L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-1-I

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 157-166).

LIVRE PREMIER

éternelle présence du passé
les hommes reflètent l'homme.


I

Lord Clancharlie


I

Il y avait dans ces temps-la un vieux souvenir.

Ce souvenir était lord Linnœus Clancharlie.

Le baron Linnœus Clancharlie, contemporain de Cromwell, était un des pairs d'Angleterre, peu nombreux, hâtons-nous de le dire, qui avaient accepté la république. Cette acceptation pouvait avoir sa raison d'être, et s’explique à la rigueur, puisque la république avait momentanément triomphé. Il était tout simple que lord Clancharlie demeurât du parti de la république, tant que la république avait eu le dessus. Mais après la clôture de la révolution et la chute du gouvernement parlementaire, lord Clancharlie avait persisté. Il était aisé au noble patricien de rentrer dans la chambre haute reconstituée, les repentirs étant toujours bien reçus des restaurations, et Charles II étant bon prince à ceux qui revenaient à lui ; mais lord Clancharlie n'avait pas compris ce qu'on doit aux événements. Pendant que la nation couvrait d'acclamations le roi reprenant possession de l’Angleterre, pendant que l'unanimité prononçait son verdict, pendant que s'accomplissait la salutation du peuple à la monarchie, pendant que la dynastie se relevait au milieu d’une palinodie glorieuse et triomphale, à l’instant où le passé devenait l’avenir et où l’avenir devenait le passé, ce lord était resté réfractaire. Il avait détourné la tête de toute cette allégresse ; il s’était volontairement exilé ; pouvant être pair, il avait mieux aimé être proscrit ; et les années s'étaient écoulées ainsi ; il avait vieilli dans cette fidélité à la république morte. Aussi était-il couvert du ridicule qui s'attache naturellement à cette sorte d’enfantillage. Il s’était retiré en Suisse. Il habitait une espèce de haute masure au bord du lac de Genève. Il s’était choisi cette demeure dans le plus âpre recoin du lac, entre Chillon où est le cachot de Bonivard, et Vevey où est le tombeau de Ludlow. Les Alpes sévères, pleines de crépuscules, de souffles et de nuées, l’enveloppaient ; et il vivait là, perdu dans ces grandes ténèbres qui tombent des montagnes. Il était rare qu’un passant le rencontrât. Cet homme était hors de son pays, presque hors de son siècle. En ce moment, pour ceux qui étaient au courant et qui connaissaient les affaires du temps, aucune résistance aux conjonctures n’était justifiable. L’Angleterre était heureuse ; une restauration est une réconciliation d’époux ; prince et nation ont cessé de faire lit à part ; rien de plus gracieux et de plus riant ; la Grande-Bretagne rayonnait; avoir un roi, c’est beaucoup, mais de plus on avait un charmant roi ; Charles II était aimable, homme de plaisir et de gouvernement, et grand à la suite de Louis XIV ; c’était un gentleman et un gentilhomme ; Charles II était admiré de ses sujets ; il avait fait la guerre de Hanovre, sachant certainement pourquoi, mais le sachant tout seul ; il avait vendu Dunkerque à la France, opération de haute politique ; les pairs démocrates, desquels Chamberlayne a dit : « La maudite république infecta avec son haleine puante plusieurs de la haute noblesse » , avaient eu le bon sens de se rendre à l’évidence, d’être de leur époque, et de reprendre leur siège à la noble chambre ; il leur avait suffi pour cela de prêter au roi le serment d’allégeance. Quand on songeait à toutes ces réalités, à ce beau règne, à cet excellent roi, à ces augustes princes rendus par la miséricorde divine à l’amour des peuples ; quand on se disait que des personnages considérables, tels que Monk, et plus tard Jetfrys, s’étaient ralliés au trône, qu’ils avaient été justement récompensés de leur loyauté et de leur zèle par les plus magnifiques charges et par les fonctions les plus lucratives, que lord Clancharlie ne pouvait l’ignorer, qu’il n’eût tenu qu’à lui d’être glorieusement assis à côté d’eux dans les honneurs, que l’Angleterre était remontée, grâce à son roi, au sommet de la prospérité, que Londres n’était que fêtes et carrousels, que tout le monde était opulent et enthousiasmé, que la cour était galante, gaie et superbe ; si, par hasard, loin de ces splendeurs, dans on ne sait quel demi-jour lugubre ressemblant à la tombée de la nuit, on apercevait ce vieillard vêtu des mêmes habits que le peuple, pâle, distrait, courbé, probablement du côté de la tombe, debout au bord du lac, à peine attentif à la tempête et à l’hiver, marchant comme au hasard, l’œil fixe, ses cheveux blancs secoués par le vent de l’ombre, silencieux, solitaire, pensif, il était difficile de ne pas sourire.

