L’Homme qui rit/éd. 1869/II/9

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Librairie Internationale (Tome IVp. 307-355).
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Deuxième partie


LIVRE NEUVIÈME

EN RUINE


I

C’EST À TRAVERS L’EXCÈS DE GRANDEUR QU’ON ARRIVE À L’EXCÈS DE MISÈRE


Comme minuit sonnait à Saint-Paul, un homme, qui venait de traverser le pont de Londres, entrait dans les ruelles de Southwark. Il n’y avait point de réverbères allumés, l’usage étant alors, à Londres comme à Paris, d’éteindre l’éclairage public à onze heures, c’est-à-dire de supprimer les lanternes au moment où elles deviennent nécessaires. Les rues, obscures, étaient désertes. Point de réverbères, cela fait peu de passants. L’homme marchait à grands pas. Il était étrangement vêtu pour aller dans la rue à pareille heure. Il avait un habit de soie brodé, l’épée au côté et un chapeau à plumes blanches, et point de manteau. Les watchmen qui le voyaient passer disaient : --C’est un seigneur qui a fait un pari.--Et ils s’écartaient avec le respect dû à un lord et à une gageure.

Cet homme était Gwynplaine.

Il avait pris la fuite.

Où en était-il ? il ne le savait pas. L’âme, nous l’avons dit, a ses cyclones, tournoiements épouvantables où tout se mêle, le ciel, la mer, le jour, la nuit, la vie, la mort, dans une sorte d’horreur inintelligible. Le réel cesse d’être respirable. On est écrasé par des choses auxquelles on ne croit pas. Le néant s’est fait ouragan. Le firmament a blêmi. L’infini est vide. On est dans l’absence. On se sent mourir. On désire un astre. Qu’éprouvait Gwynplaine ? une soif, voir Dea.

Il ne sentait plus que cela. Regagner la Green-Box, et l’inn Tadcaster, sonore, lumineux, plein de ce bon rire cordial du peuple ; retrouver Ursus et Homo, revoir Dea, rentrer dans la vie !

Les désillusions se détendent comme l’arc, avec une force sinistre, et jettent l’homme, cette flèche, vers le vrai. Gwynplaine avait hâte. Il approchait du Tarrinzeau-field. Il ne marchait plus, il courait. Ses yeux plongeaient dans l’obscurit en avant. Il se faisait précéder par son regard ; recherche avide du port à l’horizon. Quel moment que celui où il allait apercevoir les fenêtres éclairées de l’inn Tadcaster !

Il déboucha sur le bowling-green. Il tourna un coin de mur, et eut, en face de lui, à l’autre bout du pré, à quelque distance, l’inn, qui était, on s’en souvient, la seule maison du champ de foire.

Il regarda. Pas de lumière. Une masse noire.

Il frissonna. Puis il se dit qu’il était tard, que la taverne était fermée, que c’était tout simple, qu’on dormait, qu’il n’y avait qu’à réveiller Nicless ou Govicum, qu’il fallait aller l’inn et frapper à la porte. Et il y alla. Il n’y courut pas. Il s’y précipita.

Il arriva à l’inn, ne respirant plus. On est en pleine tourmente, on se débat dans les invisibles convulsions de l’âme, on ne sait plus si l’on est mort ou vivant, et l’on a pour ceux qu’on aime toutes sortes de délicatesses ; c’est à cela que se reconnaissent les vrais coeurs. Dans l’engloutissement de tout, la tendresse surnage. Ne pas réveiller brusquement Dea, ce fut tout de suite la préoccupation de Gwynplaine.

Il approcha de l’inn en faisant le moins de bruit possible. Il connaissait le réduit, ancienne niche de chien de garde, o couchait Govicum ; ce réduit, contigu à la salle basse, avait une lucarne sur la place, Gwynplaine gratta doucement la vitre. Réveiller Govicum suffisait.

Il ne se fit aucun mouvement dans le bedroom de Govicum. A cet âge, se dit Gwynplaine, on a le sommeil dur. Il frappa du revers de sa main un petit coup sur la lucarne. Rien ne remua.

Il frappa plus vivement et deux coups. On ne bougea pas dans le réduit. Alors, avec quelque frémissement, il alla à la porte de l’inn, et cogna.

Personne ne répondit.

Il pensa, non sans ressentir le commencement d’un froid profond : --Maître Nicless est vieux, les enfants dorment durement et les vieillards lourdement. Allons ! plus fort !

Il avait gratté. Il avait frappé. Il avait cogné. Il heurta. Ceci lui rappela un lointain souvenir, Weymouth, quand il avait, tout petit, Dea toute petite dans ses bras.

Il heurta violemment, comme un lord, qu’il était, hélas !

La maison demeura silencieuse.

Il sentit qu’il devenait éperdu.

Il ne garda plus de ménagement. Il appela : Nicless ! Govicum !

En même temps il regardait aux fenêtres pour voir si quelque chandelle s’allumait.

Rien dans l’inn. Pas une voix. Pas un bruit. Pas une lueur.

Il alla à la porte cochère et la heurta, et la poussa, et la secoua frénétiquement, en criant : Ursus ! Homo !

Le loup n’aboya pas.

Une sueur glacée perla sur son front.

Il jeta les yeux autour de lui. La nuit était épaisse, mais il y avait assez d’étoiles pour que le champ de foire fût distinct. Il vit une chose lugubre, l’évanouissement de tout. Il n’y avait plus une seule baraque sur le bowling-green. Le circus n’y était plus. Pas une tente. Pas un tréteau. Pas un chariot. Ce vagabondage aux mille vacarmes qui avait fourmillé là avait fait place à on ne sait quelle farouche noirceur vide. Tout s’en était allé.

