L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-4-VIII

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 340-350).

VIII

gémissement

On se mit en marche.

On avança dans le couloir.

Aucun greffe préalable. Aucun bureau avec registres. Les prisons de ce temps-là n’étaient point paperassières. Elles se contentaient de se fermer sur vous, souvent sans savoir pourquoi. Être une prison, et avoir des prisonniers, cela leur suffisait.

Le cortège avait dû s’allonger et prendre la forme du corridor. On marchait presque un à un ; d’abord le wapentake, ensuite Gwynplaine, ensuite le justicier-quorum ; puis les gens de police, avançant en bloc et bouchant le corridor derrière Gwynplaine comme un tampon. Le couloir se resserrait ; maintenant Gwynplaine touchait le mur de ses deux coudes ; la voûte en caillou noyé de ciment avait d’intervalle en intervalle des voussures de granit en saillie faisant étranglement ; il fallait baisser le front pour passer ; pas de course possible dans ce corridor ; la fuite eût été forcée de marcher lentement ; ce boyau faisait des détours ; toutes les entrailles sont tortueuses, celles d’une prison comme celles d’un homme ; çà et là, tantôt adroite, tantôt à gauche, des coupures dans le mur, carrées et closes de grosses grilles, laissaient apercevoir des escaliers, ceux-ci montant, ceux-là plongeant. On arriva à une porte fermée, elle s’ouvrit, on passa, elle se referma. Puis on rencontra une deuxième porte, qui livra passage, puis une troisième, qui tourna de même sur ses gonds. Ces portes s’ouvraient et se refermaient comme toutes seules. On ne voyait personne. En même temps que le couloir se rétrécissait. La voûte s’abaissait, et l’on en était venu à ne plus pouvoir marcher que la tête courbée. Le mur suintait ; il tombait de la voûte des gouttes d’eau ; le dallage qui pavait le corridor avait la viscosité d’un intestin. L’espèce de pâleur diffuse qui tenait lieu de clarté devenait de plus en plus opaque ; l’air manquait. Ce qu’il y avait de singulièrement lugubre, c’est que cela descendait.

Il fallait y faire attention pour s’apercevoir qu’on descendait. Dans les ténèbres, une pente douce, c’est sinistre. Rien n’est redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des pentes insensibles.

Descendre, c’est l’entrée dans l’ignoré terrible.

Combien de temps marcha-t-on ainsi ? Gwynplaine n’eût pu le dire.

Passées à ce laminoir, l’angoisse, les minutes s’allongent démesurément.

Subitement on fit halte.

L’obscurité était épaisse. Il y avait un certain élargissement du corridor.

Gwynplaine entendit tout près de lui un bruit dont le gong chinois pourrait seul donner une idée ; quelque chose comme un coup frappé sur le diaphragme de l’abîme.

C’était le wapentake qui venait de heurter de son bâton une lame de fer.

Cette lame était une porte.

Non une porte qui tourne, mais une porte qui se lève et s’abat. À peu près comme une herse.

Il y eut un froissement strident dans une rainure, et Gwynplaine eut subitement devant les yeux un morceau de jour carré.

C’était la lame qui venait de se hisser dans une fente de la voûte de la façon dont se lève le panneau d’une souricière.

Une ouverture s’était faite.

Ce jour n’était pas du jour ; c’était de la lueur. Mais pour la prunelle très dilatée de Gwynplaine, cette clarté pâle et brusque fut d’abord comme le choc d’un éclair.

Il fut quelque temps avant de rien voir. Discerner dans l’éblouissement est aussi difficile que dans la nuit.

Puis, par degrés, sa pupille se proportionna à la lumière comme elle s’était proportionnée à l’obscurité ; il finit par distinguer ; la clarté, qui lui avait d’abord paru trop vive, s’apaisa dans sa prunelle et se refit livide ; il hasarda son regard dans l’ouverture béante devant lui, et ce qu’il aperçut était effroyable.

À ses pieds, une vingtaine de marches, hautes, étroites, frustes, presque à pic, sans rampe à droite ni à gauche, sorte de crête de pierre pareille à un pan de mur biseauté en escalier, entraient et s’enfonçaient dans une cave très creuse. Elles allaient jusqu’en bas.

