L’Homme qui rit (éd. 1907)/II-8-I

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 441-452).

LIVRE HUITIÈME

le capitole et son voisinage


I

dissection des choses majestueuses

La redoutable ascension qui, depuis tant d’heures déjà, variait ses éblouissements sur Gwynplaine, et qui l’avait emporté à Windsor, le remporta à Londres.

Les réalités visionnaires se succédèrent devant lui, sans solution de continuité.

Nul moyen de s’y soustraire. Quand une le quittait, l’autre le reprenait.

Il n’avait pas le temps de respirer.

Qui a vu un jongleur a vu le sort. Ces projectiles tombant, montant et retombant, ce sont les hommes dans la main du destin.

Projectiles, et jouets.

Le soir de ce même jour, Gwynplaine était dans un lieu extraordinaire.

Il était assis sur un banc fleurdelysé. Il avait par-dessus ses habits de soie une robe de velours écarlate doublée de taffetas blanc avec rochet d’hermine, et aux épaules deux bandes d’hermine bordées d’or.

Il avait autour de lui des hommes de tout âge, jeunes et vieux, assis comme lui sur les fleurs de lys et comme lui vêtus d’hermine et de pourpre.

Devant lui, il apercevait d’autres hommes, à genoux. Ces hommes avaient des robes de soie noire. Quelques-uns de ces hommes agenouillés écrivaient.

En face de lui, à quelque distance, il apercevait des marches, une estrade, un dais, un large écusson étincelant entre un lion et une licorne, et, sous ce dais, sur cette estrade, au haut de ces marches, adossé à cet écusson, un fauteuil doré et couronné. C’était un trône.

Le trône de la Grande-Bretagne.

Gwynplaine était, pair lui-même, dans la chambre des pairs d’Angleterre.

De quelle façon avait eu lieu cette introduction de Gwynplaine à la chambre des lords ? Disons-le.

Toute la journée, depuis le matin jusqu’au soir, depuis Windsor jusqu’à Londres, depuis Corleone-lodge jusqu’à Westminster-hall, avait été une montée d’échelon en échelon. À chaque échelon nouvel étourdissement.

Il avait été emmené de Windsor dans les voitures de la reine, avec l’escorte due à un pair. La garde qui honore ressemble beaucoup à la garde qui garde.

Ce jour-là, les riverains de la route de Windsor à Londres virent galoper une cavalcade de gentilshommes pensionnaires de sa majesté accompagnant deux chaises menées grand train en poste royale. Dans la première était assis l’huissier de la verge noire, sa baguette à la main. Dans la seconde on distinguait un large chapeau à plumes blanches couvrant d’ombre un visage qu’on ne voyait pas. Qui est-ce qui passait là ? était-ce un prince ? était-ce un prisonnier ?

C’était Gwynplaine.

Cela avait l’air de quelqu’un qu’on mène à la tour de Londres, à moins que ce ne fût quelqu’un qu’on menât à la chambre des pairs.

La reine avait bien fait les choses. Comme il s’agissait du futur mari de sa sœur, elle avait donné une escorte de son propre service.

L’officier de l’huissier de la verge noire était à cheval en tête du cortège.

L’huissier de la verge noire avait dans sa chaise, sur un strapontin, un coussin de drap d’argent. Sur ce coussin était posé un portefeuille noir timbré d’une couronne royale.

À Brentford, dernier relais avant Londres, les deux chaises et l’escorte firent halte.

Un carrosse d’écaille attelé de quatre chevaux attendait, avec quatre laquais derrière, deux postillons devant, et un cocher en perruque. Roues, marchepieds, soupentes, timon, tout le train de ce carrosse était doré. Les chevaux étaient harnachés d’argent.

Ce coche de gala était d’un dessin altier et surprenant, et eût magnifiquement figure parmi les cinquante et un carrosses célèbres, dont Roubo nous a laissé les portraits.

L’huissier de la verge noire mit pied à terre, ainsi que son officier.