La folie de l’anxiété le prit. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Qu’était-il donc arrivé ? Est-ce qu’il n’y avait plus personne ? Est-ce que sa vie se serait écroulée derrière lui ? Qu’est-ce qu’on leur avait fait, à tous ? Ah ! mon Dieu ! Il se rua comme une tempête sur la maison. Il frappa à la porte bâtarde, à la porte cochère, aux fenêtres, aux volets, aux murs, des poings et des pieds, furieux d’effroi et d’angoisse. Il appela Nicless, Govicum, Fibi, Vinos, Ursus, Homo. Toutes les clameurs, tous les bruits, il les jeta sur cette muraille. Par instants il s’interrompait et écoutait, la maison restait muette et morte. Alors, exaspéré, il recommençait. Chocs, frappements, cris, roulements de coups faisant écho partout. On eût dit le tonnerre essayant de réveiller le sépulcre.

A un certain degré d’épouvanté, on devient terrible. Qui craint tout, ne craint plus rien. On donne des coups de pied au sphinx. On rudoie l’inconnu. Il renouvela le tumulte sous toutes les formes possibles, s’arrêtant, reprenant, inépuisable en cris et en appels, donnant l’assaut à ce tragique silence.

Il appela cent fois tous ceux qui pouvaient être là, et cria tous les noms, excepté Dea. Précaution, obscure pour lui-même, dont il avait encore l’instinct dans son égarement.

Les cris et les appels épuisés, restait l’escalade. Il se dit : Il faut entrer dans la maison. Mais comment ? Il cassa une vitre du réduit de Govicum, y fourra son poing en se déchirant la chair, tira le verrou du châssis et ouvrit la lucarne. Il s’aperçut que son épée allait le gêner ; il l’arracha avec colère, fourreau, lame et ceinturon, et la jeta sur le pavé. Puis il se hissa aux reliefs de la muraille, et, bien que la lucarne fût étroite, il put y passer. Il pénétra dans l’inn. Le lit de Govicum, vaguement visible, était dans le réduit, mais Govicum n’y était pas. Pour que Govicum ne fût pas dans son lit, il fallait évidemment que Nicless ne fût pas dans le sien. Toute la maison était noire. On sentait dans cet intérieur ténébreux l’immobilité mystérieuse du vide, et cette vague horreur qui signifie : Il n’y a personne. Gwynplaine, convulsif, traversa la salle basse, se cogna aux tables, piétina sur les vaisselles, renversa les bancs, culbuta les brocs, enjamba les meubles, alla à la porte donnant sur la cour, et la défonça d’un coup de genou qui fit sauter le loquet. La porte tourna sur ses gonds. Il regarda dans la cour. La Green-Box n’y était plus.


II

RÉSIDU


Gwynplaine sortit de la maison, et se mit à explorer dans tous les sens le Tarrinzeau-field ; il alla partout où, la veille, on voyait un tréteau, une tente, ou une cahute. Il n’y avait plus rien. Il frappa aux échoppes, quoique sachant très bien qu’elles étaient inhabitées. Il cogna à tout ce qui ressemblait à une fenêtre, ou à une porte. Pas une voix ne sortit de cette obscurité. Quelque chose comme la mort était venu là.

La fourmilière avait été écrasée. Visiblement une mesure de police avait été prise. Il y avait eu ce qu’on appellerait de nos jours une razzia. Le Tarrinzeau-field était plus que désert, il était désolé, et l’on y sentait dans tous les recoins le grattement d’une griffe féroce. On avait pour ainsi dire retourné les poches de ce misérable champ de foire, et tout vidé.

Gwynplaine, après avoir tout fouillé, quitta le bowling-green, entra dans les rues tortueuses de l’extrémité appelée l’East-point, et se dirigea vers la Tamise.

Il franchit quelques zigzags de ce réseau de ruelles où il n’y avait que des murs et des haies, puis il sentit dans l’air le frais de l’eau, il entendit le glissement sourd du fleuve, et brusquement il se trouva devant un parapet. C’était le parapet de l’Effroc-stone.

Ce parapet bordait un tronçon de quai très court et très étroit. Sous le parapet la haute muraille Effroc-stone s’enfonçait à pic dans une eau obscure.

Gwynplaine s’arrêta à ce parapet, s’y accouda, prit sa tête dans ses mains, et se mit à penser, ayant cette eau au-dessous de lui.

Regardait-il l’eau ? Non. Que regardait-il ? L’ombre. Non pas l’ombre hors de lui, mais l’ombre au dedans de lui.

Dans le mélancolique paysage de nuit auquel il ne faisait pas attention, dans cette profondeur extérieure où son regard n’entrait point, on pouvait distinguer des silhouettes de vergues et de mâts. Sous l’Effroc-stone, il n’y avait que le flot, mais le quai en aval s’abaissait en rampe insensible et aboutissait, quelque distance, à une berge que longeaient plusieurs bateaux, les uns en arrivage, les autres en partance, communiquant avec la terre par de petits promontoires d’amarrage, construits exprès, en pierre ou en bois, ou par des passerelles en planches. Ces navires, les uns amarrés, les autres à l’ancre, étaient immobiles. On n’y entendait ni marcher ni parler ; la bonne habitude des matelots étant de dormir le plus qu’ils peuvent et de ne se lever que pour la besogne. S’il y avait quelqu’un de ces bâtiments qui dût partir dans la nuit à l’heure de la marée, on n’y était pas encore réveillé.

On voyait à peine les coques, grosses ampoules noires, et les agrès, fils mêlés d’échelles. C’était livide et confus. Ça et là un falot rouge piquait la brume.

Gwynplaine ne percevait rien de tout cela. Ce qu’il considérait, c’était la destinée.

Il songeait, visionnaire éperdu devant la réalité inexorable.

Il lui semblait entendre derrière lui quelque chose comme un tremblement de terre. C’était le rire des lords.

Ce rire, il venait d’en sortir. Il en était sorti souffleté.

Souffleté par qui ?

Par son frère.

Et en sortant de ce rire, avec ce soufflet, se réfugiant, oiseau blessé, dans son nid, fuyant la haine et cherchant l’amour, qu’avait-il trouvé ?

