L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-7-II

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 418-420).

II

ressemblance d’un palais avec un bois

Dans les palais à l’italienne, Corleone-lodge était de cette sorte, il y avait très peu de portes. Tout était rideau, portière, tapisserie.

Pas de palais à cette époque qui n’eût, à l’intérieur, un singulier fouillis de chambres et de corridors où abondait le faste ; dorures, marbres, boiseries ciselées, soies d’orient, avec des recoins pleins de précaution et d’obscurité, d’autres pleins de lumière. C’étaient des galetas riches et gais, des réduits vernis, luisants, revêtus de faïence de Hollande ou d’azulejos de Portugal, des embrasures de hautes fenêtres coupées en soupentes, et des cabinets tout en vitres, jolies lanternes logeables. Les épaisseurs de mur, évidées, étaient habitables. Çà et là, des bonbonnières, qui étaient des garde-robes. Cela s’appelait « les petits appartements ». C’est là qu’on commettait les crimes.

Si l’on avait à tuer le duc de Guise ou à fourvoyer la jolie présidente de Sylvecane, ou, plus tard, à étouffer les cris des petites qu’amenait Lebel, c’était commode. Logis compliqué, inintelligible à un nouveau venu. Lieu des rapts ; fond ignoré où aboutissaient les disparitions. Dans ces élégantes cavernes les princes et les seigneurs déposaient leur butin ; le comte de Charolais y cachait madame Courchamp, la femme du maître des requêtes ; M. de Monthulé y cachait la fille de Haudry, le fermier de la Croix Saint-Lenfroy ; le prince de Conti y cachait les deux belles boulangères de l’Ile-Adam ; le duc de Buckingham y cachait la pauvre Pennywell, etc. Les choses qui s’accomplissaient là étaient de celles qui se font, comme dit la loi romaine, vi, clam et precario, par force, en secret, et pour peu de temps. Qui était là y restait selon le bon plaisir du maître. C’étaient des oubliettes, dorées. Cela tenait du cloître et du sérail. Des escaliers tournaient, montaient, descendaient. Une spirale de chambres s’emboîtant vous ramenait à votre point de départ. Une galerie s’achevait en oratoire. Un confessionnal se greffait sur une alcôve. Les ramifications des coraux et les percées des éponges avaient probablement servi de modèles aux architectes des « petits appartements » royaux et seigneuriaux. Les embranchements étaient inextricables. Des portraits pivotant sur des ouvertures offraient des entrées et des sorties. C’était machiné, il le fallait bien ; il s’y jouait des drames. Les étages de cette ruche allaient des caves aux mansardes. Madrépore bizarre incrusté dans tous les palais, à commencer par Versailles, et qui était comme l’habitation des pygmées dans la demeure des titans. Couloirs, reposoirs, nids, alvéoles, cachettes. Toutes sortes de trous où se fourraient les petitesses des grands.

Ces lieux, serpentants et murés, éveillaient des idées de jeu, d’yeux bandés, de mains à tâtons, de rires contenus, colin-maillard, cache-cache ; et en même temps faisaient songer aux Atrides, aux Plantagenets, aux Médicis, aux sauvages chevaliers d’Elz, à Rizzio, à Monaldeschi, aux épées poursuivant un fuyard de chambre en chambre.

L’antiquité avait, elle aussi, de mystérieux logis de ce genre, où le luxe était approprié aux horreurs. L’échantillon en a été conservé sous terre dans certains sépulcres d’Égypte, par exemple dans la crypte du roi Psamméticus, découverte par Passalacqua. On trouve dans les vieux poètes l’effroi de ces constructions suspectes. Error circumflexus, locus implicitus gyris.

Gwynplaine était dans les petits appartements de Corleone-lodge.

Il avait la fièvre de partir, d’être dehors, de revoir Dea. Cet enchevêtrement de corridors et de cellules, de portes dérobées, de portes imprévues, l’arrêtait et le ralentissait. Il eût voulu y courir, il était forcé d’y errer. Il croyait n’avoir qu’une porte à pousser, il avait un écheveau à débrouiller.

Après une chambre, une autre. Puis des carrefours de salons.

Il ne rencontrait rien de vivant. Il écoutait. Aucun mouvement.

Il lui semblait parfois revenir sur ses pas.

