L’Homme qui rit (éd. 1907)/Notes-I-2

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 543-548).
II

NOTES POUR L’HOMME QUI RIT.

Il y a deux sortes de notes : les unes sont documentaires (indications historiques, description de Londres, particularités sur les mœurs anglaises, études sur la Chambre des lords). Elles ont été utilisées et développées dans le roman, nous n’en parlerons pas.

Les autres, au contraire, contiennent des variantes de situations et de caractères ; elles sont intéressantes parce qu’elles nous révèlent une orientation particulière du roman, une conception première différente de celle que Victor Hugo a définitivement choisie, notamment pour le caractère de Josiane.

Dans le livre, Josiane apparaît comme une créature à la fois pure et perverse, sans amant mais aussi sans chasteté, avec toute la vertu possible et sans aucune innocence, n’aimant de l’homme que l’exception : dieu ou monstre, à la recherche de sensations maladives. Elle est attirée vers Gwynplaine, non parce qu’il est laid, mais parce qu’il est difforme. La difformité n’est pas la laideur : elle est grande par elle-même ; plus la difformité sera compliquée, étrange ou inattendue, plus elle séduira Josiane.

Or, dans un premier projet, Josiane était franchement et exclusivement une courtisane. Sans doute lord Cyrus, son amant, répondait bien à son goût pour les créatures d’exception, puisqu’il était beau comme Apollon ; mais elle n’était plus chaste, la fin de son entretien avec lord Cyrus ne nous laisse aucun doute à ce sujet ; si elle envisageait l’idée de se marier à un monstre comme Gwynplaine, c’était simplement sur le conseil de son amant et pour conserver une fortune.

Josiane n’était donc pas cette belle fille, ce monstre de pureté et d’impudeur, le pendant moral et immoral du monstre Gwynplaine ; c’était Vénus épousant Vulcain par intérêt.

Cette conception première du caractère de Josiane modifiée complètement dans le roman n’est pas une des moindres curiosités de ce reliquat.

Quelques réflexions d’Ursus et quelques indications sur son caractère :

Il avait en lui une colère contre les choses qu’il prenait pour de la haine contre les hommes. Les hommes ! c’était là son mot le plus amer. Il leur voulait du mal et leur faisait du bien.


— Est-ce que la joie n’est pas partout où est la lumière ?
— J’ai vu un ver luisant dans une tête de mort, répondit Ursus.

Ursus :

— Dieu, dit-il, c’est lord Fuisumero.


— Rien n’est plus étrange que moi. Suis-je bête d’être bon !


On peut être en retraite même dans le ciel.

Certains astres sont hors des affaires et se font satellites.

— La lune, dit Ursus, est une planète douairière qui accompagne la terre sa fille au bal des soleils.


Ursus : « Petit, on m’apprenait des vers d’un vieux poëte oublié qui s’appelait Shakespeare ; il vivait il y a cent ans. Cela s’appelait Hamlet, Romeo et Juliette, Macbeth, Othello ; on a laissé là ces extravagances, et on est revenu au bon goût. C’est très heureux pour l’Angleterre, mais c’est très malheureux pour moi. »


Ursus dit :

— Quelquefois l’inconnu que nous appelons Dieu et dont nous sommes les patients s’irrite contre la vertu des hommes, souvent meilleurs que lui, et leur témoigne sa mauvaise humeur par des pestes et des fléaux. Les philosophes prennent acte de ces mouvements d’impatience et cela fait du tort à Dieu. Il y a des dépits qu’il ne faut point laisser paraître.


Arrivée de l’enfant chez Ursus. — Scénario de la réception :

Ursus philosophe — pauvre — poêle de fonte — pomme de terre — un peu de lait. — Il se prépare à souper — entend gronder Lupus[1] et appeler — ouvre son vasistas. — Accueille l’enfant d’injures et de menaces — le recueille, le nourrit, donne à boire à la petite, le réchauffe. — Il le met nu — lui ôte ses haillons — l’habille de vêtements neufs — pas tout à fait à sa taille — grommelant : Le méchant garnement est trop petit. Tu vois bien que ces habits-là ne sont pas faits pour toi. Tu auras l’air de les avoir volés. Cela fait qu’on t’arrêtera comme filou et larron. — Ce sera bien fait.

Tout en le déshabillant, il le voit nu. Il grommelle : — Allons ! ils l’ont laissé homme. Quelle bêtise ! pendant qu’ils étaient en train, ils auraient bien dû le faire monstre tout à fait. Il eût pu gagner sa vie en chantant chez le pape. Comme cela, il aura des enfants à son tour. — Ah ! graine de malheur !

