.

C’est dans cette espèce de tempête-là que l’ourque était entrée à pleines voiles et avec triomphe. Frénésie contre frénésie. Quand Montgomery, s’évadant de Rouen, précipita à toutes rames sa galère sur la chaîne barrant la Seine à la Bouille, il eut la même effronterie.

La Matutina courait. Son penchement sous voiles faisait par instants avec la mer un affreux angle de quinze degrés, mais sa bonne quille ventrue adhérait au flot comme à de la glu. La quille résistait à l’arrachement de l’ouragan. La cage à feu éclairait l’avant. Le nuage plein de souffles traînant sa tumeur sur l’océan, rétrécissait et rongeait de plus en plus la mer autour de l’ourque. Pas une mouette. Pas une hirondelle de falaise. Rien que la neige. Le champ des vagues était petit et épouvantable. On n’en voyait que trois ou quatre, démesurées.

De temps en temps un vaste éclair, couleur de cuivre rouge, apparaissait derrière les superpositions obscures de l’horizon et du zénith. Cet élargissement vermeil montrait l’horreur des nuées. Le brusque embrasement des profondeurs, sur lequel, pendant une seconde, se détachaient les premiers plans des nuages et les fuites lointaines du chaos céleste, mettait l’abîme en perspective. Sur ce fond de feu les flocons de neige devenaient noirs, et l’on eût dit des papillons sombres volant dans une fournaise. Puis tout s’éteignait.

La première explosion passée, la bourrasque, chassant toujours l’ourque, se mit à rugir en basse continue. C’est la phase de grondement, redoutable diminution de fracas. Rien d’inquiétant comme ce monologue de la tempête. Ce récitatif morne ressemble un temps d’arrêt que prendraient les mystérieuses forces combattantes, et indique une sorte de guet dans l’inconnu.

L’ourque continuait éperdument sa course. Ses deux voiles majeures surtout faisaient une fonction effrayante. Le ciel et la mer étaient d’encre, avec des jets de bave sautant plus haut que le mât. À chaque instant, des paquets d’eau traversaient le pont comme un déluge, et à toutes les inflexions du roulis, les écubiers, tantôt de tribord, tantôt de bâbord, devenaient autant de bouches ouvertes revomissant l’écume à la mer. Les femmes s’étaient réfugiées dans la cabine, mais les hommes demeuraient sur le pont. La neige aveuglante tourbillonnait. Les crachats de la houle s’y ajoutaient. Tout était furieux.

En ce moment, le chef de la bande, debout à l’arrière sur la barre d’arcasse, d’une main s’accrochant aux haubans, de l’autre arrachant sa pagne de tête qu’il secouait aux lueurs de la cage à feu, arrogant, content, la face altière, les cheveux farouches, ivre de toute cette ombre, cria :

— Nous sommes libres !

— Libres ! libres ! libres ! répétèrent les évadés.

Et toute la bande, saisissant des poings les agrès, se dressa sur le pont.

— Hurrah ! cria le chef.

Et la bande hurla dans la tempête :

— Hurrah !

À l’instant où cette clameur s’éteignait parmi les rafales, une voix grave et haute s’éleva à l’autre extrémité du navire, et dit : — Silence !

Toutes les têtes se retournèrent.

Ils venaient de reconnaître la voix du docteur. L’obscurité était épaisse ; le docteur était adossé au mât avec lequel sa maigreur se confondait, on ne le voyait pas.

La voix reprit :

— Écoutez !

Tous se turent.

Alors on entendit distinctement dans les ténèbres le tintement d’une cloche.


IX

SOIN CONFIÉ À LA MER FURIEUSE


Le patron de la barque, qui tenait la barre, éclata de rire. — Une cloche ! C’est bon. Nous chassons à bâbord. Que prouve cette cloche ? Que nous avons la terre à dextribord.

La voix ferme et lente du docteur répondit :

— Vous n’avez pas la terre à tribord.

— Mais si ! cria le patron.

— Non.

— Mais cette cloche vient de la terre.

— Cette cloche, dit le docteur, vient de la mer.

Il y eut un frisson parmi ces hommes hardis. Les faces hagardes des deux femmes apparurent dans le carré du capot de cabine comme deux larves évoquées. Le docteur fit un pas, et sa longue forme noire se détacha du mât. On entendait la cloche tinter au fond de la nuit.

Le docteur reprit :

— Il y a, au milieu de la mer, à moitié chemin entre Portland et l’archipel de la Manche, une bouée, qui est là pour avertir. Cette bouée est amarrée avec des chaînes aux bas-fonds et flotte à fleur d’eau. Sur cette bouée est fixé un tréteau de fer, et à la traverse de ce tréteau est suspendue une cloche. Dans le gros temps, la mer, secouée, secoue la bouée, et la cloche sonne. Cette cloche, vous l’entendez.

Le docteur laissa passer un redoublement de la bise, attendit que le son de la cloche eût repris le dessus, et poursuivit :

— Entendre cette cloche dans la tempête, quand le noroit souffle, c’est être perdu. Pourquoi ? le voici. Si vous entendez le bruit de cette cloche, c’est que le vent vous l’apporte. Or le vent vient de l’ouest et les brisants d’Aurigny sont à l’est. Vous ne pouvez entendre la cloche que parce que vous êtes entre la bouée et les brisants. C’est sur ces brisants que le vent vous pousse. Vous êtes du mauvais côté de la bouée. Si vous étiez du bon, vous seriez au large, en haute mer, en route sûre, et vous n’entendriez pas la cloche. Le vent n’en porterait pas le bruit vers vous. Vous passeriez, près de la bouée sans savoir qu’elle est là. Nous avons dévié. Cette cloche, c’est le naufrage qui sonne le tocsin. Maintenant, avisez !

La cloche, pendant que le docteur parlait, apaisée par une baisse de brise, sonnait lentement, un coup après l’autre, et ce tintement intermittent semblait prendre acte des paroles du vieillard. On eût dit le glas de l’abîme.

Tous écoutaient, haletants, tantôt cette voix, tantôt cette cloche.


X

LA GRANDE SAUVAGE, C’EST LA TEMPÊTE


Cependant le patron avait saisi son porte-voix.

Cargate todo, hombres ! Débordez les écoutes, halez les cale-bas, affalez les itaques et les cagues des basses-voiles ! mordons à l’ouest ! reprenons de la mer ! le cap sur la bouée ! le cap sur la cloche ! il y a du large là-bas. Tout n’est pas désespéré.

— Essayez, dit le docteur.

Disons ici, en passant, que cette bouée à sonnerie, sorte de clocher de la mer, a été supprimée en 1802. De très vieux navigateurs se souviennent encore de l’avoir entendue. Elle avertissait, mais un peu tard.

L’ordre du patron fut obéi. Le languedocien fit un troisième matelot. Tous aidèrent. On fit mieux que carguer, on ferla ; on sangla tous les rabans, on noua les cargue-points, les cargue-fonds et les cargue-boulines ; on mit des pataras sur les estropes qui purent ainsi servir de haubans de travers ; on jumela le mât ; on cloua les mantelets de sabord, ce qui est une façon de murer le navire. La manœuvre, quoique exécutée en pantenne, n’en fut pas moins correcte. L’ourque fut ramenée à la simplification de détresse. Mais à mesure que le bâtiment, serrant tout, s’amoindrissait, le bouleversement de l’air et de l’eau croissait sur lui. La hauteur des houles atteignait presque la dimension polaire.

L’ouragan, comme un bourreau pressé, se mit à écarteler le navire. Ce fut, en un clin d’œil, un arrachement effroyable, les huniers déralingués, le bordage rasé, les dogues d’amures déboîtés, les haubans saccagés, le mât brisé, tout le fracas du désastre volant en éclats. Les gros câbles cédèrent, bien qu’ils eussent quatre brasses d’étalingure.

La tension magnétique propre aux orages de neige aidait à la rupture des cordages. Ils cassaient autant sous l’effluve que sous le vent. Diverses chaînes sorties de leurs poulies ne manœuvraient plus. À l’avant, les joues, et à l’arrière, les hanches, ployaient sous des pressions à outrance. Une lame emporta la boussole avec l’habitacle. Une autre lame emporta le canot, amarré en porte-manteau au beaupré, selon la bizarre coutume asturienne. Une autre lame emporta la vergue civadière. Une autre lame emporta la Notre-Dame de proue et la cage à feu.

Il ne restait que le gouvernail.

