L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-5-IV

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 373-377).

IV

fascination

Il faut du temps pour revenir à la surface.

Gwynplaine avait été jeté au fond de la stupéfaction.

On ne prend pas tout de suite pied dans l’inconnu.

Il y a des déroutes d’idées comme il y a des déroutes d’armées ; le ralliement ne se fait point immédiatement.

On se sent en quelque sorte épars. On assiste à une bizarre dissipation de soi-même.

Dieu est le bras, le hasard est la fronde, l’homme est le caillou. Résistez donc, une fois lancé.

Gwynplaine, qu’on nous passe le mot, ricochait d’un étonnement sur l’autre. Après la lettre d’amour de la duchesse, la révélation de la cave de Southwark.

Dans une destinée, quand l’inattendu commence, préparez-vous à ceci : coup sur coup. Cette farouche porte une fois ouverte, les surprises s’y précipitent. La brèche faite à votre mur, le pêle-mêle des événements s’y engouffre. L’extraordinaire ne vient pas pour une fois.

L’extraordinaire, c’est une obscurité. Cette obscurité était sur Gwynplaine. Ce qui lui arrivait lui semblait inintelligible. Il percevait tout à travers ce brouillard qu’une commotion profonde laisse dans l’intelligence comme la poussière d’un écroulement. La secousse avait été de fond en comble. Rien de net ne s’offrait à lui. Pourtant la transparence se rétablit toujours peu à peu. La poussière tombe. D’instant en instant, la densité de l’étonnement décroît. Gwynplaine était comme quelqu’un qui aurait l’œil ouvert et fixe dans un songe, et qui tâcherait de voir ce qu’il y a dedans. Il décomposait ce nuage, puis le recomposait. Il avait des intermittences d’égarement. Il subissait cette oscillation de l’esprit dans l’imprévu, laquelle, tour à tour, vous pousse du côté où l’on comprend, puis vous ramène du côté où l’on ne comprend plus. À qui n’est-il pas arrivé d’avoir ce balancier dans le cerveau ?

Par degrés la dilatation se faisait en sa pensée dans les ténèbres de l’incident comme elle s’était faite en sa pupille dans les ténèbres du souterrain de Southwark. Le difficile, c’était de parvenir à mettre un certain espacement entre tant de sensations accumulées. Pour que cette combustion des idées troubles, dite compréhension, puisse s’opérer, il faut de l’air entre les émotions. Ici l’air manquait. L’événement, pour ainsi dire, n’était pas respirable. En entrant dans la terrifiante cave de Southwark, Gwynplaine s’était attendu au carcan du forçat ; on lui avait mis sur la tête la couronne de pair. Comment était-ce possible ? Il n’y avait point assez de place entre ce que Gwynplaine avait redouté et ce qui lui arrivait, cela s’était succédé trop vite, son effroi se changeait en autre chose trop brusquement pour que ce fût clair. Les deux contrastes étaient trop serrés l’un contre l’autre. Gwynplaine faisait effort pour retirer son esprit de cet étau.

Il se taisait. C’est l’instinct des grandes stupeurs qui sont sur la défensive plus qu’on ne croit. Qui ne dit rien fait face à tout. Un mot qui vous échappe, saisi par l’engrenage inconnu, peut vous tirer tout entier sous on ne sait quelles roues.

L’écrasement, c’est la peur des petits. La foule craint toujours qu’on ne lui mette le pied dessus. Or Gwynplaine avait été de la foule bien longtemps.

Un état singulier de l’inquiétude humaine se traduit par ce mot : voir venir. Gwynplaine était dans cet état. On ne se sent pas encore en équilibre avec une situation qui surgit. On surveille quelque chose qui doit avoir une suite. On est vaguement attentif. On voit venir. Quoi ? on ne sait. Qui ? on regarde.

L’homme au gros ventre répéta :

— Vous êtes dans votre maison, mylord.

Gwynplaine se tâta. Dans les surprises, on regarde, pour s’assurer que les choses existent, puis on se tâte, pour s’assurer qu’on existe soi-même. C’était bien à lui qu’on parlait ; mais lui-même était autre. Il n’avait plus son capingot et son esclavine de cuir. Il avait un gilet de drap d’argent, et un habit de satin qu’en le touchant il sentait brodé ; il sentait une grosse bourse pleine dans la poche du gilet. Un large haut-de-chausses de velours recouvrait son étroite culotte collante de clown ; il avait des souliers à hauts talons rouges. De même qu’on l’avait transporté dans ce palais, on lui avait changé ses vêtements.