L’officier de l’huissier retira du strapontin de la chaise de poste le coussin de drap d’argent sur lequel était le portefeuille à couronne, le prit sur ses deux mains, et se tint debout derrière l’huissier.

L’huissier de la verge noire ouvrit la portière du carrosse, qui était vide, puis la portière de la chaise où était Gwynplaine, et, baissant les yeux, invita respectueusement Gwynplaine à prendre place dans le carrosse.

Gwynplaine descendit de la chaise et monta dans le carrosse.

L’huissier portant la verge et l’officier portant le coussin y entrèrent après lui, et y occupèrent la banquette basse destinée aux pages dans les anciens coches de cérémonie. Le carrosse était tendu à l’intérieur de satin blanc garni d’entoilage de Binche avec crêtes et glands d’argent. Le plafond était armorié. Les postillons des deux chaises qu’on venait de quitter étaient vêtus du hoqueton royal. Le cocher, les postillons et les laquais du carrosse où l’on entrait avaient une autre livrée, très magnifique.

Gwynplaine, à travers le somnambulisme où il était comme anéanti, remarqua cette fastueuse valetaille et demanda à l’huissier de la verge noire :

— Quelle est cette livrée ?

L’huissier de la verge noire répondit :

— La vôtre, mylord.

Ce jour-là, la chambre des lords devait siéger le soir. Curia erat serena, disent les vieux procès-verbaux. En Angleterre, la vie parlementaire est volontiers une vie nocturne. On sait qu’il arriva une fois à Sheridan de commencer à minuit un discours et de le terminer au lever du soleil.

Les deux chaises de poste retournèrent à vide à Windsor ; le carrosse où était Gwynplaine se dirigea vers Londres.

Le carrosse d’écaillé à quatre chevaux alla au pas de Brentford à Londres. La dignité de la perruque du cocher l’exigeait.

Sous la figure de ce cocher solennel, le cérémonial prenait possession de Gwynplaine.

Ces retards, du reste, étaient, selon toute apparence, calculés. On en verra plus loin le motif probable.

Il n’était pas encore nuit, mais il s’en fallait de peu, quand le carrosse d’écaillé s’arrêta devant la King’s Gate, lourde porte surbaissée entre deux tourelles qui communiquait de White-Hall à Westminster.

La cavalcade des gentilshommes pensionnaires fit groupe autour du carrosse.

Un des valets de pied de l’arrière sauta sur le pavé, et ouvrit la portière.

L’huissier de la verge noire, suivi de son officier portant le coussin, sortit du carrosse, et dit à Gwynplaine :

— Mylord, daignez descendre. Que votre seigneurie garde son chapeau sur sa tête.

Gwynplaine était vêtu, sous son manteau de voyage, de l’habit de soie qu’il n’avait pas quitté depuis la veille. Il n’avait pas d’épée.

Il laissa son manteau dans le carrosse.

Sous la voûte carrossière de la King’s Gâte, il y avait une porte latérale petite et exhaussée de quelques degrés.

Dans les choses d’apparat, le respect est de précéder.

L’huissier de la verge noire, ayant derrière lui son officier, marchait devant.

Gwynplaine suivait. Ils montèrent le degré, et entrèrent sous la porte latérale.

Quelques instants après, ils étaient dans une chambre ronde et large avec pilier au centre, un bas de tourelle, salle de rez-de-chaussée, éclairée d’ogives étroites comme des lancettes d’abside, et qui devait être obscure même en plein midi. Peu de lumière fait parfois partie de la solennité. L’obscur est majestueux.

Dans cette chambre treize hommes se tenaient debout. Trois en avant, six au deuxième rang, quatre en arrière.

Des trois premiers un avait une cotte de velours incarnat, et les deux autres des cottes vermeilles aussi, mais de satin. Tous trois avaient les armes d’Angleterre brodées sur l’épaule.

Les six du second rang étaient vêtus de vestes dalmatiques en moire blanche, chacun avec un blason différent sur la poitrine.