On suppléa au fanal manquant au moyen d’une grosse grenade brûlot pleine d’étoupe flambante et de goudron allumé, qu’on suspendit à l’étrave.

Le mât, cassé en deux, tout hérissé de haillons frissonnants, de cordes, de moufles et de vergues, encombrait le pont. En tombant, il avait brisé un pan de la muraille de tribord.

Le patron, toujours à la barre, cria :

— Tant que nous pouvons gouverner, rien n’est perdu. Les œuvres vives tiennent bon. Des haches ! des haches ! Le mât à la mer ! dégagez le pont.

Équipage et passagers avaient la fièvre des batailles suprêmes. Ce fut l’affaire de quelques coups de cognée. On poussa le mât par-dessus le bord. Le pont fut débarrassé.

— Maintenant, reprit le patron, prenez une drisse et amarrez-moi à la barre.

On le lia au timon.

Pendant qu’on l’attachait, il riait. Il cria à la mer :

— Beugle, la vieille ! beugle ! j’en ai vu de pires au cap Machichaco.

Et quand il fut garrotté, il empoigna le timon à deux poings avec cette joie étrange que donne le danger.

— Tout est bien, camarades ! Vive Notre-Dame de Buglose ! Gouvernons à l’ouest !

Une lame de travers, colossale, vint, et s’abattit sur l’arrière. Il y a toujours dans les tempêtes une sorte de vague tigre, flot féroce et définitif, qui arrive à point nommé, rampe quelque temps comme à plat ventre sur la mer, puis bondit, rugit, grince, fond sur le navire en détresse, et le démembre. Un engloutissement d’écume couvrit toute la poupe de la Matutina, on entendit dans cette mêlée d’eau et de nuit une dislocation. Quand l’écume se dissipa, quand l’arrière reparut, il n’y avait plus ni patron, ni gouvernail.

Tout avait été arraché.

La barre et l’homme qu’on venait d’y lier s’en étaient allés avec la vague dans le pêle-mêle hennissant de la tempête.

Le chef de la bande regarda fixement l’ombre et cria :

Te burlas de nosotros[5] ?

À ce cri de révolte succéda un autre cri :

— Jetons l’ancre ! sauvons le patron.

On courut au cabestan. On mouilla l’ancre. Les ourques n’en avaient qu’une. Ceci n’aboutit qu’à la perdre. Le fond était de roc vif, la houle forcenée. Le câble cassa comme un cheveu.

L’ancre demeura au fond de la mer.

Du taille-mer il ne restait que l’ange regardant dans sa lunette.

À dater de ce moment, l’ourque ne fut plus qu’une épave. La Matutina était irrémédiablement désemparée. Ce navire, tout à l’heure ailé, et presque terrible dans sa course, était maintenant impotent. Pas une manœuvre qui ne fût tronqué et désarticulée. Il obéissait, ankylosé et passif, aux furies bizarres de la flottaison. Qu’en quelques minutes, à la place d’un aigle, il y ait un cul-de-jatte, cela ne se voit qu’à la mer.

Le soufflement de l’espace était de plus en plus monstrueux. La tempête est un poumon épouvantable. Elle ajoute sans cesse de lugubres aggravations à ce qui n’a point de nuances, le noir. La cloche du milieu de la mer sonnait désespérément, comme secouée par une main farouche.

La Matutina s’en allait au hasard des vagues ; un bouchon de liège a de ces ondulations ; elle ne voguait plus, elle surnageait ; elle semblait à chaque instant prête à se retourner le ventre à fleur d’eau comme un poisson mort. Ce qui la sauvait de cette perdition, c’était la bonne conservation de la coque, parfaitement étanche. Aucune vaigre n’avait cédé sous la flottaison. Il n’y avait ni fissure, ni crevasse, et pas une goutte d’eau n’entrait dans la cale. Heureusement, car une avarie avait atteint la pompe et l’avait mise hors de service.

L’ourque dansait hideusement dans l’angoisse des flots. Le pont avait les convulsions d’un diaphragme qui cherche à vomir. On eût dit qu’il faisait effort pour rejeter les naufragés. Eux, inertes, se cramponnaient aux manœuvres dormantes, au bordage, au traversin, au serre-bosse, aux garcettes, aux cassures du franc-bord embouffeté dont les clous leur déchiraient les mains, aux porques déjetées, à tous les reliefs misérables du délabrement. De temps en temps ils prêtaient l’oreille. Le bruit de la cloche allait s’affaiblissant. On eût dit qu’elle aussi agonisait. Son tintement n’était plus qu’un râle intermittent. Puis ce râle s’éteignit. Où étaient-ils donc ? et à quelle distance étaient-ils de la bouée ? Le bruit de la cloche les avait effrayés, son silence les terrifia. Le noroit leur faisait faire un chemin peut-être irréparable. Ils se sentaient emportés par une frénétique reprise d’haleine. L’épave courait dans le noir. Une vitesse aveuglée, rien n’est plus affreux. Ils sentaient du précipice devant eux, sous eux, sur eux. Ce n’était plus une course, c’était une chute.

Brusquement, dans l’énorme tumulte du brouillard de neige, une rougeur apparut.

— Un phare ! crièrent les naufragés.


XI

LES CASQUETS


C’était en effet la Light-House des Casquets.

Un phare au dix-neuvième siècle est un haut cylindre conoïde de maçonnerie surmonté d’une machine à éclairage toute scientifique. Le phare des Casquets en particulier est aujourd’hui une triple tour blanche portant trois châteaux de lumière. Ces trois maisons à feu évoluent et pivotent sur des rouages d’horlogerie avec une telle précision que l’homme de quart qui les observe du large fait invariablement dix pas sur le pont du navire pendant l’irradiation, et vingt-cinq pendant l’éclipse. Tout est calcul dans le plan focal et dans la rotation du tambour octogone formé de huit larges lentilles simples à échelons, et ayant au-dessus et au-dessous ses deux séries d’anneaux dioptriques ; engrenage algébrique garanti des coups de vent et des coups de mer par des vitres épaisses, parfois cassées pourtant par les aigles de mer qui se jettent dessus, grands phalènes de ces lanternes géantes. La bâtisse qui enferme, soutient et sertit ce mécanisme est, comme lui, mathématique. Tout y est sobre, exact, nu, précis, correct ; un phare est un chiffre.

Au dix-septième siècle un phare était une sorte de panache de la terre au bord de la mer. L’architecture d’une tour de phare était magnifique et extravagante. On y prodiguait les balcons, les balustres, les tourelles, les logettes, les gloriettes, les girouettes. Ce n’étaient que mascarons, statues, rinceaux, volutes, rondes bosses, figures et figurines, cartouches avec inscriptions. Pax in bello, disait le phare d’Eddystone. Observons-le en passant, cette déclaration de paix ne désarmait pas toujours l’océan. Winstanley la répéta sur un phare qu’il construisit à ses frais dans un lieu farouche, devant Plymouth. La tour du phare achevée, il se mit dedans et la fit essayer par la tempête. La tempête vint et emporta le phare et Winstanley. Du reste ces bâtisses excessives donnaient de toutes parts prise à la bourrasque, comme ces généraux trop chamarrés qui dans la bataille attirent les coups. Outre les fantaisies de pierre, il y avait les fantaisies de fer, de cuivre, de bois ; les serrureries faisaient relief, les charpentes faisaient saillie. Partout, sur le profil du phare, débordaient, scellés au mur parmi les arabesques, des engins de toute espèce, utiles et inutiles, treuils, palans, poulies, contre-poids, échelles, grues de chargement, grappins de sauvetage. Sur le faîte, autour du foyer, de délicates serrureries ouvragées portaient de gros chandeliers de fer où l’on plantait des tronçons de câble noyés de résine, mèches brûlant opiniâtrement et qu’aucun vent n’éteignait. Et du haut en bas, la tour était compliquée d’étendards de mer, de banderoles, de bannières, de drapeaux, de pennons, de pavillons, qui montaient de hampe en hampe, d’étage en étage, amalgamant toutes les couleurs, toutes les formes, tous les blasons, tous les signaux, toutes les turbulences, jusqu’à la cage à rayons du phare, et faisaient dans la tempête une joyeuse émeute de guenilles autour de ce flamboiement. Cette effronterie de lumière au bord du gouffre ressemblait à un défi et mettait en verve d’audace les naufragés. Mais le phare des Casquets n’était point de cette mode.

