L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-5-II

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 362-370).

II

ce qui erre ne se trompe pas

Toute cette aventure était venue d’un soldat qui avait trouvé une bouteille au bord de la mer.

Racontons le fait.

À tout fait se rattache un engrenage.

Un jour un des quatre canonniers composant la garnison du château de Calshor avait ramassé dans le sable à marée basse une gourde d’osier jetée là parle flux. Cette gourde, toute moisie, était bouchée d’un bouchon goudronné. Le soldat avait porté l’épave au colonel du château, et le colonel l’avait transmise à l’amiral d’Angleterre. L’amiral, c’était l’amirauté ; pour les épaves, l’amirauté, c’était Barkilphedro. Barkilphedro avait ouvert et débouché la gourde, et l’avait portée à la reine. La reine avait immédiatement avisé. Deux conseillers considérables avaient été informés et consultés, le lord-chancelier, qui est, de par la loi, « gardien de la conscience du roi d’Angleterre », et le lord-maréchal, qui est « juge des armes et de la descente de la noblesse ». Thomas Howard, duc de Norfolk, pair catholique, qui était héréditairement haut-maréchal d’Angleterre, avait fait dire par son député-comte-maréchal Henri Howard, comte de Bindon, qu’il serait de l’avis du lord-chancelier. Quant au lord-chancelier, c’était William Cowper. Il ne faut point confondre ce chancelier avec son homonyme et son contemporain William Cowper, l’anatomiste commentateur de Bidloo, qui publia en Angleterre le Traité des muscles presque au moment où Étienne Abeille publiait en France l’Histoire des os ; un chirurgien est distinct d’un lord. Lord William Cowper était célèbre pour avoir, à propos de l’affaire de Talbot Yelverton, vicomte Longueville, émis cette sentence : « qu’au respect de la constitution d’Angleterre, la restauration d’un pair importait plus que la restauration d’un roi ». La gourde trouvée à Calshor avait éveillé au plus haut point son attention. L’auteur d’une maxime aime les occasions de l’appliquer. C’était un cas de restauration d’un pair. Des recherches avaient été faites. Gwynplaine, ayant écriteau sur rue, était facile à trouver. Hardquanonne aussi. Il n’était pas mort. La prison pourrit l’homme, mais le conserve, si garder c’est conserver. Les gens confiés aux bastilles y étaient rarement dérangés. On ne changeait guère plus de cachot qu’on ne change de cercueil. Hardquanonne était encore dans le donjon de Chatham. On n’eut qu’à mettre la main dessus. On le transféra de Chatham à Londres. En même temps on s’informait en Suisse. Les faits furent reconnus exacts. On leva, dans les greffes locaux, à Vevey, à Lausanne, l’acte de mariage de lord Linnœus en exil, l’acte de naissance de l’enfant, les actes de décès du père et de la mère, et l’on en eut « pour servir ce que de besoin » de doubles expéditions, dûment certifiées. Tout cela s’exécuta dans le plus sévère secret, avec ce qu’on appelait alors la promptitude royale, et avec le « silence de taupe » recommandé et pratiqué par Bacon, et plus tard érigé en loi par Blackstone, pour les affaires de chancellerie et d’état, et pour les choses qualifiées sénatoriales.

Le jußu regis et la signature Jeffrys furent vérifiés. Pour qui a étudié pathologiquement les cas de caprice dits « bon plaisir », ce jußu regis, est tout simple. Pourquoi Jacques II, qui, ce semble, eût dû cacher de tels actes, en laissait-il, au risque même de compromettre la réussite, des traces écrites ? Cynisme. Indifférence hautaine. Ah ! vous croyez qu’il n’y a que les filles d’impudiques ! la raison d’état l’est aussi. Et se cupit ante videri. Commettre un crime et s’en blasonner, c’est là toute l’histoire. Le roi se tatoue, comme le forçat. On a intérêt à échapper au gendarme et à l’histoire, on en serait bien fâché, on tient à être connu et reconnu. Voyez mon bras, remarquez ce dessin, un temple de l’amour et un cœur enflammé percé d’une flèche, c’est moi qui suis Lacenaire. Jußu regis. C’est moi qui suis Jacques II. On accomplit une mauvaise action, on met sa marque dessus. Se compléter par l’effronterie, se dénoncer soi-même, faire imperdable son méfait, c’est la bravade insolente du malfaiteur. Christine saisit Monaldeschi, le fait confesser et assassiner, et dit : Je suis reine de Suède chez le roi de France. Il y a le tyran qui se cache, comme Tibère, et le tyran qui se vante, comme Philippe II. L’un est plus scorpion, l’autre est plus léopard. Jacques II était de cette dernière variété. Il avait, on le sait, le visage ouvert et gai, différent en cela de Philippe II. Philippe était lugubre, Jacques était jovial. On est tout de même féroce. Jacques II était le tigre bonasse. Il avait, comme Philippe II, la tranquillité de ses forfaits. Il était monstre par la grâce de Dieu. Donc il n’avait rien à dissimuler et à atténuer, et ses assassinats étaient de droit divin. Il eût volontiers, lui aussi, laissé derrière lui ses archives de Simancas, avec tous ses attentats numérotés, datés, classés, étiquetés et mis en ordre, chacun dans son compartiment, comme les poisons dans l’officine d’un pharmacien. Signer ses crimes, c’est royal.

