L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-4-I

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 315-320).

LIVRE QUATRIÈME

la cave pénale


I

la tentation de saint gwynplaine

Tel jet de flamme fait à peine une piqûre aux ténèbres ; tel autre met le feu à un volcan.

Il y a des étincelles énormes.

Gwynplaine lut la lettre, puis la relut. Il y avait bien ce mot : Je t’aime !

Les épouvantes se succédèrent dans son esprit.

La première, ce fut de se croire fou.

Il était fou. C’était certain. Ce qu’il venait de voir n’existait pas. Les simulacres crépusculaires jouaient de lui, misérable. Le petit homme écarlate était une lueur de vision. Quelquefois, la nuit, rien condensé en une flamme vient rire de vous. Après s’être moqué, l’être illusoire avait disparu, laissant derrière lui Gwynplaine fou. L’ombre fait de ces choses-là.

La seconde épouvante, ce fut de constater qu’il avait toute sa raison.

Une vision ? mais non. Eh bien ! et cette lettre ? Est-ce qu’il n’avait pas une lettre entre les mains ? Est-ce que ne voilà pas une enveloppe, un cachet, du papier, une écriture ? Est-ce qu’il ne sait pas de qui cela vient ? Rien d’obscur dans cette aventure. On a pris une plume et de l’encre, et l’on a écrit. On a allumé une bougie, et l’on a cacheté avec de la cire. Est-ce que son nom n’est pas écrit sur la lettre ? À Gwynplaine. Le papier sent bon. Tout est clair. Le petit homme, Gwynplaine le connaît. Ce nain est un groom. Cette lueur est une livrée. Ce groom a donné rendez-vous à Gwynplaine pour le lendemain à la même heure, à l’entrée du pont de Londres. Est-ce que le pont de Londres est une illusion ? Non, non, tout cela se tient. Il n’y a là dedans aucun délire. Tout est réalité. Gwynplaine est parfaitement lucide. Ce n’est pas une fantasmagorie tout de suite décomposée au-dessus de sa tête, et dissipée en évanouissement ; c’est une chose qui lui arrive. Non, Gwynplaine n’est pas fou. Gwynplaine ne rêve pas. Et il relisait la lettre.

Eh bien, oui. Mais alors ? Alors c’est formidable.

Il y a une femme qui veut de lui.

Une femme veut de lui ! En ce cas que personne ne prononce plus jamais ce mot : incroyable. Une femme veut de lui ! une femme qui a vu son visage ! une femme qui n’est pas aveugle ! Et qui est cette femme ? Une laide ? non. Une belle. Une bohémienne ? non. Une duchesse.

Qu’y avait-il là dedans, et qu’est-ce que cela voulait dire ? Quel péril qu’un tel triomphe ! mais comment ne pas s’y jeter à tête perdue ?

Quoi ! cette femme ! la sirène, l’apparition, la lady, la spectatrice de la loge visionnaire, la ténébreuse éclatante ! Car c’était elle. C’était bien elle.

Le pétillement de l’incendie commençant éclatait en lui de toutes parts. C’était cette étrange inconnue ! la même qui l’avait tant troublé ! Et ses premières pensées tumultueuses sur cette femme reparaissaient, comme chauffées à tout ce feu sombre. L’oubli n’est autre chose qu’un palimpseste. Qu’un incident survienne, et tous les effacements revivent dans les interlignes de la mémoire étonnée. Gwynplaine croyait avoir retiré cette figure de son esprit, et il l’y retrouvait, et elle y était empreinte, et elle avait fait son creux dans ce cerveau inconscient, coupable d’un songe. À son insu, la profonde gravure de la rêverie avait mordu très avant. Maintenant un certain mal était fait. Et toute cette rêverie, désormais peut-être irréparable, il la reprenait avec emportement.