C’était à cette époque un simple vieux phare barbare, tel que Henri Ier l’avait fait construire après la perdition de la Blanche-Nef, un bûcher flambant sous un treillis de fer au haut d’un rocher, une braise derrière une grille, et une chevelure de flamme dans le vent.

Le seul perfectionnement qu’avait eu ce phare depuis le douzième siècle, c’était un soufflet de forge mis en mouvement par une crémaillère à poids de pierre qu’on avait ajustée à la cage à feu en 1610.

A ces antiques phares-là, l’aventure des de mer était plus tragique qu’aux phares actuels. Les oiseaux y accouraient, attirés par la clarté, s’y précipitaient et tombaient dans le brasier où on les voyait sauter, espèces d’esprits noirs agonisant dans cet enfer ; et parfois ils retombaient hors de la cage rouge sur le rocher, fumants, boiteux, aveugles, comme hors d’une flamme de lampe des mouches à demi brûlées.

À un navire en manœuvre, pourvu de toutes ses ressources de gréement, et maniable au pilote, le phare des Casquets est utile. Il crie : gare ! Il avertit de l’écueil. À un navire désemparé il n’est que terrible. La coque, paralysée et inerte, sans résistance contre le plissement insensé de l’eau, sans défense contre la pression du vent, poisson sans nageoires, oiseau sans ailes, ne peut qu’aller où le souffle la pousse. Le phare lui montre l’endroit suprême, signale le lieu de disparition, fait le jour sur l’ensevelissement. Il est la chandelle du sépulcre.

Éclairer l’ouverture inexorable, avertir de l’inévitable, pas de plus tragique ironie.


XII

CORPS À CORPS AVEC L’ÉCUEIL


Cette mystérieuse dérision ajoutée au naufrage, les misérables en détresse sur la Matutina la comprirent tout de suite. L’apparition du phare les releva d’abord, puis les accabla. Rien à faire, rien à tenter. Ce qui a été dit des rois peut se dire des flots. On est leur peuple ; on est leur proie. Tout ce qu’ils délirent, on le subit. Le noroit drossait l’ourque sur les Casquets. On y allait. Pas de refus possible. On dérivait rapidement vers le récif. On sentait monter le fond ; la sonde, si on eût pu mouiller utilement une sonde, n’eût pas donné plus de trois ou quatre brasses. Les naufragés écoutaient les sourds engouffrements de la vague dans les hiatus sous-marins du profond rocher. Ils distinguaient au-dessous du phare, comme une tranche obscure, entre deux lames de granit, la passe étroite de l’affreux petit havre sauvage qu’on devinait plein de squelettes d’hommes et de carcasses de navires. C’était une bouche d’antre, plutôt qu’une entrée de port. Ils entendaient le pétillement du haut bûcher dans sa cage de fer, une pourpre hagarde illuminait la tempête, la rencontre de la flamme et de la grêle troublait la brume, la nuée noire et la fumée rouge combattaient, serpent contre serpent, un arrachement de braises volait au vent, et les flocons de neige semblaient prendre la fuite devant cette brusque attaque d’étincelles. Les brisants, estompés d’abord, se dessinaient maintenant nettement, fouillis de roches, avec des pics, des crêtes et des vertèbres. Les angles se modelaient par de vives lignes vermeilles, et les plans inclinés par de sanglants glissements de clarté. À mesure qu’on avançait, le relief de l’écueil croissait et montait, sinistre.

Une des femmes, l’irlandaise, dévidait éperdument son rosaire.

À défaut du patron, qui était le pilote, restait le chef, qui était le capitaine. Les basques savent tous la montagne et la mer. Ils sont hardis aux précipices et inventifs dans les catastrophes.

On arrivait, on allait toucher. On fut tout à coup si près de la grande roche du nord des Casquets, que subitement elle éclipsa le phare. On ne vit plus qu’elle, et de la lueur derrière. Cette roche debout dans la brume ressemblait à une grande femme noire avec une coiffe de feu.

Cette roche mal famée se nomme le Biblet. Elle contrebute au septentrion l’écueil qu’un autre récif, l’Étacq-aux-Guilmets, contrebute au midi.

Le chef regarda le Biblet, et cria :

— Un homme de bonne volonté pour porter un grelin au brisant ! Y a-t-il ici quelqu’un qui sache nager ?

Pas de réponse.

Personne à bord ne savait nager, pas même les matelots ; ignorance du reste fréquente chez les gens de mer.

Une hiloire à peu près détachée de ses liaisons oscillait dans le bordage. Le chef l’étreignit de ses deux poings, et dit :

— Aidez-moi.

On détacha l’hiloire. On l’eut à sa disposition pour en faire ce qu’on voudrait. De défensive elle devint offensive.

C’était une assez longue poutre, en cœur de chêne, saine et robuste, pouvant servir d’engin d’attaque et de point d’appui ; levier contre un fardeau, bélier contre une tour.

— En garde ! cria le chef.

Ils se mirent six, arc-boutés au tronçon du mât, tenant l’hiloire horizontale hors du bord et droite comme une lance devant la hanche de l’écueil.

La manœuvre était périlleuse. Donner une poussée à une montagne, c’est une audace. Les six hommes pouvaient être jetés à l’eau du contre-coup.

Ce sont là les diversités de la lutte des tempêtes. Après la rafale, l’écueil ; après le vent, le granit. On a affaire tantôt à l’insaisissable, tantôt à l’inébranlable.

Il y eut une de ces minutes pendant lesquelles les cheveux blanchissent.

L’écueil et le navire, on allait s’aborder.

Un rocher est un patient. Le récif attendait.

Une houle accourut, désordonnée. Elle mit fin à l’attente. Elle prit le navire en dessous, le souleva et le balança un moment, comme la fronde balance le projectile.

— Fermes ! cria le chef. Ce n’est qu’un rocher, nous sommes des hommes.

La poutre était en arrêt. Les six hommes ne faisaient qu’un avec elle. Les chevilles pointues de l’hiloire leur labouraient les aisselles, mais ils ne les sentaient point.

La houle jeta l’ourque contre le roc.

Le choc eut lieu.

Il eut lieu sous l’informe nuage d’écume qui cache toujours ces péripéties.

Quand ce nuage tomba à la mer, quant l’écart se refit entre la vague et le rocher, les six hommes roulaient sur le pont ; mais la Matutina fuyait le long du brisant. La poutre avait tenu bon et déterminé une déviation. En quelques secondes, le glissement de la lame étant effréné, les Casquets furent derrière l’ourque. La Matutina, pour l’instant, était hors de péril immédiat.

Cela arrive. C’est un coup droit de beaupré dans la falaise qui sauva Wood de Largo à l’embouchure du Tay. Dans les rudes parages du cap Winterton, et sous le commandement du capitaine Hamilton, c’est par une manœuvre de levier pareille contre le redoutable rocher Brannodu-um que sut échapper au naufrage la Royale-Marie, bien que ce ne fût qu’une frégate de la façon d’Écosse. La vague est une force si soudainement décomposée que les diversions y sont faciles, possibles du moins, même dans les chocs les plus violents. Dans la tempête il y a de la brute ; l’ouragan c’est le taureau, et l’on peut lui donner le change.

Tâcher de passer de la sécante à la tangente, tout le secret d’éviter le naufrage est là.

C’est ce service que l’hiloire avait rendu au navire. Elle avait fait office d’aviron ; elle avait tenu lieu de gouvernail. Mais cette manœuvre libératrice était une fois faite ; on ne pouvait la recommencer. La poutre était à la mer. La dureté du choc l’avait fait sauter hors des mains des hommes par-dessus le bord, et elle s’était perdue dans le flot. Desceller une autre charpente, c’était disloquer la membrure.

L’ouragan remporta la Matutina. Tout de suite les Casquets semblèrent à l’horizon un encombrement inutile. Rien n’a l’air décontenancé comme un écueil en pareille occasion. Il y a dans la nature, du côté de l’inconnu, là où le visible est compliqué d’invisible, de hargneux profils immobiles que semble indigner une proie lâchée.

Tels furent les Casquets pendant que la Matutina s’enfuyait.

Le phare, reculant, pâlit, blêmit, puis s’effaça.

Cette extinction fut morne. Les épaisseurs de brume se superposèrent sur ce flamboiement devenu diffus. Le rayonnement se délaya dans l’immensité mouillée. La flamme flotta, lutta, s’enfonça, perdit forme. On eût dit une noyée. Le brasier devint lumignon, ce ne fut plus qu’un tremblement blafard et vague. Tout autour s’élargissait un cercle de lueur extravasée. C’était comme un écrasement de lumière au fond de la nuit.

