L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-3-II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 274-277).

II

éloquence en pleine vent

Un soir qu’il faisait grand vent, et assez froid, et qu’on avait toutes les raisons du monde de se hâter dans la rue, un homme qui cheminait dans le Tarrinzeau-field, sous le mur de l’auberge Tadcaster, s’arrêta brusquement. On était dans les derniers mois de l’hiver de 1704 à 1705. Cet homme, dont les vêtements indiquaient un matelot, était de bonne mine et de belle taille, ce qui est prescrit aux gens de cour et n’est pas défendu aux gens du peuple. Pourquoi s’était-il arrêté ? Pour écouter. Qu’écoutait-il ? Une voix qui parlait, probablement dans une cour, de l’autre côté du mur, voix un peu sénile, mais pourtant si haute, qu’elle venait jusqu’aux passants dans la rue. En même temps, on entendait, dans l’enclos où la voix pérorait, un bruit de foule. Cette voix disait :

— Hommes et femmes de Londres, me voici. Je vous félicite cordialement d’être anglais. Vous êtes un grand peuple. Je dis plus, vous êtes une grande populace. Vos coups de poing sont encore plus beaux que vos coups d’épée. Vous avez de l’appétit. Vous êtes la nation qui mange les autres. Fonction magnifique. Cette succion du monde classe à part l’Angleterre. Comme politique et philosophie, et maniement des colonies, populations, et industries, et comme volonté de faire aux autres du mal qui est pour soi du bien, vous êtes particuliers et surprenants. Le moment approche où il y aura sur la terre deux écriteaux ; sur l’un on lira : Côté des hommes ; sur l’autre on lira : Côté des anglais. Je constate ceci à votre gloire, moi qui ne suis ni anglais, ni homme, ayant l’honneur d’être un ours. De plus, je suis docteur. Cela va ensemble. Gentlemen, j’enseigne. Quoi ? Deux espèces de choses, celles que je sais, et celles que j’ignore. Je vends des drogues et je donne des idées. Approchez, et écoutez. La science vous y convie. Ouvrez votre oreille. Si elle est petite, elle tiendra peu de vérité ; si elle est grande, beaucoup de stupidité y entrera. Donc, attention. J’enseigne la Pseudodoxia Epidemica. J’ai un camarade qui fait rire, moi je fais penser. Nous habitons la même boîte, le rire étant d’aussi bonne famille que le savoir. Quand on demandait à Démocrite : Comment savez-vous ? il répondait : Je ris. Et moi, si l’on me demande : Pourquoi riez-vous ? je répondrai : Je sais. Du reste, je ne ris pas. Je suis le rectificateur des erreurs populaires. J’entreprends le nettoyage de vos intelligences. Elles sont malpropres. Dieu permet que le peuple se trompe et soit trompé. Il ne faut pas avoir de pudeurs bêtes ; j’avoue franchement que je crois en Dieu, même quand il a tort. Seulement, quand je vois des ordures, — les erreurs sont des ordures, — je les balaie. Comment sais-je ce que je sais ? Cela ne regarde que moi. Chacun prend la science où il peut. Lactance faisait des questions à une tête de Virgile en bronze qui lui répondait ; Sylvestre II dialoguait avec les oiseaux ; les oiseaux parlaient-ils ? le pape gazouillait-il ? Questions. L’enfant mort du rabbin Éléazar causait avec saint Augustin. Entre-nous, je doute de tous ces faits, excepté du dernier. L’enfant mort parlait, soit ; mais il avait sous la langue une lame d’or, où étaient gravées diverses constellations. Donc il trichait. Le fait s’explique. Vous voyez ma modération. Je sépare le vrai du