Sorte de silhouette d’un fou.

En songeant à lord Clancharlie, à ce qu’il aurait pu être et à ce qu’il était, sourire était de l’indulgence. Quelques-uns riaient tout haut. D’autres s’indignaient.

On comprend que les hommes sérieux fussent choqués par une telle insolence d’isolement.

Circonstance atténuante : lord Clancharlie n’avait jamais eu d’esprit. Tout le monde en tombait d’accord.

II

Il est désagréable de voir les gens pratiquer l’obstination. On n’aime pas ces façons de Régulus, et dans l’opinion publique quelque ironie en résulte.

Ces opiniâtretés ressemblent à des reproches, et l’on a raison d’en rire.

Et puis, en somme, ces entêtements, ces escarpements, sont-ce des vertus ? N’y a-t-il pas dans ces affiches excessives d’abnégation et d’honneur beaucoup d’ostentation ? C’est plutôt parade qu’autre chose. Pourquoi ces exagérations de solitude et d’exil ? Ne rien outrer est la maxime du sage. Faites de l’opposition, soit ; blâmez si vous voulez, mais décemment, et tout en criant : vive le roi ! La vraie vertu, c’est d’être raisonnable. Ce qui tombe a dû tomber, ce qui réussit a dû réussir. La providence a ses motifs ; elle couronne qui le mérite. Avez-vous la prétention de vous y connaître mieux qu’elle ? Quand les circonstances ont prononcé, quand un régime a remplacé l’autre, quand la défalcation du vrai et du faux s’est faite par le succès, ici la catastrophe, là le triomphe, aucun doute n’est plus possible, l’honnête homme se rallie à ce qui a prévalu, et, quoique cela soit utile à sa fortune et à sa famille, sans se laisser influencer par cette considération, et ne songeant qu’à la chose publique, il prête main-forte au vainqueur.

Que deviendrait l’état si personne ne consentait à servir ? Tout s’arrêterait donc ? Garder sa place est d’un bon citoyen. Sachez sacrifier vos préférences secrètes. Les emplois veulent être tenus. Il faut bien que quelqu’un se dévoue. Être fidèle aux fonctions publiques est une fidélité. La retraite des fonctionnaires serait la paralysie de l’état. Vous vous bannissez, c’est pitoyable. Est-ce un exemple ? quelle vanité ! Est-ce un défi ? quelle audace ! Quel personnage vous croyez-vous donc ? Apprenez que nous vous valons Nous ne désertons pas, nous. Si nous voulions, nous aussi, nous serions intraitables et indomptables, et nous ferions de pires choses que vous. Mais nous aimons mieux être des gens intelligents. Parce que je suis Trimalcion, vous ne me croyez pas capable d’être Caton ! Allons donc !

III

Jamais situation ne fut plus nette et plus décisive que celle de 1660. Jamais la conduite à tenir n’avait été plus clairement indiquée à un bon esprit.