La cloche, qui était une menace, s’était tue ; le phare, qui était une menace, s’était évanoui. Pourtant, quand ces deux menaces eurent disparu, ce fut plus terrible. L’une était une voix, l’autre était un flambeau. Elles avaient quelque chose d’humain. Elles de moins, resta l’abîme.


XIII

FACE À FACE AVEC LA NUIT


L’ourque se retrouva à vau-l’ombre dans l’obscurité incommensurable.

La Matutina, échappée aux Casquets, dévalait de houle en houle. Répit, mais dans le chaos. Poussée en travers par le vent, maniée par les mille tractions de la vague, elle répercutait toutes les oscillations folles du flot. Elle n’avait presque plus de tangage, signe redoutable de l’agonie d’un navire. Les épaves n’ont que du roulis. Le tangage est la convulsion de la lutte. Le gouvernail seul peut prendre le vent debout.

Dans la tempête, et surtout dans le météore de neige, la mer et la nuit finissent par se fondre et s’amalgamer, et par ne plus faire qu’une fumée. Brume, tourbillon, souffle, glissement dans tous les sens, aucun point d’appui, aucun lieu de repère, aucun temps d’arrêt, un perpétuel recommencement, une trouée après l’autre, nul horizon visible, profond recul noir, l’ourque voguait là-dedans.

Se dégager des Casquets, éluder l’écueil, cela avait été pour les naufragés une victoire. Mais surtout une stupeur. Ils n’avaient point poussé de hurrahs ; en mer, on ne fait pas deux fois de ces imprudences-là. Jeter la provocation là où on ne jetterait pas la sonde, c’est grave.

L’écueil repoussé, c’était de l’impossible accompli. Ils en étaient pétrifiés. Peu à peu pourtant, ils se remettaient à espérer. Telles sont les insubmersibles mirages de l’âme. Pas de détresse qui, même à l’instant le plus critique, ne voie blanchir dans ses profondeurs l’inexprimable lever de l’espérance. Ces malheureux ne demandaient pas mieux que de s’avouer qu’ils étaient sauvés. Ils avaient en eux ce bégaiement.

Mais un grandissement formidable se fit tout à coup dans la nuit. À bâbord surgit, se dessina et se découpa sur le fond de brume une haute masse opaque, verticale, à angles droits, une tour carrée de l’abîme.

Ils regardèrent, béants.

La rafale les poussait vers cela.

Ils ignoraient ce que c’était. C’était le rocher Ortach.


XIV

ORTACH


L’écueil recommençait. Après les Casquets, Ortach. La tempête n’est point une artiste, elle est brutale et toute-puissante, et ne varie pas ses moyens.

L’obscurité n’est pas épuisable. Elle n’est jamais à bout de pièges et de perfidies. L’homme, lui, est vite à l’extrémité de ses ressources. L’homme se dépense, le gouffre non.

Les naufragés se tournèrent vers le chef, leur espoir. Il ne put que hausser les épaules ; morne dédain de l’impuissance.

Un pavé au milieu de l’océan, c’est le rocher Ortach. L’écueil Ortach, tout d’une pièce, au-dessus du choc contrarié des houles, monte droit à quatre-vingts pieds de haut. Les vagues et les navires s’y brisent. Cube immuable, il plonge à pic ses flancs rectilignes dans les innombrables courbes serpentantes de la mer.

La nuit il figure un billot énorme posé sur les plis d’un grand drap noir. Dans la tempête, il attend le coup de hache, qui est le coup de tonnerre.

Mais jamais de coup de tonnerre dans la trombe de neige. Le navire, il est vrai, a le bandeau sur les yeux ; toutes les ténèbres sont nouées sur lui. Il est prêt comme un supplicié. Quant à la foudre, qui est une fin prompte, il ne faut point l’espérer.

La Matutina, n’étant plus qu’un échouement flottant, s’en alla vers ce rocher-ci comme elle était allée vers l’autre. Les infortunés, qui s’étaient un moment crus sauvés, rentrèrent dans l’angoisse. Le naufrage, qu’ils avaient laissé derrière eux, reparaissait devant eux. L’écueil ressortait du fond de la mer. Il n’y avait rien de fait.

Les Casquets sont un gaufrier à mille compartiments, l’Ortach est une muraille. Naufrager aux Casquets, c’est être déchiqueté ; naufrager à l’Ortach, c’est être broyé.

Il y avait une chance pourtant.

Sur les fronts droits, et l’Ortach est un front droit, la vague, pas plus que le boulet, n’a de ricochets. Elle est réduite au jeu simple. C’est le flux, puis le reflux. Elle arrive lame et revient houle.

Dans des cas pareils, la question de vie et de mort se pose ainsi : si la lame conduit le bâtiment jusqu’au rocher, elle l’y brise, il est perdu ; si la houle revient avant que le bâtiment ait touché, elle le remmène, il est sauvé.

Anxiété poignante. Les naufragés apercevaient dans la pénombre le grand flot suprême venant à eux. Jusqu’où allait-il les traîner ? Si le flot brisait au navire, ils étaient roulés au roc et fracassés. S’il passait sous le navire…

Le flot passa sous le navire.

Ils respirèrent.

Mais quel retour allait-il avoir ? Qu’est-ce que le ressac ferait d’eux ?

Le ressac les remporta.

Quelques minutes après, la Matutina était hors des eaux de l’écueil. L’Ortach s’effaçait comme les Casquets s’étaient effacés.

C’était la deuxième victoire. Pour la seconde fois l’ourque était arrivée au bord du naufrage, et avait reculé à temps.


XV

PORTENTOSUM MARE


Cependant un épaississement de brume s’était abattu sur ces malheureux en dérive. Ils ignoraient où ils étaient. Ils voyaient à peine à quelques encâblures autour de l’ourque. Malgré une véritable lapidation de grêlons qui les forçait tous à baisser la tête, les femmes s’étaient obstinées à ne point redescendre dans la cabine. Pas de désespéré qui ne veuille naufrager à ciel ouvert. Si près de la mort, il semble qu’un plafond au-dessus de soi est un commencement de cercueil.

La vague, de plus en plus gonflée, devenait courte. La turgescence du flot indique un étranglement ; dans le brouillard, de certains bourrelets de l’eau signalent un détroit. En effet, à leur insu, ils côtoyaient Aurigny. Entre Ortach et les Casquets au couchant et Aurigny au levant, la mer est resserrée et gênée, et l’état de malaise pour la mer détermine localement l’état de tempête. La mer souffre comme autre chose ; et là où elle souffre, elle s’irrite. Cette passe est redoutée.

La Matutina était dans cette passe.

Qu’on s’imagine sous l’eau une écaille de tortue grande comme Hyde-Park ou les Champs-Élysées, et dont chaque strie est un bas-fond et dont chaque bossage est un récif. Telle est l’approche ouest d’Aurigny. La mer recouvre et cache cet appareil de naufrage. Sur cette carapace de brisants sous-marins, la vague déchiquetée saute et écume. Dans le calme, clapotement ; dans l’orage, chaos.

Cette complication nouvelle, les naufragés la remarquaient sans se l’expliquer. Subitement ils la comprirent. Une pâle éclaircie se fit au zénith, un peu de blêmissement se dispersa sur la mer, cette lividité démasqua à bâbord un long barrage en travers à l’est, et vers lequel se ruait, chassant le navire devant elle, la poussée du vent. Ce barrage était Aurigny.

Qu’était-ce que ce barrage ? Ils tremblèrent. Ils eussent bien plus tremblé encore si une voix leur eût répondu : Aurigny.

Pas d’île défendue contre la venue de l’homme comme Aurigny. Elle a sous l’eau et hors de l’eau une garde féroce dont Ortach est la sentinelle. À l’ouest, Burhou, Sauteriaux, Anfroque, Niangle, Fond-du-Croc, les Jumelles, la Grosse, la Clanque, les Éguillons, le Vrac, la Fosse-Malière ; à l’est, Sauquet, Hommeau, Floreau, la Brinebetais, la Queslingue, Croquelihou, la Fourche, le Saut, Noire Pute, Coupie, Orbue. Qu’est-ce que tous ces monstres ? des hydres ? Oui, de l’espèce écueil.

Un de ces récifs s’appelle le But, comme pour indiquer que tout voyage finit là.