Les ténèbres.

Personne.

Tout disparu.

Ces ténèbres, il les comparait au songe qu’il avait fait.

Quel écroulement !

Gwynplaine venait d’arriver à ce bord sinistre, le vide. La Green-Box partie, c’était l’univers évanoui.

La fermeture de son âme venait de se faire.

Il songeait.

Qu’avait-il pu se passer ? Où étaient-ils ? On les avait enlevés évidemment. Sa destinée avait été sur lui Gwynplaine un coup, la grandeur, et sur eux un contre-coup, l’anéantissement. Il était clair qu’il ne les reverrait jamais. On avait pris des précautions pour cela. Et l’on avait fait en même temps main basse sur tout ce qu i habitait le champ de foire, à commencer par Nicless et Govicum, afin qu’aucun renseignement ne pût lui être donné. Dispersion inexorable. Cette redoutable force sociale, en même temps qu’elle le pulvérisait, lui, à la chambre des lords, les avait broyés, eux, dans leur pauvre cabane. Ils étaient perdus. Dea était perdue. Perdue pour lui. A jamais. Puissances du ciel ! où était-elle ? Et il n’avait pas été l pour la défendre !

Faire des conjectures sur des absents qu’on aime, c’est se mettre à la question. Il s’infligeait cette torture. A chaque coin qu’il s’enfonçait, à chaque supposition qu’il faisait, il avait un sombre rugissement intérieur.

A travers une succession d’idées poignantes, il se souvenait de l’homme évidemment funeste qui lui avait dit se nommer Barkilphedro. Cet homme lui avait écrit dans le cerveau quelque chose d’obscur qui à présent reparaissait, et cela avait ét écrit d’une encre si horrible que c’était maintenant des lettres de feu, et Gwynplaine voyait flamboyer au fond de sa pensée ces paroles énigmatiques, aujourd’hui expliquées : _Le destin n’ouvre pas une porte sans en fermer une autre._

Tout était consommé. Les dernières ombres étaient sur lui. Tout homme peut avoir dans sa destinée une fin du monde pour lui seul. Cela s’appelle le désespoir. L’âme est pleine d’étoiles tombantes.

Voilà donc où il en était !

Une fumée avait passé. Il avait été mêlé à cette fumée. Elle s’était épaissie sur ses yeux ; elle était entrée dans son cerveau. Il avait été, au dehors, aveuglé ; au dedans, enivré. Cela avait duré le temps qu’une fumée passe. Puis tout s’était dissipé, la fumée et sa vie. Réveillé de ce rêve, il se retrouvait seul.

Tout évanoui. Tout en allé. Tout perdu. La nuit. Rien. C’était là son horizon.

Il était seul.

Seul a un synonyme : mort.

Le désespoir est un compteur. Il tient à faire son total. Rien ne lui échappe. Il additionne tout, il ne fait pas grâce des centimes. Il reproche à Dieu les coups de tonnerre et les coups d’épingle. Il veut savoir à quoi s’en tenir sur le destin. Il raisonne, pèse et calcule.

Sombre refroidissement extérieur sous lequel continue de couler la lave ardente.

Gwynplaine s’examina, et examina le sort.

Le coup d’œil en arrière ; résumé redoutable.

Quand on est au haut de la montagne, on regarde le précipice. Quand on est au fond de la chute, on regarde le ciel.

Et l’on se dit : J’étais là !

Gwynplaine était tout en bas du malheur. Et comme cela était venu vite ! Promptitude hideuse de l’infortune. Elle est si lourde qu’on la croirait lente. Point. Il semble que la neige doit avoir, étant froide, la paralysie de l’hiver, et, étant blanche, l’immobilité du linceul. Tout cela est démenti par l’avalanche !

L’avalanche, c’est la neige devenue fournaise. Elle reste glacée, et dévore. L’avalanche avait enveloppé Gwynplaine. Il avait été arraché comme un haillon, déraciné comme un arbre, précipité comme une pierre.

Il récapitula sa chute. Il se fit des demandes et des réponses. La douleur est un interrogatoire. Aucun juge n’est minutieux comme la conscience instruisant son propre procès.

Quelle quantité de remords y avait-il dans son désespoir ?

Il voulut s’en rendre compte et disséqua sa conscience ; vivisection douloureuse.

Son absence avait produit une catastrophe. Cette absence avait-elle dépendu de lui ? Dans tout ce qui venait de se passer, avait-il été libre ? Point. Il s’était senti captif. Ce qui l’avait arrêté et retenu, qu’était-ce ? Une prison ? non. Une chaîne ? non. Qu’était-ce donc ? une glu. Il avait été embourb dans de la grandeur.

A qui cela n’est-il pas arrivé, d’être libre en apparence, et de se sentir les ailes empêtrées ?

Il y avait eu quelque chose comme un panneau tendu. Ce qui est d’abord tentation finit par être captivité.

Toutefois, et sur ce point sa conscience le pressait, ce qui s’était offert, l’avait-il simplement subi ? Non. Il l’avait accepté.

Qu’il lui eût été fait violence et surprise dans une certaine mesure, cela était vrai ; mais lui, de son côté, dans une certaine mesure, il s’était laissé faire. S’être laissé enlever, ce n’était pas sa faute ; s’être laissé enivrer, c’avait été sa défaillance. Il y avait eu un moment, moment décisif, où la question avait été posée ; ce Barkilphedro l’avait mis en face d’un dilemme, et avait nettement donné à Gwynplaine l’occasion de résoudre son sort d’un mot. Gwynplaine pouvait dire non. Il avait dit oui.

De ce oui, prononcé dans l’étourdissement, tout avait découlé. Gwynplaine le comprenait. Arrière-goût amer du consentement.