Quoi ! on voulait de lui ! Quoi ! la princesse descendait de son trône, l’idole de son autel, la statue de son piédestal, le fantôme de sa nuée ! Quoi ! du fond de l’impossible, la chimère arrivait ! Quoi, cette déité du plafond, quoi, cette irradiation, quoi, cette néréide toute mouillée de pierreries, quoi, cette beauté inabordable et suprême, du haut de son escarpement de rayons, elle se penchait vers Gwynplaine ! Quoi, son char d’aurore, attelé à la fois de tourterelles et de dragons, elle l’arrêtait au-dessus de Gwynplaine, et elle disait à Gwynplaine : Viens ! Quoi, lui Gwynplaine, il avait cette gloire terrifiante d’être l’objet d’un tel abaissement de l’empyrée ! Cette femme, si l’on peut donner ce nom à une forme sidérale et souveraine, cette femme se proposait, se donnait, se livrait ! Vertige ! L’olympe se prostituait ! à qui ? à lui, Gwynplaine ! Des bras de courtisane s’ouvraient dans un nimbe pour le serrer contre un sein de déesse ! Et cela sans souillure. Ces majestés-là ne noircissent pas. La lumière lave les dieux. Et cette déesse qui venait à lui savait ce qu’elle faisait. Elle n’était pas ignorante de l’horreur incarnée en Gwynplaine. Elle avait vu ce masque qui était le visage de Gwynplaine ! et ce masque ne la faisait pas reculer. Gwynplaine était aimé quoique !

Chose qui dépassait tous les songes, il était aimé parce que ! Loin de faire reculer la déesse, ce masque l’attirait ! Gwynplaine était plus qu’aimé, il était désiré. Il était mieux qu’accepté, il était choisi. Lui, choisi !

Quoi ! là où était cette femme, dans ce royal milieu du resplendissement irresponsable et de la puissance en plein libre arbitre, il y avait des princes, elle pouvait prendre un prince ; il y avait des lords, elle pouvait prendre un lord ; il y avait des hommes beaux, charmants, superbes, elle pouvait prendre Adonis. Et qui prenait-elle ? Gnafron ! Elle pouvait choisir au milieu des météores et des foudres l’immense séraphin à six ailes, et elle choisissait la larve rampant dans la vase. D’un côté, les altesses et les seigneuries, toute la grandeur, toute l’opulence, toute la gloire ; de l’autre, un saltimbanque. Le saltimbanque l’emportait ! Quelle balance y avait-il donc dans le cœur de cette femme ? à quel poids pesait-elle son amour ? Cette femme ôtait de son front le chapeau ducal et le jetait sur le tréteau du clown ! Cette femme ôtait de sa tête l’auréole olympienne et la posait sur le crâne hérissé du gnome ! On ne sait quel renversement du monde, le fourmillement d’insectes en haut, les constellations en bas, engloutissait Gwynplaine éperdu sous un écroulement de lumière, et lui faisait un nimbe dans le cloaque. Une toute-puissante, en révolte contre la beauté et la splendeur, se donnait au damné de la nuit, préférait Gwynplaine à Antinoüs, entrait en accès de curiosité devant les ténèbres, et y descendait, et, de cette abdication de la déesse, sortait, couronnée et prodigieuse, la royauté du misérable. « Tu es horrible. Je t’aime. » Ces mots atteignaient Gwynplaine à l’endroit hideux de l’orgueil. L’orgueil, c’est là le talon où tous les héros sont vulnérables. Gwynplaine était flatté dans sa vanité de monstre. C’était comme être difforme qu’il était aimé. Lui aussi, autant et plus peut-être que les Jupiters et les Apollons, il était l’exception. Il se sentait surhumain, et tellement monstre qu’il était dieu. Éblouissement épouvantable.

Maintenant, qu’était-ce que cette femme ? que savait-il d’elle ? Tout, et rien. C’était une duchesse, il le savait ; il savait qu’elle était belle, qu’elle était riche, qu’elle avait des livrées, des laquais, des pages, et des coureurs à flambeaux autour de son carrosse à couronne. Il savait qu’elle était amoureuse de lui, ou du moins qu’elle le lui disait. Le reste, il l’ignorait. Il savait son titre, et ne savait pas son nom. Il savait sa pensée, et ne savait pas sa vie. Était-elle mariée, veuve, fille ? était-elle libre ? était-elle sujette à des devoirs quelconques ? À quelle famille appartenait-elle ? Y avait-il autour d’elle des pièges, des embûches, des écueils ? Ce qu’est la galanterie dans les hautes régions oisives, qu’il y ait sur ces sommets des antres où rêvent des charmeuses féroces ayant pêle-mêle autour d’elles des ossements d’amour déjà dévorés, à quels essais tragiquement cyniques peut aboutir l’ennui d’une femme qui se croit au-dessus de l’homme, Gwynplaine ne soupçonnait rien de cela ; il n’avait pas même dans l’esprit de quoi échafauder une conjecture, on est mal renseigné dans le sous-sol social où il vivait ; pourtant il voyait de l’ombre. Il se rendait compte que toute cette clarté était obscure. Comprenait-il ? Non. Devinait-il ? Encore moins. Qu’y avait-il derrière cette lettre ? Une ouverture à deux battants ; et en même temps une fermeture inquiétante. D’un côté l’aveu. De l’autre l’énigme.