Cet encombrement d’écueils, simplifié par l’eau et la nuit, apparaissait aux naufragés sous la forme d’une simple bande obscure, sorte de rature noire sur l’horizon.

Le naufrage, c’est l’idéal de l’impuissance. Être près de la terre et ne pouvoir l’atteindre, flotter et ne pouvoir voguer, avoir le pied sur quelque chose qui paraît solide et qui est fragile, être plein de vie et plein de mort en même temps, être prisonnier des étendues, être muré entre le ciel et l’océan, avoir sur soi l’infini comme un cachot, avoir autour de soi l’immense évasion des souffles et des ondes, et être saisi, garrotté, paralysé, cet accablement stupéfie et indigne. On croit y entrevoir le ricanement du combattant inaccessible. Ce qui vous tient, c’est cela même qui lâche les oiseaux et met en liberté les poissons. Cela ne semble rien et c’est tout. On dépend de cet air qu’on trouble avec sa bouche, on dépend de cette eau qu’on prend dans le creux de sa main. Puisez de cette tempête plein un verre, ce n’est plus qu’un peu d’amertume. Gorgée, c’est une nausée ; houle, c’est l’extermination. Le grain de sable dans le désert, le flocon d’écume dans l’océan, sont des manifestations vertigineuses ; la toute-puissance ne prend pas la peine de cacher son atome, elle fait la faiblesse force, elle emplit de son tout le néant, et c’est avec l’infiniment petit que l’infiniment grand vous écrase. C’est avec des gouttes que l’océan vous broie. On se sent jouet.

Jouet, quel mot terrible !

La Matutina était un peu au-dessus d’Aurigny, ce qui était favorable ; mais dérivait vers la pointe nord, ce qui était fatal. La bise nord-ouest, comme un arc tendu décoche une flèche, lançait le navire vers le cap septentrional. Il existe à cette pointe, un peu en deçà du havre des Corbelets, ce que les marins de l’archipel normand appellent « un singe ».

Le singe, — swinge — est un courant de l’espèce furieuse. Un chapelet d’entonnoirs dans les bas-fonds produit dans les vagues un chapelet de tourbillons. Quand l’un vous lâche, l’autre vous reprend. Un navire, happé par le singe, roule ainsi de spirale en spirale jusqu’à ce qu’une roche aiguë ouvre la coque. Alors le bâtiment crevé s’arrête, l’arrière sort des vagues, l’avant plonge, le gouffre achève son tour de roue, l’arrière s’enfonce, et tout se referme. Une flaque d’écume s’élargit et flotte, et l’on ne voit plus à la surface de la lame que quelques bulles çà et là, venues des respirations étouffées sous l’eau.

Dans toute la Manche, les trois singes les plus dangereux sont le singe qui avoisine le fameux banc de sable Girdler Sands, le singe qui est à Jersey entre le Pignonnet et la pointe de Noirmont, et le singe d’Aurigny.

Un pilote local, qui eût été à bord de la Matutina, eût averti les naufragés de ce nouveau péril. À défaut de pilote, ils avaient l’instinct ; dans les situations extrêmes, il y a une seconde vue. De hautes torsions d’écume s’envolaient le long de la côte, dans le pillage frénétique du vent. C’était le crachement du singe. Nombre de barques ont chaviré dans cette embûche. Sans savoir ce qu’il y avait là, ils approchaient avec horreur.

Comment doubler ce cap ? Nul moyen,

De même qu’ils avaient vu surgir les Casquets, puis surgir Ortach, à présent ils voyaient se dresser la pointe d’Aurigny, toute de haute roche. C’était comme des géants l’un après l’autre. Série de duels effrayants,

Charybde et Scylla ne sont que deux ; les Casquets, Ortach et Aurigny sont trois.

Le même phénomène d’envahissement de l’horizon par l’écueil se reproduisait avec la monotonie grandiose du gouffre. Les batailles de l’océan ont, comme les combats d’Homère, ce rabâchage sublime.

Chaque lame, à mesure qu’ils approchaient, ajoutait vingt coudées au cap affreusement amplifié dans la brume. La décroissance d’intervalle semblait de plus en plus irrémédiable. Ils touchaient à la lisière du singe. Le premier pli qui les saisirait les entraînerait. Encore un flot franchi, tout était fini.

Soudain l’ourque fut repoussée en arrière comme par le coup de poing d’un titan. La houle se cabra sous le navire et se renversa, rejetant l’épave dans sa crinière d’écume. La Matutina, sous cette impulsion, s’écarta d’Aurigny.

Elle se retrouva au large.

D’où arrivait ce secours ? Du vent.

Le souffle de l’orage venait de se déplacer.

Le flot avait joué d’eux, maintenant c’était le tour du vent. Ils s’étaient dégagés eux-mêmes des Casquets ; mais devant Ortach la houle avait fait la péripétie ; devant Aurigny, ce fut la bise. Il y avait eu subitement une saute du septentrion au midi.

Le suroit avait succédé au noroit.

Le courant, c’est le vent dans l’eau ; le vent, c’est le courant dans l’air ; ces deux forces venaient de se contrarier, et le vent avait eu le caprice de retirer sa proie au courant.

Les brusqueries de l’océan sont obscures. Elles sont le perpétuel peut-être. Quand on est à leur merci, on ne peut ni espérer, ni désespérer. Elles font, puis défont. L’océan s’amuse. Toutes les nuances de la férocité fauve sont dans cette vaste et sournoise mer, que Jean Bart appelait « la grosse bête ». C’est le coup de griffe avec les intervalles voulus de patte de velours. Quelquefois la tempête bâcle le naufrage ; quelquefois elle le travaille avec soin ; on pourrait presque dire elle le caresse. La mer a le temps. Les agonisants s’en aperçoivent.

Parfois, disons-le, ces ralentissements dans le supplice annoncent la délivrance. Ces cas sont rares. Quoi qu’il en soit, les agonisants croient vite au salut, le moindre apaisement dans les menaces de l’orage leur suffit, ils s’affirment eux-mêmes qu’ils sont hors de péril, après s’être crus ensevelis ils prennent acte de leur résurrection, ils acceptent fiévreusement ce qu’ils ne possèdent pas encore, tout ce que la mauvaise chance contenait est épuisé, c’est évident, ils se déclarent satisfaits, ils sont sauvés, ils tiennent Dieu quitte. Il ne faut point trop se hâter de donner de ces reçus l’Inconnu,

Le suroit débuta en tourbillon. Les naufragés n’ont jamais que des auxiliaires bourrus. La Matutina fut impétueusement traînée au large par ce qui lui restait d’agrès comme une morte par les cheveux. Cela ressembla à ces délivrances accordées par Tibère, à prix de viol. Le vent brutalisait ceux qu’il sauvait. Il leur rendait service avec fureur. Ce fut du secours sans pitié.

L’épave, dans ce rudoiement libérateur, acheva de se disloquer.

Des grêlons, gros et durs à charger un tromblon, criblaient le bâtiment. À tous les renversements du flot, ces grêlons roulaient sur le pont comme des billes. L’ourque, presque entre deux eaux, perdait toute forme sous les retombées de vagues et sous les effondrements d’écumes. Chacun dans le navire songeait à soi.

Se cramponnait qui pouvait. Après chaque paquet de mer, on avait la surprise de se retrouver tous. Plusieurs avaient le visage déchiré par des éclats de bois.

Heureusement le désespoir a les poings solides. Une main d’enfant dans l’effroi a une étreinte de géant. L’angoisse fait un étau avec des doigts de femme. Une jeune fille qui a peur enfoncerait ses ongles roses dans du fer. Ils s’accrochaient, se tenaient, se retenaient. Mais toutes les vagues leur apportaient l’épouvante du balaiement.

Soudainement ils furent soulagés.


XVI

DOUCEUR SUBITE DE L’ÉNIGME


L’ouragan venait de s’arrêter court.

Il n’y eut plus dans l’air ni suroit, ni noroit. Les clairons forcenés de l’espace se turent. La trombe sortit du ciel, sans diminution préalable, sans transition, et comme si elle-même avait glissé à pic dans un gouffre. On ne sut plus où elle était. Les flocons remplacèrent les grêlons. La neige recommença à tomber lentement.

Plus de flot. La mer s’aplatit.