Cette cave était ronde, à voûte ogive en arc rampant, à cause du défaut de niveau des impostes, dislocation propre à tous les souterrains sur lesquels se sont tassés de très lourds édifices.

L’espèce de coupure tenant lieu de porte que la lame de fer venait de démasquer et à laquelle aboutissait l’escalier était entaillée dans la voûte, de sorte que de cette hauteur l’œil plongeait dans la cave comme dans un puits.

La cave était vaste, et, si c’était le fond d’un puits, c’était le fond d’un puits cyclopéen. L’idée qu’éveille l’ancien mot « cul de basse-fosse » ne pouvait s’appliquer à cette cave qu’à la condition de se figurer une fosse à lions ou à tigres.

La cave n’était pas dallée ni pavée. Elle avait pour sol la terre mouillée et froide des lieux profonds.

Au milieu de la cave, quatre colonnes basses et difformes soutenaient un porche lourdement ogival dont les quatre nervures en se rejoignant à l’intérieur du porche dessinaient à peu près le dedans d’une mitre. Ce porche, pareil aux pinacles sous lesquels jadis on mettait des sarcophages, montait jusqu’à la voûte et faisait dans la cave une sorte de chambre centrale, si l’on peut appeler du nom de chambre un compartiment ouvert de tous les côtés, ayant, au lieu de quatre murs, quatre piliers.

À la clef de voûte du porche pendait une lanterne de cuivre, ronde et grillée comme une fenêtre de prison. Cette lanterne jetait autour d’elle, sur les piliers, sur les voûtes, et sur le mur circulaire entrevu vaguement en arrière des piliers, une clarté blafarde, coupée de barres d’ombre.

C’était cette clarté qui avait d’abord ébloui Gwynplaine. Maintenant ce n’était plus pour lui qu’une rougeur presque confuse.

Pas d’autre jour dans cette cave. Ni fenêtre, ni porte, ni soupirail.

Entre les quatre piliers, précisément au-dessous de la lanterne, à l’endroit où il y avait le plus de lumière, était appliquée à plat sur le sol une silhouette blanche et terrible.

C’était couché sur le dos. On voyait une tête dont les yeux étaient fermés, un corps dont le torse disparaissait sous on ne sait quel monceau informe, quatre membres se rattachant au torse en croix de Saint-André et tirés vers les quatre piliers par quatre chaînes liées aux pieds et aux mains. Ces chaînes aboutissaient à un anneau de fer au bas de chaque colonne. Cette forme, immobilisée dans l’atroce posture de l’écartèlement, avait la lividité glacée du cadavre. C’était nu ; c’était un homme.

Gwynplaine, pétrifié, debout en haut de l’escalier, regardait.

Tout à coup il entendit un râle.

Ce cadavre était vivant.

Tout près de ce spectre, dans une des ogives du porche, des deux côtés d’un grand fauteuil à bras exhaussé par une large pierre plate, se tenaient droits deux hommes vêtus de longs suaires noirs, et dans le fauteuil un vieillard enveloppé d’une robe rouge était assis, blême, immobile, sinistre, un bouquet de roses à la main.

Ce bouquet de roses eût renseigné un moins ignorant que Gwynplaine. Le droit de juger en tenant une touffe de fleurs caractérisait le magistrat à la fois royal et municipal. Le lord-maire de Londres juge encore ainsi. Aider les juges à juger, c’était la fonction des premières roses de la saison.

Le vieillard assis dans le fauteuil était le shériff du comté de Surrey.

Il avait la rigidité majestueuse d’un romain revêtu de l’augustat.

Le fauteuil était le seul siège qu’il y eût dans la cave.

À côté du fauteuil, on voyait une table couverte de papiers et de livres et sur laquelle était posée la longue baguette blanche du shériff. Les hommes debout à droite et à gauche du shériff étaient deux docteurs, l’un en médecine, l’autre en lois ; celui-ci reconnaissable à sa coiffe de sergent en droit sur sa perruque. Tous deux avaient la robe noire, l’un de juge, l’autre de médecin. Ces deux sortes d’hommes portent le deuil des morts qu’ils font.