L’aveu et l’énigme, ces deux bouches, l’une provocante, l’autre menaçante, prononcent la même parole : Ose !

Jamais la perfidie du hasard n’avait mieux pris ses mesures, et n’avait fait arriver plus à point une tentation. Gwynplaine, remué par le printemps et par la montée de la sève universelle, était en train de faire le rêve de la chair. Le vieil homme insubmersible dont aucun de nous ne triomphe, s’éveillait en cet éphèbe attardé, resté adolescent à vingt-quatre ans. C’est à ce moment-là, c’est à la minute la plus trouble de cette crise, que l’offre lui était faite, et que se dressait devant lui, éblouissante, la gorge nue du sphinx. La jeunesse est un plan incliné. Gwynplaine penchait, on le poussait. Qui ? la saison. Qui ? la nuit. Qui ? cette femme. S’il n’y avait pas le mois d’avril, on serait bien plus vertueux. Les buissons en fleur, tas de complices ! l’amour est le voleur, le printemps est le receleur.

Gwynplaine était bouleversé.

Il y a une certaine fumée du mal qui précède la faute, et qui n’est pas respirable à la conscience. L’honnêteté tentée a la nausée obscure de l’enfer. Ce qui s’entr’ouvre dégage une exhalaison qui avertit les forts et étourdit les faibles. Gwynplaine avait ce mystérieux malaise.

Des dilemmes, à la fois fugaces et opiniâtres, flottaient devant lui. La faute, obstinée à s’offrir, prenait forme. Le lendemain, minuit, le pont de Londres, le page ? irait-il ? Oui ! criait la chair. Non ! criait l’âme.

Pourtant, disons-le, si singulier que cela semble au premier abord, cette question : — Irait-il ? — il ne se l’adressa pas une seule fois tout à fait distinctement. Les actions reprochables ont des endroits réservés. Comme les eaux-de-vie trop fortes, on ne les boit pas tout d’un trait. On pose le verre, on verra plus tard, la première goutte est déjà bien étrange.

Ce qui est sûr, c’est qu’il se sentait poussé par derrière vers l’inconnu.

Et il frémissait. Et il entrevoyait un bord d’écroulement. Et il se rejetait en arrière, ressaisi de tous côtés par l’effroi. Il fermait les yeux. Il faisait effort pour se nier à lui-même cette aventure, et pour se remettre à douter de sa raison. Évidemment c’était le mieux. Ce qu’il avait de plus sage à faire, c’était de se croire fou.

Fièvre fatale. Tout homme surpris par l’imprévu a eu dans sa vie de ces pulsations tragiques. L’observateur écoute toujours avec anxiété le retentissement des sombres coups de bélier du destin contre une conscience.

Hélas ! Gwynplaine s’interrogeait. Là où le devoir est net, se poser des questions, c’est déjà la défaite.

Du reste, détail à noter, l’effronterie de l’aventure qui peut-être eût choqué un homme corrompu, ne lui apparaissait point. Ce que c’est que le cynisme, il l’ignorait. L’idée de prostitution, indiquée plus haut, ne l’approchait pas. Il n’était pas de force à la concevoir. Il était trop pur pour admettre les hypothèses compliquées. De cette femme, il ne voyait que la grandeur. Hélas ! il était flatté. Sa vanité ne constatait que sa victoire. Qu’il fût l’objet d’une impudeur plutôt que d’un amour, il lui eût fallu, pour conjecturer cela, beaucoup plus d’esprit que n’en a l’innocence. Près de : Je t’aime, il n’apercevait pas ce correctif effrayant : Je veux de toi.

Le côté bestial de la déesse lui échappait.