Les quatre derniers, tous en moire noire, étaient distincts les uns des autres, le premier par une cape bleue, le deuxième par un saint Georges écarlate sur l’estomac, le troisième par deux croix cramoisies brodées sur sa poitrine et sur son dos, le quatrième par un collet de fourrure noire appelée peau de sabelline. Tous étaient en perruque, nu-tête, et avaient l’épée au côté.

On distinguait à peine leurs visages dans la pénombre. Eux ne pouvaient voir la figure de Gwynplaine.

L’huissier de la verge noire éleva sa baguette et dit :

— Mylord Fermain Chancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville, moi huissier de la verge noire, premier officier de la chambre de présence, je remets votre seigneurie à Jarretière, roi d’armes d’Angleterre.

Le personnage à cotte de velours, laissant les autres derrière lui, salua Gwynplaine jusqu’à terre et dit :

— Mylord Fermain Clancharlie, je suis Jarretière, premier roi d’armes d’Angleterre. Je suis l’officier créé et couronné par sa grâce le duc de Norfolk, comte-maréchal héréditaire. J’ai juré obéissance au roi, aux pairs et aux chevaliers de la Jarretière. Le jour de mon couronnement, où le comte-maréchal d’Angleterre m’a versé un gobelet de vin sur la tête, j’ai solennellement promis d’être officieux à la noblesse, d’éviter la compagnie des personnes de mauvaise réputation, d’excuser plutôt que de blâmer les gens de qualité, et d’assister les veuves et les vierges. C’est moi qui ai charge de régler les cérémonies de l’enterrement des pairs et qui ai le soin et la garde de leurs armoiries. Je me mets aux ordres de votre seigneurie.

Le premier des deux autres en cottes de satin fit une révérence, et dit :

— Mylord, je suis Clarence, deuxième roi d’armes d’Angleterre. Je suis l’officier qui règle l’enterrement des nobles au-dessous des pairs. Je me mets aux ordres de votre seigneurie.

L’autre homme à cotte de satin salua, et dit :

— Mylord, je suis Norroy, troisième roi d’armes d’Angleterre. Je me mets aux ordres de votre seigneurie.

Les six du second rang, immobiles et sans saluer, firent un pas.

Le premier à la droite de Gwynplaine, dit :

— Mylord, nous sommes les six ducs d’armes d’Angleterre. Je suis York.

Puis chacun des hérauts ou ducs d’armes prit la parole à son tour, et se nomma.

— Je suis Lancastre.
— Je suis Richmond.
— Je suis Chester.
— Je suis Somerset.
— Je suis Windsor.

Les blasons qu’ils avaient sur la poitrine étaient ceux des comtes et des villes dont ils portaient les noms.

Les quatre qui étaient habillés de noir, derrière les hérauts, gardaient le silence.

Le roi d’armes Jarretière les montra du doigt à Gwynplaine et dit :

— Mylord, voici les quatre poursuivants d’armes. — Manteau-Bleu.

L’homme à la cape bleue salua de la tête.

— Dragon-Rouge.

L’homme au saint Georges salua.

— Rouge-Croix.

L’homme aux croix écarlates salua.

— Porte-coulisse.

L’homme à la fourrure de sabelline salua.

Sur un signe du roi d’armes, le premier des poursuivants, Manteau-Bleu, s’avança, et prit des mains de l’officier de l’huissier le coussin de drap d’argent et le portefeuille à couronne.

Et le roi d’armes dit à l’huissier de la verge noire :

— Ainsi soit. Je donne à votre honneur réception de sa seigneurie.

Ces pratiques d’étiquette et d’autres qui vont suivre étaient le vieux cérémonial antérieur à Henri VIII, qu’Anne essaya, pendant un temps, de faire revivre. Rien de tout cela ne se fait plus aujourd’hui. Pourtant la chambre des lords se croit immuable ; et si l’immémorial existe quelque part, c’est là.

