L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-2-VI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 241-243).

VI

ursus instituteur, et ursus tuteur

Ursus ajoutait :

— Je leur ferai un de ces jours un mauvais tour. Je les marierai.

Ursus faisait à Gwynplaine la théorie de l’amour. Il lui disait :

— L’amour, sais-tu comment le bon Dieu allume ce feu-là ? Il met la femme en bas, le diable entre deux, l’homme sur le diable. Une allumette, c’est-à-dire un regard, et voilà que tout flambe.

— Un regard n’est pas nécessaire, répondait Gwynplaine, songeant à Dea.

Et Ursus répliquait :

— Dadais ! est-ce que les âmes, pour se regarder, ont besoin des yeux ?

Parfois Ursus était bon diable. Gwynplaine, par moments, éperdu de Dea jusqu’à en devenir sombre, se garait d’Ursus comme d’un témoin. Un jour Ursus lui dit :

— Bah ! ne te gêne pas. En amour le coq se montre.
— Mais l’aigle se cache, répondit Gwynplaine.

Dans d’autres instants, Ursus se disait en aparté :

— Il est sage de mettre des bâtons dans les roues du char de Cythérée. Ils s’aiment trop. Cela peut avoir des inconvénients. Obvions à l’incendie. Modérons ces cœurs.

Et Ursus avait recours à des avertissements de ce genre, parlant à Gwynplaine quand Dea dormait, et à Dea quand Gwvnplaine avait le dos tourné :

— Dea, il ne faut pas trop t’attacher à Gwynplaine. Vivre dans un autre est périlleux. L’égoïsme est une bonne racine du bonheur. Les hommes, ça échappe aux femmes. Et puis, Gwynplaine peut finir par s’infatuer. Il a tant de succès ! tu ne te figures pas le succès qu’il a !
— Gwynplaine, les disproportions ne valent rien. Trop de laideur d’un côté, trop de beauté de l’autre, cela doit donner à réfléchir. Tempère ton ardeur, mon boy. Ne t’enthousiasme pas trop de Dea. Te crois-tu sérieusement fait pour elle ? Mais considère donc ta difformité et sa perfection. Vois la distance entre elle et toi. Elle a tout, cette Dea ! quelle peau blanche, quels cheveux, des lèvres qui sont des fraises, et son pied ! quant à sa main ! Ses épaules sont d’une courbe exquise, le visage est sublime, elle marche, il sort d’elle de la lumière, et ce parler grave avec ce son de voix charmant ! et avec tout cela songer que c’est une femme ! elle n’est pas si sotte que d’être un ange. C’est la beauté absolue. Dis-toi tout cela pour te calmer.

De là des redoublements d’amour entre Dea et Gwynplaine, et Ursus s’étonnait de son insuccès, un peu comme quelqu’un qui dirait :

— C’est singulier, j’ai beau jeter de l’huile sur le feu, je ne parviens pas à l’éteindre.

Les éteindre, moins même, les refroidir, le voulait-il ? non certes. Il eût été bien attrapé s’il avait réussi. Au fond, cet amour, flamme pour eux, chaleur pour lui, le ravissait.

Mais il faut bien taquiner un peu ce qui nous charme. Cette taquinerie-là, c’est ce que les hommes appellent la sagesse.

Ursus avait été pour Gwynplaine et Dea à peu près père et mère. Tout en murmurant, il les avait élevés ; tout en grondant, il les avait nourris. Cette adoption ayant fait la cahute roulante plus lourde, il avait dû s’atteler plus fréquemment avec Homo pour la traîner.

Disons que, les premières années passées, quand Gwynplaine fut presque grand et Ursus tout à fait vieux, ç’avait été le tour de Gwynplaine de traîner Ursus.

Ursus, en voyant grandir Gwynplaine, avait tiré l’horoscope de sa difformité. — On a fait ta fortune, lui avait-il dit.

Cette famille d’un vieillard, de deux enfants et d’un loup, avait formé, tout en rôdant, un groupe de plus en plus étroit.

