L’Homme qui rit (éd. 1907)/I-3-V

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 139-150).

V

la misanthropie fait des siennes

On ne sait quel grincement étrange et alarmant vint dans cette ombre jusqu’à lui.

C’était de quoi reculer. Il avança.

À ceux que le silence consterne, un rugissement plaît.

Ce rictus féroce le rassura. Cette menace était une promesse. Il y avait là un être vivant et éveillé, fût-ce une bête fauve. Il marcha du côté d’où venait le grincement.

Il tourna un angle de mur, et, derrière, à la réverbération de la neige et de la mer, sorte de vaste éclairage sépulcral, il vit une chose qui était là comme abritée. C’était une charrette, à moins que ce ne fût une cabane. Il y avait des roues, c’était une voiture ; et il y avait un toit, c’était une demeure. Du toit sortait un tuyau, et du tuyau une fumée. Cette fumée était vermeille, ce qui semblait annoncer un assez bon feu à l’intérieur. À l’arrière, des gonds en saillie indiquaient une porte, et au centre de cette porte une ouverture carrée laissait voir de la lueur dans la cahute. Il approcha.

Ce qui avait grincé le sentit venir. Quand il fut près de la cahute, la menace devint furieuse. Ce n’était plus à un grondement qu’il avait affaire, mais à un hurlement. Il entendit un bruit sec, comme d’une chaîne violemment tendue, et brusquement, au-dessous de la porte, dans l’écartement des roues de derrière, deux rangées de dents aiguës et blanches apparurent.

En même temps qu’une gueule entre les roues, une tête passa par la lucarne.

— Paix là ! dit la tête.

La gueule se tut.

La tête reprit :

— Est-ce qu’il y a quelqu’un ?

L’enfant répondit :

— Oui.
— Qui ?
— Moi.
— Toi ? qui ça ? d’où viens-tu ?
— Je suis las, dit l’enfant.
— Quelle heure est-il ?
— J’ai froid.
— Que fais-tu là ?
— J’ai faim.

La tête répliqua :

— Tout le monde ne peut pas être heureux comme un lord. Va-t’en.

La tête rentra, et le vasistas se ferma.

L’enfant courba le front, resserra entre ses bras la petite endormie et rassembla sa force pour se remettre en route. Il fit quelques pas et commença à s’éloigner.

Cependant, en même temps que la lucarne s’était fermée, la porte s’était ouverte. Un marchepied s’était abaissé. La voix qui venait de parler à l’enfant cria du fond de la cahute avec colère :

— Eh bien, pourquoi n’entres-tu pas ?

L’enfant se retourna.

— Entre donc, reprit la voix. Qui est-ce qui m’a donné un garnement comme cela, qui a faim et qui a froid, et qui n’entre pas !

L’enfant, à la fois repoussé et attiré, demeurait immobile.

La voix repartit :

— On te dit d’entrer, drôle !

Il se décida et mit un pied sur le premier échelon de l’escalier.

Mais on gronda sous la voiture.

Il recula. La gueule ouverte reparut.

— Paix ! cria la voix de l’homme.

La gueule rentra. Le grondement cessa.

— Monte, reprit l’homme.

L’enfant gravit péniblement les trois marches. Il était gêné par l’autre enfant, tellement engourdie, enveloppée et roulée dans le suroit qu’on ne distinguait rien d’elle, et que ce n’était qu’une petite masse informe.

Il franchit les trois marches, et, parvenu au seuil, s’arrêta.

Aucune chandelle ne brûlait dans la cahute, par économie de misère probablement. La baraque n’était éclairée que d’une rougeur faite par le soupirail d’un poêle de fonte où pétillait un feu de tourbe. Sur le poêle fumaient une écuelle et un pot contenant selon toute apparence quelque chose à manger. On en sentait la bonne odeur. Cette habitation était meublée d’un coffre, d’un escabeau, et d’une lanterne, point allumée, accrochée au plafond. Plus, aux cloisons, quelques planches sur tasseaux, et un décroche-moi-ça, où pendaient des choses mêlées. Sur les planches et aux clous s’étageaient des verreries, des cuivres, un alambic, un récipient assez semblable à ces vases à grener la cire qu’on appelle grelous, et une confusion d’objets bizarres auxquels l’enfant n’eût pu rien comprendre, et qui était une batterie de cuisine de chimiste. La cahute avait une forme oblongue, le poêle à l’avant. Ce n’était pas même une petite chambre, c’était à peine une grande boîte. Le dehors était plus éclairé par la neige que cet intérieur par le poêle. Tout dans la baraque était indistinct et trouble. Pourtant un reflet du feu sur le plafond permettait d’y lire cette inscription en gros caractères : Ursus, philosophe.