Elle change toutefois. E pur si muove. Qu’est devenu, par exemple, le may pole, ce mât de mai que la ville de Londres plantait sur le passage des pairs allant au parlement ? Le dernier qui ait fait figure a été arboré en 1715. Depuis, le « may pole » a disparu. Désuétude.

L’apparence, c’est l’immobilité ; la réalité, c’est le changement. Ainsi prenez ce titre : Albemarle. Il semble éternel. Sous ce titre ont passé six familles, Odo, Mandeville, Béthune, Plantagenet, Beauchamp, Monk. Sous ce titre : Leicester, se sont succédé cinq noms différents, Beaumont, Brewose, Dudley, Sidney, Coke. Sous Lincoln, six. Sous Pembroke, sept, etc. Les familles changent sous les titres qui ne bougent pas. L’historien superficiel croit à l’immuabilité. Au fond, nulle durée. L’homme ne peut être que flot. L’onde, c’est l’humanité.

Les aristocraties ont pour orgueil ce que les femmes ont pour humiliation, vieillir ; mais femmes et aristocraties ont la même illusion, se conserver.

Il est probable que la chambre des lords ne se reconnaîtra point dans ce qu’on vient de lire et dans ce qu’on va lire, un peu comme la jolie femme d’autrefois qui ne veut pas avoir de rides. Le miroir est un vieil accusé ; il en prend son parti.

Faire ressemblant, c’est là tout le devoir de l’historien.

Le roi d’armes s’adressa à Gwynplaine.

— Veuillez me suivre, mylord.

Il ajouta :

— On vous saluera. Votre seigneurie soulèvera seulement le bord de son chapeau.

Et l’on se dirigea en cortège vers une porte qui était au fond de la salle ronde.

L’huissier de la verge noire ouvrait la marche.

Puis Manteau-Bleu, portant le coussin ; puis le roi d’armes ; derrière le roi d’armes était Gwynplaine, le chapeau sur la tête.

Les autres rois d’armes, hérauts, poursuivants, restèrent dans la salle ronde.

Gwynplaine, précédé de l’huissier de la verge noire et sous la conduite du roi d’armes, suivit de salle en salle un itinéraire qu’il serait impossible de retrouver aujourd’hui, le vieux logis du parlement d’Angleterre ayant été démoli.

Il traversa entre autres cette gothique chambre d’état où avait eu lieu la rencontre suprême de Jacques II et de Monmouth, et qui avait vu l’agenouillement inutile du neveu lâche devant l’oncle féroce. Autour de cette chambre étaient rangés sur le mur, par ordre de dates, avec leurs noms et leurs blasons, neuf portraits en pied d’anciens pairs : lord Nansladron, 1305. Lord Baliol, 1506. Lord Benestede, 1314. Lord Cantilupe, 1356. Lord Monthegon, 1357. Lord Tibotot, 1372. Lord Zouch of Codnor, 1615. Lord Bella-Aqua, sans date. Lord Harren and Surrey, comte de Blois, sans date.

La nuit étant venue, il y avait des lampes de distance en distance dans les galeries. Des lustres de cuivre à chandelles de cire étaient allumés dans les salles, éclairées à peu près comme des bas côtés d’église.

On n’y rencontrait que les personnes nécessaires.

Dans une chambre que le cortège traversa se tenaient debout, la tête respectueusement inclinée, les quatre clercs du signet, et le clerc des papiers d’état.

Dans une autre était l’honorable Philip Sydenham, chevalier banneret, seigneur de Brympton en Somerset. Le chevalier banneret est le chevalier fait en guerre par le roi sous la bannière royale déployée.

Dans une autre était le plus ancien baronnet d’Angleterre, sir Edmund Bacon de Suffolk, héritier de sir Nicholas, et qualifié primus baronctorum Angliæ. Sir Edmund avait derrière lui son arcifer portant son arquebuse et son écuyer portant les armes d’Ulster, les baronnets étant les défenseurs nés du comté d’Ulster en Irlande.

