L’Homme qui rit (éd. 1907)/I-2-XI

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 98-99).

XI

les casquets

C’était en effet la Light-House des Casquets.

Un phare au dix-neuvième siècle est un haut cylindre conoïde de maçonnerie surmonté d’une machine à éclairage toute scientifique. Le phare des Casquets en particulier est aujourd’hui une triple tour blanche portant trois châteaux de lumière. Ces trois maisons à feu évoluent et pivotent sur des rouages d’horlogerie avec une telle précision que l’homme de quart qui les observe du large fait invariablement dix pas sur le pont du navire pendant l’irradiation, et vingt-cinq pendant l’éclipsé. Tout est calculé dans le plan focal et dans la rotation du tambour octogone formé de huit larges lentilles simples à échelons, et ayant au-dessus et au-dessous ses deux séries d’anneaux dioptriques ; engrenage algébrique garanti des coups de vent et des coups de mer par des vitres épaisses d’un millimètre, parfois cassées pourtant par les aigles de mer qui se jettent dessus, grandes phalènes de ces lanternes géantes. La bâtisse qui enferme, soutient et sertit ce mécanisme est, comme lui, mathématique. Tout y est sobre, exact, nu, précis, correct. Un phare est un chiffre.

Au dix-septième siècle un phare était une sorte de panache de la terre au bord de la mer. L’architecture d’une tour de phare était magnifique et extravagante. On y prodiguait les balcons, les balustres, les tourelles, les logettes, les gloriettes, les girouettes. Ce n’étaient que mascarons, statues, rinceaux, volutes, rondes-bosses, figures et figurines, cartouches avec inscriptions. Pax in bello, disait le phare d’Eddystone. Observons-le en passant, cette déclaration de paix ne désarmait pas toujours l’océan. Winstanley la répéta sur un phare qu’il construisit à ses frais dans un lieu farouche, devant Plymouth. La tour du phare achevée, il se mit dedans et la fit essayer par la tempête. La tempête vint et emporta le phare et Winstanley. Du reste ces bâtisses excessives donnaient de toutes parts prise à la bourrasque, comme ces généraux trop chamarrés qui dans la bataille attirent les coups. Outre les fantaisies de pierre, il y avait les fantaisies de fer, de cuivre, de bois, les serrureries faisaient relief, les charpentes faisaient saillie. Partout, sur le profil du phare, débordaient, scellés au mur parmi les arabesques, des engins de toute espèce, utiles et inutiles, treuils, palans, poulies, contre-poids, échelles, grues de chargement, grappins de sauvetage. Sur le faîte, autour du foyer, de délicates serrureries ouvragées portaient de gros chandeliers de fer où l’on plantait des tronçons de câble noyés de résine, mèches brûlant opiniâtrement et qu’aucun vent n’éteignait. Et du haut en bas, la tour était compliquée d’étendards de mer, de banderoles, de bannières, de drapeaux, de pennons, de pavillons, qui montaient de hampe en hampe, d’étage en étage, amalgamant toutes les couleurs, toutes les formes, tous les blasons, tous les signaux, toutes les turbulences, jusqu’à la cage à rayons du phare, et faisaient dans la tempête une joyeuse émeute de guenilles autour de ce flamboiement. Cette effronterie de lumière gaie au bord du gouffre ressemblait à un défi et mettait en verve d’audace les naufragés. Mais le phare des Casquets n’était point de cette mode.

C’était à cette époque un simple vieux phare barbare, tel que Henri Ier l’avait fait construire après la perdition de la Blanche-Nef, un bûcher flambant sous un treillis de fer au haut d’un rocher, une braise derrière une grille, et une chevelure de flamme dans le vent.

Le seul perfectionnement qu’avait eu ce phare depuis le douzième siècle, c’était un soufflet de forge mis en mouvement par une crémaillère à poids de pierre, qu’on avait ajusté à sa cage à feu en 1610.

À ces antiques phares-là, l’aventure des oiseaux de mer était plus tragique qu’aux phares actuels. Les oiseaux y accouraient, attirés par la clarté, s’y précipitaient et tombaient dans le brasier où on les voyait sauter, espèces d’esprits noirs agonisant dans cet enfer ; et parfois ils retombaient hors de la cage rouge sur le rocher, fumants, boiteux, aveugles, comme hors d’une flamme de lampe des mouches à demi brûlées.

À un navire en manœuvre, pourvu de toutes ses ressources de gréement, et maniable au pilote, le phare des Casquets est utile. Il crie gare ! Il avertit de l’écueil. À un navire désemparé il n’est que terrible. La coque, paralysée et inerte, sans résistance contre le plissement insensé de l’eau, sans défense contre la pression du vent, poisson sans nageoires, oiseau sans ailes, ne peut qu’aller où le souffle la pousse. Le phare lui montre l’endroit suprême, signale le lieu de disparition, fait le jour sur l’ensevelissement. Il est la chandelle du sépulcre.

Éclairer l’ouverture inexorable, avertir de l’inévitable, pas de plus tragique ironie.