faux. Tenez, voici d’autres erreurs que vous partagez sans doute, pauvres gens du peuple, et dont je désire vous dégager. Dioscoride croyait qu’il y avait un dieu dans la jusquiame, Chrysippe dans le cynopaste, Josèphe dans la racine bauras, Homère dans la plante moly. Tous se trompaient. Ce qui est dans ces herbes, ce n’est pas un dieu, c’est un démon. Je l’ai vérifié. Il n’est pas vrai que le serpent qui tenu Ève eût, comme Cadmus, une face humaine. Garcias de Horto, Cadamosto et Jean Hugo, archevêque de Trêves, nient qu’il suffise de scier un arbre pour prendre un éléphant. J’incline à leur avis. Citoyens, les efforts de Lucifer sont la cause des fausses opinions. Sous le règne d’un tel prince, il doit paraître des météores d’erreur et de perdition. Peuple, Claudius Pulcher ne mourut pas parce que les poulets refusèrent de sortir du poulailler ; la vérité est que Lucifer ayant prévu la mort de Claudius Pulcher prit soin d’empêcher ces animaux de manger. Que Belzébuth ait donné à l’empereur Vespasien la vertu de redresser les boiteux et de rendre la vue aux aveugles en les touchant, c’était une action louable en soi, mais dont le motif était coupable. Gentlemen, défiez-vous des faux savants qui exploitent la racine de brioine et la couleuvrée blanche, et qui font des collyres avec du miel et du sang de coq. Sachez voir clair dans les mensonges. Il n’est point exact qu’Orion soit né d’un besoin naturel de Jupiter ; la vérité est que ce fut Mercure qui produisit cet astre de cette façon. Il n’est pas vrai qu’Adam eût un nombril. Quand saint Georges a tué un dragon, il n’avait pas près de lui la fille d’un saint. Saint Jérôme dans son cabinet n’avait pas sur sa cheminée une pendule ; premièrement, parce qu’étant dans une grotte, il n’avait pas de cabinet ; deuxièmement, parce qu’il n’avait pas de cheminée ; troisièmement, parce que les pendules n’existaient pas. Rectifions. Rectifions. Ô gentils qui m’écoutez, si l’on vous dit que quiconque flaire l’herbe valériane, il lui naît un lézard dans le cerveau, que dans la putréfaction le bœuf se change en abeilles et le cheval en frelons, que l’homme pèse plus mort que vivant, que le sang de bouc dissout l’émeraude, qu’une chenille, une mouche et une araignée aperçues sur le même arbre annoncent la famine, la guerre et la peste, qu’on guérit le mal caduc au moyen d’un ver qu’on trouve dans la tête du chevreuil, n’en croyez rien, ce sont des erreurs. Mais voici des vérités : la peau de veau marin garantit du tonnerre ; le crapaud se nourrit de terre, ce qui lui fait venir une pierre dans la tête ; la rose de Jéricho fleurit la veille de Noël ; les serpents ne peuvent supporter l’ombre du frêne ; l’éléphant n’a pas de jointures et est forcé de dormir debout contre un arbre ; faites couver par un crapaud un œuf de coq, vous aurez un scorpion qui vous fera une salamandre ; un aveugle recouvre la vue en mettant une main sur le côté gauche de l’autel et l’autre main sur ses yeux ; la virginité n’exclut pas la maternité. Braves gens, nourrissez-vous de ces évidences. Sur ce, vous pouvez croire en Dieu de deux façons, ou comme la soif croit à l’orange, ou comme l’âne croit au fouet. Maintenant je vais vous présenter mon personnel.

Ici un coup de vent assez violent secoua les chambranles et les volets de l’inn, qui était une maison isolée. Cela fit une espèce de long murmure céleste. L’orateur attendit un moment, puis reprit le dessus.