Derrière le shériff, au rebord de la marche que faisait la pierre plate, se tenait accroupi, avec une écritoire près de lui sur la dalle, un dossier de carton sur ses genoux, et une feuille de parchemin sur le dossier, un greffier en perruque ronde, la plume à la main, dans l’attitude d’un homme prêt à écrire.

Ce greffier était de l’espèce dite greffier garde-sacs ; ce qu’indiquait une sacoche qui était devant lui à ses pieds. Ces sacoches, jadis employées dans les procès, étaient qualifiées « sacs de justice ».

À l’un des piliers était adossé, croisant les bras, un homme tout vêtu de cuir. C’était un valet de bourreau.

Ces hommes semblaient enchantés dans leur posture funèbre autour de l’homme enchaîné. Pas un ne remuait ni ne parlait.

Il y avait sur tout cela un calme monstrueux.

Ce que Gwynplaine voyait là, c’était une cave pénale. Ces caves abondaient en Angleterre. La crypte de la Beauchamp Tower a longtemps servi à cet usage, de même que le souterrain de la Lollard’s Prison. Il y avait, et l’on peut voir encore à Londres, en ce genre, le lieu bas dit « les vaults de Lady Place ». Dans cette dernière chambre, il y a une cheminée en-cas pour la chauffe des fers.

Toutes les prisons du temps du King-John, et la geôle de Southwark en était une, avaient leur cave pénale.

Ce qui va suivre se pratiquait alors fréquemment en Angleterre, et pourrait, à la rigueur, en procédure criminelle, s’y exécuter même aujourd’hui ; car toutes ces lois-là existent toujours. L’Angleterre offre ce curieux spectacle d’un code barbare vivant en bonne intelligence avec la liberté. Le ménage, disons-le, est excellent.

Quelque défiance pourtant ne serait pas hors de propos. Si une crise survenait, un réveil pénal n’est pas impossible. La législation anglaise est un tigre apprivoisé. Elle fait patte de velours, mais elle a toujours ses griffes.

Couper les ongles aux lois, cela est sage.

La loi ignore presque le droit. Il y a d’un côté la pénalité, de l’autre l’humanité. Les philosophes protestent ; mais il se passera du temps encore avant que la justice des hommes ait fait sa jonction avec la justice.

Respect de la Loi ; c’est le mot Anglais. En Angleterre on vénère tant les lois qu’on ne les abroge jamais. On se tire de cette vénération en ne les exécutant point. Une vieille loi tombe en désuétude comme une vieille femme ; mais on ne tue pas plus l’une de ces vieilles que l’autre. On cesse de les pratiquer, voilà tout. Libre à elles de se croire toujours belles et jeunes. On les laisse rêver qu’elles existent. Cette politesse s’appelle respect.

La coutume normande est bien ridée ; cela n’empêche pas plus d’un juge anglais de lui faire encore les yeux doux. On conserve amoureusement une antiquaille atroce, si elle est normande. Quoi de plus féroce que la potence ? En 1867 on a condamné un homme[1] à être coupé en quatre quartiers qui seraient offerts à une femme, la reine.

Du reste, la torture n’a jamais existé en Angleterre. C’est l’histoire qui le dit. L’aplomb de l’histoire est beau.

Mathieu de Westminster prend acte de ce que « la loi saxonne, fort clémente et débonnaire », ne punissait pas de mort les criminels, et il ajoute : « On se bornait à leur couper le nez, à leur crever les yeux, et à leur arracher les parties qui distinguent le sexe. » Seulement !

Gwynplaine, hagard au haut de l’escalier, commençait à trembler de tous ses membres. Il avait toutes sortes de frissons. Il cherchait à se rappeler quel crime il pouvait avoir commis. Au silence du wapentake venait de succéder la vision d’un supplice. C’était un pas de fait, mais un pas tragique.

Il voyait s’obscurcir de plus en plus la sombre énigme légale sous laquelle il se sentait pris.

La forme humaine couchée à terre râla une deuxième fois.