L’enfant, en effet, faisait son entrée chez Homo et chez Ursus. On vient d’entendre gronder l’un et parler l’autre.

L’enfant, arrivé au seuil, aperçut près du poêle un homme long, glabre, maigre et vieux, vêtu en grisaille, qui était debout et dont le crâne chauve touchait le toit. Cet homme n’eut pu se hausser sur les pieds. La cahute était juste.

— Entre, dit l’homme, qui était Ursus.

L’enfant entra.

— Pose-là ton paquet.

L’enfant posa sur le coffre son fardeau, avec précaution, de crainte de l’effrayer et de le réveiller.

L’homme reprit :

— Comme tu mets ça là doucement ! Ce ne serait pas pire quand ce serait une châsse. Est-ce que tu as peur de faire une fêlure à tes guenilles ? Ah ! l’abominable vaurien ! dans les rues à cette heure-ci ! Qui es-tu ? Réponds. Mais non, je te défends de répondre. Allons au plus pressé ; tu as froid, chauffe-toi.

Et il le poussa par les deux épaules devant le poêle.

— Es-tu assez mouillé ! Es-tu assez glacé ! S’il est permis d’entrer ainsi dans les maisons ! Allons, ôte-moi toutes ces pourritures, malfaiteur !

Et, d’une main, avec une brusquerie fébrile, il lui arracha ses haillons qui se déchirèrent en charpie, tandis que, de l’autre main, il décrochait d’un clou une chemise d’homme et une de ces jaquettes de tricot qu’on appelle encore aujourd’hui kiss-my-quick.

— Tiens, voilà des nippes.

Il choisit dans le tas un chiffon de laine et en frotta devant le feu les membres de l’enfant ébloui et défaillant, et qui, en cette minute de nudité chaude, crut voir et toucher le ciel. Les membres frottés, l’homme essuya les pieds.

— Allons, carcasse, tu n’as rien de gelé. J’étais assez bête pour avoir peur qu’il n’eût quelque chose de gelé, les pattes de derrière ou de devant ! Il ne sera pas perclus pour cette fois. Rhabille-toi.

L’enfant endossa la chemise, et l’homme lui passa par-dessus la jaquette de tricot.

— À présent…

L’homme avança du pied l’escabeau, y fit asseoir, toujours par une poussée aux épaules, le petit garçon, et lui montra de l’index l’écuelle qui fumait sur le poêle. Ce que l’enfant entrevoyait dans cette écuelle, c’était encore le ciel, c’est-à-dire une pomme de terre et du lard.

— Tu as faim, mange.

L’homme prit sur une planche une croûte de pain dur et une fourchette de fer, et les présenta à l’enfant. L’enfant hésitait.

— Faut-il que je te mette le couvert ? dit l’homme.

Et il posa l’écuelle sur les genoux de l’enfant.

— Mords dans tout ça !

La faim l’emporta sur l’ahurissement. L’enfant se mit à manger. Le pauvre être dévorait plutôt qu’il ne mangeait. Le bruit joyeux du pain croqué remplissait la cahute. L’homme bougonnait.

— Pas si vite, horrible goinfre ! Est-il gourmand, ce gredin-là ! Ces canailles qui ont faim mangent d’une façon révoltante. On n’a qu’à voir souper un lord. J’ai vu dans ma vie des ducs manger. Ils ne mangent pas ; c’est ça qui est noble. Ils boivent, par exemple. Allons, marcassin, empiffre-toi !

L’absence d’oreilles qui caractérise le ventre affamé faisait l’enfant peu sensible à cette violence d’épithètes, tempérée d’ailleurs par la charité des actions, contre-sens à son profit. Pour l’instant, il était absorbé par ces deux urgences, et par ces deux extases, se réchauffer, manger.

