L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-1-XII

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 219-226).

XII

écosse, irlande et angleterre

Indiquons un détail : Josiane « avait le tour ».

On le comprendra en réfléchissant qu’elle était, quoique du petit côté, sœur de la reine, c’est-à-dire personne princière.

Avoir le tour. Qu’est cela ?

Le vicomte de Saint-John — prononcez Bolingbroke — écrivait à Thomas Lennard, comte de Sussex : « Deux choses font qu’on est grand. En Angleterre avoir le tour ; en France avoir le pour. »

Le pour, en France, c’était ceci : quand le roi était en voyage, le fourrier de la cour, le soir venu, au débotté à l’étape, assignait leur logement aux personnes suivant sa majesté. Parmi ces seigneurs, quelques-uns avaient un privilège immense : « Ils ont le pour, dit le Journal Historique de l’année 1694, page 6, c’est-à-dire que le fourrier qui marque les logis met Pour avant leur nom, comme : Pour M. le prince de Soubise, au lieu que, quand il marque le logis d’une personne qui n’est point prince, il ne met point de Pour, mais simplement son nom, par exemple : Le duc de Gesvres, le duc de Mazarin, etc. » Ce Pour sur une porte indiquait un prince, ou un favori. Favori, c’est pire que prince. Le roi accordait le pour comme le cordon bleu ou la pairie.

« Avoir le tour » en Angleterre était moins vaniteux, mais plus réel. C’était un signe de véritable approche de la personne régnante. Quiconque était, par naissance ou faveur, en posture de recevoir des communications directes de sa majesté, avait dans le mur de sa chambre de lit un tour où était ajusté un timbre. Le timbre sonnait, le tour s’ouvrait, une missive royale apparaissait sur une assiette d’or ou un sur coussin de velours, puis le tour se refermait. C’était intime et solennel. Le mystérieux dans le familier. Le tour ne servait à aucun autre usage. Sa sonnerie annonçait un message royal. On ne voyait pas qui l’apportait. C’était du reste tout simplement un page de la reine ou du roi. Leicester avait le tour sous Élisabeth, et Buckingham sous Jacques Ier. Josiane l’avait sous Anne, quoique peu favorite. Qui avait le tour était comme quelqu’un qui serait en relation directe avec la petite poste du ciel, et chez qui Dieu enverrait de temps en temps son facteur porter une lettre. Pas d’exception plus enviée. Ce privilège entraînait plus de servilité. On en était un peu plus valet. À la cour, ce qui élève abaisse. « Avoir le tour », cela se disait en français ; ce détail d’étiquette anglaise étant probablement une ancienne platitude française.

Lady Josiane, vierge pairesse comme Élisabeth avait été vierge reine, menait, tantôt à la ville, tantôt à la campagne, selon la saison, une existence quasi princière, et tenait à peu près une cour dont lord David était courtisan, avec plusieurs. N’étant pas encore mariés, lord David et lady Josiane pouvaient sans ridicule se montrer ensemble en public, ce qu’ils faisaient volontiers. Ils allaient souvent aux spectacles et aux courses dans le même carrosse et dans la même tribune. Le mariage, qui leur était permis et même imposé, les refroidissait ; mais en somme leur attrait était de se voir. Les privautés permises aux « engaged » ont une frontière aisée à franchir. Ils s’en abstenaient, ce qui est facile étant de mauvais goût.

Les plus belles boxes d’alors avaient lieu à Lambeth, paroisse où le lord archevêque de Cantorbery a un palais, quoique l’air y soit malsain, et une riche bibliothèque ouverte à de certaines heures aux honnêtes gens. Une fois, c’était en hiver, il y eut là, dans une prairie fermée à clef, un assaut de deux hommes auquel assista Josiane, menée par David. Elle avait demandé : Est-ce que les femmes sont admises. et David avait répondu : Sunt fæminæ magnates. Traduction libre : Pas les bourgeoises. Traduction littérale : Les grandes dames existent. Une duchesse entre partout. C’est pourquoi lady Josiane vit la boxe.

Lady Josiane fît seulement la concession de se vêtir en cavalier, chose fort usitée alors. Les femmes ne voyageaient guère autrement. Sur six personnes que contenait le coche de Windsor, il était rare qu’il n’y eût point une ou deux femmes habillées en hommes. C’était signe de gentry.

Lord David, étant en compagnie d’une femme, ne pouvait figurer dans le match, et devait rester simple assistant.

Lady Josiane ne trahissait sa qualité que par ceci, qu’elle regardait à travers une lorgnette, ce qui était acte de gentilhomme.