Gwynplaine eut l’impression qu’on lui poussait doucement l’épaule.

Cela venait du wapentake.

Gwynplaine comprit qu’il fallait descendre.

Il obéit.

Il s’enfonça de marche en marche dans l’escalier. Les degrés avaient un plat-bord très mince, et huit ou neuf pouces de haut. Avec cela pas de rampe. On ne pouvait descendre qu’avec précaution. Derrière Gwynplaine descendait, le suivant à la distance de deux degrés, le wapentake, tenant droit l’iron-weapon, et derrière le wapentake descendait, à la même distance, le justicier-quorum.

Gwynplaine en descendant ces marches sentait on ne sait quel engloutissement de l’espérance. C’était une sorte de mort pas à pas. Chaque degré franchi éteignait en lui de la lumière. Il arriva, de plus en plus pâlissant, au bas de l’escalier.

L’espèce de larve terrassée et enchaînée aux quatre piliers continuait de râler. Une voix dans la pénombre dit :

— Approchez.

C’était le shériff qui s’adressait à Gwynplaine.

Gwynplaine fit un pas.

— Plus près, dit la voix.

Gwynplaine fit encore un pas.

— Tout près, reprit le shériff.

Le justicier-quorum murmura à l’oreille de Gwynplaine, si gravement que ce chuchotement était solennel :

— Vous êtes devant le shériff du comté de Surrey.

Gwynplaine avança jusqu’au supplicié qu’il voyait étendu au centre de la cave. Le wapentake et le justicier-quorum restèrent où ils étaient et laissèrent Gwynplaine avancer seul.

Quand Gwynplaine, parvenu jusque sous le porche, vit de près cette chose misérable qu’il n’avait encore aperçue qu’à distance, et qui était un homme vivant, son effroi devint épouvante.

L’homme lié sur le sol était absolument nu, à cela près de ce haillon hideusement pudique qu’on pourrait nommer la feuille de vigne du supplice, et qui était le succingulum des romains et le christipannus des gothiques, duquel notre vieux jargon gaulois a fait le cripagne. Jésus, nu sur la croix, n’avait que ce lambeau.

L’effrayant patient que considérait Gwynplaine semblait un homme de cinquante à soixante ans. Il était chauve. Des poils blancs de barbe lui hérissaient le menton. Il fermait les yeux et ouvrait la bouche. On voyait toutes ses dents. Sa face maigre et osseuse était voisine de la tête de mort. Ses bras et ses jambes, assujettis par les chaînes aux quatre poteaux de pierre, faisaient un X. Il avait sur la poitrine et le ventre une plaque de fer, et sur cette plaque étaient posées en tas cinq ou six grosses pierres. Son râle était tantôt un souffle, tantôt un rugissement.

Le shériff, sans quitter son bouquet de roses, prit sur la table, de la main qu’il avait libre, sa verge blanche et la dressa en disant :

— Obédience à sa majesté.

Puis il reposa la verge sur la table.

Ensuite, avec la lenteur d’un glas, sans un geste, aussi immobile que le patient, le shériff éleva la voix.

Il dit :

— Homme qui êtes ici lié de chaînes, écoutez pour la dernière fois la voix de justice. Vous avez été extrait de votre cachot et amené dans cette geôle. Dûment interpellé et dans les formes voulues, formaliis verbis preßus, sans égard aux lectures et communications qui vous ont été faites et qui vous vont être renouvelées, inspiré par un esprit de ténacité mauvaise et perverse, vous vous êtes enfermé dans le silence, et vous avez refusé de répondre au juge. Ce qui est un libertinage détestable, et ce qui constitue, parmi les faits punissables du cashlit, le crime et délit d’oversenesse.

Le sergent de la coiffe debout à droite du shériff interrompit et dit avec une indifférence qui avait on ne sait quoi de funèbre :

Overherneßa. Lois d’Alfred et de Godrun. Chapitre six.

Le shériff reprit :

— La loi est vénérée de tous, excepté des larrons qui infestent les bois où les biches font leurs petits.