Ursus poursuivait entre cuir et chair son imprécation en sourdine :

— J’ai vu le roi Jacques souper en personne dans le Banqueting house où l’on admire des peintures du fameux Rubens ; Sa Majesté ne touchait à rien. Ce gueux-ci broute ! Brouter, mot qui dérive de brute. Quelle idée ai-je eue de venir dans ce Weymouth, sept fois voué aux dieux infernaux ! Je n’ai depuis ce matin rien vendu, j’ai parlé à la neige, j’ai joué de la flûte à l’ouragan, je n’ai pas empoché un farthing, et le soir il m’arrive des pauvres ! Hideuse contrée ! Il y a bataille, lutte et concours entre les passants imbéciles et moi. Ils tâchent de ne me donner que des liards, je tâche de ne leur donner que des drogues. Eh bien, aujourd’hui, rien ! pas un idiot dans le carrefour, pas un penny dans la caisse ! Mange, boy de l’enfer ! tords et troque ! nous sommes dans un temps où rien n’égale le cynisme des pique-assiettes. Engraisse à mes dépens, parasite. Il est mieux qu’affamé, il est enragé, cet être-là. Ce n’est pas de l’appétit, c’est de la férocité. Il est surmené par un virus rabique. Qui sait ? il a peut-être la peste. As-tu la peste, brigand ? S’il allait la donner à Homo ! Ah mais, non ! crevez, populace, mais je ne veux pas que mon loup meure. Ah çà, j’ai faim moi aussi. Je déclare que ceci est un incident désagréable. J’ai travaillé aujourd’hui très avant dans la nuit. Il y a des fois dans la vie qu’on est pressé. Je l’étais ce soir de manger. Je suis tout seul, je fais du feu, je n’ai qu’une pomme de terre, une croûte de pain, une bouchée de lard et une goutte de lait, je mets ça à chauffer, je me dis : bon ! je m’imagine que je vais me repaître. Patatras ! il faut que ce crocodile me tombe dans ce moment-là. Il s’installe carrément entre ma nourriture et moi. Voilà mon réfectoire dévasté. Mange, brochet, mange, requin, combien as-tu de rangs de dents dans la gargamelle ? bâfre, louveteau. Non, je retire le mot, respect aux loups. Engloutis ma pâture, boa ! J’ai travaillé aujourd’hui, l’estomac vide, le gosier plaintif, le pancréas en détresse, les entrailles délabrées, très avant dans la nuit ; ma récompense est de voir manger un autre. C’est égal, part à deux. Il aura le pain, la pomme de terre et le lard, mais j’aurai le lait.

En ce moment un cri lamentable et prolongé s’éleva dans la cahute.

L’homme dressa l’oreille.

— Tu cries maintenant, sycophante ! Pourquoi cries-tu ?

Le garçon se retourna. Il était évident qu’il ne criait pas. Il avait la bouche pleine.

Le cri ne s’interrompait pas.

L’homme alla au coffre.

— C’est donc le paquet qui gueule ! Vallée de Josaphat ! Voilà le paquet qui vocifère ! Qu’est-ce qu’il a à croasser, ton paquet ?

Il déroula le suroit. Une tête d’enfant en sortit, la bouche ouverte et criant.

— Eh bien, qui va là ? dit l’homme. Qu’est-ce que c’est ? Il y en a un autre. Ça ne va donc pas finir ? Qui vive ! aux armes ! Caporal, hors la garde ! Deuxième patatras ! Qu’est-ce que tu m’apportes là, bandit ? Tu vois bien qu’elle a soif. Allons, il faut qu’elle boive, celle-ci. Bon! je n’aurai pas même le lait à présent.

Il prit dans un fouillis sur une planche un rouleau de linge à bandage, une éponge et une fiole, en murmurant avec frénésie :

— Damné pays !

Puis il considéra la petite.

— C’est une fille. Ça se reconnaît au glapissement. Elle est trempée, elle aussi.

Il arracha, comme il avait fait pour le garçon, les haillons dont elle était plutôt nouée que vêtue, et il l’entortilla d’un lambeau indigent, mais propre et sec, de grosse toile. Ce rhabillement rapide et brusque exaspéra la petite fille.

— Elle miaule inexorablement, dit-il. Il coupa avec ses dents un morceau allongé de l’éponge, déchira du rouleau un carré de linge, en étira un brin de fil, prit sur le poêle le pot où il y avait du lait, remplit de ce lait la fiole, introduisit à demi l’éponge dans le goulot, couvrit l’éponge avec le linge, ficela ce bouchon avec le fil, appliqua contre sa joue la fiole, pour s’assurer qu’elle n’était pas trop chaude, et saisit sous son bras gauche le maillot éperdu qui continuait de crier.