Dans une autre était le chancelier de l’échiquier, accompagné de ses quatre maîtres des comptes et des deux députés du lord-chambellan chargés de fendre les tailles. Plus le maître des monnaies, ayant dans sa main ouverte une livre sterling, faite, comme c’est l’usage pour les pounds, au moulinet. Ces huit personnages firent la révérence au nouveau lord.

À l’entrée du corridor tapissé d’une natte qui était la communication de la chambre basse à la chambre haute, Gwynplaine fut salué par sir Thomas Mansell de Margam, contrôleur de la maison de la reine et membre du parlement pour Glamorgan ; et, à la sortie, par une députation « d’un sur deux » des barons des Cinq-Ports, rangés à sa droite et à sa gauche, quatre par quatre, les Cinq-Ports étant huit. William Ashburnham le salua pour Hastings, Matihew Aylmor pour Douvres, Josias Burchett pour Sandwich, sir Philip Boteler pour Hyeth, John Brewer pour New Rumney, Edward Southwell pour la ville de Rye, James Hayes pour la ville de Winchelsea, et Georges Nailor pour la ville de Seaford.

Le roi d’armes, comme Gwynplaine allait rendre le salut, lui rappela à voix basse le cérémonial.

— Seulement le bord du chapeau, milord.

Gwynplaine fit comme il lui était indiqué.

Il arriva à la chambre peinte, où il n’y avait pas de peinture, si ce n’est quelques figures de saints, entre autres saint Édouard, sous les voussures des longues fenêtres ogives coupées en deux par le plancher, desquelles Westminster-Hall avait le bas, et la chambre peinte le haut.

En deçà de la barrière de bois qui traversait de part en part la chambre peinte, se tenaient les trois secrétaires d’état, hommes considérables. Le premier de ces officiers avait dans ses attributions le sud de l’Angleterre, l’Irlande et les colonies, plus la France, la Suisse, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Turquie. Le deuxième dirigeait le nord de l’Angleterre, avec surveillance sur les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark, la Suède, la Pologne et la Moscovie. Le troisième, écossais, avait l’Écosse. Les deux premiers étaient anglais. L’un d’eux était l’honorable Robert Harley, membre du parlement pour la ville de New-Radnor. Un député d’Écosse, Mungo Graham, esquire, parent du duc de Montrose, était présent. Tous saluèrent Gwynplaine en silence.

Gwynplaine toucha le bord de son chapeau.

Le garde-barrière leva le bras de bois sur charnière qui donnait entrée sur l’arrière de la chambre peinte où était la longue table verte drapée, réservée aux seuls lords.

Il y avait sur la table un candélabre allumé.

Gwynplaine, précédé de l’huissier de la verge noire, de Manteau Bleu et de Jarretière, pénétra dans ce compartiment privilégié.

Le garde-barrière referma l’entrée derrière Gwynplaine.

Le roi d’armes, sitôt la barrière franchie, s’arrêta.

La chambre peinte était spacieuse.

On apercevait au fond, debout au-dessous de l’écusson royal qui était entre les deux fenêtres, deux vieillards vêtus de robes de velours rouge avec deux bandes d’hermine ourlées de galons d’or sur l’épaule et des chapeaux à plumes blanches sur leurs perruques. Par la fente des robes on voyait leur habit de soie et la poignée de leur épée.

Derrière eux était immobile un homme habillé en moire noire, portant haute une grande masse d’or surmontée d’un lion couronné.

C’était le massier des pairs d’Angleterre.

Le lion est leur insigne : Et les lions ce sont les Barons et li Per, dit la chronique manuscrite de Bertrand Duguesclin.

Le roi d’armes montra à Gwynplaine les deux personnages en robes de velours, et lui dit à l’oreille :

— Mylord, ceux-ci sont vos égaux. Vous rendrez le salut exactement comme il vous sera fait. Ces deux seigneuries ici présentes sont deux barons et vos parrains désignés par le lord-chancelier. Ils sont très vieux, et presque aveugles. Ce sont eux qui vous vont introduire dans la chambre des lords. le premier est Charles Mildmay, lord Fitzwalter, sixième seigneur du banc des barons, le second est Augustus Arundel, lord Arundel de Trerice, trente-huitième seigneur du banc des barons.