Comme une cloche après une cloche, le sergent dit :

Qui faciunt vastum in foresta ubi damæ solent founinare.
— Celui qui refuse de répondre au magistrat, dit le shériff, est suspect de tous les vices. Il est réputé capable de tout le mal.

Le sergent intervint :

Prodigus, devorator, profusus, salax, ruffianus, ebriosus, luxuriosus, simulator, consumptor patrimonii, elluo, ambro, et gluto.
— Tous les vices, dit le shériff, supposent tous les crimes. Qui n’avoue rien confesse tout. Celui qui se tait devant les questions du juge est de fait menteur et parricide.
Mendax et parricida, fit le sergent.

Le shériff dit :

— Homme, il n’est point permis de se faire absent par le silence. Le faux contumace fait une plaie à la loi. Il ressemble à Diomède blessant une déesse. La taciturnité devant la justice est une forme de la rébellion. Lèse-justice, c’est lèse-majesté. Rien de plus haïssable et de plus téméraire. Qui se soustrait à l’interrogatoire vole la vérité. La loi y a pourvu. Pour des cas semblables, les anglais ont de tout temps joui du droit de fosse, de fourche et de chaînes.
Anglica charta, année 1088, dit le sergent.

Et, toujours avec la même gravité mécanique, le sergent ajouta :

Ferrum, et foßam, et furcas, cum aliis libertatibus.

Le shériff continua :

— C’est pourquoi, homme, puisque vous n’avez pas voulu vous départir du silence, bien que sain d’esprit et parfaitement informé de ce que vous demande la justice, puisque vous êtes diaboliquement réfractaire, vous avez dû être géhenne, et vous avez été, aux termes des statuts criminels, mis à l’épreuve du tourment dit « la peine forte et dure ». Voici ce qui vous a été fait. La loi exige que je vous en informe authentiquement. Vous avez été amené dans cette basse-fosse, vous avez été dépouillé de vos vêtements, vous avez été couché tout nu à terre sur le dos, vos quatre membres ont été tendus et liés aux quatre colonnes de la loi, une planche de fer vous a été appliquée au ventre, et l’on vous a mis sur le corps autant de pierres que vous en pouvez porter. « Et davantage », dit la loi.
Plusque, affirma le sergent.

Le shériff poursuivit :

— En cette situation, et avant de prolonger l’épreuve, il vous a été fait, par moi shériff du comté de Surrey, sommation itérative de répondre et de parler, et vous avez sataniquement persévéré dans le silence, bien qu’étant au pouvoir des gênes, chaînes, ceps, entraves et ferrements.
Attachiamenta legalia, dit le sergent.
— Sur votre refus et endurcissement, dit le shériff, étant équitable que l’obstination de la loi soit égale à l’obstination du criminel, l’épreuve a continué, telle que la commandent les édits et textes. Le premier jour on ne vous a donné ni à boire ni à manger.
Hoc est super jejunare, dit le sergent.

Il y eut un silence. On entendait l’affreuse respiration sifflante de l’homme sous le tas de pierres.

Le sergent en droit compléta son interruption :

Adde augnentim abltinentia cihorum diminutionc. Coiisuctiido hritannka, article cinq cent quatre.

Ces deux hommes, le shériff et le sergent, alternaient ; rien de plus sombre que cette monotonie imperturbable ; la voix lugubre répondait à la voix sinistre ; on eût dit le prêtre et le diacre du supplice, célébrant la messe féroce de la loi.

Le shériff recommença :

— Le premier jour on ne vous a donné ni à boire ni à manger. Le deuxième jour on vous a donné à manger et pas à boire ; on vous a mis entre les dents trois bouchées de pain d’orge. Le troisième jour on vous a donné à boire et pas à manger. On vous a versé dans la bouche, en trois fois et en trois verres, une pinte d’eau prise au ruisseau d’égout de la prison. Le quatrième jour est venu. C’est aujourd’hui. Maintenant, si vous continuez à ne pas répondre, vous serez laissé là jusqu’à ce que vous mouriez. Ainsi le veut justice.