Toute action commise est une traite tirée sur le grand payeur ignoré. Celle-ci venait d’arriver à échéance avec l’endos sinistre Jußu regis.

La reine Anne, point femme d’un côté, en ce qu’elle excellait à garder un secret, avait demandé, sur cette grave affaire, au lord-chancelier un rapport confidentiel du genre qualifié « rapport à l’oreille royale ». Les rapports de cette sorte ont toujours été usités dans les monarchies. À Vienne, il y avait le conseiller de l’oreille, personnage aulique. C’était une ancienne dignité carlovingienne, l’auricularius des vieilles chartes palatines. Celui qui parle bas à l’empereur.

William, baron Cowper, chancelier d’Angleterre, que la reine croyait, parce qu’il était myope comme elle et plus qu’elle, avait rédigé un mémoire commençant ainsi : « Deux oiseaux étaient aux ordres de Salomon, une huppe, la hudbud, qui parlait toutes les langues, et un aigle, le simour-ganka, qui couvrait d’ombre avec ses ailes une caravane de vingt mille hommes. De même, sous une autre forme, la providence », etc. Le lord-chancelier constatait le fait d’un héritier de pairie enlevé et mutilé, puis retrouvé. Il ne blâmait point Jacques II, père de la reine après tout. Il donnait même des raisons. Premièrement : il y a les anciennes maximes monarchiques. E senioratu eripimus. In roturagio cadat. Deuxièmement : le droit royal de mutilation existe. Chamberlayne l’a constaté. Corpora et bona nostrorum subjectorum nostra sunt[1], a dit Jacques Ier, de glorieuse et docte mémoire. Il a été crevé les yeux à des ducs de sang royal pour le bien du royaume. Certains princes, trop voisins du trône, ont été utilement étouffés entre deux matelas, ce qui a passé pour apoplexie. Or, étouffer, c’est plus que mutiler. Le roi de Tunis a arraché les yeux à son père, Muley-Assem, et ses ambassadeurs n’en ont pas moins été reçus par l’empereur. Donc le roi peut ordonner une suppression de membre comme une suppression d’état, etc., c’est légal, etc. Mais une légalité ne détruit pas l’autre : « Si le noyé revient sur l’eau et n’est pas mort, c’est Dieu qui retouche l’action du roi. Si l’héritier se retrouve, que la couronne lui soit rendue. Ainsi il fut fait pour lord Alla, roi de Northumbre, qui lui aussi avait été bateleur. Ainsi il doit être fait pour Gwynplaine, qui lui aussi est roi, c’est-à-dire lord. La bassesse du métier, traversée et subie par force majeure, ne ternit point le blason ; témoin Abdolonyme, qui était roi, et qui fut jardinier ; témoin Joseph, qui était saint, et qui fut menuisier ; témoin Apollon, qui était dieu, et qui fut berger. » Bref, le savant chancelier concluait à la réintégration en tous ses biens et dignités de Fermain, lord Clancharlie, faussement appelé Gwynplaine, « à la seule condition qu’il fut confronté avec le malfaiteur Hardquanonne, et reconnu par ledit ». Et sur ce, le chancelier, garde constitutionnel de la conscience royale, rassurait cette conscience.