Cependant, car il se débattait, était-ce donc un si grand tort de rentrer dans son droit, dans son patrimoine, dans son héritage, dans sa maison, et, patricien, dans le rang de ses aïeux, et, orphelin, dans le nom de son père ? Qu’avait-il accepté ? une restitution. Faite par qui ? par la providence.

Alors il sentait une révolte. Acceptation stupide ! quel marché il avait fait ! quel échange inepte ! Il avait traité à perte avec cette providence ! Quoi donc ! pour avoir deux millions de rente, pour avoir sept ou huit seigneuries, pour avoir dix ou douze palais, pour avoir des hôtels à la ville et des châteaux à la campagne, pour avoir cent laquais, et des meutes, et des carrosses, et des armoiries, pour être juge et législateur, pour être couronné et en robe de pourpre comme un roi, pour être baron et marquis, pour être pair d’Angleterre, il avait donné la baraque d’Ursus et le sourire de Dea ! Pour une immensité mouvante où l’on s’engloutit et où l’on naufrage, il avait donné le bonheur ! Pour l’Océan, il avait donné la perle. Ô insensé ! ô imbécile ! ô dupe !

Mais pourtant, et ici l’objection renaissait sur un terrain solide, dans cette fièvre de la haute fortune qui l’avait saisi, tout n’avait pas été malsain. Peut-être y aurait-il eu égoïsme dans la renonciation ; peut-être y avait-il devoir dans l’acceptation. Brusquement transformé en lord, que devait-il faire ? La complication de l’événement produit la perplexité de l’esprit. C’est ce qui lui était arrivé. Le devoir donnant des ordres en sens inverse, le devoir de tous les côtés à la fois, le devoir multiple, et presque contradictoire, il avait eu cet effarement. C’était cet effarement qui l’avait paralysé, notamment dans ce trajet de Corleone-lodge à la chambre des lords, auquel il n’avait pas résisté. Ce que, dans la vie, on appelle monter, c’est passer de l’itinéraire simple à l’itinéraire inquiétant. Où est désormais la ligne droite ? Envers qui est le premier devoir ? Est-ce envers ses proches ? Est-ce envers le genre humain ? Ne passe-t-on pas de la petite famille à la grande ? On monte, et l’on sent sur son honnêteté un poids qui s’accroît. Plus haut, on se sent plus obligé. L’élargissement du droit agrandit le devoir. On a l’obsession, l’illusion peut-être, de plusieurs routes s’offrant en même temps, et à l’entrée de chacune d’elles on croit voir le doigt indicateur de la conscience. Où aller ? sortir ? rester ? avancer ? reculer ? que faire ? Que le devoir ait des carrefours, c’est étrange. La responsabilité peut être un labyrinthe.

Et quand un homme contient une idée, quand il est l’incarnation d’un fait, quand il est homme symbole en même temps qu’homme en chair et en os, la responsabilité n’est-elle pas plus troublante encore ? De là la soucieuse docilité et l’anxiété muette de Gwynplaine ; de là son obéissance à la sommation de siéger. L’homme pensif est souvent l’homme passif. Il lui avait semblé entendre le commandement même du devoir. Cette entrée dans un lieu où l’on peut discuter l’oppression et la combattre, n’était-ce point la réalisation d’une de ses aspirations les plus profondes ? Quand la parole lui était donnée, à lui formidable échantillon social, à lui specimen vivant du bon plaisir sous lequel depuis six mille ans râle le genre humain, avait-il le droit de la refuser ? avait-il le droit d’ôter sa tête de dessous la langue de feu tombant d’en haut et venant se poser sur lui ?

Dans l’obscur et vertigineux débat de la conscience, que s’était-il dit ? ceci : — Le peuple est un silence. Je serai l’immense avocat de ce silence. Je parlerai pour les muets. Je parlerai des petits aux grands et des faibles aux puissants. C’est là le but de mon sort. Dieu veut ce qu’il veut, et il le fait. Certes, cette gourde de ce Hardquanonne où était la métamorphose de Gwynplaine en lord Clancharlie, il est surprenant qu’elle ait flotté quinze ans sur la mer, dans les houles, dans les ressacs, dans les rafales, et que toute cette colère ne lui ait fait aucun mal. Je vois pourquoi. Il y a des destinées secret ; moi, j’ai la clef de la mienne, et j’ouvre mon énigme. Je suis prédestiné ! j’ai une mission. Je serai le lord des pauvres. Je parlerai pour tous les taciturnes désespérés. Je traduirai les bégaiements. Je traduirai les grondements, les hurlements, les murmures, la rumeur des foules, les plaintes mal prononcées, les voix inintelligibles, et tous ces cris de bêtes qu’à force d’ignorance et de souffrance on fait pousser aux hommes. Le bruit des hommes est inarticulé comme le bruit du vent ; ils crient. Mais on ne les comprend pas, crier ainsi équivaut à se taire, et se taire est leur désarmement. Désarmement forcé qui réclame le secours. Moi, je serai le secours. Moi, je serai la dénonciation. Je serai le Verbe du Peuple. Grâce à moi, on comprendra. Je serai la bouche sanglante dont le bâillon est arraché. Je dirai tout. Ce sera grand.

Oui, parler pour les muets, c’est beau ; mais parler aux sourds, c’est triste. C’était là la seconde partie de son aventure.

Hélas ! il avait avorté.

Il avait avorté irrémédiablement.

Cette élévation à laquelle il avait cru, cette haute fortune, cette apparence, s’était effondrée sous lui.

Quelle chute ! tomber dans l’écume du rire.

Il se croyait fort, lui qui, pendant tant d’années, avait flotté, âme attentive, dans la vaste diffusion des souffrances, lui qui rapportait de toute cette ombre un cri lamentable. Il était venu s’échouer à ce colossal écueil, la frivolité des heureux. Il se croyait un vengeur, il était un clown. Il croyait foudroyer, il avait chatouillé. Au lieu de l’émotion, il avait recueilli la moquerie. Il avait sangloté, on était entré en joie. Sous cette joie, il avait sombré. Engloutissement funèbre.