L’Angleterre était hors de Cromwell. Sous la république beaucoup de faits irréguliers s’étaient produits. On avait créé la suprématie britannique ; on avait, avec l’aide de la guerre de Trente ans, dominé l’Allemagne, avec l’aide de la Fronde, abaissé la France, avec l’aide du duc de Bragance, amoindri l’Espagne. Cromwell avait domestiqué Mazarin ; dans les traités, le Protecteur d’Angleterre signait au-dessus du roi de France ; on avait mis les Provinces-Unies à l’amende de huit millions, molesté Alger et Tunis, conquis la Jamaïque, humilié Lisbonne, suscité dans Barcelone la rivalité française, et dans Naples Masaniello ; on avait amarré le Portugal à l’Angleterre ; on avait fait, de Gibraltar à Candie, un balayage des barbaresques ; on avait fondé la domination maritime sous ces deux formes, la victoire et le commerce ; le 10 août 1653, l’homme des trente-trois batailles gagnées, le vieil amiral qui se qualifiait Grand-père des matelots, ce Martin Happertz Tromp, qui avait battu la flotte espagnole, avait été détruit par la flotte anglaise ; on avait retiré l’Atlantique à la marine espagnole, le Pacifique à la marine hollandaise, la Méditerranée à la marine vénitienne, et, par l’acte de navigation, on avait pris possession du littoral universel ; par l’océan on tenait le monde ; le pavillon hollandais saluait humblement en mer le pavillon britannique ; la France, dans la personne de l’ambassadeur Mancini, faisait des génuflexions à Olivier Cromwell ; ce Cromwell jouait de Calais et de Dunkerque comme de deux volants sur une raquette ; on avait fait trembler le continent, dicté la paix, décrété la guerre, mis sur tous les faîtes le drapeau anglais ; le seul régiment des côtes-de-fer du Protecteur pesait dans la terreur de l’Europe autant qu’une armée ; Cromwell disait : Je veux qu’on respecte la république anglaise comme on a respecté la république romaine ; il n’y avait plus rien de sacré ; la parole était libre, la presse était libre ; on disait en pleine rue ce qu’on voulait ; on imprimait, sans contrôle ni censure, ce qu’on voulait ; l’équilibre des trônes avait été rompu ; tout l’ordre monarchique européen, dont les Stuarts faisaient partie, avait été bouleversé. Enfin, on était sorti de cet odieux régime, et l’Angleterre avait son pardon.

Charles II, indulgent, avait donné la Déclaration de Bréda. Il avait octroyé à l’Angleterre l’oubli de cette époque où le fils d’un brasseur de Huntingdon mettait le pied sur la tête de Louis XIV. L’Angleterre faillit son mea culpa, et respirait. L’épanouissement des cœurs, nous venons de le dire, était complet, les gibets des régicides s’ajoutant à la joie universelle. Une restauration est un sourire ; mais un peu de potence ne messied pas, et il faut satisfaire la conscience publique. L’esprit d’indiscipline s’était dissipé, la loyauté se reconstituait. Être de bons sujets était désormais l’ambition unique. On était revenu des folies de la politique ; on bafouait la révolution, on raillait la république, et ces temps singuliers où l’on avait toujours de grands mots à la bouche. Droit, Liberté, Procès ; on riait de ces emphases. Le retour au bon sens était admirable ; l’Angleterre avait rêvé. Quel bonheur d’être hors de ces égarements ! Y a-t-il rien de plus insensé ? Où en serait-on si le premier venu avait des droits ? Se figure-t-on tout le monde gouvernant ? S’imagine-t-on la cité menée par les citoyens ? Les citoyens sont un attelage, et l’attelage n’est pas le cocher. Mettre aux voix, c’est jeter aux vents. Voulez-vous faire flotter les états comme les nuées ? Le désordre ne construit pas l’ordre. Si le chaos est l’architecte, l’édifice sera Babel. Et puis quelle tyrannie que cette prétendue liberté ! Je veux m’amuser, moi, et non gouverner. Voter m’ennuie ; je veux danser. Quelle providence qu’un prince qui se charge de tout ! Certes, ce roi est généreux de se donner pour nous cette peine ! Et puis, il est élevé là-dedans, il sait ce que c’est. C’est son affaire. La paix, la guerre, la législation, les finances, est-ce que cela regarde les peuples ? Sans doute il faut que le peuple paie, sans doute il faut que le peuple serve, mais cela doit lui suffire. Une part lui est faite dans la politique ; c’est de lui que sortent les deux forces de l’état, l’armée et le budget. Être contribuable, et être soldat, est-ce que ce n’est pas assez ? Qu’a-t-il besoin d’autre chose ? il est le bras militaire, il est le bras financier. Rôle magnifique. On règne pour lui. Il faut bien qu’il rétribue ce service. Impôt et liste civile sont des salaires acquittés par les peuples et gagnés par les princes. Le peuple donne son sang et son argent, moyennant quoi on le mène. Vouloir se conduire lui-même, quelle idée bizarre ! un guide lui est nécessaire. Étant ignorant, le peuple est aveugle. Est-ce que l’aveugle n’a pas un chien ? Seulement, pour le peuple, c’est un lion, le roi, qui consent à être le chien. Que de bonté ! Mais pourquoi le peuple est-il ignorant ? parce qu’il faut qu’il le soit. L’ignorance est gardienne de la vertu. Où il n’y a pas de perspectives, il n’y a pas d’ambitions ; l’ignorant est dans une nuit utile, qui, supprimant le regard, supprime les convoitises. De là l’innocence. Qui lit pense, qui pense raisonne. Ne pas raisonner, c’est le devoir ; c’est aussi le bonheur. Ces vérités sont incontestables. La société est assise dessus.