Ces soudaines cessations sont propres aux bourrasques de neige. L’effluve électrique épuisé, tout se tranquillise, même la vague, qui, dans les tourmentes ordinaires, conserve souvent une longue agitation. Ici point. Aucun prolongement de colère dans le flot. Comme un travailleur après une fatigue, le flot s’assoupit immédiatement, ce qui dément presque les lois de la statique, mais n’étonne point les vieux pilotes, car ils savent que tout l’inattendu est dans la mer.

Ce phénomène a lieu même, mais très rarement, dans les tempêtes ordinaires. Ainsi, de nos jours, lors du mémorable ouragan du 27 juillet 1867, à Jersey, le vent, après quatorze heures de furie, tomba tout de suite au calme plat.

Au bout de quelques minutes, l’ourque n’avait plus autour d’elle qu’une eau endormie.

En même temps, car la dernière phase ressemble à la première, on ne distingua plus rien. Tout ce qui était devenu visible dans les convulsions des nuages météoriques redevint trouble, les silhouettes blêmes se fondirent en délaiement diffus, et le sombre de l’infini se rapprocha de toutes parts du navire. Ce mur de nuit, cette occlusion circulaire, ce dedans de cylindre dont le diamètre décroissait de minute en minute, enveloppait la Matutina, et, avec la lenteur sinistre d’une banquise qui se ferme, se rapetissait formidablement. Au zénith, rien, un couvercle de brume, une clôture. L’ourque était comme au fond du puits de l’abîme.

Dans ce puits, une flaque de plomb liquide, c’était la mer. L’eau ne bougeait plus. Immobilité morne. L’océan n’est jamais plus farouche qu’étang.

Tout était silence, apaisement, aveuglement.

Le silence des choses est peut-être de la taciturnité.

Les derniers clapotements glissaient le long du bordage. Le pont était horizontal avec des déclivités insensibles. Quelques dislocations remuaient faiblement. La coque de grenade, qui tenait lieu de fanal, et où brillaient des étoupes dans du goudron, ne se balançait plus au beaupré et ne jetait plus de gouttes enflammées dans la mer. Ce qui restait de souffle dans les nuées n’avait plus de bruit. La neige tombait épaisse, molle, à peine oblique. On n’entendait l’écume d’aucun brisant. Paix de ténèbres.

Ce repos, après ces exaspérations et ces paroxysmes, fut pour les malheureux si longtemps ballottés un indicible bien-être. Il leur sembla qu’ils cessaient d’être mis à la question. Ils entrevoyaient autour d’eux et au-dessus d’eux un consentement à les sauver. Ils reprirent confiance. Tout ce qui avait été furie était maintenant tranquillité. Cela leur parut une paix signée. Leurs poitrines misérables se dilatèrent. Ils pouvaient lâcher le bout de corde ou de planche qu’ils tenaient, se lever, se redresser, se tenir debout, marcher, se mouvoir. Ils se sentaient inexprimablement calmés. Il y a dans la profondeur obscure de ces effets de paradis, préparation à autre chose. Il était clair qu’ils étaient bien décidément hors de la rafale, hors de l’écume, hors des souffles, hors des rages, délivrés.

On avait désormais toutes les chances pour soi. Dans trois ou quatre heures le jour se lèverait, on serait aperçu par quelque navire passant, on serait recueilli. Le plus fort était fait. On rentrait dans la vie. L’important c’était d’avoir pu se soutenir sur l’eau jusqu’à la cessation de la tempête. Ils se disaient : Cette fois, c’est fini.

Tout à coup ils s’aperçurent que c’était fini en effet.

Un des matelots, le basque du Nord, nommé Galdeazun, descendit, pour chercher du câble, dans la cale, puis remonta et dit :

— La cale est pleine.

— De quoi ? demanda le chef.

— D’eau, répondit le matelot.

Le chef cria :

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire, reprit Galdeazun, que dans une demi-heure nous allons sombrer.


XVII

LA RESSOURCE DERNIÈRE


Il y avait une crevasse dans la quille. Une voie d’eau s’était faite. À quel moment ? Personne n’eût pu le dire. Était-ce en accostant les Casquets ? Était-ce devant Ortach ? Était-ce dans le clapotement des bas-fonds de l’ouest d’Aurigny ? Le plus probable, c’est qu’ils avaient touché le Singe. Ils avaient reçu un obscur coup de boutoir. Ils ne s’en étaient point aperçus au milieu de la survente convulsive qui les secouait. Dans le tétanos on ne sent pas une piqûre.

L’autre matelot, le basque du sud, qui s’appelait Ave-Maria, fit à son tour la descente de la cale, revint, et dit : — L’eau dans la quille est haute de deux vares.

Environ six pieds.

Ave-Maria ajouta :

— Avant quarante minutes, nous coulons.

Où était cette voie d’eau ? on ne la voyait pas. Elle était noyée. Le volume d’eau qui emplissait la cale cachait cette fissure. Le navire avait un trou au ventre, quelque part, sous la flottaison, fort avant sous la carène. Impossible de l’apercevoir. Impossible de le boucher. On avait une plaie et l’on ne pouvait la panser. L’eau, du reste, n’entrait pas très vite.

Le chef cria :

— Il faut pomper.

Galdeazun répondit :

— Nous n’avons plus de pompe.

— Alors, repartit le chef, gagnons la terre.

— Où, la terre ?

— Je ne sais.

— Ni moi.

— Mais elle est quelque part.

— Oui.

— Que quelqu’un nous y mène, reprit le chef.

— Nous n’avons pas de pilote, dit Galdeazun.

— Prends la barre, toi.

— Nous n’avons plus de barre.

— Bâclons-en une avec la première poutre venue. Des clous. Un marteau. Vite des outils !

— La baille de charpenterie est à l’eau. Nous n’avons plus d’outils.

— Gouvernons tout de même, n’importe où !

— Nous n’avons plus de gouvernail.

— Où est le canot ? Jetons nous-y. Ramons !

— Nous n’avons plus de canot.

— Ramons sur l’épave.

— Nous n’avons plus d’avirons.

— À la voile alors !

— Nous n’avons plus de voile, et plus de mât.

— Faisons un mât avec une hiloire, faisons une voile avec un prélart. Tirons-nous de là. Confions-nous au vent !

— Il n’y a plus de vent.

Le vent en effet les avait quittés. La tempête s’en était allée, et ce départ, qu’ils avaient pris pour leur salut, était leur perte. Le suroit en persistant les eût frénétiquement poussés quelque rivage, eût gagné de vitesse la voie d’eau, les eût portés peut-être à un bon banc de sable propice, et les eût échoués avant qu’ils eussent sombré. Le rapide emportement de l’orage eût pu leur faire prendre terre. Point de vent, plus d’espoir. Ils mouraient de l’absence d’ouragan.

La situation suprême apparaissait.

Le vent, la grêle, la bourrasque, le tourbillon, sont des combattants désordonnés qu’on peut vaincre. La tempête peut être prise au défaut de l’armure. On a des ressources contre la violence qui se découvre sans cesse, se meut à faux, et frappe souvent à côté. Mais rien à faire contre le calme. Pas un relief qu’on puisse saisir.

Les vents sont une attaque de cosaques ; tenez bon, cela se disperse. Le calme, c’est la tenaille du bourreau.

L’eau, sans hâte, mais sans interruption, irrésistible et lourde, montait dans la cale, et, à mesure qu’elle montait, le navire descendait. Cela était très lent.

Les naufragés de la Matutina sentaient peu à peu s’entr’ouvrir sous eux la plus désespérée des catastrophes, la catastrophe inerte. La certitude tranquille et sinistre du fait inconscient les tenait. L’air n’oscillait pas, la mer ne bougeait pas. L’immobile, c’est l’inexorable. L’engloutissement les résorbait en silence. À travers l’épaisseur de l’eau muette, sans colère, sans passion, sans le vouloir, sans le savoir, sans y prendre intérêt, le fatal centre du globe les attirait. L’horreur, au repos, se les amalgamait. Ce n’était plus la gueule béante du flot, la double mâchoire du coup de vent et du coup de mer, méchamment menaçante, le rictus de la trombe, l’appétit écumant de la houle ; c’était sous ces misérables on ne sait quel bâillement noir de l’infini. Ils se sentaient entrer dans une profondeur paisible qui était la mort. La quantité de bord que le navire avait hors du flot s’amincissait, voilà tout. On pouvait calculer à quelle minute elle s’effacerait. C’était tout le contraire de la submersion par la marée montante. L’eau ne montait pas vers eux, ils descendaient vers elle. Le creusement de leur tombe venait d’eux-mêmes. Leur poids était le fossoyeur.