Le roi d’armes, faisant un pas vers les deux vieillards, éleva la voix :

— Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, pair du royaume, salue vos seigneuries.

Les deux lords soulevèrent leurs chapeaux au-dessus de leur tête de toute la longueur du bras, puis se recoiffèrent.

Gwynplaine leur rendit le salut de la même manière.

L’huissier de la verge noire avança, puis Manteau-Bleu, puis Jarretière.

Le massier vint se placer devant Gwynplaine, et les deux lords à ses côtés, lord Fitzwalter à sa droite et lord Arundel de Trerice à sa gauche. Lord Arundel était fort cassé, et le plus vieux des deux. Il mourut l’année d’après, léguant à son petit-fils John, mineur, sa pairie qui, du reste, devait s’éteindre en 1768.

Ce cortège sortit de la chambre peinte et s’engagea dans une galerie à pilastres où alternaient en sentinelle, de pilastre en pilastre, des pertuisaniers d’Angleterre et des hallebardiers d’Écosse.

Les hallebardiers écossais étaient cette magnifique troupe aux jambes nues digne de faire face, plus tard, à Fontenoy, à la cavalerie française et à ces cuirassiers du roi auxquels leur colonel disait : Meßieurs les maîtres, aßurez vos chapeaux, nous allons avoir l’honneur de charger.

Le capitaine des pertuisaniers et le capitaine des hallebardiers firent à Gwynplaine et aux deux lords parrains le salut de l’épée. Les soldats saluèrent, les uns de la pertuisane, les autres de la hallebarde.

Au fond de la galerie resplendissait une grande porte, si magnifique que les deux battants semblaient deux lames d’or.

Des deux côtés de la porte deux hommes étaient immobiles. À leur livrée on pouvait reconnaître les door-keepers, « gardes-portes ».

Un peu avant d’arriver à cette porte, la galerie s’élargissait et il y avait un rond-point vitré.

Dans ce rond-point était assis sur un fauteuil à dossier démesuré un personnage auguste par l’énormité de sa robe et de sa perruque. C’était William Cowper, lord-chancelier d’Angleterre.

C’est une qualité d’être infirme plus que le roi. William Cowper était myope, Anne l’était aussi, mais moins. Cette vue basse de William Cowper plut à la myopie de sa majesté et le fit choisir par la reine pour chancelier et garde de la conscience royale.

William Cowper avait la lèvre supérieure mince et la lèvre inférieure épaisse, signe de demi-bonté.

Le rond-point vitré était éclairé d’une lampe au plafond.

Le lord-chancelier, grave dans son haut fauteuil, avait à sa droite une table où était assis le clerc de la couronne, et à sa gauche une table où était assis le clerc du parlement.

Chacun des deux clercs avait devant soi un registre ouvert et une écritoire.

Derrière le fauteuil du lord-chancelier se tenait son massier, portant la masse à couronne. Plus le porte-queue et le porte-bourse, en grande perruque. Toutes ces charges existent encore.

Sur une crédence près du fauteuil il y avait une épée à poignée d’or, avec fourreau et ceinturon de velours feu.

Derrière le clerc de la couronne était debout un officier soutenant toute ouverte de ses deux mains une robe, qui était la robe de couronnement.

Derrière le clerc du parlement un autre officier tenait déployée une autre robe, qui était la robe de parlement.

Ces robes, toutes deux de velours cramoisi doublé de taffetas blanc avec deux bandes d’hermine galonnées d’or à l’épaule, étaient pareilles, à cela près que la robe de couronnement avait un plus large rochet d’hermine.

Un troisième officier qui était le « librarian » portait sur un carreau de cuir de Flandre le red-book, petit livre relié en maroquin rouge, contenant la liste des pairs et des communes, plus des pages blanches et un crayon qu’il était d’usage de remettre à chaque nouveau membre entrant au parlement.