Ainsi s’étaient rétablies les saines doctrines sociales en Angleterre. Ainsi la nation s’était réhabilitée. En même temps on revenait à la belle littérature. On dédaignait Shakespeare et l’on admirait Dryden. Dryden est le plus grand poète de l’Angleterre et du siècle, disait Atterbury, le traducteur d’Achitophel. C’était l’époque où M. Huet, évêque d’Avranches, écrivait à Saumaise qui avait fait à l’auteur du Paradis perdu l’honneur de le réfuter et de l’injurier : — Comment pouvez-vous vous occuper de si peu de chose que ce Milton ? Tout renaissait. Tout reprenait sa place. Dryden en haut, Shakespeare en bas, Charles II sur le trône, Cromwell au gibet. L’Angleterre se relevait des hontes et des extravagances du passé. C’est un grand bonheur pour les nations d’être ramenées par la monarchie au bon ordre dans l’état et au bon goût dans les lettres.

Que de tels bienfaits pussent être méconnus, cela est difficile à croire. Tourner le dos à Charles II, récompenser par de l’ingratitude la magnanimité qu’il avait eue de remonter sur le trône, n’était-ce pas abominable ? Lord Linnœus Clancharlie avait fait aux honnêtes gens ce chagrin. Bouder le bonheur de sa patrie, quelle aberration !

On sait qu’en 1650 le parlement avait décrété cette rédaction : — Je promets de demeurer fidèle à la république, sans roi, sans souverain, sans seigneur. — Sous prétexte qu’il avait prêté ce serment monstrueux, lord Clancharlie vivait hors du royaume, et, en présence de la félicité générale, se croyait le droit d’être triste. Il avait la sombre estime de ce qui n’était plus ; attache bizarre à des choses évanouies.

L’excuser était impossible ; les plus bienveillants l’abandonnaient. Ses amis lui avaient fait longtemps l’honneur de croire qu’il n’était entré dans les rangs républicains que pour voir de plus près les défauts de la cuirasse de la république, et pour la frapper plus sûrement, le jour venu, au profit de la cause sacrée du roi. Ces attentes de l’heure utile pour tuer l’ennemi par derrière font partie de la loyauté. On avait espéré cela de lord Clancharlie, tant on avait de pente à le juger favorablement. Mais, en présence de son étrange persistance républicaine, il avait bien fallu renoncer à cette bonne opinion. Évidemment lord Clancharlie était convaincu, c’est-à-dire idiot.

L’explication des indulgents flottait entre obstination puérile et opiniâtreté sénile.

Les sévères, les justes, allaient plus loin. Ils flétrissaient ce relaps. L’imbécillité a des droits ; mais elle a des limites. On peut être une brute, on ne doit pas être un rebelle. Et puis, qu’était-ce après tout que lord Clancharlie ? un transfuge. Il avait quitté son camp, l’aristocratie, pour aller au camp opposé, le peuple. Ce fidèle était un traître. Il est vrai qu’il était « traître » au plus fort et fidèle au plus faible ; il est vrai que le camp répudié par lui était le camp vainqueur, et que le camp adopté par lui était le camp vaincu ; il est vrai qu’à cette « trahison » il perdait tout, son privilège politique et son foyer domestique, sa pairie et sa patrie ; il ne gagnait que le ridicule ; il n’avait de bénéfice que l’exil. Mais qu’est-ce que cela prouve ? qu’il était un niais. Accordé.

Traître et dupe en même temps, cela se voit.