— Allons, soupe, créature ! prends-moi le téton.

Et il lui mit dans la bouche le goulot de la fiole.

La petite but avidement.

Il soutint la fiole à l’inclinaison voulue en grommelant :

— Ils sont tous les mêmes, les lâches ! Quand ils ont ce qu’ils veulent, ils se taisent.

La petite avait bu si énergiquement et avait saisi avec tant d’emportement ce bout de sein offert par cette providence bourrue, qu’elle fut prise d’une quinte de toux.

— Tu vas t’étrangler, gronda Ursus. Une fière goulue aussi que celle-là !

Il lui retira l’éponge qu’elle suçait, laissa la quinte s’apaiser, et lui replaça la fiole entre les lèvres, en disant :

— Tette, coureuse.

Cependant le garçon avait posé sa fourchette. Voir la petite boire lui faisait oublier de manger. Le moment d’auparavant, quand il mangeait, ce qu’il avait dans le regard, c’était de la satisfaction, maintenant c’était de la reconnaissance. Il regardait la petite revivre. Cet achèvement de la résurrection commencée par lui emplissait sa prunelle d’une réverbération ineffable. Ursus continuait entre ses gencives son mâchonnement de paroles courroucées. Le petit garçon par instant levait sur Ursus ses yeux humides de l’émotion indéfinissable qu’éprouvait, sans pouvoir l’exprimer, le pauvre être rudoyé et attendri.

Ursus l’apostropha furieusement :

— Eh bien, mange donc !
— Et vous ? dit l’enfant tout tremblant, et une larme dans la prunelle. Vous n’aurez rien ?
— Veux-tu bien manger tout, engeance ! il n’y en a pas trop pour toi puisqu’il n’y en avait pas assez pour moi.

L’enfant reprit sa fourchette, mais ne mangea point.

— Mange, vociféra Ursus. Est-ce qu’il s’agit de moi ? Qui est-ce qui te parle de moi ? Mauvais petit clerc pieds nus de la paroisse des Sans-le-Sou, je te dis de manger tout. Tu es ici pour manger, boire et dormir. Mange, sinon je te jette à la porte, toi et ta drôlesse !

Le garçon, sur cette menace, se remit à manger. Il n’avait pas grand’chose à faire pour expédier ce qui restait dans l’écuelle.

Ursus murmura :

— Ça joint mal, cet édifice. Il vient du froid par les vitres.

Une vitre en effet avait été cassée à l’avant, par quelque cahot de la carriole ou par quelque pierre de polisson. Ursus avait appliqué sur cette avarie une étoile de papier qui s’était décollée. La bise entrait par là.

Il s’était à demi assis sur le coffre. La petite, à la fois dans ses bras et sur ses genoux, suçait voluptueusement la bouteille avec cette somnolence béate des chérubins devant Dieu et des enfants devant la mamelle.

— Elle est soûle, dit Ursus.

Et il reprit :

— Faites donc des sermons sur la tempérance !

Le vent arracha de la vitre l’emplâtre de papier qui vola à travers la cahute ; mais ce n’était pas de quoi troubler les deux enfants occupés à renaître.

Pendant que la petite buvait et que le petit mangeait, Ursus maugréait.