Le sergent, toujours à sa réplique, approuva :

Mors ni homagium est bonæ legi.
— Et tandis que vous vous sentirez trépasser lamentablement, repartit le shériff, nul ne vous assistera, quand même le sang vous sortirait de la gorge, de la barbe et des aisselles, et de toutes les ouvertures du corps depuis la bouche jusqu’aux reins.
A throtebolla, dit le sergent, et pabus et subhircis, et a grugno usque ad crupponum.

Le shériff continua :

— Homme, faites attention. Car les suites vous regardent. Si vous renoncez à votre silence exécrable, et si vous avouez, vous ne serez que pendu, et vous aurez droit au meldefeoh, qui est une somme d’argent.
Damnum confitens, dit le sergent, habeat le meldefeoh. Leges Inæ, chapitre vingt.
— Laquelle somme, insista le shériff, vous sera payée en doitkins, suskins et galihalpens, seul cas où cette monnaie puisse être employée, aux termes du statut d’abolition, au troisième de Henri cinquième, et aurez le droit et jouissance de scortum ante mortem, et serez ensuite étranglé au gibet. Tels sont les avantages de l’aveu. Vous plaît-il répondre à justice ?

Le shériff se tut et attendit. Le patient demeura sans mouvement.

Le shériff reprit :

— Homme, le silence est un refuge où il y a plus de risque que de salut. L’opiniâtreté est damnable et scélérate. Qui se tait devant justice est félon à la couronne. Ne persistez point dans cette désobéissance non filiale. Songez à sa majesté. Ne résistez point à notre gracieuse reine. Quand je vous parle, répondez-lui. Soyez loyal sujet.

Le patient râla.

Le shériff repartit :

— Donc, après les soixante-douze premières heures de l’épreuve, nous voici au quatrième jour. Homme, c’est le jour décisif. C’est au quatrième jour que la loi fixe la confrontation.
Quarta die, frontem ad frontem adduce, grommela le sergent.
— La sagesse de la loi, reprit le shériff, a choisi cette heure extrême, afin d’avoir ce que nos ancêtres appelaient « le jugement par le froid mortel », attendu que c’est le moment où les hommes sont crus sur leur oui et sur leur non.

Le sergent en droit reprit :

Judicium pro frodmortell, quod homines credensi sint per suum ya et per suum na. Charte du roi Adelstan. Tome premier, page cent soixante-treize.

Il y eut un instant d’attente, puis le shériff inclina vers le patient sa face sévère.

— Homme qui êtes là couché à terre…

Et il fit une pause.

— Homme, cria-t-il, m’entendez-vous ?

L’homme ne bougea pas.

— Au nom de la loi, dit le shériff, ouvrez les yeux.

Les paupières de l’homme restèrent closes.

Le shériff se tourna vers le médecin debout à sa gauche.

— Docteur, donnez votre diagnostic.
Probe, da diagnosticicum, fit le sergent.

Le médecin descendit de la dalle avec la raideur magistrale, s’approcha de l’homme, se pencha, mit son oreille près de la bouche du patient, lui tâta le pouls au poignet, à l’aisselle et à la cuisse, et se redressa.

— Eh bien ? dit le shériff.
— Il entend encore, dit le médecin.
— Voit-il ? demanda le shériff.

Le médecin répondit :

— Il peut voir.

Sur un signe du shériff, le justicier-quorum et le wapentake s’avancèrent.

Le wapentake se plaça près de la tête du patient ; le justicier-quorum s’arrêta derrière Gwynplaine.

Le médecin recula d’un pas entre les piliers.

Alors le shériff, élevant le bouquet de roses comme un prêtre son goupillon, interpella le patient d’une voix haute, et devint formidable :