L’homme reprit :

— Que votre seigneurie daigne se souvenir de ceci : C’est moi qui me nomme Barkilphedro. Je suis clerc de l’amirauté. C’est moi qui ai ouvert la gourde de Hardquanonne et qui en ai fait sortir votre destinée. Ainsi, dans les contes arabes, un pêcheur fait sortir d’une bouteille un géant.

Gwynplaine fixa ses yeux sur le visage souriant qui lui parlait.

Barkilphedro continua :

— Outre ce palais, mylord, vous avez Hunkerville-house, qui est plus grand. Vous avez Clancharlie-castle, où est assise votre pairie, et qui est une forteresse du temps d’Édouard le Vieux. Vous avez dix-neuf baillis à vous, avec leurs villages et leurs paysans. Ce qui met sous votre bannière de lord et de nobleman environ quatrevingt mille vassaux et fiscalins. À Clancharlie, vous êtes juge, juge de tout, des biens et des personnes, et vous tenez votre cour de baron. Le roi n’a de plus que vous que le droit de frapper monnaie. Le roi, que la loi normande qualifie chief-signor, a justice, cour et coin. Coin, c’est monnaie. À cela près, vous êtes roi dans votre seigneurie comme lui dans son royaume. Vous avez droit, comme baron, à un gibet de quatre piliers en Angleterre, et, comme marquis, à une potence de sept poteaux en Sicile ; la justice du simple seigneur ayant deux piliers, celle du châtelain trois, et celle du duc huit. Vous êtes qualifié prince dans les anciennes chartes de Northumbre. Vous êtes allié aux vicomtes Valentia en Irlande, qui sont Power, et aux comtes d’Umfraville en Écosse, qui sont Angus. Vous êtes chef de clan comme Campbell, Ardmannach, et Mac-Callummore. Vous avez huit châtellenies, Reculver, Buxton, Hell-Kerters, Homble, Moricambe, Gumdraith, Trenwardraith et d’autres. Vous avez un droit sur les tourbières de Pillinmore et sur les carrières d’albâtre de Trent ; de plus vous avez tout le pays de Penneth-chase, et vous avez une montagne avec une ancienne ville qui est dessus. La ville s’appelle Vinecaunton ; la montagne s’appelle Moil-enlli. Tout cela vous fait un revenu de quarante mille livres sterling, c’est-à-dire quarante fois les vingt-cinq mille francs de rente dont se contente un français.

Pendant que Barkilphedro parlait, Gwynplaine, dans un crescendo de stupeur, se souvenait. Le souvenir est un engloutissement qu’un mot peut remuer jusqu’au fond. Tous ces noms prononcés par Barkilphedro, Gwynplaine les connaissait. Ils étaient inscrits aux dernières lignes de ces deux placards qui tapissaient la cahute où s’était écoulée son enfance, et, à force d’y avoir laissé machinalement errer ses yeux, il les savait par cœur. En arrivant, orphelin abandonné, dans la baraque roulante de Weymouth, il y avait trouvé son héritage inventorié qui l’attendait, et le matin, quand le pauvre petit s’éveillait, la première chose qu’épelait son regard inconscient et distrait, c’était sa seigneurie et sa pairie. Détail étrange qui s’ajoutait à toutes ses surprises, pendant quinze ans, rôdant de carrefour en carrefour, clown d’un tréteau nomade, gagnant son pain au jour le jour, ramassant des liards et vivant de miettes, il avait voyagé avec sa fortune affichée sur sa misère.

Barkilphedro toucha de l’index la cassette qui était sur la table :

— Mylord, cette cassette contient deux mille guinées que sa gracieuse majesté la reine vous envoie pour vos premiers besoins.

Gwynplaine fit un mouvement.

— Ce sera pour mon père Ursus, dit-il.

— Soit, mylord, fit Barkilphedro. Ursus, à l’inn Tadcaster. Le sergent de la coiffe, qui nous a accompagnés jusqu’ici et qui va repartir tout à l’heure, les lui portera. Peut-être irai-je à Londres. En ce cas, ce serait moi. Je m’en charge.

— Je les lui porterai moi-même, repartit Gwynplaine.

Barkilphedro cessa de sourire, et dit :

— Impossible.