Par moments il croyait voir quelqu’un venir à lui. Ce n’était personne. C’était lui, dans une glace, en habit de seigneur.

C’était lui, invraisemblable. Il se reconnaissait, mais pas tout de suite.

Il allait, prenant tous les passages qui s’offraient.

Il s’engageait dans des méandres d’architecture intime ; là un cabinet coquettement peint et sculpté, un peu obscène et très discret ; là une chapelle équivoque tout écaillée de nacres et d’émaux, avec des ivoires faits pour être vus à la loupe, comme des dessus de tabatières ; là un de ces précieux retraits florentins accommodés pour les hypocondries féminines, et qu’on appelait dès lors boudoirs. Partout, sur les plafonds, sur les murs, sur les planchers même, il y avait des figurations veloutées ou métalliques d’oiseaux et d’arbres, des végétations extravagantes enroulées de perles des bossages de passementerie, des nappes de jais, des guerriers, des reines, des tritonnes cuirassées d’un ventre d’hydre. Les biseaux des cristaux taillés ajoutaient des effets de prismes à des effets de reflets. Les verroteries jouaient les pierreries. On voyait étinceler des encoignures sombres. On ne savait si toutes ces facettes lumineuses, où des verres d’émeraudes s’amalgamaient à des ors de soleil levant et où flottaient des nuées gorge de pigeon, étaient des miroirs microscopiques ou des aigues-marines démesurées. Magnificence à la fois délicate et énorme. C’était le plus mignon des palais, à moins que ce ne fût le plus colossal des écrins. Une maison pour Mab ou un bijou pour Géo. Gwynplaine cherchait l’issue.

Il ne la trouvait pas. Impossible de s’orienter. Rien de capiteux comme l’opulence quand on la voit pour la première fois. Mais en outre c’était un labyrinthe. À chaque pas, une magnificence lui faisait obstacle. Cela semblait résister à ce qu’il s’en allât. Cela avait l’air de ne pas vouloir le lâcher. Il était comme dans une glu de merveilles. Il se sentait saisi et retenu.

— Quel horrible palais ! pensait-il.

Il rôdait dans ce dédale, inquiet, se demandant ce que cela voulait dire, s’il était en prison, s’irritant, aspirant à l’air libre. Il répétait : Dea ! Dea ! comme on tient le fil qu’il ne faut pas laisser rompre et qui vous fera sortir.

Par moments il appelait.

— Hé ! quelqu’un !

Rien ne répondait.

Ces chambres n’en finissaient pas. C’était désert, silencieux, splendide, sinistre.

On se figure ainsi les châteaux enchantés.

Des bouches de chaleur cachées entretenaient dans ces corridors et dans ces cabinets une température d’été. Le mois de juin semblait avoir été pris par quelque magicien et enfermé dans ce labyrinthe. Par moments cela sentait bon. On traversait des bouffées de parfums comme s’il y avait là des fleurs invisibles. On avait chaud. Partout des tapis. On eût pu se promener nu.

Gwynplaine regardait par les fenêtres. L’aspect changeait. Il voyait tantôt des jardins, remplis des fraîcheurs du printemps et du matin, tantôt de nouvelles façades avec d’autres statues, tantôt des patios à l’espagnole, qui sont de petites cours quadrangulaires entre de grands bâtiments, dallées, moisies et froides ; parfois une rivière qui était la Tamise, parfois une grosse tour qui était Windsor.

Dehors, de si grand matin, il n’y avait point de passants.

Il s’arrêtait. Il écoutait.

— Oh ! je m’en irai ! disait-il. Je rejoindrai Dea. On ne me gardera pas de force. Malheur à qui voudrait m’empêcher de sortir ! Qu’est-ce que c’est que cette grande tour-là ? S’il y a un géant, un dogue d’enfer, une tarasque, pour barrer la porte dans ce palais ensorcelé, je l’exterminerai. Une armée, je la dévorerais. Dea ! Dea !

Tout à coup il entendit un petit bruit, très faible. Cela ressemblait à de l’eau qui coule.

il était dans une galerie étroite, obscure, fermée à quelques pas devant lui par un rideau fendu.

Il alla à ce rideau, l’écarta, entra.

Il pénétra dans de l’inattendu.