Qu’on soit niais tant qu’on voudra, à la condition de ne pas donner le mauvais exemple. On ne demande aux niais que d’être honnêtes, moyennant quoi ils peuvent prétendre à être les bases des monarchies. La brièveté d’esprit de ce Clancharlie était inimaginable. Il était resté dans l’éblouissement de la fantasmagorie révolutionnaire. Il s’était laissé mettre dedans par la république, et dehors. Il faisait affront à son pays. Pure félonie que son attitude ! Être absent, c’est être injurieux. Il semblait se tenir à l’écart du bonheur public comme d’une peste. Dans son bannissement volontaire, il y avait on ne sait quel refuge contre la satisfaction nationale. Il traitait la royauté comme une contagion. Sur la vaste allégresse monarchique, dénoncée par lui comme lazaret, il était le drapeau noir. Quoi ! au-dessus de l’ordre reconstitué, de la nation relevée, de la religion restaurée, faire cette figure sinistre ! sur cette sérénité jeter cette ombre ! prendre en mauvaise part l’Angleterre contente ! être le point obscur dans ce grand ciel bleu ! ressembler à une menace ! protester contre le vœu patent de la nation ! refuser son oui au consentement universel ! Ce serait odieux si ce n’était pas bouffon. Ce Clancharlie ne s’était pas rendu compte qu’on peut s’égarer avec Cromwell, mais qu’il faut revenir avec Monk. Voyez Monk. Il commande l’armée de la république ; Charles II en exil, instruit de sa probité, lui écrit ; Monk, qui concilie la vertu avec les démarches rusées, dissimule d’abord, puis tout à coup, à la tête des troupes, casse le parlement factieux, et rétablit le roi, et Monk est créé duc d’Albemarle, a l’honneur d’avoir sauvé la société, devient très riche, illustre à jamais son époque, et est fait chevalier de la Jarretière avec la perspective d’un enterrement à Westminster. Telle est la gloire d’un anglais fidèle. Lord Clancharlie n’avait pu s’élever jusqu’à l’intelligence du devoir ainsi pratiqué. Il avait l’infatuation et l’immobilité de l’exil. Il se satisfaisait avec des phrases creuses. Cet homme était ankylosé par l’orgueil. Les mots, conscience, dignité, etc., sont des mots après tout. Il faut voir le fond.

Ce fond, Clancharlie ne l’avait pas vu. C’était une conscience myope, voulant, avant de faire une action, la regarder d’assez près pour en sentir l’odeur. De là des dégoûts absurdes. On n’est pas homme d’état avec ces délicatesses. L’excès de conscience dégénère en infirmité. Le scrupule est manchot devant le sceptre à saisir et eunuque devant la fortune à épouser. Méfiez-vous des scrupules. Ils mènent loin. La fidélité déraisonnable se descend comme un escalier de cave. Une marche, puis une marche, puis une marche encore, et l’on se trouve dans le noir. Les habiles remontent, les naïfs restent. Il ne faut pas laisser légèrement sa conscience s’engager dans le farouche. De transition en transition on arrive aux nuances foncées de la pudeur politique. Alors on est perdu. C’était là l’aventure de lord Clancharlie.

Les principes finissent par être un gouffre.

Il se promenait, les mains derrière le dos, le long du lac de Genève, la belle avance !

On parlait quelquefois à Londres de cet absent. C’était, devant l’opinion publique, à peu près un accusé. On plaidait le pour et le contre. La cause entendue, le bénéfice de la stupidité lui était acquis.

Beaucoup d’anciens zélés de l’ex-république avaient fait adhésion aux Stuarts. Ce dont on doit les louer. Naturellement ils le calomniaient un peu. Les entêtés sont importuns aux complaisants. Des gens d’esprit, bien vus et bien situés en cour, et ennuyés de son attitude désagréable, disaient volontiers : — S’il ne s’est pas rallié, cet qu’on ne l’a pas payé assez cher, etc. — Il vouait la place de chancelier que le roi a donnée à lord Hyde, etc. — Un de ses « anciens amis » allait même jusqu’à chuchoter : — Il me l’a dit à moi-même. Quelquefois, tout solitaire qu’était Linnœus Clancharlie, par des proscrits qu’il rencontrait, par de vieux régicides tels que Andrew Broughton, lequel habitait Lausanne, il lui revenait quelque chose de ces propos. Clancharlie se bornait à un imperceptible haussement d’épaules, signe de profond abrutissement.

Une fois il compléta ce haussement d’épaules par ces quelques mots murmurés à demi-voix : Je plains ceux qui croient cela.