Le lord-chancelier rappelait, en post-scriptum, que, au cas où Hardquanonne refuserait de répondre, il devait être appliqué à « la peine forte et dure », auquel cas, pour atteindre la période dite de frodmortell voulue par la charte du roi Adelstan, la confrontation devait avoir lieu le quatrième jour ; ce qui a bien un peu l’inconvénient que, si le patient meurt le second ou le troisième jour, la confrontation devient difficile ; mais la loi doit être exécutée. L’inconvénient de la loi fait partie de la loi.

Du reste, dans l’esprit du lord-chancelier, la reconnaissance de Gwynplaine par Hardquanonne ne faisait aucun doute.

Anne, suffisamment informée de la difformité de Gwynplaine, ne voulant point faire tort à sa sœur, à laquelle avaient été substitués les biens des Clancharlie, décida, avec bonheur, que la duchesse Josiane serait épousée par le nouveau lord, c’est-à-dire par Gwynplaine.

La réintégration de lord Fermain Clancharlie était du reste un cas très simple, l’héritier étant légitime et direct. Pour les filiations douteuses ou pour les pairies « in abeyance » revendiquées par des collatéraux, la chambre des lords doit être consultée. Ainsi, sans remonter plus haut, elle le fut en 1782 pour la baronnie de Sidney, réclamée par Élisabeth Ferry ; en 1798, pour la baronnie de Beaumont, réclamée par Thomas Stapleton ; en 1803, pour la baronnie de Chandos, réclamée par le révérend Tymewell Brydges ; en 1813, pour la pairie-comté de Banbury, réclamée par le lieutenant général Knollys, etc. ; mais ici rien de pareil. Aucun litige ; une légitimité évidente ; un droit clair et certain ; il n’y avait point lieu à saisir la chambre, et la reine, assistée du lord-chancelier, suffisait pour reconnaître et admettre le nouveau lord.

Barkilphedro mena tout.

L’affaire, grâce à lui, resta tellement souterraine, le secret fut si hermétiquement gardé, que ni Josiane, ni lord David, n’eurent vent du prodigieux fait qui se creusait sous eux. Josiane, très altière, avait un escarpement qui la rendait aisée à bloquer. Elle s’isolait d’elle-même. Quant à lord David, on l’envoya en mer, sur les côtes de Flandre. Il allait perdre la lordship et ne s’en doutait pas. Notons ici un détail. Il advint qu’à dix lieues du mouillage de la station navale commandée par lord David, un capitaine nommé Halyburton força la flotte française. Le comte de Pembroke, président du conseil, porta sur une proposition de promotion de contre-amiraux ce capitaine Halyburton. Anne raya Halyburton et mit lord David Dirry-Moir à sa place, afin que lord David eût au moins, lorsqu’il apprendrait qu’il n’était plus pair, la consolation d’être contre-amiral.

Anne se sentit contente. Un mari horrible à sa sœur, un beau grade à lord David. Malice et bonté.

Sa majesté allait se donner la comédie. En outre, elle se disait que c’était équitable, qu’elle réparait un abus de pouvoir de son auguste père, qu’elle restituait un membre à la pairie, qu’elle agissait en grande reine, qu’elle protégeait l’innocence selon la volonté de Dieu, que la providence dans ses saintes et impénétrables voies, etc. C’est bien doux de faire une action juste, qui est désagréable à quelqu’un qu’on n’aime pas.

Du reste, savoir que le futur mari de sa sœur était difforme avait suffi à la reine. De quelle façon ce Gwynplaine était-il difforme, quel genre de laideur était-ce ? Barkilphedro n’avait pas tenu à en informer la reine, et Anne n’avait pas daigné s’en enquérir. Profond dédain royal. Qu’importait d’ailleurs ? La chambre des lords ne pouvait qu’être reconnaissante. Le lord-chancelier, l’oracle, avait parlé. Restaurer un pair, c’est restaurer toute la pairie. La royauté, en cette occasion, se montrait bonne et respectueuse gardienne du privilège de la pairie. Quel que fût le visage du nouveau lord, un visage n’est pas une objection contre un droit. Anne se dit plus ou moins tout cela, et alla simplement à son but, à ce grand but féminin et royal, se satisfaire.

La reine était alors à Windsor, ce qui mettait une certaine distance entre les intrigues de cour et le public.

Les personnes seules d’absolue nécessité furent dans le secret de ce qui allait se passer.