La « noble rencontre » était présidée par lord Germaine, arrière-grand-père ou grand-oncle de ce lord Germaine qui, vers la fin du dix-huitième siècle, fut colonel, lâcha pied dans une bataille, puis fut ministre de la guerre, et n’échappa aux biscayens de l’ennemi que pour tomber sous les sarcasmes de Sheridan, mitraille pire. Force gentilshommes pariaient ; Harry Bellew de Carleton, ayant des prétentions à la pairie éteinte de Bella-Aqua, contre Henry, lord Hyde, membre du parlement pour le bourg de Dunhivid, qu’on appelle aussi Launceston ; l’honorable Peregrine Bertie, membre pour le bourg de Truro, contre sir Thomas Colepepyr, membre pour Maidstone ; le laird de Lamyrbau, qui est de la marche de Lothian, contre Samuel Trefusis, du bourg de Penryn ; sir Bartholomew Gracedieu, du bourg Saint-Yves, contre le très honorable Charles Bodville, qui s’appelle lord Robartes, et qui est Custos Rotulorum du comte de Cornouailles. D’autres encore.

Les deux boxeurs étaient un irlandais de Tipperary nommé du nom de sa montagne natale Phelem-ghe-madone, et un écossais appelé Helmsgail.

Cela mettait deux orgueils nationaux en présence. Irlande et Écosse allaient se cogner ; Erin allait donner des coups de poing à Gajothel. Aussi les paris dépassaient quarante mille guinées, sans compter les jeux fermes.

Les deux champions étaient nus avec une culotte très courte bouclée aux hanches, et des brodequins à semelles cloutées, lacés aux chevilles.

Helmsgail, l’écossais, était un petit d’à peine dix-neuf ans, mais il avait déjà le front recousu ; c’est pourquoi on tenait pour lui deux et un tiers. Le mois précédent il avait enfoncé une côte et crevé les deux yeux au boxeur Sixmileswatet ; ce qui expliquait l’enthousiasme. Il y avait eu pour ses parieurs gain de douze mille livres sterling. Outre son front recousu, Helmsgail avait la mâchoire ébréchée. Il était leste et alerte. Il était haut comme une femme petite, ramassé, trapu, d’une stature basse et menaçante, et rien n’avait été perdu de la pâte dont il avait été fait ; pas un muscle qui n’allât au but : le pugilat. Il y avait de la concision dans son torse ferme, luisant et brun comme l’airain. Il souriait, et trois dents qu’il avait de moins s’ajoutaient à son sourire.

Son adversaire était vaste et large, c’est-à-dire faible.

C’était un homme de quarante ans. Il avait six pieds de haut, un poitrail d’hippopotame, et l’air doux. Son coup de poing fendait le pont d’un navire, mais il ne savait pas le donner. L’irlandais Phelem-ghe-madone était surtout une surface et semblait être dans les boxes plutôt pour recevoir que pour rendre. Seulement on sentait qu’il durerait longtemps. Espèce de rostbeef pas assez cuit, difficile à mordre et impossible à manger. Il était ce qu’on appelle, en argot local, de la viande crue, raw flesh. Il louchait. Il semblait résigné.

Ces deux hommes avaient passé la nuit précédente côte à côte dans le même lit, et dormi ensemble. Ils avaient bu dans le même verre chacun trois doigts de vin de Porto.

Ils avaient l’un et l’autre leur groupe de souteneurs, gens de rude mine, menaçant au besoin les arbitres. Dans le groupe pour Helmsgail, on remarquait John Gromane, fameux pour porter un bœuf sur son dos, et un nommé John Bray qui un jour avait pris sur ses épaules dix boisseaux de farine à quinze gallons par boisseau, plus le meunier, et avait marché avec cette charge plus de deux cents pas loin. Du côté de Phelem-ghe-madone, lord Hyde avait amené de Launceston un certain Kilter, lequel demeurait au Château-Vert, et lançait par-dessus son épaule une pierre de vingt livres plus haut que la plus haute tour du château. Ces trois hommes, Kilter, Bray et Gromane, étaient de Cornouailles, ce qui honore le comté.

D’autres souteneurs étaient des garnements brutes, au râble solide, aux jambes arquées, aux grosses pattes noueuses, à la face inepte, en haillons, et ne craignant rien, étant presque tous repris de justice.

Beaucoup s’entendaient admirablement à griser les gens de police. Chaque profession doit avoir ses talents.

Le pré choisi était plus loin que le Jardin des Ours, où l’on faisait autrefois battre les ours, les taureaux et les dogues, au delà des dernières bâtisses en construction, à côté de la masure du prieuré de Sainte Marie Over Ry, ruiné par Henri VIII. Vent du nord et givre était le temps ; une pluie fine tombait, vite figée en verglas. On reconnaissait dans les gentlemen présents ceux qui étaient pères de famille, parce qu’ils avaient ouvert leurs parapluies.