Ils étaient exécutés, non par la loi des hommes, mais par la loi des choses.

La neige tombait, et, comme l’épave ne remuait plus, cette charpie blanche faisait sur le pont une nappe et couvrait le navire d’un suaire.

La cale allait s’alourdissant. Nul moyen de franchir la voie d’eau. Ils n’avaient pas même une pelle d’épuisement, qui d’ailleurs eût été illusoire et d’un emploi impraticable, l’ourque étant pontée. On s’éclaira ; on alluma trois ou quatre torches qu’on planta dans des trous et comme on put. Galdeazun apporta quelques vieux seaux de cuir ; ils entreprirent d’étancher la cale et firent la chaîne ; mais les seaux étaient hors de service, le cuir des uns était décousu, le fond des autres était crevé, et les seaux se vidaient en chemin. L’inégalité était dérisoire entre ce qu’on recevait et ce qu’on rendait. Une tonne d’eau entrait, un verre d’eau sortait. On n’eut pas d’autre réussite. C’était une dépense d’avare essayant d’épuiser sou à sou un million.

Le chef dit :

— Allégeons l’épave !

Pendant la tempête on avait amarré les quelques coffres qui étaient sur le pont. Ils étaient restés liés au tronçon du mât. On défit les amarres, et on roula les coffres à l’eau par une des brèches du bordage. Une de ces valises appartenait à la femme basquaise qui ne put retenir ce soupir :

— Oh ! ma cape neuve doublée d’écarlate ! oh ! mes pauvres bas en dentelle d’écorce de bouleau ! Oh ! mes pendeloques d’argent pour aller à la messe du mois de Marie !

Le pont déblayé, restait la cabine. Elle était fort encombrée. Elle contenait, on s’en souvient, des bagages qui étaient aux passagers et des ballots qui étaient aux matelots.

On prit les bagages, et on se débarrassa de tout ce chargement par la brèche du bordage.

On retira les ballots, et on les poussa à l’Océan.

On acheva de vider la cabine. La lanterne, le chouquet, les barils, les sacs, les bailles et les charniers, la marmite avec la soupe, tout alla aux flots.

On dévissa les écrous du fourneau de fer éteint depuis longtemps, on le descella, on le hissa sur le pont, on le traîna jusqu’à la brèche, et on le précipita hors du navire.

On envoya à l’eau tout ce qu’on put arracher du vaigrage, des porques, des haubans et du gréement fracassé.

De temps en temps le chef prenait une torche, la promenait sur les chiffres d’étiage peints à l’avant du navire, et regardait où en était le naufrage.


XVIII

LA RESSOURCE SUPRÊME


L’épave, allégée, s’enfonçait un peu moins, mais s’enfonçait toujours.

Le désespoir de la situation n’avait plus ni ressource, ni palliatif. On avait épuisé le dernier expédient.

— Y a-t-il encore quelque chose à jeter à la mer ? cria le chef.

Le docteur, auquel personne ne songeait plus, sortit d’un angle du capot de cabine, et dit :

— Oui.

— Quoi ? demanda le chef.

Le docteur répondit :

— Notre crime.

Il y eut un frémissement, et tous crièrent :

— Amen.

Le docteur, debout et blême, leva un doigt vers le ciel, et dit :

— À genoux.

Ils chancelaient, ce qui est le commencement de l’agenouillement.

Le docteur reprit :

— Jetons à la mer nos crimes. Ils pèsent sur nous. C’est là ce qui enfonce le navire. Ne songeons plus au sauvetage, songeons au salut. Notre dernier crime surtout, celui que nous avons commis, ou, pour mieux dire, complété tout à l’heure, misérables qui m’écoutez, il nous accable. C’est une insolence impie de tenter l’abîme quand on a l’intention d’un meurtre derrière soi. Ce qui est fait contre un enfant est fait contre Dieu. Il fallait s’embarquer, je le sais, mais c’était la perdition certaine. La tempête, avertie par l’ombre que notre action a faite, est venue. C’est bien. Du reste, ne regrettez rien. Nous avons là, pas loin de nous, dans cette obscurité, les sables de Vauville et le cap de la Hougue. C’est la France. Il n’y avait qu’un abri possible, l’Espagne. La France ne nous est pas moins dangereuse que l’Angleterre. Notre délivrance de la mer eût abouti au gibet. Ou pendus, ou noyés, nous n’avions pas d’autre option. Dieu a choisi pour nous. Rendons-lui grâce. Il nous accorde la tombe qui lave. Mes frères, l’inévitable était là. Songez que c’est nous qui tout à l’heure avons fait notre possible pour envoyer là-haut quelqu’un, cet enfant, et qu’en ce moment-ci même, à l’instant où je parle, il y a peut-être au-dessus de nos têtes une âme qui nous accuse devant un juge qui nous regarde. Mettons à profit le sursis suprême. Efforçons-nous, si cela se peut encore, de réparer, dans tout ce qui dépend de nous, le mal que nous avons fait. Si l’enfant nous survit, venons-lui en aide. S’il meurt, tâchons qu’il nous pardonne. Ôtons de dessus nous notre forfait. Déchargeons de ce poids nos consciences. Tâchons que nos âmes ne soient pas englouties devant Dieu, car c’est le naufrage terrible. Les corps vont aux poissons, les âmes aux démons. Ayez pitié de vous. À genoux, vous dis-je. Le repentir, c’est la barque qui ne se submerge pas. Vous n’avez plus de boussole ? Erreur. Vous avez la prière.

Ces loups devinrent moutons. Ces transformations se voient dans l’angoisse. Il arrive que les tigres lèchent le crucifix. Quand la porte sombre s’entrebâille, croire est difficile, ne pas croire est impossible. Si imparfaites que soient les diverses ébauches de religion essayées par l’homme, même quand la croyance est informe, même quand le contour du dogme ne s’adapte point aux linéaments de l’éternité entrevue, il y a, à la minute suprême, un tressaillement d’âme. Quelque chose commence après la vie. Cette pression est sur l’agonie.

L’agonie est une échéance. À cette seconde fatale, on sent sur soi la responsabilité diffuse. Ce qui a été complique ce qui sera. Le passé revient et rentre dans l’avenir. Le connu devient abîme aussi bien que l’inconnu, et ces deux précipices, l’un où l’on a ses fautes, l’autre où l’on a son attente, mêlent leur réverbération. C’est cette confusion des deux gouffres qui épouvante le mourant.

Ils avaient fait leur dernière dépense d’espérance du côté de la vie. C’est pourquoi ils se tournèrent de l’autre côté. Il ne leur restait plus de chance que dans cette ombre. Ils le comprirent. Ce fut un éblouissement lugubre, tout de suite suivi d’une rechute d’horreur. Ce que l’on comprend dans l’agonie ressemble à ce qu’on aperçoit dans l’éclair. Tout, puis rien. On voit, et l’on ne voit plus. Après la mort, l’œil se rouvrira, et ce qui a été un éclair deviendra un soleil.

Ils crièrent au docteur :

— Toi ! toi ! il n’y a plus que toi. Nous t’obéirons. Que faut-il faire ? parle.

Le docteur répondit :

— Il s’agit de passer par-dessus le précipice inconnu et d’atteindre l’autre bord de la vie, qui est au-delà du tombeau. Étant celui qui sait le plus de choses, je suis le plus en péril de vous tous. Vous faites bien de laisser le choix du pont à celui qui porte le fardeau le plus lourd.

Il ajouta :

— La science pèse sur la conscience.

Puis il reprit ;

— Combien de temps nous reste-t-il encore ?

Galdeazun regarda à l’étiage et répondit :

— Un peu plus d’un quart d’heure.

— Bien, dit le docteur.

Le toit bas du capot, où il s’accoudait, faisait une espèce de table. Le docteur prit dans sa poche son écritoire et sa plume, et son porte-feuille d’où il tira un parchemin, le même sur le revers duquel il avait écrit, quelques heures auparavant, une vingtaine de lignes tortueuses et serrées.

— De la lumière, dit-il.

La neige, tombant comme une écume de cataracte, avait éteint les torches l’une après l’autre. Il n’en restait plus qu’une. Ave-Maria la déplanta, et vint se placer debout, tenant cette torche, à côté du docteur.

Le docteur remit son portefeuille dans sa poche, posa sur le capot la plume et l’encrier, déplia le parchemin, et dit :

— Écoutez.