— L’ivrognerie commence au maillot. Donnez-vous donc la peine d’être l’évêque Tillotson et de tonner contre les excès de la boisson. Odieux vent coulis ! Avec cela que mon poêle est vieux. Il laisse échapper des bouffées de fumée à vous donner le trichiasis. On a l’inconvénient du froid et l’inconvénient du feu. On ne voit pas clair. L’être que voici abuse de mon hospitalité. Eh bien, je n’ai pas encore pu distinguer le visage de ce mufle. Le confortable fait défaut céans. Par Jupiter, j’estime fortement les festins exquis dans les chambres bien closes. J’ai manqué ma vocation, j’étais né pour être sensuel. Le plus grand des sages est Philoxénès qui souhaita d’avoir un cou de grue pour goûter plus longuement les plaisirs de la table. Zéro de recette aujourd’hui ! Rien vendu de la journée ! Calamité. Habitants, laquais, et bourgeois, voilà le médecin, voilà la médecine. Tu perds ta peine, mon vieux. Remballe ta pharmacie. Tout le monde se porte bien ici. En voilà une ville maudite où personne n’est malade ! Le ciel seul a la diarrhée. Quelle neige ! Anaxagoras enseignait que la neige est noire. Il avait raison, froideur étant noirceur. La glace, c’est la nuit. Quelle bourrasque ! Je me représente l’agrément de ceux qui sont en mer. L’ouragan, c’est le passage des satans, c’est le hourvari des brucolaques galopant et roulant tête-bêche, au-dessus de nos boîtes osseuses. Dans la nuée, celui-ci a une queue, celui-là a des cornes, celui-là a une flamme pour langue, cet autre a des griffes aux ailes, cet autre a une bedaine de lord-chancelier, cet autre a une caboche d’académicien, on distingue une forme dans chaque bruit. À vent nouveau, démon différent ; l’oreille écoute, l’œil voit, le fracas est une figure. Parbleu, il y a des gens en mer, c’est évident. Mes amis, tirez-vous de la tempête, j’ai assez à faire de me tirer de la vie. Ah çà, est-ce que je tiens auberge, moi ? Pourquoi est-ce que j’ai des arrivages de voyageurs ? La détresse universelle a des éclaboussures jusque dans ma pauvreté. Il me tombe dans ma cabane des gouttes hideuses de la grande boue humaine. Je suis livré à la voracité des passants. Je suis une proie. La proie des meurt-de-faim. L’hiver, la nuit, une cahute de carton, un malheureux ami dessous et dehors, la tempête, une pomme de terre, du feu gros comme le poing, des parasites, le vent pénétrant par toutes les fentes, pas le sou, et des paquets qui se mettent à aboyer ! On les ouvre, on trouve dedans des gueuses. Si c’est là un sort ! J’ajoute que les lois sont violées ! Ah ! vagabond avec ta vagabonde, malicieux pick-pocket, avorton mal intentionné, ah ! tu circules dans les rues passé le couvre-feu ! Si notre bon roi le savait, c’est lui qui te ferait joliment flanquer dans un cul de basse-fosse pour t’apprendre ! Monsieur se promène la nuit, avec mademoiselle ! Par quinze degrés de froid, nu-tête, nu-pieds ! sache que c’est défendu. Il y a des règlements et ordonnances, factieux ! les vagabonds sont punis, les honnêtes gens qui ont des maisons à eux sont gardés et protégés, les rois sont les pères du peuple. Je suis domicilié, moi ! Tu aurais été fouetté en place publique, si l’on t’avait rencontré, et c’eût été bien fait. Il faut de l’ordre dans un état policé. Moi j’ai eu tort de ne pas te dénoncer au constable. Mais je suis comme cela, je comprends le bien, et je fais le mal. Ah ! le ruffian ! m’arriver dans cet état-là ! Je ne me suis pas aperçu de leur neige en entrant, ça a fondu. Et voilà toute ma maison mouillée. J’ai l’inondation chez moi. Il faudra brûler un charbon impossible pour sécher ce lac. Du charbon à douze farthings le dénerel ! Comment allons-nous faire pour tenir trois dans cette baraque ? Maintenant c’est fini, j’entre dans la nursery, je vais avoir chez moi en sevrage l’avenir de la gueuserie d’Angleterre. J’aurai pour emploi, office et fonction de dégrossir les fœtus mal accouchés de la grande coquine Misère, de perfectionner la laideur des gibiers de potence en bas âge, et de donner aux jeunes filous des formes de philosophe ! La langue de l’ours est l’ébauchoir de Dieu. Et dire que, si je n’avais pas été depuis trente ans grugé par des espèces de cette sorte, je serais riche, Homo serait gras, j’aurais un cabinet de médecine plein de raretés, des instruments de chirurgie autant que le docteur Linacre, chirurgien du roi Henri VIII, divers animaux de tous genres, des momies d’Égypte, et autres choses semblables ! Je serais du collège des Docteurs, et j’aurais le droit d’user de la bibliothèque bâtie en 1652 par le célèbre Harvey, et d’aller travailler dans la lanterne du dôme d’où l’on découvre toute la ville de Londres ! Je pourrais continuer mes calculs sur l’offuscation solaire, et prouver qu’une vapeur caligineuse sort de l’astre. C’est l’opinion de Jean Kepler, qui naquit un an avant la Saint-Barthélemy, et qui fut mathématicien de l’empereur. Le soleil est une cheminée qui fume quelquefois. Mon poêle aussi. Mon poêle ne vaut pas mieux que le soleil. Oui, j’eusse fait fortune, mon personnage serait autre, je ne serais pas trivial, je n’avilirais point la science dans les carrefours. Car le peuple n’est pas digne de la doctrine, le peuple n’étant qu’une multitude d’insensés, qu’un mélange confus de toutes sortes d’âges, de sexes, d’humeurs et de conditions, que les sages de tous les temps n’ont point hésité à mépriser, et dont les plus modérés, dans leur justice, détestent l’extravagance et la fureur. Ah ! je suis ennuyé de ce qui existe. Après cela on ne vit pas longtemps. C’est vite fait, la vie humaine. Hé bien non, c’est long. Par intervalles, pour que nous ne nous découragions pas, pour que nous ayons la stupidité de consentir à être, et pour que nous ne profitions pas des magnifiques occasions de nous pendre que nous offrent toutes les cordes et tous les clous, la nature a l’air de prendre un peu soin de l’homme. Pas cette nuit pourtant. Elle fait pousser le blé, elle fait mûrir le raisin, elle fait chanter le rossignol, cette sournoise de nature. De temps en temps un rayon d’aurore, ou un verre de gin, c’est là ce qu’on appelle le bonheur. Une mince bordure de bien autour de l’immense suaire du mal. Nous avons une destinée dont le diable a fait l’étoffe et dont Dieu a fait l’ourlet. En attendant, tu m’as mangé mon souper, voleur !