Et de quoi avait-on ri ? De son rire.

Ainsi, cette voie de fait exécrable dont il gardait à jamais la trace, cette mutilation devenue gaîté à perpétuité, ce rictus stigmate, image du contentement supposé des nations sous les oppresseurs, ce masque de joie fait par la torture, cet abîme du ricanement qu’il portait sur la face, cette cicatrice signifiant jussu regis, cette attestation du crime commis par le roi sur lui, symbole du crime commis par la royauté sur le peuple entier, c’était cela qui triomphait de lui, c’était cela qui l’accablait, c’était l’accusation contre le bourreau qui se tournait en sentence contre la victime ! Prodigieux déni de justice. La royauté, après avoir eu raison de son père, avait raison de lui. Le mal qu’on avait fait servait de prétexte et de motif au mal qui restait à faire. Contre qui les lords s’indignaient-ils ? Contre le tortureur ? non. Contre le torturé. Ici le trône, l le peuple ; ici Jacques II, là Gwynplaine. Certes, cette confrontation mettait en lumière un attentat, et un crime. Quel était l’attentat ? se plaindre. Quel était le crime ? souffrir. Que la misère se cache et se taise, sinon elle est lèse-majesté. Et ces hommes qui avaient traîné Gwynplaine sur la claie du sarcasme, étaient-ils méchants ? non, mais ils avaient, eux aussi, leur fatalité ; ils étaient heureux. Ils étaient bourreaux sans le savoir. Ils étaient de bonne humeur. Ils avaient trouvé Gwynplaine inutile. Il s’était ouvert le ventre, il s’était arraché le foie et le cœur, il avait montré ses entrailles, et on lui avait crié : Joue ta comédie ! Chose navrante, lui-même il riait. L’affreuse chaîne lui liait l’âme et empêchait sa pensée de monter jusqu’à son visage. La défiguration allait jusqu’à son esprit, et, pendant que sa conscience s’indignait, sa face lui donnait un démenti et ricanait. C’était fini. Il était l’Homme qui Rit, cariatide du monde qui pleure. Il était une angoisse pétrifiée en hilarité portant le poids d’un univers de calamité, et muré à jamais dans la jovialité, dans l’ironie, dans l’amusement d’autrui ; il partageait avec tous les opprimés, dont il était l’incarnation, cette fatalité abominable d’être une désolation pas prise au sérieux ; on badinait avec sa détresse ; il était on ne sait quel bouffon énorme sorti d’une effroyable condensation d’infortune, évadé de son bagne, passé dieu, mont du fond des populaces au pied du trône, mêlé aux constellations, et, après avoir égayé les damnés, il égayait les élus ! Tout ce qu’il y avait en lui de générosité, d’enthousiasme, d’éloquence, de cœur, d’âme, de fureur, de colère, d’amour, d’inexprimable douleur, aboutissait à ceci, un éclat de rire ! Et il constatait, comme il l’avait dit aux lords, que ce n’était point là une exception, que c’était le fait normal, ordinaire, universel, le vaste fait souverain tellement amalgamé à la routine de vivre qu’on ne s’en apercevait plus. Le meurt-de-faim rit, le mendiant rit, le forçat rit, la prostituée rit, l’orphelin, pour gagner sa vie, rit, l’esclave rit, le soldat rit, le peuple rit ; la sociét humaine est faite de telle façon que toutes les perditions, toutes les indigences, toutes les catastrophes, toutes les fièvres, tous les ulcères, toutes les agonies, se résolvent au-dessus du gouffre en une épouvantable grimace de joie. Cette grimace totale, il était cela. Elle était lui. La loi d’en haut, la force inconnue qui gouverne, avait voulu qu’un spectre visible et palpable, un spectre en chair et en os, résumât la monstrueuse parodie que nous appelons le monde ; il était ce spectre.

Destinée incurable.

Il avait crié : Grâce pour les souffrants ! En vain.

Il avait voulu éveiller la pitié ; il avait éveillé l’horreur. C’est la loi d’apparition des spectres.

En même temps que spectre, il était homme. C’était là sa complication poignante. Spectre extérieur, homme intérieur. Homme, plus qu’aucun peut-être, car son double sort résumait toute l’humanité. Et en même temps qu’il avait l’humanité en lui, il la sentait hors de lui.

Il y avait dans son existence de l’infranchissable. Qu’était-il ? un déshérité ? non, car il était un lord. Qu’était-il ? un lord ? non, car il était un révolté. Il était l’Apporte-lumière ; trouble-fête effrayant. Il n’était pas Satan, certes, mais il était Lucifer. Il arrivait sinistre, un flambeau à la main.

Sinistre pour qui ? pour les sinistres. Redoutable à qui ? aux redoutés. Aussi ils le rejetaient. Entrer parmi eux ? Être accepté ? Jamais. L’obstacle qu’il avait sur la face était affreux, mais l’obstacle qu’il avait dans les idées était plus insurmontable encore. Sa parole avait paru plus difforme que sa figure. Il ne pensait pas une pensée possible en ce monde des grands et des puissants dans lequel une fatalité l’avait fait naître et dont une autre fatalité l’avait fait sortir. Il y avait, entre les hommes et son visage, un masque, et, entre la société et son esprit, une muraille. En se mêlant, dès l’enfance, bateleur nomade, à ce vaste milieu vivace et robuste qu’on nomme la foule, en se saturant de l’aimantation des multitudes, en s’imprégnant de l’immense âme humaine, il avait perdu, dans le sens commun de tout le monde, le sens spécial des classes reines. En haut, il était impossible. Il arrivait tout mouillé de l’eau du puits Vérité. Il avait la fétidité de l’abîme. Il répugnait à ces princes, parfumés de mensonges. A qui vit de fiction, la vérité est infecte. Qui a soif de flatterie revomit le réel, bu par surprise. Ce qu’il apportait, lui Gwynplaine, n’était pas présentable ; c’était, quoi ? la raison, la sagesse, la justice. On le rejetait avec dégoût.