Alors, au milieu de la mer, sur ce ponton décroissant, sorte de plancher tremblant du tombeau, commença, gravement faite par le docteur, une lecture que toute l’ombre semblait écouter. Tous ces condamnés baissaient la tête autour de lui. Le flamboiement de la torche accentuait leurs pâleurs. Ce que lisait le docteur était écrit en anglais. Par intervalles, quand un de ces regards lamentables paraissait désirer un éclaircissement, le docteur s’interrompait et répétait, soit en français, soit en espagnol, soit en basque, soit en italien, le passage qu’il venait de lire. On entendait des sanglots étouffés et des coups sourds frappés sur les poitrines. L’épave continuait de s’enfoncer.

La lecture achevée, le docteur posa le parchemin à plat sur le capot, saisit la plume, et, sur une marge blanche ménagée au bas de ce qu’il avait écrit, il signa :

Doctor Gerhardus Geestemunde.

Puis, se tournant vers les autres, il dit :

— Venez, et signez.

La basquaise approcha, prit la plume, et signa Asuncion.

Elle passa la plume à l’irlandaise qui, ne sachant pas écrire, fit une croix.

Le docteur, à côté de cette croix, écrivit :

Barbara Fermoy, de l’île Tyrryf, dans les Ébudes.

Puis il tendit la plume au chef de la bande.

Le chef signa Gaïzdorra, captal.

Le génois, au-dessous du chef, signa Giangirate.

Le languedocien signa Jacques Quatourze, dit le Narbonnais.

Le provençal signa Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne de Mahon.

Sous ces signatures, le docteur écrivit cette note :

— De trois hommes d’équipage, le patron ayant été enlevé par un coup de mer, il ne reste que deux, et ont signé.

Les deux matelots mirent leurs noms au-dessous de cette note. Le basque du nord signa Galdeazun. Le basque du sud signa Ave-Maria, voleur.

Puis le docteur dit :

— Capgaroupe.

— Présent, dit le provençal.

— Tu as la gourde de Hardquanonne ?

— Oui.

— Donne-la moi.

Capgaroupe but la dernière gorgée d’eau-de-vie et tendit la gourde au docteur.

La crue intérieure du flot s’aggravait. L’épave entrait de plus en plus dans la mer.

Les bords du pont en plan incliné étaient couverts d’une mince lame rongeante, qui grandissait.

Tous s’étaient groupés sur la tonture du navire.

Le docteur sécha l’encre des signatures au feu de la torche, plia le parchemin à plis plus étroits que le diamètre du goulot, et l’introduisit dans la gourde. Il cria :

— Le bouchon.

— Je ne sais où il est, dit Capgaroupe.

— Voici un bout de funin, dit Jacques Quatourze.

Le docteur boucha la gourde avec ce funin, et dit :

— Du goudron.

Galdeazun alla de l’avant, appuya un étouffoir d’étoupe sur la grenade à brûlot qui s’éteignait, la décrocha de l’étrave et l’apporta au docteur, à demi pleine de goudron bouillant.

Le docteur plongea le goulot de la gourde dans le goudron, et l’en retira.

La gourde, qui contenait le parchemin signé de tous, était bouchée et goudronnée.

— C’est fait, dit le docteur.

Et de toutes ces bouches sortit, vaguement bégayé en toutes langues, le brouhaha lugubre des catacombes.

— Ainsi soit-il !

— Mea culpa !

— Asi sea[6] !

— Aro raï[7] !

— Amen !

On eût cru entendre se disperser dans les ténèbres, devant l’effrayant refus céleste de les entendre, les sombres voix de Babel.

Le docteur tourna le dos à ses compagnons de crime et de détresse, et fit quelques pas vers le bordage. Arrivé au bord de l’épave, il regarda dans l’infini, et dit avec un accent profond :

Bist du bei mir[8] ?

Il parlait probablement à quelque spectre.

L’épave s’enfonçait.

Derrière le docteur tous songeaient. La prière est une force majeure. Ils ne se courbaient pas, ils ployaient. Il y avait de l’involontaire dans leur contrition. Ils fléchissaient comme se flétrit une voile à qui la brise manque, et ce groupe hagard prenait peu à peu, par la jonction des mains et par l’abattement des fronts, l’attitude, diverse, mais accablée, de la confiance désespérée en Dieu. On ne sait quel reflet vénérable, venu de l’abîme, s’ébauchait sur ces faces scélérates.

Le docteur revint vers eux. Quel que fût son passé, ce vieillard était grand en présence du dénoûment. La vaste réticence environnante le préoccupait sans le déconcerter. C’était l’homme qui n’est pas pris au dépourvu. Il y avait sur lui de l’horreur tranquille. La majesté de Dieu compris était sur son visage.

Ce bandit vieilli et pensif avait, sans s’en douter, la posture pontificale.

Il dit :

— Faites attention.

Il considéra un moment l’étendue et ajouta :

— Maintenant nous allons mourir.

Puis il prit la torche des mains d’Ave-Maria, et la secoua.

Une flamme s’en détacha, et s’envola dans la nuit.

Et le docteur jeta la torche à la mer.

La torche s’éteignit. Toute clarté s’évanouit. Il n’y eut plus que l’immense ombre inconnue. Ce fut quelque chose comme la tombe se fermant.

Dans cette éclipse on entendit le docteur qui disait :

— Prions.

Tous se mirent à genoux.

Ce n’était déjà plus dans la neige, c’était dans l’eau qu’ils s’agenouillaient.

Ils n’avaient plus que quelques minutes.

Le docteur seul était resté debout. Les flocons de neige, en s’arrêtant sur lui, l’étoilaient de larmes blanches, et le faisaient visible sur ce fond d’obscurité. On eût dit la statue parlante des ténèbres.

Le docteur fit un signe de croix, et éleva la voix pendant que sous ses pieds commençait cette oscillation presque indistincte qui annonce l’instant où une épave va plonger. Il dit :

Pater noster qui es in cælis.

Le provençal répéta en français :

— Notre père qui êtes aux cieux.

L’irlandaise reprit en langue galloise, comprise de la femme basque :

— Ar nathair ala ar neamh.

Le docteur continua :

Sanctificetur nomen tuum.

— Que votre nom soit sanctifié, dit le provençal.

— Naomhthar hainm, dit l’irlandaise.

Adveniat regnum tuum, poursuivit le docteur.

— Que votre règne arrive, dit le provençal.

— Tigeadh do rioghachd, dit l’irlandaise.

Les agenouillés avaient de l’eau jusqu’aux épaules. Le docteur reprit :

Fiat voluntas tua.

— Que votre volonté soit faite, balbutia le provençal.

Et l’irlandaise et la basquaise jetèrent ce cri :

— Deuntar do thoil ar an Hhalàmb !

Sicut in cælo, et in terra, dit le docteur.

Aucune voix ne lui répondit.

Il baissa les yeux. Toutes les têtes étaient sous l’eau. Pas un ne s’était levé. Ils s’étaient laissé noyer à genoux.

Le docteur prit dans sa main droite la gourde qu’il avait déposée sur le capot, et l’éleva au-dessus de sa tête.

L’épave coulait.

Tout en enfonçant, le docteur murmurait le reste de la prière.

Son buste fut hors de l’eau un moment, puis sa tête, puis il n’y eut plus que son bras tenant la gourde, comme s’il la montrait l’infini.

Ce bras disparu. La profonde mer n’eut pas plus de pli qu’une tonne d’huile. La neige continuait de tomber.

Quelque chose surnagea, et s’en alla sur le flot dans l’ombre. C’était la gourde goudronnée que son enveloppe d’osier soutenait.

  1. Una nube salida del malo lado del diabolo.
  2. — Laboureur de la montagne, quel est cet homme ?
    — Un homme.
    — Quelles langues parle-t-il ?
    — Toutes.
    — Quelles choses sait-il ?
    — Toutes.
    — Quel est son pays ?

    — Aucun et tous.
    — Quel est son Dieu ?
    — Dieu.
    — Comment le nommes-tu ?
    — Le Fou.
    — Comment dis-tu que tu le nommes ?
    — Le Sage.
    — Dans votre troupe, qu’est-ce qu’il est ?
    — Il est ce qu’il est.
    — Le chef ?
    — Non.
    — Alors, quel est-il ?
    — L’âme.

  3. Traîtres
  4. Colomb.
  5. Te moques-tu de nous ?
  6. — Ainsi-soit il !
  7. — À la bonne heure (patois roman).
  8. — Es-tu près de moi ?