La vie errante n’avait pas empêché l’éducation. Errer, c’est croître, disait Ursus. Gwynplaine étant évidemment fait pour être « montré dans les foires », Ursus avait cultivé en lui le saltimbanque, et dans ce saltimbanque il avait incrusté de son mieux la science et la sagesse. Ursus, en arrêt devant le masque ahurissant de Gwynplaine, grommelait : « Il a été bien commencé. » C’est pourquoi il l’avait complété par tous les ornements de la philosophie et du savoir.

Il répétait souvent à Gwynplaine : « Sois un philosophe. Être sage, c’est être invulnérable. Tel que tu me vois, je n’ai jamais pleuré. Force de ma sagesse. Crois-tu que, si j’avais voulu pleurer, j’aurais manqué d’occasion ? »

Ursus, dans ses monologues écoutés par le loup, disait : « J’ai enseigné à Gwynplaine Tout, y compris le latin, et à Dea Rien, y compris la musique. »

Il leur avait appris à tous deux à chanter. Il avait lui-même un joli talent sur la muse de blé, une petite flûte de ce temps-là. Il en jouait agréablement, ainsi que de la chiffonie, sorte de vielle de mendiant, que la chronique de Bertrand Duguesclin qualifie « instrument truand », et qui est le point de départ de la symphonie. Ces musiques attiraient le monde. Ursus montrait à la foule sa chiffonie et disait : « En latin, organistrum. »

Il avait enseigné à Dea et à Gwynplaine le chant selon la méthode d’Orphée et d’Égide Binchois. Il lui était arrivé plus d’une fois de couper les leçons de ce cri d’enthousiasme : « Orphée, musicien de la Grèce ! Binchois, musicien de la Picardie ! »

Ces complications d’éducation soignée n’avaient pas occupé les deux enfants au point de les empêcher de s’adorer. Ils avaient grandi en mêlant leurs cœurs, comme deux arbrisseaux plantés près, en devenant arbres, mêlent leurs branches.

— C’est égal, murmurait Ursus, je les marierai.

Et il bougonnait en aparté :

— Ils m’ennuient avec leur amour.

Le passé, le peu qu’ils en avaient du moins, n’existait point pour Gwynplaine et Dea. Ils en savaient ce qu’Ursus leur en avait dit. Ils appelaient Ursus « Père ».

Gwynplaine n’avait souvenir de son enfance que comme d’un passage de démons sur son berceau. Il en avait une impression comme d’avoir été trépigné dans l’obscurité sous des pieds difformes. Était-ce exprès, ou sans le vouloir ? il l’ignorait. Ce qu’il se rappelait nettement, et dans les moindres détails, c’était la tragique aventure de son abandon. La trouvaille de Dea faisait pour lui de cette nuit lugubre une date radieuse.

La mémoire de Dea était, plus encore que celle de Gwynplaine, dans la nuée. Si petite, tout s’était dissipé. Elle se rappelait sa mère comme une chose froide. Avait-elle vu le soleil ? Peut-être. Elle faisait effort pour replonger son esprit dans cet évanouissement qui était derrière elle. Le soleil ? qu’était-ce ? Elle se souvenait d’on ne sait quoi de lumineux et de chaud que Gwynplaine avait remplacé.

Ils se disaient des choses à voix basse. Il est certain que roucouler est ce qu’il y a de plus important sur la terre. Dea disait à Gwynplaine : « La lumière, c’est quand tu parles. »

Une fois, n’y tenant plus, Gwynplaine, apercevant à travers une manche de mousseline le bras de Dea, effleura de ses lèvres cette transparence. Bouche difforme, baiser idéal. Dea sentit un ravissement profond. Elle devint toute rose. Ce baiser d’un monstre fît l’aurore sur ce beau front plein de nuit. Cependant Gwynplaine soupirait avec une sorte de terreur, et, comme la gorgère de Dea s’entre-bâillait, il ne pouvait s’empêcher de regarder des blancheurs visibles par cette ouverture de paradis.

Dea releva sa manche et tendit à Gwynplaine son bras nu en disant : « Encore ! Gwynplaine se tira d’affaire par l’évasion. »

Le lendemain ce jeu recommençait, avec des variantes. Glissement céleste dans ce doux abîme qui est l’amour.

Ce sont là des choses auxquelles le bon Dieu, en sa qualité de vieux philosophe, sourit.