Il y avait là des évêques. Il leur apportait Dieu. Qu’était-ce que cet intrus ?

Les pôles extrêmes se repoussent. Nul amalgame possible. La transition manque. On avait vu, sans qu’il y eût eu d’autre résultat qu’un cri de colère, ce vis-à-vis formidable : toute la misère concentrée dans un homme face à face avec tout l’orgueil concentré dans une caste.

Accuser est inutile. Constater suflit. Gwynplaine constatait, dans cette méditation au bord de son destin, l’immensité inutile de son effort. Il constatait la surdité des hauts lieux. Les privilégiés n’ont pas d’oreille du côté des déshérités. Est-ce la faute des privilégiés ? non. C’est leur loi, hélas ! Pardonnez-leur. S’émouvoir, ce serait abdiquer. Où sont les seigneurs et les princes, il ne faut rien attendre. Le satisfait, c’est l’inexorable. Pour l’assouvi, l’affamé n’existe point. Les heureux ignorent, et s’isolent. Au seuil de leur paradis comme au seuil de l’enfer, il faut écrire : « Laissez toute espérance.

Gwynplaine venait d’avoir la réception d’un spectre entrant chez les dieux.

Ici tout ce qu’il avait en lui se soulevait. Non, il n’était pas un spectre, il était un homme. Il le leur avait dit, il le leur avait crié, il était l’Homme.

Il n’était pas un fantôme. Il était une chair palpitante. Il avait un cerveau, et il pensait ; il avait un cœur, et il aimait ; il avait une âme, et il espérait. Avoir trop espéré, c’était même là toute sa faute.

Hélas ! il avait exagéré l’espérance jusqu’à croire en cette chose éclatante et obscure, la société. Lui qui était dehors, il y était rentré.

La société lui avait tout de suite, d’emblée, à la fois, fait ses trois offres et donné ses trois dons, le mariage, la famille, la caste. Le mariage ? il avait vu sur le seuil la prostitution. La famille ? son frère l’avait souffleté, et l’attendait le lendemain, l’épée à la main. La caste ? elle venait de lui éclater de rire à la face, à lui patricien, à lui misérable. Il était rejeté presque avant même d’avoir été admis. Et ses trois premiers pas dans cette profonde ombre sociale avaient ouvert sous lui trois gouffres.

Et c’était par une transfiguration traître que son désastre avait débuté. Et cette catastrophe s’était approchée de lui avec le visage de l’apothéose ! Monte ! avait signifié : Descends !

Il était une sorte de contraire de Job. C’est par la prospérit que l’adversité lui était venue.

O tragique énigme humaine ! Voilà donc les embûches ! Enfant, il avait lutté contre la nuit, et il avait été plus fort qu’elle. Homme, il avait lutté contre le destin, et il l’avait terrassé. De défiguré, il s’était fait rayonnant, et de malheureux, heureux. De son exil il avait fait un asile. Vagabond, il avait lutté contre l’espace, et, comme les oiseaux du ciel, il y avait trouvé sa miette de pain. Sauvage et solitaire, il avait lutt contre la foule, et il s’en était fait une amie. Athlète, il avait lutté contre ce lion, le peuple, et il l’avait apprivoisé. Indigent, il avait lutté contre la détresse, il avait fait face la sombre nécessité de vivre, et, à force d’amalgamer à la misère toutes les joies du cœur, il s’était fait de la pauvreté une richesse. Il avait pu se croire le vainqueur de la vie. Tout coup de nouvelles forces étaient arrivées contre lui du fond de l’inconnu, non plus avec des menaces, mais avec des caresses et des sourires ; à lui, tout pénétré d’amour angélique, l’amour draconien et matériel était apparu ; la chair l’avait saisi, lui qui vivait d’idéal ; il avait entendu des paroles de volupt semblables à des cris de rage ; il avait senti des étreintes de bras de femme faisant l’effet de nœuds de couleuvre ; l’illumination du vrai avait succédé la fascination du faux ; car ce n’est pas la chair, qui est le réel, c’est l’âme. La chair est cendre, l’âme est flamme. A ce groupe lié à lui par la parenté de la pauvreté et du travail, et qui était sa véritable famille naturelle, s’était substituée la famille sociale, famille du sang, mais du sang mêlé, et, avant même d’y être entré, il se trouvait face à face avec un fratricide ébauché. Hélas ! il s’était laissé reclasser dans cette société dont Brantôme, qu’il n’avait pas lu, a dit : _Le fils peut justement appeler le père en duel_. La fortune fatale lui avait crié : Tu n’es pas de la foule, tu es de l’élite ! et avait ouvert au-dessus de sa tête, comme une trappe dans le ciel, le plafond social, et l’avait lancé par cette ouverture, et l’avait fait surgir, inattendu et farouche, au milieu des princes et des maîtres.

Subitement, autour de lui, au lieu du peuple qui l’applaudissait, il avait vu les seigneurs qui le maudissaient. Métamorphose lugubre. Grandissement ignominieux. Brusque spoliation de tout ce qui avait été sa félicité ! Pillage de sa vie par la huée ! arrachement de Gwynplaine, de Clancharlie, du lord, du bateleur, de son sort antérieur, de son sort nouveau, à coups de bec de tous ces aigles !

A quoi bon avoir commencé tout de suite la vie par la victoire sur l’obstacle ? A quoi bon avoir triomphé d’abord ? Hélas ! il faut être précipité, sans quoi la destinée n’est pas complète.

Ainsi, moitié de force, moitié de gré, car après le wapentake, il avait eu affaire à Barkilphedro, et dans son rapt il y avait eu du consentement, il avait quitté le réel pour le chimérique, le vrai pour le faux, Dea pour Josiane, l’amour pour l’orgueil, la liberté pour la puissance, le travail fier et pauvre pour l’opulence pleine de responsabilité obscure, l’ombre où est Dieu pour le flamboiement où sont les démons, le paradis pour l’olympe !