Il donne sa pomme de terre à l’enfant — son lait à la petite — et se passe de souper.

L’enfant rudoyé et attendri.

— Fainéant ! petit drôle ! Il sort et va voir si la femme est morte. Il revient. Elle est bien morte, dit-il. Elle est heureuse. — Quel malheur que ce drôle ait sauvé la petite !


Dans ce fragment, Dea est supposée n’être plus au maillot puisqu’elle est en âge de manger une pomme de terre :

Le petit frappa :

— Entrez, dit le vieillard.

Ils entrèrent.

Le vieillard les regarda.

— J’ai justement trois pommes de terre, dit-il. C’est toute ma fortune à peu près. Il y en aura une pour chacun de nous.

Tu es bien laid.

Tiens, elle est aveugle.


Colère bourrue et bonne :

— Tu mourras sur l’écha… — Mais mange donc tout, qu’on te dit !


Avant de partir à la découverte de la morte, Ursus consultait son loup :

— Homo, il s’agit de trouver une gueuse de femme qui nous empêchera de dormir cette nuit, et qui s’est avisée de se coucher bêtement sur la neige. Tu as plus d’esprit que ça, toi. Maintenant, veux-tu m’aider à la retrouver ? Nous lui donnerons une danse. Veux-tu ? oui. Eh bien, partons.


Variantes des noms des naufragés :

Et ils signèrent ; la femme en tête :
Galdastigazù, du Val d’Andorre, chirurgienne.
Niclich, voué au noir.
Pierre-Jean Gernard, ancien notaire royal.
Carcagente, du bagne de Mahon.

Variantes des noms des deux lutteurs dans le chapitre : Écoße, Irlande et Angleterre.

Un irlandais nommé Gulibardine et un écossais nommé Helmsdail.


Détail sur l’éducation donnée à Gwynplaine :

La chiquenaude de Gwynplaine.

Ursus lui avait donné un autre talent. Ce qu’on appelait alors la chiquenaude consistait à casser un pavé avec une chiquenaude.


Victor Hugo avait probablement voulu une première rencontre de Gwynplaine avec la justice pour « ses paroles inconsidérées », puis il a réservé cet effet pour la Cave pénale :

C’était une grande salle basse ayant à l’un de ses angles au fond une cage de fer à mettre les accusés. Toutes les salles de justice étaient à cette époque ornées de cette cage qui décore encore aujourd’hui la (mot illisible) de Jersey.

On apercevait au fond de la salle, dans la cage de fer un homme, et près de lui un magistrat en robe. L’homme parlait, le magistrat écrivait. Ils étaient trop loin et parlaient trop bas pour qu’on pût entendre leur dialogue. C’était probablement quelque braconnier interrogé par le shériff, chose alors la plus ordinaire du monde, et Gwynplaine y fit à peine attention.


Aveu d’Hardquanonne. — Cave pénale.

— J’ai eu pitié de lui. Je me suis dit : il faudra que ce garçon-là puisse gagner sa vie plus tard. Je lui ai brûlé avec un fer chaud le cartilage du nez, et je lui ai fendu la bouche jusqu’aux oreilles. Cela a fait l’Homme qui rit. Il est riche aujourd’hui.


Josiane n’était pas posée comme esprit fort ; témoin cette curieuse consultation chez une sorcière :

Josiane croyait aux sorcières (développer — citer des faits — histoire).

(Depuis quelque temps toute pensive.)

Elle va voir une sorcière qui était de la cour, la marquise (un nom italien), et elle lui dit : « Je suis amoureuse, j’aime quelqu’un d’impossible, je voudrais être à lui et qu’il fût à moi. Je l’aime d’amour. Je ne puis lui envoyer de message. Je ne peux avoir avec lui aucun rapport direct. Comment faire ? »

La sorcière lui dit : « Écrivez-lui une lettre. Cachetez-la avec de la cire de quête, scellez-la avec ce sceau qui est le sceau de… (voir Bodin) et mettez-la le soir en vous couchant, tous les soirs, sur votre crédence de nuit. »

— Et après ?
— C’est tout.
— Comment, tout ?
— Oui. Un matin en vous réveillant, vous verrez près de votre lit l’homme que vous désirez.
— Que dites-vous là ?
— La certitude.
— Cette lettre fera venir l’homme que je veux pour amant ?
— Elle l’évoquera. Elle l’appellera. Il viendra. C’est par ce moyen que Marie Stuart fit venir près d’elle Rizzio. Il est infaillible.
— J’essaierai, dit Josiane.

Incrédule sur tout, elle croyait à cela…


Plusieurs détails de ce plan sont supprimés dans le roman.