IV

Charles II, bon homme, le dédaigna. Le bonheur de l’Angleterre sous Charles II était plus que du bonheur, c’était de l’enchantement. Une restauration, c’est un ancien tableau poussé au noir qu’on revernit ; tout le passé reparaît. Les bonnes vieilles mœurs faisaient leur rentrée, les jolies femmes régnaient et gouvernaient. Evelyn en a pris note ; on lit dans son journal : « Luxure, profanation, mépris de Dieu. J’ai vu un dimanche soir le roi avec ses filles de joie, la Portsmouth, la Cleveland, la Mazarin, et deux ou trois autres ; toutes à peu près nues dans la galerie du jeu. » On sent percer quelque humeur dans cette peinture ; mais Evelyn était un puritain grognon, entaché de rêverie républicaine. Il n’appréciait pas le profitable exemple que donnent les rois par ces grandes gaîtés babyloniennes qui en définitive alimentent le luxe. Il ne comprenait pas l’utilité des vices. Règle : N’extirpez point les vices, si vous voulez avoir des femmes charmantes. Autrement vous ressembleriez aux imbéciles qui détruisent les chenilles tout en raffolant des papillons.

Charles II, nous venons de le dire, s’aperçut à peine qu’il existait un réfractaire appelé Clancharlie, mais Jacques II fut plus attentif. Charles II gouvernait mollement, c’était sa manière ; disons qu’il n’en gouvernait pas plus mal. Un marin quelquefois fait à un cordage destiné à maîtriser le vent un nœud lâche qu’il laisse serrer par le vent. Telle est la bêtise de l’ouragan, et du peuple.

Ce nœud large, devenu très vite nœud étroit, ce fut le gouvernement de Charles II.

Sous Jacques II, l’étranglement commença. Étranglement nécessaire de ce qui restait de la révolution. Jacques II eut l’ambition louable d’être un roi efficace. Le règne de Charles II n’était à ses yeux qu’une ébauche de restauration ; Jacques II voulut un retour à l’ordre plus complet encore. Il avait, en 1660, déploré qu’on se fût borné à une pendaison de dix régicides. Il fut un plus réel reconstructeur de l’autorité. Il donna vigueur aux principes sérieux ; il fit régner cette justice qui est la véritable, qui se met au-dessus des déclamations sentimentales, et qui se préoccupe avant tout des intérêts de la société. À ces sévérités protectrices, on reconnaît le père de l’état. Il confia la main de justice à Jeffrys, et l’épée à Kirke. Kirke multipliait les exemples. Ce colonel utile fit un jour pendre et dépendre trois fois de suite le même homme, un républicain, lui demandant à chaque fois : — Abjures-tu la république ? Le scélérat ayant toujours dit non, fut achevé. — Je l’ai pendu quatre fois, dit Kirke satisfait. Les supplices recommencés sont un grand signe de force dans le pouvoir. Lady Lyle, qui pourtant avait envoyé son fils en guerre contre Monmouth, mais qui avait caché chez elle deux rebelles, fut mise à mort. Un autre rebelle, ayant eu l’honnêteté de déclarer qu’une femme anabaptiste lui avait donné asile, eut sa grâce, et la femme fut brûlée vive. Kirke, un autre jour, fit comprendre à une ville qu’il la savait républicaine en pendant dix-neuf bourgeois. Représailles bien légitimes, certes, quand on songe que sous Cromwell on coupait le nez et les oreilles aux saints de pierre dans les églises. Jacques II, qui avait su choisir Jeffrys et Kirke, était un prince imbu de vraie religion, il se mortifiait par la laideur de ses maîtresses, il écoutait le père la Colombière, ce prédicateur qui était presque aussi onctueux que le père Cheminais, mais avec plus de feu, et qui eut la gloire d’être dans la première moitié de sa vie le conseiller de Jacques II, et dans la seconde l’inspirateur de Marie Alacoque. C’est grâce à cette forte nourriture religieuse que plus tard Jacques II put supporter dignement l’exil et donner dans sa retraite de Saint-Germain le spectacle d’un roi supérieur à l’adversité, touchant avec calme les écrouelles, et conversant avec des jésuites.

On comprend qu’un tel roi dut, dans une certaine mesure, se préoccuper d’un rebelle comme lord Linnœus Clancharlie. Les pairies héréditairement transmissibles contenant une certaine quantité d’avenir, il était évident que, s’il y avait quelque précaution à prendre du côté de ce lord, Jacques II n’hésiterait pas.