Il avait mordu dans le fruit d’or. Il recrachait la bouchée de cendre.

Résultat lamentable. Déroute, faillite, chute et ruine, expulsion insolente de toutes ses espérances fustigées par le ricanement, désillusion démesurée. Et que faire désormais ? S’il regardait le lendemain, qu’apercevait-il ? une épée nue dont la pointe était devant sa poitrine et dont la poignée était dans la main de son frère. Il ne voyait que l’éclair hideux de cette épée. Le reste, Josiane, la chambre des lords, était derrière, dans un monstrueux clair-obscur plein de silhouettes tragiques.

Et ce frère, il lui apparaissait comme chevaleresque et vaillant ! Hélas ! ce Tom-Jim-Jack qui avait défendu Gwynplaine, ce lord David qui avait défendu lord Clancharlie, il l’avait entrevu peine, il n’avait eu que le temps d’en être souffleté, et de l’aimer.

Que d’accablements !

Maintenant, aller plus loin, impossible. L’écroulement était de tous les côtés. D’ailleurs, à quoi bon ? Toutes les fatigues sont au fond du désespoir.

L’épreuve était faite, et n’était plus à recommencer.

Un joueur qui a joué l’un après l’autre tous ses atouts, c’était Gwynplaine. Il s’était laissé entraîner au tripot formidable. Sans se rendre exactement compte de ce qu’il faisait, car tel est le subtil empoisonnement de l’illusion, il avait joué Dea contre Josiane ; il avait eu un monstre. Il avait joué Ursus contre une famille, il avait eu l’affront. Il avait joué son tréteau de saltimbanque contre un siège de lord ; il avait l’acclamation, il avait eu l’imprécation. Sa dernière carte venait de tomber sur ce fatal tapis vert du bowling-green désert. Gwynplaine avait perdu. Il n’avait plus qu’à payer. Paye, misérable !

Les foudroyés s’agitent peu. Gwynplaine était immobile. Qui l’eût aperçu de loin dans cette ombre, droit et sans mouvement, au bord du parapet, eût cru voir une pierre debout.

L’enfer, le serpent et la rêverie s’enroulent sur eux-mêmes. Gwynplaine descendait les spirales sépulcrales de l’approfondissement pensif.

Ce monde qu’il venait d’entrevoir, il le considérait, avec ce regard froid qui est le regard définitif. Le mariage, mais pas d’amour ; la famille, mais pas de fraternité ; la richesse, mais pas de conscience ; la beauté, mais pas de pudeur ; la justice, mais pas d’équité ; l’ordre, mais pas d’équilibre ; la puissance, mais pas d’intelligence ; l’autorité, mais pas de droit ; la splendeur, mais pas de lumière. Bilan inexorable. Il fit le tour de cette vision suprême où s’était enfoncée sa pensée. Il examina successivement la destinée, la situation, la société, et lui-même. Qu’était la destinée ? un piège. La situation ? un désespoir. La société ? une haine. Et lui-même ? un vaincu. Et au fond de son âme, il s’écria : La société est la marâtre. La nature est la mère. La société, c’est le monde du corps ; la nature, c’est le monde de l’âme. L’une aboutit au cercueil, à la boîte de sapin dans la fosse, aux vers de terre, et finit là. L’autre aboutit aux ailes ouvertes, à la transfiguration dans l’aurore, à l’ascension dans les firmaments, et recommence là.

Peu à peu le paroxysme s’emparait de lui. Tourbillonnement funeste. Les choses qui finissent ont un dernier éclair où l’on revoit tout.

Qui juge, confronte. Gwynplaine mit en regard ce que la sociét lui avait fait et ce que lui avait fait la nature. Comme la nature avait été bonne pour lui ! comme elle l’avait secouru, elle qui est l’âme ! Tout lui avait été pris, tout, jusqu’au visage ; l’âme lui avait tout rendu. Tout, même le visage ; car il y avait ici-bas une céleste aveugle, faite exprès pour lui, qui ne voyait pas sa laideur et qui voyait sa beauté.