Quant à Barkilphedro, il fut joyeux, ce qui ajouta à son visage une expression lugubre.

La chose en ce monde qui peut le plus être hideuse, c’est la joie.

Il eut cette volupté de déguster le premier la gourde de Hardquanonne. Il eut l’air peu surpris, l’étonnement étant d’un petit esprit. D’ailleurs, n’est-ce pas ? cela lui était bien dû, à lui qui depuis si longtemps faisait faction à la porte du hasard. Puisqu’il attendait, il fallait bien que quelque chose arrivât.

Ce nil mirari faisait partie de sa contenance. Au fond, disons-le, il avait été émerveillé. Quelqu’un qui eût pu lui ôter le masque qu’il mettait sur sa conscience devant Dieu même, eût trouvé ceci : Précisément, en cet instant-là, Barkilphedro commençait à être convaincu qu’il lui serait décidément impossible, à lui ennemi intime et infime, de faire une fracture à cette haute existence de la duchesse Josiane. De là un accès frénétique d’animosité latente. Il était parvenu à ce paroxysme qu’on appelle le découragement. D’autant plus furieux qu’il désespérait. Ronger son frein, expression tragique et vraie ! un méchant rongeant l’impuissance. Barkilphedro était peut-être au moment de renoncer, non à vouloir du mal à Josiane, mais à lui en faire ; non à la rage, mais à la morsure. Pourtant, quelle chute, lâcher prise ! garder désormais sa haine dans le fourreau, comme un poignard de musée ! Rude humiliation.

Tout à coup, à point nommé, — l’immense aventure universelle se plaît à ces coïncidences, — la gourde de Hardquanonne vient, de vague en vague, se placer entre ses mains. Il y a dans l’inconnu on ne sait quoi d’apprivoisé qui semble être aux ordres du mal. Barkilphedro, assisté des deux témoins quelconques, jurés indifférents de l’amirauté, débouche la gourde, trouve le parchemin, le déploie, lit… — Qu’on se représente cet épanouissement monstrueux !

Il est étrange de penser que la mer, le vent, les espaces, les flux et les reflux, les orages, les calmes, les souffles, peuvent se donner beaucoup de peine pour arriver à faire le bonheur d’un méchant. Cette complicité avait duré quinze ans. Œuvre mystérieuse. Pendant ces quinze années, l’océan n’avait pas été une minute sans y travailler. Les flots s’étaient transmis de l’un à l’autre la bouteille surnageante, les écueils avaient esquivé le choc du verre, aucune fêlure n’avait lézardé la gourde, aucun frottement n’avait usé le bouchon, les algues n’avaient point pourri l’osier, les coquillages n’avaient point rongé le mot Hardquanonne, l’eau n’avait pas pénétré dans l’épave, la moisissure n’avait pas dissous le parchemin, l’humidité n’avait pas effacé l’écriture, que de soins l’abîme avait dû se donner ! Et de cette façon, ce que Gernardus avait jeté à l’ombre, l’ombre l’avait remis à Barkilphedro, et le message envoyé à Dieu était parvenu au démon. Il y avait eu abus de confiance dans l’immensité, et l’ironie obscure mêlée aux choses s’était arrangée de telle sorte qu’elle avait compliqué ce triomphe loyal, l’enfant perdu Gwynplaine redevenant lord Clancharlie, d’une victoire venimeuse, qu’elle avait fait méchamment une bonne action, et qu’elle avait mis la justice au service de l’iniquité. Retirer sa victime à Jacques II, c’était donner une proie à Barkilphedro. Relever Gwynplaine, c’était livrer Josiane. Barkilphedro réussissait ; et c’était pour cela que pendant tant d’années les vagues, les lames, les rafales, avaient ballotté, secoué, poussé, jeté, tourmenté et respecté cette bulle de verre où il y avait tant d’existences mêlées ! c’était pour cela qu’il y avait eu entente cordiale entre les vents, les marées et les tempêtes ! La vaste agitation du prodige complaisante pour un misérable ! l’infini collaborateur d’un ver de terre ! la destinée a de ces volontés sombres.

Barkilphedro eut un éclair d’orgueil titanique. Il se dit que tout cela avait été exécuté à son intention. Il se sentit centre et but.