Ses domestiques.
Josiane.
Son tribunal, cour de baron.
Son entrée à la Chambre.
Son premier discours.
Visite : la reine.
Chiquenaude à un groom de l’aumônerie.
Procès. — Le grand sénéchal rit. — Acquittement humiliant.
Josiane et lord Augustus.
Son désespoir.0

Chiquenaude ayant fait saigner du nez dans le palais de la reine. La peine pour ce fait était le poing coupé ; il est vrai que, comme il s’agissait d’un lord, on pouvait faire grâce et se borner à lui faire trancher la tête, grande faveur ; le poing coupé était infamant et la tête tranchée était honorable.

Josiane : « J’ai entendu dire que vous aviez un procès, mon cher. Eh bien, où en êtes-vous ? »


D’après cette note, et celles qui suivent, Gwynplaine serait resté quelque temps pair d’Angleterre, oubliant Dea, malheureux, mais résigné à la grandeur :

Il s’aperçut de l’effet étrange de son visage. Il ne revit personne que dans l’ombre. Triste, mais espérant.

Après son apparition à la chambre et son fiasco, il perdit l’espérance.

Une première entrevue très courte à Winchester.

— Mylord, dit Josiane, je crois devoir prévenir votre Seigneurie que lord Augustus vient me voir tous les jours de trois heures à cinq. Nous faisons une promenade à cheval ensemble.
— Pourquoi me dites-vous cela, madame ? demanda Gwynplaine.

La duchesse répondit :

— Pour que vous preniez d’autres heures…

Entretien de Josiane avec lord Cyrus :

— Il est plus que difforme, il est terrible. A-t-il une âme ? je ne sais. Il n’y a d’âme que dans un Apollon tel que vous. Vous êtes Apollon. Maintenant écoutez. Si je vous épouse, nous serons pauvres. Nous n’aurons à nous deux que dix mille guinées de rente. C’est mourir de faim. Cependant je suis prête. Je vous aime. Si j’épouse lord Clancharlie comme le veut la reine, je reste riche. Je continue d’être déesse et vous dieu. J’ai ma cour, mes palais, mes chasses, mes chiens, mes courtisans. Je donne des fêtes, que je vous dédie. C’est la grande vie de l’empyrée. (Etc. Développer.)
— Que me conseillez-vous, Cyrus ?
— D’épouser lord Clancharlie.
— Clancharlie ?
— Vénus a épousé Vulcain.

Un moment après, Clancharlie entend le bruit d’un baiser et la voix étouffée de Josiane qui disait : « Je t’aime ! »


Entrevue de Gwynplaine et de la reine :

La grave reine Anne rit. Le soir un vieux lord dit à Gwynplaine :

— Mylord, croyez-moi, n’allez plus chez la reine.
— Pourquoi ? demanda Gwynplaine.
— Par respect pour la Chambre.
— Comment ?
— Puisqu’en vous voyant la reine se met à rire, vous n’y devez plus retourner. Un lord n’est pas un bouffon.

Duel de Barkilphedro et de Gwynplaine. Ce duel ne pouvait figurer dans la version définitive, Barkilphedro étant représenté comme un personnage méprisable et lâche n’aurait jamais provoqué Gwynplaine :

… Barkilphedro fort à l’escrime. — Rencontre avec Gwynplaine qu’il provoque. Gwynplaine n’a jamais touché une épée. Lord Cyrus Mannours qu’il ne connaît pas, intervient, prend le duel pour lui, tue Barkilphedro : Permettez, monsieur, que je vous dise mon nom. — Je le sais, vous êtes lord Clancharlie. — Je suis lord Cyrus Mannours.

Plus tard, jugement de Cyrus Mannours par la Chambre des lords.


Conclusion inédite :

Ainsi Barkilphedro, visant Josiane, avait frappé Dea.

Continua-t-il ses intrigues ? C’est probable. Laissons-le dans ses ténèbres. On met toujours trop longtemps de la lumière sur une vipère.

Que celui qui avait été Gwynplaine épousât Josiane, cela était aussi impossible à lui qu’à elle.

Ils s’éloignèrent l’un de l’autre avec horreur.

Tout ceci aboutit au bonheur de Josiane. Elle resta fille, et prit lord David pour amant.

La pairie demeura à lord Fermain Clancharlie ainsi que le vaste héritage Clancharlie-Hunkerville.

Plusieurs mois s’écoulèrent. Automne.

Ainsi avorta le rêve d’un méchant. Les êtres qui sont dans l’ombre durent bien rire de Barkilphedro.

  1. Homo.