Et c’est de cela qu’il s’était laissé séparer ! c’est de cet être adorable, c’est de ce cœur, c’est de cette adoption, c’est de cette tendresse, c’est de ce divin regard aveugle, le seul qui le vît sur la terre, qu’il s’était éloigné ! Dea, c’était sa sœur ; car il sentait d’elle à lui la grande fraternité de l’azur, ce mystère qui contient tout le ciel. Dea, quand il était petit, c’était sa vierge ; car tout enfant a une vierge, et la vie a toujours pour commencement un mariage d’âmes consommé en pleine innocence, par deux petites virginités ignorantes. Dea, c’était son épouse, car ils avaient le même nid sur la plus haute branche du profond arbre Hymen. Dea, c’était plus encore, c’était sa clarté ; sans elle tout était le néant et le vide, et il lui voyait une chevelure de rayons. Que devenir sans Dea ? que faire de tout ce qui était lui ? Rien de lui ne vivait sans elle. Comment donc avait-il pu la perdre de vue un moment ? O infortuné ! Entre son astre et lui il avait laissé se faire l’écart, et, dans ces redoutables gravitations ignorées, l’écart est tout de suite l’abîme ! Où était-elle, l’étoile ? Dea ! Dea ! Dea ! Dea ! Hélas ! il avait perdu sa lumière. Otez l’astre, qu’est le ciel ? une noirceur. Mais pourquoi donc tout cela s’était-il en allé ? Oh ! comme il avait été heureux ! Dieu pour lui avait refait l’éden ; --trop, hélas ! --jusqu’à y laisser rentrer le serpent ! mais cette fois ce qui avait été tenté, c’était l’homme. Il avait été attiré au dehors, et là, piège affreux, il était tombé dans le chaos des rires noirs qui est l’enfer ! Malheur ! malheur ! que tout ce qui l’avait fasciné était effroyable ! Cette Josiane, qu’était-ce ? oh ! l’horrible femme, presque bête, presque déesse ! Gwynplaine était à présent sur le revers de son élévation, et il voyait l’autre côté.de son éblouissement. C’était funèbre. Cette seigneurie était difforme, cette couronne était hideuse, cette robe de pourpre était lugubre, ces palais étaient vénéneux, ces trophées, ces statues, ces armoiries étaient louches, l’air malsain et traître qu’on respirait là vous rendait fou. Oh ! les haillons du saltimbanque Gwynplaine étaient des resplendissements ! Oh ! o étaient la Green-Box, la pauvreté, la joie, la douce vie errante ensemble comme des hirondelles ? On ne se quittait pas, on se voyait à toute minute, le soir, le matin, à table on se poussait du coude, on se touchait du genou, on buvait au même verre, le soleil entrait par la lucarne, mais il n’était que le soleil, et Dea était l’amour. La nuit, on se sentait endormis pas loin les uns des autres, et le rêve de Dea venait se poser sur Gwynplaine, et le rêve de Gwynplaine allait mystérieusement s’épanouir au-dessus de Dea ! On n’était pas bien sûr, au réveil, de n’avoir pas échangé des baisers dans la nuée bleue du songe. Toute l’innocence était dans Dea, toute la sagesse était dans Ursus. On rôdait de ville en ville ; on avait pour viatique et pour cordial la franche gaîté aimante du peuple. On était des anges vagabonds, ayant assez d’humanité pour marcher ici-bas, et pas tout à fait assez d’ailes pour s’envoler. Et maintenant, disparition ! Où était tout cela ? Était-ce possible que tout se fût effacé ! Quel vent de la tombe avait soufflé ? C’était donc éclipsé ! c’était donc perdu ! Hélas, la sourde toute-puissance qui pèse sur les petits dispose de toute l’ombre, et est capable de tout ! Qu’est-ce qu’on leur avait fait ? Et il n’avait pas ét là, lui, pour les protéger, pour se mettre au travers, pour les défendre, comme lord, avec son titre, sa seigneurie et son épée, comme bateleur, avec ses poings et ses ongles ! Et ici survenait une réflexion amère, la plus amère de toutes peut-être. Eh bien, non, il n’eût pas pu les défendre ! C’était lui précisément qui les perdait. C’était pour le préserver d’eux, lui lord Clancharlie, c’était pour isoler sa dignité de leur contact, que l’infâme omnipotence sociale s’était appesantie sur eux. La meilleure façon pour lui de les protéger, ce serait de disparaître, on n’aurait plus de raison de les persécuter. Lui de moins, on les laisserait tranquilles. Glaçante ouverture o sa pensée entrait. Ah ! pourquoi s’était-il laissé séparer de Dea ? Est-ce que son premier devoir n’était pas envers Dea ? Servir et défendre le peuple ? mais Dea, c’était le peuple ! Dea, c’était l’orpheline, c’était l’aveugle, c’était l’humanité ! Oh ! que leur avait-on fait ? Cuisson cruelle du regret ! son absence avait laissé le champ libre à la catastrophe. Il eût partag leur sort. Ou il les eût pris et emportés avec lui, ou il se fût englouti avec eux. Que devenir sans eux maintevant ? Gwynplaine sans Dea, était-ce possible ? Dea de moins, c’est tout de moins ! Ah ! c’était fini. Ce groupe bien-aimé était à jamais enfoui dans l’irréparable évanouissement. Tout était épuisé. D’ailleurs, condamné et damné comme l’était Gwynplaine, à quoi bon lutter plus longtemps ? Il n’y avait plus rien à attendre, ni des hommes, ni du ciel. Dea ! Dea ! où est Dea ? Perdue ! Quoi, perdue ! Qui a perdu son âme n’a plus pour la retrouver qu’un lieu, la mort.

Gwynplaine, égaré et tragique, posa fermement sa main sur le parapet comme sur une solution, et regarda le fleuve.

C’était la troisième nuit qu’il ne dormait pas. Il avait la fièvre. Ses idées, qu’il croyait claires, étaient troubles. Il sentait un impérieux besoin de sommeil. Il demeura ainsi quelques instants penché sur cette eau ; l’ombre lui offrait le grand lit tranquille, l’infini des ténèbres. Tentation sinistre.

Il ôta son habit, le plia et le posa sur le parapet. Puis il déboutonna son gilet. Comme il allait l’ôter, sa main heurta dans la poche quelque chose. C’était le red-book que lui avait remis le librarian de la chambre des lords. Il retira ce carnet de cette poche, l’examina dans la lueur diffuse de la nuit, y vit un crayon, prit ce crayon, et écrivit, sur la première page blanche qui s’ouvrit, ces deux lignes :

« Je m’en vais. Que mon frère David me remplace et soit heureux.

Et il signa : FERMAIN CLANCHARLIE, pair d’Angleterre.

Puis il ôta le gilet et le posa sur l’habit. Il ôta son chapeau, et le posa sur le gilet. Il mit dans le chapeau le red-book ouvert à la page où il avait écrit. Il aperçut à terre une pierre, la prit et la mit dans le chapeau.

Cela fait, il regarda l’ombre infinie au-dessus de son front.

Puis, sa tête s’abaissa lentement comme tirée par le fil invisible des gouffres.

Il y avait un trou dans les pierres du soubassement du parapet, il y mit un pied, de telle sorte que son genou dépassait le haut du parapet, et qu’il n’avait presque plus rien à faire pour l’enjamber.

Il croisa ses mains derrière son dos et se pencha.

— Soit, dit-il.

Et il fixa ses yeux sur l’eau profonde.

En ce moment il sentit une langue qui lui léchait les mains.

Il tressaillit et se retourna.

C’était Homo qui était derrière lui.