Il se trompait. Réhabilitons le hasard. Ce n’était point là le vrai sens du fait remarquable dont profitait la haine de Barkilphedro. L’océan se faisant père et mère d’un orphelin, envoyant la tourmente à ses bourreaux, brisant la barque qui a repoussé l’enfant, engloutissant les mains jointes des naufragés, refusant toutes leurs supplications et n’acceptant d’eux que leur repentir, la tempête recevant un dépôt des mains de la mort, le robuste navire où était le forfait remplacé par la fiole fragile où est la réparation, la mer changeant de rôle, comme une panthère qui se ferait nourrice, et se mettant à bercer, non l’enfant, mais sa destinée, pendant qu’il grandit ignorant de tout ce que le gouffre fait pour lui, les vagues, à qui a été jetée la gourde, veillant sur ce passé dans lequel il y a un avenir, l’ouragan soufflant dessus avec bonté, les courants dirigeant la frêle épave à travers l’insondable itinéraire de l’eau, les ménagements des algues, des houles, des rochers, toute la vaste écume de l’abîme prenant sous sa protection un innocent, l’onde imperturbable comme une conscience, le chaos rétablissant l’ordre, le monde des ténèbres aboutissant à une clarté, toute l’ombre employée à cette sortie d’astre, la vérité ; le proscrit consolé dans sa tombe, l’héritier rendu à l’héritage, le crime du roi cassé, la préméditation divine obéie, le petit, le faible, l’abandonné, ayant l’infini pour tuteur ; voilà ce que Barkilphedro eût pu voir dans l’événement dont il triomphait ; voilà ce qu’il ne vit pas. Il ne se dit point que tout avait été fait pour Gwynplaine ; il se dit que tout avait été fait pour Barkilphedro ; et qu’il en valait la peine. Tels sont les satans.

Du reste, pour s’étonner qu’une épave fragile ait pu nager quinze ans sans être avariée, il faudrait peu connaître la profonde douceur de l’océan. Quinze ans, ce n’est rien. Le 4 octobre 1867, dans le Morbihan, entre l’île de Groix, la pointe de la presqu’île de Gavres et le rocher des Errants, des pêcheurs de Port-Louis ont trouvé une amphore romaine du quatrième siècle, couverte d’arabesques par les incrustations de la mer. Cette amphore avait flotté quinze cents ans.

Quelque apparence flegmatique que voulût garder Barkilphedro, la stupéfaction avait égalé sa joie.

Tout s’offrait ; tout était comme préparé. Les tronçons de l’aventure qui allait satisfaire sa haine étaient d’avance épars à sa portée. Il n’y avait qu’à les rapprocher, et à faire les soudures. Ajustage amusant à exécuter. Ciselure. Gwynplaine ! Il connaissait ce nom. Masca ridens ! Comme tout le monde, il avait été voir l’Homme qui Rit. Il avait lu l’enseigne-écriteau accrochée à l’inn Tadcaster ainsi qu’on lit une affiche de spectacle qui attire la foule ; il l’avait remarquée ; il se la rappela sur-le-champ dans les moindres détails, quitte d’ailleurs à vérifier ensuite ; cette affiche, dans l’évocation électrique qui se fit en lui, reparut devant son œil profond, et vint se placer à côté du parchemin des naufragés, comme la réponse à côté de la question, comme le mot à côté de l’énigme, et ces lignes : « Ici l’on voit Gwynplaine abandonné à l’âge de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, au bord de la mer, à Portland », prirent brusquement sous son regard un resplendissement d’apocalypse. Il eut cette vision : le flamboiement de Mane Thecel Pharès sur un boniment de la foire. C’en était fait de tout cet échafaudage qui était l’existence de Josiane. Écroulement subit. L’enfant perdu était retrouvé. Il y avait un lord Clancharlie. David Dirry-Moir était vidé. La pairie, la richesse, la puissance, le rang, tout cela sortait de lord David et entrait dans Gwynplaine. Tout, châteaux, chasses, forêts, hôtels, palais, domaines, y compris Josiane, était à Gwynplaine. Et Josiane, quelle solution ! Qui maintenant avait-elle devant elle ? Illustre et hautaine, un histrion ; belle et précieuse, un monstre. Eût-on jamais espéré cela ? La vérité est que Barkilphedro était dans l’enthousiasme. Toutes les combinaisons les plus haineuses peuvent être dépassées par la munificence infernale de l’imprévu. Quand la réalité veut, elle fait des chefs-d’œuvre. Barkilphedro trouvait bêtes tous ses rêves. Il avait mieux.