L’esprit peut subir des invasions. L’âme a ses vandales, les mauvaises pensées, qui viennent dévaster notre vertu. Mille idées en sens inverse se précipitaient sur Gwynplaine l’une après l’autre, quelquefois toutes ensemble. Puis il se faisait en lui des silences. Alors il prenait sa tête entre ses mains, dans une sorte d’attention lugubre, pareille à la contemplation d’un paysage de la nuit.

Tout à coup il s’aperçut d’une chose, c’est qu’il ne pensait plus. Sa rêverie était arrivée à ce moment noir où tout disparaît.

Il remarqua aussi qu’il n’était pas rentré. Il pouvait être deux heures du matin.

Il mit la lettre apportée par le page dans sa poche de côté, mais s’apercevant qu’elle était sur son cœur, il l’ôta de là, et la fourra toute froissée dans le premier gousset venu de son haut-de-chausses, puis il se dirigea vers l’hôtellerie, y pénétra silencieusement, ne réveilla pas le petit Govicum qui l’attendait tombé de sommeil sur une table avec ses deux bras pour oreiller, referma la porte, alluma une chandelle à la lanterne de l’auberge, tira les verrous, donna un tour de clef à la serrure, prit machinalement les précautions d’un homme qui rentre tard, remonta l’escalier de la Green-Box, se glissa dans l’ancienne cahute qui lui servait de chambre, regarda Ursus qui dormait, souffla sa chandelle et ne se coucha pas.

Une heure passa ainsi. Enfin, las, se figurant que le lit c’est le sommeil, il posa la tête sur son oreiller, sans se déshabiller, et il fit à l’obscurité la concession de fermer les yeux ; mais l’orage d’émotions qui l’assaillait n’avait pas discontinué un instant. L’insomnie est un sévice de la nuit sur l’homme. Gwynplaine souffrait beaucoup. Pour la première fois de sa vie, il n’était pas content de lui. Intime douleur mêlée à sa vanité satisfaite. Que faire ? Le jour vint. Il entendit Ursus se lever, et n’ouvrit pas les paupières. Aucune trêve cependant. Il songeait à cette lettre. Tous les mots lui revenaient dans une sorte de chaos. Sous de certains souffles violents du dedans de l’âme, la pensée est un liquide. Elle entre en convulsions, elle se soulève, et il en sort quelque chose de semblable au rugissement sourd de la vague. Flux, reflux, secousses, tournoiements, hésitations du flot devant l’écueil, grêles et pluies, nuages avec des trouées où sont des lueurs, arrachements misérables d’une écume inutile, folles ascensions tout de suite écroulées, immenses efforts perdus, apparition du naufrage de toutes parts, ombre et dispersion, tout cela, qui est dans l’abîme, est dans l’homme. Gwynplaine était en proie à cette tourmente.

Au plus fort de cette angoisse, les paupières toujours fermées, il entendit une voix exquise qui disait : — Est-ce que tu dors, Gwynplaine ? — Il ouvrit les yeux en sursaut et se leva sur son séant, la porte de la cahute vestiaire était entr’ouverte, Dea apparaissait dans l’entre-bâillement. Elle avait dans les yeux et sur les lèvres son ineffable sourire. Elle se dressait charmante, dans la sérénité inconsciente de son rayonnement. Il y eut une sorte de minute sacrée. Gwynplaine la contempla, tressaillant, ébloui, réveillé ; réveillé de quoi ? du sommeil ? non, de l’insomnie. C’était elle, c’était Dea ; et tout à coup il sentit au plus profond de son être l’indéfinissable évanouissement de la tempête et la sublime descente du bien sur le mal ; le prodige du regard d’en haut s’opéra, la douce aveugle lumineuse, sans autre effort que sa présence, dissipa toute l’ombre en lui, le rideau de nuages s’écarta de cet esprit comme tiré par une main invisible, et Gwynplaine, enchantement céleste, eut dans la conscience une rentrée d’azur. Il redevint subitement, par la vertu de cet ange, le bon et grand Gwynplaine innocent. L’âme, comme la création, a de ces confrontations mystérieuses ; tous deux se taisaient, elle la clarté, lui le gouffre, elle divine, lui apaisé ; et au-dessus du cœur orageux de Gwynplaine, Dea resplendissait avec on ne sait quel inexprimable effet d’étoile de la mer.