Il y a une inflexion de voix qui souligne. Barkilphedro eut cet accent. Il s’arrêta comme pour mettre un point après le mot qu’il venait de dire. Puis il continua, avec ce ton respectueux et particulier du valet qui se sent le maître :

— Mylord, vous êtes ici à vingt-trois milles de Londres, à Corleone-lodge, dans votre résidence de cour, contiguë au château royal de Windsor. Vous y êtes sans que personne le sache. Vous y avez été transporté dans une voiture fermée qui vous attendait à la porte de la geôle de Southwark. Les gens qui vous ont introduit dans ce palais ignorent qui vous êtes, mais me connaissent, et cela suffit. Vous avez pu être amené jusqu’à cet appartement, au moyen d’une clef secrète que j’ai. Il y a dans la maison des personnes endormies, et ce n’est pas l’heure de réveiller les gens. C’est pourquoi nous avons le temps d’une explication, qui sera courte d’ailleurs. Je vais vous la faire. J’ai commission de sa majesté.

Barkilphedro se mit à feuilleter tout en parlant une liasse de dossiers qui était près de la cassette.

— Mylord, voici votre patente de pair. Voici le brevet de votre marquisat sicilien. Voici les parchemins et diplômes de vos huit baronnies avec les sceaux de onze rois, depuis Baldret, roi de Kent, jusqu’à Jacques VI et Ier, roi d’Angleterre et d’Écosse. Voici vos lettres de préséance. Voici vos baux à rentes, et les titres et descriptions de vos fiefs, alleux, mouvances, pays et domaines. Ce que vous avez au-dessus de votre tête dans ce blason qui est au plafond, ce sont vos deux couronnes, le tortil à perles de baron et le cercle à fleurons de marquis. Ici, à côté, dans votre vestiaire, est votre robe de pair de velours rouge à bandes d’hermine. Aujourd’hui même, il y a quelques heures, le lord-chancelier, et le député-comte-maréchal d’Angleterre, informés du résultat de votre confrontation avec le comprachicos Hardquanonne, ont pris les ordres de sa majesté. Sa majesté a signé selon son bon plaisir qui est la même chose que la loi. Toutes les formalités sont remplies. Demain, pas plus tard que demain, vous serez admis à la chambre des lords ; on y délibère depuis quelques jours sur un bill présenté par la couronne ayant pour objet d’augmenter de cent mille livres sterling, qui sont deux millions cinq cent mille livres de France, la dotation annuelle du duc de Cumberland, mari de la reine ; vous pourrez prendre part à la discussion.

Barkilphedro s’interrompit, respira lentement, et reprit :

— Pourtant rien n’est fait encore. On n’est pas pair d’Angleterre malgré soi. Tout peut s’annuler et disparaître, à moins que vous ne compreniez. Un événement qui se dissipe avant d’éclore, cela se voit dans la politique. Mylord, le silence à cette heure est encore sur vous. La chambre des lords ne sera mise au fait que demain. Le secret de toute votre affaire a été gardé, par raison d’état, laquelle est d’une conséquence tellement considérable que les personnes graves, seules informées en ce moment de votre existence et de vos droits, les oublieront immédiatement, si la raison d’état leur commande de les oublier. Ce qui est dans la nuit peut rester dans la nuit. Il est aisé de vous effacer. Cela est d’autant plus facile que vous avez un frère, fils naturel de votre père et d’une femme qui depuis, pendant l’exil de votre père, a été la maîtresse du roi Charles II, ce qui fait que votre frère est bien en cour ; or c’est à ce frère, tout bâtard qu’il est, que reviendrait votre pairie. Voulez-vous cela ? je ne le suppose pas. Eh bien, tout dépend de vous. Il faut obéir à la reine. Vous ne quitterez cette résidence que demain, dans une voiture de sa majesté, et pour aller à la chambre des lords. Mylord, voulez-vous être pair d’Angleterre, oui ou non ? La reine a des vues sur vous. Elle vous destine à une alliance quasi royale. Lord Fermain Clancharlie, ceci est l’instant décisif. Le destin n’ouvre point une porte sans en fermer une autre. Après de certains pas en avant, un pas en arrière n’est plus possible. Qui entre dans la transfiguration a derrière lui un évanouissement. Mylord, Gwynplaine est mort. Comprenez-vous ?

Gwynplaine eut un tremblement de la tête aux pieds, puis il se remit.

— Oui, dit-il.

Barkilphedro sourit, salua, prit la cassette sous son manteau, et sortit.