Le changement qui allait se faire par lui se fût-il fait contre lui, il ne l’eût pas moins voulu. Il existe de féroces insectes désintéressés qui piquent sachant qu’ils mourront de la piqûre. Barkilphedro était cette vermine-là.

Mais cette fois, il n’avait pas le mérite du désintéressement. Lord David Dirry-Moir ne lui devait rien, et lord Fermain Clancharlie allait lui devoir tout. De protégé, Barkilphedro allait devenir protecteur. Et protecteur de qui ? d’un pair d’Angleterre. Il aurait un lord à lui ! un lord qui serait sa créature ! Le premier pli, Barkilphedro comptait bien le lui donner. Et ce lord serait le beau-frère morganatique de la reine ! Étant si laid, il plairait à la reine de toute la quantité dont il déplairait à Josiane. Poussé par cette faveur, et en mettant des habits graves et modestes, Barkilphedro pouvait devenir un personnage. Il s’était toujours destiné à l’église. Il avait une vague envie d’être évêque.

En attendant, il était heureux.

Quel beau succès ! et comme toute cette quantité de besogne du hasard était bien faite ! Sa vengeance, car il appelait cela sa vengeance, lui était mollement apportée par le flot. Il n’avait pas été vainement embusqué.

L’écueil, c’était lui. L’épave, c’était Josiane. Josiane venait s’échouer sur Barkilphedro ! Profonde extase scélérate.

Il était habile à cet art qu’on appelle la suggestion, et qui consiste à faire dans l’esprit des autres une petite incision où l’on met une idée à soi ; tout en se tenant à l’écart, et sans avoir l’air de s’en mêler, il s’arrangea de façon à ce que Josiane allât à la baraque Green-Box et vît Gwynplaine. Cela ne pouvait pas nuire. Le saltimbanque vu en sa bassesse, bon ingrédient dans la combinaison. Plus tard, cela assaisonnerait.

Il avait silencieusement tout apprêté d’avance. Ce qu’il voulait, c’était on ne sait quoi de soudain. Le travail qu’il avait exécuté ne pourrait être exprimé que par ces mots étranges : construire un coup de foudre.

Les préliminaires achevés, il avait veillé à ce que toutes les formalités voulues fussent accomplies dans les formes légales. Le secret n’en avait point souffert, le silence faisant partie de la loi. La confrontation de Hardquanonne avec Gwynplaine avait eu lieu ; Barkilphedro y avait assisté. On vient d’en voir le résultat.

Le même jour, un carrosse de poste de la reine vint brusquement, de la part de sa majesté, chercher lady Josiane à Londres pour la conduire à Windsor où Anne en ce moment passait la saison. Josiane, pour quelque chose qu’elle avait dans l’esprit, eût bien souhaité désobéir, ou du moins retarder d’un jour son obéissance et remettre ce départ au lendemain, mais la vie de cour ne comporte point ces résistances-là. Elle dut se mettre immédiatement en route, et abandonner sa résidence de Londres, Hunkerville-house, pour sa résidence de Windsor, Corleone-lodge.

La duchesse Josiane avait quitté Londres au moment même où le wapentake se présentait à l’inn Tadcaster pour enlever Gwynplaine et le mener à la cave pénale de Southwark.

Quand elle arriva à Windsor, l’huissier de la verge noire, qui garde la porte de la chambre de présence, l’informa que sa majesté était enfermée avec le lord-chancelier, et ne pourrait la recevoir que le lendemain ; qu’elle eût en conséquence à se tenir, à Corleone-lodge, à la disposition de sa majesté, et que sa majesté lui enverrait directement ses ordres le lendemain matin à son réveil. Josiane rentra chez elle fort dépitée, soupa de mauvaise humeur, eut la migraine, congédia tout le monde, son mousse excepté, puis le congédia lui-même, et se coucha qu’il faisait encore jour.

En arrivant elle avait appris que, ce même lendemain, lord David Dirry-Moir, ayant reçu en mer l’ordre de venir immédiatement prendre les ordres de la reine, était attendu à Windsor.

  1. « La vie et les membres des sujets dépendent du roi. » (Chamberlayne, 2e partie, chap. IV, p. 76.)