Du côté de Phelem-ghe-madone, colonel Moncreif, arbitre, et Kilter, pour tenir le genou.

Du côté de Helmsgail, l’honorable Pughe Beaumaris, arbitre, et lord Desertum, qui est de Kilcarry, pour tenir le genou.

Les deux boxeurs furent quelques instants immobiles dans l’enceinte pendant qu’on réglait les montres. Puis ils marchèrent l’un à l’autre et se donnèrent la main.

Phelem-ghe-madone dit à Helmsgail : — J’aimerais mieux m’en aller chez moi.

Helmsgail répondit avec honnêteté : — Il faut que la gentry se soit dérangée pour quelque chose.

Nus comme ils étaient, ils avaient froid. Phelem-ghe-madone tremblait. Ses mâchoires claquaient.

Docteur Eleanor Sharp, neveu de l’archevêque d’York, leur cria : Tapez-vous, mes drôles. Ça vous réchauffera.

Cette parole d’aménité les dégela.

Ils s’attaquèrent.

Mais ni l’un ni l’autre n’étaient en colère. On compta trois reprises molles. Révérend Docteur Gumdraith, un des quarante associés d’All Soûls Collège[1], cria : Qu’on leur entonne du gin ! Mais les deux référees et les deux parrains, juges tous quatre, maintinrent la règle. Il faisait pourtant bien froid.

On entendit le cri : first blood ! Le premier sang était réclamé. On les replaça bien en face l’un de l’autre.

Ils se regardèrent, s’approchèrent, allongèrent les bras, se touchèrent les poings, puis reculèrent. Tout à coup, Helmsgail, le petit homme, bondit.

Le vrai combat commença.

Phelem-ghe-madone fut frappé en plein front entre les deux sourcils. Tout son visage ruissela de sang. La foule cria : Helmsgail a fait couler le bordeaux ![2] On applaudit. Phelem-ghe-madone, tournant ses bras comme un moulin ses ailes, se mit à démener ses deux poings au hasard.

L’honorable Peregrine Berti dit : — Aveuglé. Mais pas encore aveugle. Alors Helmsgail entendit de toutes parts éclater cet encouragement : — Bung his peepers ![3]

En somme, les deux champions étaient vraiment bien choisis, et, quoique le temps fût peu favorable, on comprit que le match réussirait. Le quasi-géant Phelem-ghe-madone avait les inconvénients de ses avantages ; il se mouvait pesamment. Son bras était massue, mais son corps était masse. Le petit courait, frappait, sautait, grinçait, doublait la vigueur par la vitesse, savait les ruses. D’un côté le coup de poing primitif, sauvage, inculte, à l’état d’ignorance ; de l’autre le coup de poing de la civilisation. Helmsgail combattait autant avec ses nerfs qu’avec ses muscles et avec sa méchanceté qu’avec sa force ; Phelem-ghe-madone était une espèce d’assommeur inerte, un peu assommé au préalable. C’était l’art contre la nature. C’était le féroce contre le barbare.

Il était clair que le barbare serait battu. Mais pas très vite. De là l’intérêt.

Un petit contre un grand. La chance est pour le petit. Un chat a raison d’un dogue. Les Goliath sont toujours vaincus par les David.

Une grêle d’apostrophes tombait sur les combattants : — Bravo, Helmsgail ! good ! well done, highlander ! — Now, Phelem ![4]

Et les amis de Helmsgail lui répétaient avec bienveillance l’exhortation :

— Crève-lui les quinquets !

Helmsgail fit mieux. Brusquement baissé et redressé avec une ondulation de reptile, il frappa Phelem-ghe-madone au sternum. Le colosse chancela. — Mauvais coup ! cria le vicomte Barnard. Phelem-ghe-madone s’affaissa sur le genou de Kiltcr en disant ; — Je commence à me réchauffer.

Lord Desertum consulta les référees, et dit : — Il y aura cinq minutes de rond[5].

Phelem-ghe-madone défaillait. Kilter lui essuya le sang des yeux et la sueur du corps avec une flanelle et lui mit un goulot dans la bouche. On était à la onzième passe. Phelem-ghe-madone, outre sa plaie au front, avait les pectoraux déformés de coups, le ventre tuméfié et le sinciput meurtri.

Helmsgail n’avait rien.

Un certain tumulte éclatait parmi les gentlemen.

Lord Barnard répétait : — Mauvais coup.
— Pari nul, dit le laird de Lamyrbau.
— Je réclame mon enjeu, reprit sir Thomas Colepepyr.