— Interruption. Soit. Parle, aquilon. Gentlemen, je ne me fâche pas. Le vent est loquace, comme tous les solitaires. Personne ne lui tient compagnie là-haut. Alors il bavarde. Je reprends mon fil. Vous contemplez ici des artistes associés. Nous sommes quatre. A lupo principium. Je commence par mon ami qui est un loup. Il ne s’en cache pas. Voyez-le. Il est instruit, grave et sagace. La providence a probablement eu un moment l’idée d’en faire un docteur d’université ; mais il faut pour cela être un peu bête, et il ne l’est pas. J’ajoute qu’il est sans préjugés et point aristocrate. Il cause dans l’occasion avec une chienne, lui qui aurait droit à une louve. Ses dauphins, s’il en a eu, mêlent probablement avec grâce le jappement de leur mère au hurlement de leur père. Car il hurle. Il faut hurler avec les hommes. Il aboie aussi, par condescendance pour la civilisation. Adoucissement magnanime. Homo est un chien perfectionné. Vénérons le chien. Le chien, — quelle drôle de bête ! — a sa sueur sur sa langue et son sourire dans sa queue. Gentlemen, Homo égale en sagesse et surpasse en cordialité le loup sans poil du Mexique, l’admirable xoloïtzeniski. J’ajoute qu’il est humble. Il a la modestie d’un loup utile aux humains. Il est secourable et charitable, silencieusement. Sa patte gauche ignore la bonne action qu’a faite sa patte droite. Tels sont ses mérites. De cet autre, mon deuxième ami, je ne dis qu’un mot : c’est un monstre. Vous l’admirerez. Il fut jadis abandonné par des pirates sur les bords du sauvage océan. Celle-ci est une aveugle. Est-ce une exception ? Non. Nous sommes tous des aveugles. L’avare est un aveugle ; il voit l’or et ne voit pas la richesse. Le prodigue est un aveugle ; il voit le commencement et ne voit pas la fin. La coquette est une aveugle ; elle ne voit pas ses rides. Le savant est un aveugle ; il ne voit pas son ignorance, l’honnête homme est un aveugle ; il ne voit pas le coquin. Le coquin est un aveugle ; il ne voit pas Dieu. Dieu est un aveugle ; le jour où il a crée le monde, il n’a pas vu que le diable se fourrait dedans. Moi, je suis un aveugle ; je parle, et je ne vois pas que vous êtes des sourds. Cette aveugle-ci, qui nous accompagne, est une prêtresse mystérieuse. Vesta lui eût confié son tison. Elle a dans le caractère des obscurités douces comme les hiatus qui s’ouvrent dans la laine d’un mouton. Je la crois fille de roi, sans l’affirmer. Une louable défiance est l’attribut du sage. Quant à moi, je ratiocine et je médicamente. Je pense et je panse. Chirurgus sum. Je guéris les fièvres, miasmes et pestes. Presque toutes nos phlegmasies et souffrances sont des exutoires, et, bien soignées, nous débarrassent gentiment d’autres maux qui seraient pires. Nonobstant, je ne vous conseille pas d’avoir un anthrax, autrement dit carbuncle. C’est une maladie bête qui ne sert à rien. On en meurt, mais c’est tout. Je ne suis pas inculte ni rustique. J’honore l’éloquence et la poésie, et je vis avec ces déesses dans une intimité innocente. Et je termine par un avis. Gentlemen et gentlewomen, en vous, du côté d’où vient la lumière, cultivez la vertu, la modestie, la probité, la justice et l’amour. Chacun ici-bas peut, comme cela, avoir son petit pot de fleurs sur sa fenêtre. Mylords et messieurs, j’ai dit. Le spectacle va commencer.

L’homme, matelot probable, qui écoutait du dehors, entra dans la salle basse de l’inn, la traversa, paya quelque monnaie qu’on lui demanda, pénétra dans une cour pleine de public, aperçut au fond de la cour une baraque à roues, toute grande ouverte, et vit sur ce tréteau un homme vieux vêtu d’une peau d’ours, un homme jeune qui avait l’air d’un masque, une fille aveugle, et un loup.

— Vivedieu ! s’écria-t-il, voilà d’admirables gens.