La marche en procession que fermait Gwynplaine entre les deux pairs ses parrains s’arrêta devant le fauteuil du lord-chancelier.

Les deux lords parrains ôtèrent leurs chapeaux. Gwynplaine fit comme eux.

Le roi d’armes reçut des mains de Manteau-Bleu le coussin de drap d’argent, se mit à genoux, et présenta le portefeuille noir sur le coussin au lord-chancelier.

Le lord-chancelier prit le portefeuille et le tendit au clerc du parlement.

Le clerc vint le recevoir avec cérémonie, puis alla se rasseoir.

Le clerc du parlement ouvrit le portefeuille, et se leva.

Le portefeuille contenait les deux messages usités, la patente royale adressée à la chambre des lords, et la sommation de siéger[1] adressée au nouveau pair.

Le clerc, debout, lut tout haut les deux messages avec une lenteur respectueuse.

La sommation de siéger intimée à lord Fermain Clancharlie se terminait par les formules accoutumées : « …Nous vous enjoignons étroitement[2], sous la foi et l’allégeance que vous nous devez, de venir prendre en personne votre place parmi les prélats et les pairs siégeant en notre parlement à Westminster, afin de donner votre avis, en tout honneur et conscience, sur les affaires du royaume et de l’église. »

La lecture des messages terminée, le lord-chancelier éleva la voix.

— Acte est donné à la couronne. Lord Fermain Clancharlie, votre seigneurie renonce à la transsubstantiation, à l’adoration des saints et à la messe ?

Gwynplaine s’inclina.

— Acte est donné, dit le lord-chancelier.

Et le clerc du parlement repartit :

— Sa seigneurie a pris le test.

Le lord-chancelier ajouta :

— Mylord Fermain Clancharlie, vous pouvez siéger.
— Ainsi soit, dirent les deux parrains.

Le roi d’armes se releva, prit l’épée sur la crédence et en boucla le ceinturon autour de la taille de Gwynplaine.

« Ce faict, disent les vieilles chartes normandes, le pair prend son espée et monte aux hauts sièges et assiste à l’audience. »

Gwynplaine entendit derrière lui quelqu’un qui lui disait :

— Je revêts votre seigneurie de la robe de parlement.

Et en même temps l’officier qui lui parlait et qui portait cette robe la lui passa et lui noua au cou le ruban noir du rochet d’hermine.

Gwynplaine maintenant, la robe de pourpre sur le dos et l’épée d’or au côté, était semblable aux deux lords qu’il avait à sa droite et à sa gauche.

Le librarian lui présenta le red-book et le lui mit dans la poche de sa veste.

Le roi d’armes lui murmura à l’oreille :

— Mylord, en entrant, vous saluerez la chaise royale.

La chaise royale, c’est le trône.

Cependant les deux clercs écrivaient, chacun à sa table, l’un sur le registre de la couronne, l’autre sur le registre du parlement.

Tous deux, l’un après l’autre, le clerc de la couronne le premier, apportèrent leur livre au lord-chancelier, qui signa.

Après avoir signé sur les deux registres, le lord-chancelier se leva :

— Lord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville, marquis de Corleone en Italie, soyez le bienvenu parmi vos pairs, les lords spirituels et temporels de la Grande-Bretagne.

Les deux parrains de Gwynplaine lui touchèrent l’épaule. Il se tourna.

Et la grande porte dorée du fond de la galerie s’ouvrit à deux battants.

C’était la porte de la chambre des pairs d’Angleterre.

Il ne s’était pas écoulé trente-six heures depuis que Gwynplaine, entouré d’un autre cortège, avait vu s’ouvrir devant lui la porte de fer de la geôle de Southwark.

Rapidité terrible de tous ces nuages sur sa tête ; nuages qui étaient des événements ; rapidité qui était une prise d’assaut.

  1. Writ of summons.
  2. Strictly enjoin you..