Et l’honorable membre pour le bourg Saint-Yves, sir Bartholomew Gracedieu, ajouta :

— Qu’on me rende mes cinq cents guinées, je m’en vais.
— Cessez le match, cria l’assistance.

Mais Phelem-ghe-madone se leva presque aussi branlant qu’un homme ivre, et dit :

— Continuons le match, à une condition. J’aurai aussi, moi, le droit de donner un mauvais coup.

On cria de toutes parts : — Accordé.

Helmsgail haussa les épaules.

Les cinq minutes passées, la reprise se fit.

Le combat, qui était une agonie pour Phelem-ghe-madone, était un jeu pour Helmsgail.

Ce que c’est que la science ! le petit homme trouva moyen de mettre le grand en chancery, c’est-à-dire que tout à coup Helmsgail prit sous son bras gauche courbé comme un croissant d’acier la grosse tête de Phelem-ghe-madone, et le tint là sous son aisselle, cou ployé et nuque basse, pendant que de son poing droit, tombant et retombant comme un marteau sur un clou, mais de bas en haut et en dessous, il lui écrasait à l’aise la face.

Quand Phelem-ghe-madone, enfin lâché, releva la tête, il n’avait plus de visage.

Ce qui avait été un nez, des yeux et une bouche, n’était plus qu’une apparence d’éponge noire trempée dans le sang. Il cracha. On vit à terre quatre dents.

Puis il tomba. Kilter le reçut sur son genou. Helmsgail était à peine touché. Il avait quelques bleus insignifiants et une égratignure à une clavicule.

Personne n’avait plus froid. On faisait seize et un quart pour Helmsgail contre Phelem-ghe-madone.

Harry de Carleton cria :

— Il n’y a plus de Phelem-ghe-madone. Je parie pour Helmsgail ma pairie de Bella-Aqua et mon titre de lord Bellew contre une vieille perruque de l’archevêque de Cantorbery.

— Donne ton mufle, dit Kilter à Phelem-ghe-madone, et, fourrant sa flanelle sanglante dans la bouteille, il le débarbouilla avec du gin. On revit la bouche, et Phelem-ghe-madone ouvrit une paupière. Les tempes semblaient fêlées.

— Encore une reprise, ami, — dit Kilter. Et il ajouta : — Pour l’honneur de la basse ville.

Les gallois et les irlandais s’entendent ; pourtant Phelem-ghe-madone ne fit aucun signe pouvant indiquer qu’il avait encore quelque chose dans l’esprit.

Phelem-ghe-madone se releva, Kilter le soutenant. C’était la vingt-cinquième reprise. À la manière dont ce cyclope, car il n’avait plus qu’un œil, se remit en posture, on comprit que c’était la fin et personne ne douta qu’il ne fût perdu. Il posa sa garde au-dessus du menton, gaucherie de moribond. Helmsgail, à peine en sueur, cria : — Je parie pour moi. Mille contre un. — Helmsgail, levant le bras, frappa, et, ce fut étrange, tous deux tombèrent. On entendit un grognement gai.

C’était Phelem-ghe-madone qui était content.

Il avait profité du coup terrible qu’Helmsgail lui avait donné sur le crâne pour lui en donner un, mauvais, au nombril.

Helmsgail, gisant, râlait.

L’assistance regarda Helmsgail à terre et dit : — Remboursé.

Tout le monde battit des mains, même les perdants.

Phelem-ghe-madone avait rendu mauvais coup pour mauvais coup, et agi dans son droit.

On emporta Helmsgail sur une civière. L’opinion était qu’il n’en reviendrait point. Lord Robartes s’écria : Je gagne douze cents guinées.

Phelem-ghe-madone était évidemment estropié pour la vie.

En sortant, Josiane prit le bras de lord David, ce qui est toléré entre « engaged ». Elle lui dit :

— C’est très beau. Mais…
— Mais quoi ?
— J’aurais cru que cela m’ôterait mon ennui. Eh bien, non.

Lord David s’arrêta, regarda Josiane, ferma la bouche et enfla les joues en secouant la tête, ce qui signifie : attention ! et dit à la duchesse :

— Pour l’ennui il n’y a qu’un remède.
— Lequel ?
— Gwynplaine.

La duchesse demanda :

— Qu’est-ce que c’est que Gwynplaine ?
  1. Collège de Toutes-les-Âmes.
  2. Helmsgail has tapped his claret.
  3. Crève-lui les quinquets.
  4. Bravo, Helmsgail ! Bon, c'est bien, montagnard ! À ton tour, Phelem !
  5. Suspension.