Cependant le nourrisson, qu’il tenait toujours entre ses bras, et très doucement tout en faisant rage, refermait vaguement les yeux, signe de plénitude. Ursus examina la fiole, et grogna :

— Elle a tout bu, l’effrontée !

Il se dressa et, soutenant la petite du bras gauche, de la main droite il souleva le couvercle du coffre, et tira de l’intérieur une peau d’ours, ce qu’il appelait, on s’en souvient, sa « vraie peau ».

Tout en exécutant ce travail, il entendait l’autre enfant manger, et il le regardait de travers.

— Ce sera une besogne s’il faut désormais que je nourrisse ce glouton en croissance ! C’est un ver solitaire que j’aurai dans le ventre de mon industrie.

Il étala, toujours d’un seul bras, et de son mieux, la peau d’ours sur le coffre, avec des efforts de coude et des ménagements de mouvements pour ne point secouer le commencement de sommeil de la petite fille. Puis il la déposa sur la fourrure, du côté le plus proche du feu.

Cela fait, il mit la fiole vide sur le poêle, et s’écria :

— C’est moi qui ai soif !

Il regarda dans le pot ; il y restait quelques bonnes gorgées de lait ; il approcha le pot de ses lèvres. Au moment où il allait boire, son œil tomba sur la petite fille. Il remit le pot sur le poêle, prit la fiole, la déboucha, y vida ce qui restait de lait, juste assez pour l’emplir, replaça l’éponge, et reficela le linge sur l’éponge autour du goulot.

— J’ai tout de même faim et soif, reprit-il.

Et il ajouta :

— Quand on ne peut pas manger du pain, on boit de l’eau.

On entrevoyait derrière le poêle une cruche égueulée.

Il la prit et la présenta au garçon :

— Veux-tu boire ?

L’enfant but, et se remit à manger.

Ursus ressaisit la cruche et la porta à sa bouche. La température de l’eau qu’elle contenait avait été inégalement modifiée par le voisinage du poêle.

Il avala quelques gorgées, et fit une grimace.

— Eau prétendue pure, tu ressembles aux faux amis. Tu es tiède en dessus et froide en dessous.

Cependant le garçon avait fini de souper. L’écuelle était mieux que vidée, elle était nettoyée. Il ramassait et mangeait, pensif, quelques miettes de pain éparses dans les plis du tricot, sur ses genoux.

Ursus se tourna vers lui.

— Ce n’est pas tout ça. Maintenant, à nous deux. La bouche n’est pas faite que pour manger, elle est faite pour parler. À présent que tu es réchauffé et gavé, animal, prends garde à toi, tu vas répondre à mes questions. D’où viens-tu ?

