L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-2-VII

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 244-246).

VII

la cécité donne des leçons de clairvoyance

Parfois Gwvnplaine s’adressait des reproches. Il se faisait de son bonheur un cas de conscience. Il s’imaginait que de se laisser aimer par cette femme qui ne pouvait le voir, c’était la tromper. Que dirait-elle si ses yeux s’ouvraient tout à coup ? comme ce qui l’attire la repousserait ! comme elle reculerait devant son effroyable aimant ! quel cri ! quelles mains voilant son visage ! quelle fuite ! Un pénible scrupule le harcelait. Il se disait que, monstre, il n’avait pas droit à l’amour. Hydre idolâtrée par l’astre, il était de son devoir d’éclairer cette étoile aveugle.

Une fois il dit à Dea :

— Tu sais que je suis très laid.
— Je sais que tu es sublime, répondit-elle.

Il reprit :

— Quand tu entends tout le monde rire, c’est de moi qu’on rit, parce que je suis horrible.
— Je t’aime, lui dit Dea.

Après un silence, elle ajouta :

— J’étais dans la mort ; tu m’as remise dans la vie. Toi là, c’est le ciel à côté de moi. Donne-moi ta main, que je touche Dieu !

Leurs mains se cherchèrent et s’étreignirent, et ils ne dirent plus une parole, rendus silencieux par la plénitude de s’aimer.

Ursus, bourru, avait entendu. Le lendemain, comme ils étaient tous trois ensemble, il dit :

— D’ailleurs Dea est laide aussi.

Le mot manqua son effet. Dea et Gwynplaine n’écoutaient pas. Absorbés l’un dans l’autre, ils percevaient rarement les épiphonèmes d’Ursus. Ursus était profond en pure perte.

Cette fois pourtant la précaution d’Ursus « Dea est laide aussi » indiquait chez cet homme docte une certaine science de la femme. Il est certain que Gwynplaine avait fait, loyalement, une imprudence. Dit à une toute autre femme et à une toute autre aveugle que Dea, le mot : Je suis laid, eût pu être dangereux. Être aveugle et amoureux, c’est être deux fois aveugle. Dans cette situation-là on fait des songes ; l’illusion est le pain du songe ; ôter l’illusion à l’amour, c’est lui ôter l’aliment. Tous les enthousiasmes entrent utilement dans sa formation ; aussi bien l’admiration physique que l’admiration morale. D’ailleurs il ne faut jamais dire à une femme de mot difficile à comprendre. Elle rêve là-dessus. Et souvent elle rêve mal. Une énigme dans une rêverie fait du dégât. La percussion d’un mot qu’on a laissé tomber désagrège ce qui adhérait. Il arrive parfois que, sans qu’on sache comment, parce qu’il a reçu le choc obscur d’une parole en l’air, un cœur se vide insensiblement. L’être qui aime s’aperçoit d’une baisse dans son bonheur. Rien n’est redoutable comme cette exsudation lente de vase fêlé.

Heureusement Dea n’était point de cette argile. La pâte à faire toutes les femmes n’avait point servi pour elle. C’était une nature rare que Dea. Le corps était fragile, le cœur non. Ce qui était le fond de son être, c’était une divine persévérance d’amour.

Tout le creusement que produisit en elle le mot de Gwynplaine aboutit à lui faire dire un jour cette parole :

— Être laid, qu’est-ce que c’est que cela ? c’est faire du mal. Gwynplaine ne fait que du bien. Il est beau.

Puis, toujours sous cette forme d’interrogation familière aux enfants et aux aveugles, elle reprit :

— Voir ? qu’appelez-vous voir, vous autres ? moi je ne vois pas, je sais. Il paraît que voir, cela cache.
— Que veux-tu dire ? demanda Gwynplaine.

Dea répondit :

— Voir est une chose qui cache le vrai.
— Non, dit Gwynplaine.
— Mais si ! répliqua Dea, puisque tu dis que tu es laid !

Elle songea un moment, et ajouta :

— Menteur !

Et Gwynplaine avait cette joie d’avoir avoué et de n’être pas cru. Sa conscience était en repos, son amour aussi.

Ils étaient arrivés ainsi, elle à seize ans, lui à près de vingt-cinq.

Ils n’étaient pas, comme on dirait aujourd’hui, « plus avancés » que le premier jour. Moins ; puisque, l’on s’en souvient, ils avaient eu leur nuit de noces, elle âgée de neuf mois, lui de dix ans. Une sorte de sainte enfance continuait dans leur amour ; c’est ainsi qu’il arrive parfois que le rossignol attardé prolonge son chant de nuit jusque dans l’aurore.

Leurs caresses n’allaient guère au delà des mains pressées, et parfois du bras nu, effleuré. Une volupté doucement bégayante leur suffisait.

Vingt-quatre ans, seize ans. Cela fit qu’un matin, Ursus, ne perdant pas de vue son « mauvais tour », leur dit :

— Un de ces jours vous choisirez une religion.
— Pourquoi faire ? demanda Gwynplaine.
— Pour vous marier.
— Mais c’est fait, répondit Dea.

Dea ne comprenait point qu’on pût être mari et femme plus qu’ils ne l’étaient.

Au fond, ce contentement chimérique et virginal, ce naïf assouvissement de l’âme par l’âme, ce célibat pris pour mariage, ne déplaisait point à Ursus. Ce qu’il en disait, c’était parce qu’il faut bien parler. Mais le médecin qu’il y avait en lui trouvait Dea, sinon trop jeune, du moins trop délicate et trop frêle pour ce qu’il appelait « l’hyménée en chair et en os ».

Cela viendrait toujours assez tôt.

D’ailleurs, mariés, ne l’étaient-ils point ? Si l’indissoluble existait quelque part, n’était-ce pas dans cette cohésion, Gwynplaine et Dea ? Chose admirable, ils étaient adorablement jetés dans les bras l’un de l’autre par le malheur. Et comme si ce n’était pas assez de ce premier lien, sur le malheur était venu se rattacher, s’enrouler et se serrer l’amour. Quelle force peut jamais rompre la chaîne de fer consolidée par le nœud de fleurs ?

Certes, les inséparables étaient là.

Dea avait la beauté ; Gwynplaine avait la lumière. Chacun apportait sa dot ; et ils faisaient plus que le couple, ils faisaient la paire ; séparés seulement par l’innocence, interposition sacrée.

Cependant Gwynplaine avait beau rêver et s’absorber le plus qu’il pouvait dans la contemplation de Dea et dans le for intérieur de son amour, il était homme. Les lois fatales ne s’éludent point. Il subissait, comme toute l’immense nature, les fermentations obscures voulues par le créateur. Cela parfois, quand il paraissait en public, lui faisait regarder les femmes qui étaient dans la foule ; mais il détournait tout de suite ce regard en contravention, et il se hâtait de rentrer, repentant, dans son âme.

Ajoutons que l’encouragement manquait. Sur le visage de toutes les femmes qu’il regardait il voyait l’aversion, l’antipathie, la répugnance, le rejet. Il était clair qu’aucune autre que Dea n’était possible pour lui. Cela l’aidait à se repentir.