— Ô misérable, parle ! la loi te supplie avant de t’exterminer. Tu veux sembler muet, songe à la tombe qui est muette ; tu veux paraître sourd, songe à la damnation qui est sourde. Pense à la mort, qui est pire que toi. Réfléchis, tu vas être abandonné dans ce cachot. Écoute, mon semblable, car je suis un homme ! Écoute, mon frère, car je suis un chrétien ! Écoute, mon fils, car je suis un vieillard ! Prends garde à moi, car je suis le maître de ta souffrance, et je vais tout à l’heure être horrible. L’horreur de la loi fait la majesté du juge. Songe que moi-même je tremble devant moi. Mon propre pouvoir me consterne. Ne me pousse pas à bout. Je me sens plein de la sainte méchanceté du châtiment. Aie donc, ô infortuné, la salutaire et honnête crainte de la justice, et obéis-moi. L’heure de la confrontation est venue et tu dois répondre. Ne t’obstine point dans la résistance. N’entre pas dans l’irrévocable. Pense que l’achèvement est mon droit. Cadavre commencé, écoute ! À moins qu’il ne te plaise expirer ici pendant des heures, des jours et des semaines, et agoniser longtemps d’une épouvantable agonie affamée et fécale, sous le poids de ces pierres, seul dans ce souterrain, délaissé, oublié, aboli, donné à manger aux rats et aux belettes, mordu par les bêtes des ténèbres, tandis qu’on ira et viendra, et qu’on achètera et qu’on vendra, et que les voitures rouleront dans la rue au-dessus de ta tête ; à moins qu’il ne te convienne de râler sans rémission au fond de ce désespoir, grinçant, pleurant, blasphémant, sans un médecin pour apaiser tes plaies, sans un prêtre pour offrir le verre d’eau divin à ton âme ; oh ! à moins que tu ne veuilles sentir lentement éclore à tes lèvres l’écume affreuse du sépulcre, oh ! je t’adjure et te conjure, entends-moi ! je t’appelle à ton propre secours, aie pitié de toi-même, fais ce qui t’est demandé, cède à la justice, obéis, tourne la tête, ouvre les yeux, et dis si tu reconnais cet homme !

Le patient ne tourna pas la tête et n’ouvrit pas les yeux.

Le shériff jeta un coup d’œil tour à tour au justicier-quorum et au wapentakc.

Le justicier-quorum ôta à Gwynplaine son chapeau et son manteau, le prit par les épaules et lui fit faire face à la lumière du côté de l’homme enchaîné. Le visage de Gwynplaine se détacha dans toute cette ombre, avec son relief étrange, pleinement éclairé.

En même temps le wapentake se courba, saisit par les tempes entre ses deux mains la tête du patient, tourna cette tête inerte vers Gwynplaine, et de ses deux pouces et de ses deux index écarta les paupières fermées. Les yeux farouches de l’homme apparurent.

Le patient vit Gwynplaine.

Alors, soulevant lui-même sa tête et ouvrant ses paupières toutes grandes, il le regarda.

Il tressaillit autant qu’on peut tressaillir quand on a une montagne sur la poitrine, et il cria :

— C’est lui ! oui ! c’est lui !

Et, terrible, il éclata de rire.

— C’est lui ! répéta-t-il.

Puis il laissa retomber sa tête sur le sol, et il referma les yeux.

— Greffier, écrivez, dit le shériff.

Gwynplaine, quoique terrifié, avait fait jusqu’à ce moment-là à peu près bonne contenance. Le cri du patient : C’est lui ! le bouleversa. Ce : Greffier, écrivez, le glaça. Il lui sembla comprendre qu’un scélérat l’entraînait dans sa destinée, sans que lui, Gwynplaine, pût deviner pourquoi, et que l’inintelligible aveu de cet homme se fermait sur lui comme la charnière d’un carcan. Il se figura cet homme et lui attachés au même pilori à deux poteaux jumeaux. Gwynplaine perdit pied dans cette épouvante, et se débattit. Il se mit à balbutier des bégaiements incohérents, avec le trouble profond de l’innocence, et, frémissant, effaré, éperdu, il jeta au hasard les premiers cris qui lui vinrent et toutes ces paroles de l’angoisse qui ont l’air de projectiles insensés.

— Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas moi. Je ne connais pas cet homme. Il ne peut pas me connaître puisque je ne le connais pas. J’ai ma représentation de ce soir qui m’attend. Qu’est-ce qu’on me veut ? Je demande ma liberté. Ce n’est pas tout ça. Pourquoi m’a-t-on amené dans cette cave ? Alors il n’y

  1. Le fénian Burke, mai 1867.