L’enfant répondit :

— Je ne sais pas.
— Comment, tu ne sais pas ?
— J’ai été abandonné ce soir au bord de la mer.
— Ah ! le chenapan ! Comment t’appelles-tu ? Il est si mauvais sujet qu’il en vient à être abandonné par ses parents.
— Je n’ai pas de parents.
— Rends-toi un peu compte de mes goûts, et fais attention que je n’aime point qu’on me chante des chansons qui sont des contes. Tu as des parents, puisque tu as ta sœur.
— Ce n’est pas ma sœur.
— Ce n’est pas ta sœur ?
— Non.
— Qu’est-ce que t’est alors ?
— C’est une petite que j’ai trouvée.
— Trouvée !
— Oui.
— Comment ! tu as ramassé ça ?
— Oui.
— Où ? si tu mens, je t’extermine.
— Sur une femme qui était morte dans la neige.
— Quand ?
— Il y a une heure.
— Où ?
— À une lieue d’ici.

Les arcades frontales d’Ursus se plissèrent et prirent cette forme aiguë qui caractérise l’émotion des sourcils d’un philosophe.

— Morte ! en voilà une qui est heureuse ! Il faut l’y laisser, dans sa neige. Elle y est bien. De quel côté ?
— Du côté de la mer.
— As-tu passé le pont ?
— Oui.

Ursus ouvrit la lucarne de l’arrière et examina le dehors, s’était pas amélioré. La neige tombait épaisse et lugubre.

Il referma le vasistas.

Il alla à la vitre cassée, il boucha le trou avec un chiffon, il remit de la tourbe dans le poêle, il déploya le plus largement qu’il put la peau d’ours sur le coffre, prit un gros livre qu’il avait dans un coin et le mit sous le chevet pour servir d’oreiller, et plaça sur ce traversin la tête de la petite endormie.

Il se tourna vers le garçon.

— Couche-toi là.

L’enfant obéit et s’étendit de tout son long à côté de la petite.

Ursus roula la peau d’ours autour des deux enfants, et la borda sous leurs pieds.

Il atteignit sur une planche, et se noua autour du corps une ceinture de toile à grosse poche contenant probablement une trousse de chirurgien et des flacons d’élixirs.

Puis il décrocha du plafond la lanterne, et l’alluma. C’était une lanterne sourde. En s’allumant, elle laissa les enfants dans l’obscurité.

Ursus entre-bâilla la porte et dit :

— Je sors. N’ayez pas peur. Je vais revenir. Dormez.

Et, abaissant le marchepied, il cria :

— Homo !

Un grondement tendre lui répondit.

Ursus, la lanterne à la main, descendit, le marchepied remonta, la porte se referma. Les enfants demeurèrent seuls.

Du dehors, une voix, qui était la voix d’Ursus, demanda :

— Boy qui viens de me manger mon souper ! — dis donc, tu ne dors pas encore ?
— Non, répondit le garçon.
— Eh bien, si elle beugle, tu lui donneras le reste du lait.

On entendit un cliquetis de chaîne défaite, et le bruit d’un pas d’homme, compliqué d’un pas de bête, qui s’éloignait.

Quelques instants après, les deux enfants dormaient profondément.

C’était on ne sait quel ineffable mélange d’haleines ; plus que la chasteté, l’ignorance ; une nuit de noces avant le sexe. Le petit garçon et la petite fille, nus et côte à côte, eurent pendant ces heures silencieuses la promiscuité séraphique de l’ombre ; la quantité de songe possible à cet âge flottait de l’un à l’autre ; il y avait probablement sous leurs paupières fermées de la lumière d’étoile ; si le mot mariage n’est pas ici disproportionné, ils étaient mari et femme de la façon dont on est ange. De telles innocences dans de telles ténèbres, une telle pureté dans un tel embrassement, ces anticipations sur le ciel ne sont possibles qu’à l’enfance, et aucune immensité n’approche de cette grandeur des petits. De tous les gouffres celui-ci est le plus profond. La perpétuité formidable d’un mort enchaîné hors de la vie, l’énorme acharnement de l’océan sur un naufrage, la vaste blancheur de la neige recouvrant des formes ensevelies, n’égalent pas en pathétique deux bouches d’enfants qui se touchent divinement dans le sommeil, et dont la rencontre n’est pas même un baiser. Fiançailles peut-être ; peut-être catastrophe. L’ignoré pèse sur cette juxtaposition. Cela est charmant ; qui sait si ce n’est pas effrayant ? on se sent le cœur serré. L’innocence est plus suprême que la vertu. L’innocence est faite d’obscurité sacrée. Ils dormaient. Ils étaient paisibles. Ils avaient chaud. La nudité des corps entrelacés amalgamait la virginité des âmes. Ils étaient là comme dans le nid de l’abîme.