L’Homme truqué/IV

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Je sais toutmars 1921 (p. 328-332).


IV. —

L’ADORABLE FANNY



Qu’est-ce que cela voulait dire ?
« Jean a menti, pensai-je. Il voit clair. — Quoi ! Sans yeux ? Avec ces choses inanimées ? Allons donc ! C’est fou ! Je me serai trompé. J’ai mal observé. Il a tiré sa montre, et il l’a mise à l’heure au toucher des aiguilles, après avoir soulevé le verre ; rien de plus facile ; chacun sait où se trouve midi, sur le cadran de sa montre, par rapport à l’anneau… Mais pourtant, non, je regardais attentivement… — Cela demande confirmation. — Mentir ? Pourquoi ? Si véritablement on l’avait pourvu d’appareils visuels ; s’il portait, sous les sourcils, des merveilles assez précieuses pour remplacer les yeux, serait-il assez égoïste, assez bêtement sauvage pour le cacher ? »

À cette question une voix intérieure me répondait : « Oui. » Et ce n’est pas sans ironie que je mesurais combien Jean Lebris m’apparaissait moins pur, moins parfait, depuis qu’il n’était plus mort. Son retour parmi nous l’avait dépouillé d’une auréole, et je me sentais incapable de rendre au vivant le culte que j’avais voué à sa mémoire. Petits travers que les siens, je le reconnais ; mais les morts sont des dieux.

« D’un autre côté, reprenais-je en moi-même, il y a des comédies qu’un regard de médecin démêle à coup sûr. Feindre la cécité n’est pas chose commode, et je ne m’y serais pas trompé !… Il est vrai que tout à l’heure, justement, un doute très vague m’occupait… — Je me réserve de tenter quelque épreuve. »

À peine avais-je pris ce parti, qu’un rayon de soleil pénétra fort à point dans mon cabinet.

Jean, au fond de sa chambre, était tourné vers moi. Sa fenêtre était encore ouverte. J’ouvris la mienne sans bruit, et je plaçai dans le rayon un petit miroir de poche. Projeté par la glace, un rond folâtre tremblota sur la façade ombreuse, puis sur le mur au fond de la chambre ; il se posa comme un masque de lumière sur le visage de Jean Lebris…

Ni l’homme ne broncha, ni ses yeux ne cillèrent.

Alors ? Que penser ?…

J’étais perplexe. Le plus sage était de garder le silence jusqu’à nouvel ordre. Aussi bien, quoi qu’il en fût, le secret de Jean ne touchait en rien à son honneur militaire. D’un bout à l’autre de la guerre, il s’était conduit vaillamment. Tombé sous les yeux de ses chefs, au cours d’une retraite commandée, il faisait partie d’une classe actuellement démobilisée ; la paix allait être signée ; il était libre ; et, grâce à Dieu, je le connaissais assez pour savoir que, si l’exil s’était prolongé pour lui, cela ne pouvait être qu’à son corps défendant.


Je dus patienter pendant quinze jours avant de trouver l’occasion qui me livra la vérité.

La vérité ! Elle dépassait tout ce que mon imagination pouvait prévoir ! Sa révélation aurait dû m’exalter, me transporter d’enthousiasme et me laisser confondu, comme si j’eusse été quelque humble médecin du moyen âge, à qui l’invention de la radiographie ou de la télégraphie sans fil eût été dévoilée par anticipation… Certes, je ne dirai pas que mon esprit résista au vertige. Quand j’aperçus l’immensité de la découverte, un frémissement m’agita tout entier… Mais l’homme est ainsi fait que son cœur le gouverne ; le mien palpitait alors d’un amour naissant, et rien ne pouvait plus me passionner de ce qui n’était pas l’adorable Fanny.

Fanny !…

Ma main tremble lorsque j’écris son nom… Je ne croyais pas qu’il existât sur terre une créature aussi séduisante ; et d’abord j’ai pensé que j’étais seul à subir l’attrait de ses charmes, par le mécanisme secret des affinités… J’avais vécu jusqu’à trente-cinq ans sans croire à l’amour tel que les poètes le chantent. J’avais passé parmi les femmes de mon temps, la bouche serrée et l’œil dur, sans que l’une d’elles m’eût attiré. Celle-là n’eut qu’à paraître pour faire de moi son serviteur avide et frissonnant… Un peu plus tard, avec autant d’orgueil que de jalousie, je me rendis compte que Fanny était pour tous ce qu’elle était pour moi, et que sa radieuse jeunesse exerçait un empire universel…

Fanny ! Fanny !…

Ce fut comme un pressentiment.

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Deux semaines environ après le retour de Jean, Mme Lebris, justement préoccupée de la santé de son fils, m’avait demandé de l’ausculter. Nous étions dans la chambre de l’aveugle. Le soir tombait. J’entendais, au-dessus de nous, quelqu’un marcher en tous sens et le glissement d’objets lourds qu’on traînait sur le plancher…

— Eh bien ?… me dit Mme Lebris quand l’examen fut terminé.

— Eh bien ! répondis-je en dissimulant le fond de ma pensée, cela n’est pas très inquiétant, mais l’air des hauteurs me semble indiqué.

— Jamais ! s’écria Jean. Quitter mon Belvoux ! Ah, non ! Le printemps commence, et l’air d’ici n’est pas mauvais. À l’automne, si vous y tenez, nous pourrons aller du côté de Nice, — à Cannes, par exemple…

« À l’automne… pensai-je. Où serez-vous, mon pauvre Jean, à l’automne ! »

— D’ici là, reprit-il, sauf votre respect, docteur, nous ne bougerons pas, et nous ferons des économies.

Quel psychologue, quel devin m’expliquera pourquoi j’étais distrait, pourquoi, malgré mon chagrin, malgré le désastre pathologique que l’auscultation venait de m’apprendre, ce remue-ménage martelant le plafond se répercutait dans les profondeurs de mon être et accaparait une bonne part de mon attention ?

— Oh ! des économies… releva Mme Lebris ; à présent que le deuxième étage est loué…

— Par le temps qui court, maman, dix-huit cents francs ne sont pas grand’chose !

— Ah ! fis-je. Vous avez loué ?

— Mais oui ! exulta la vieille dame. C’est à Me Puysandieu que nous le devons. Il nous a procuré des locataires charmantes : des dames de Lyon…

— D’Arras, rectifia Jean ; mais elles se sont réfugiées à Lyon pendant la guerre. Tous leurs biens ont été détruits. Elles cherchaient une installation plus campagnarde. Puysandieu avait fait paraître des annonces dans les journaux lyonnais, pour l’appartement ; dix-huit cents francs, tout meublé, c’était raisonnable. Ces dames sont venues visiter ce matin, et elles restent ! Mais j’entends d’ici qu’on modifie le décor… On a ses goûts et ses idées !

Mme Fontan est repartie pour Lyon, dit Mme Lebris. Elle ne reviendra que demain, avec les malles. C’est Mlle Grive qui s’organise là-haut.

Mlle Grive ? questionnai-je.

— La nièce, dit Jean. Et Mme Fontan : la tante. Mlle Grive, c’est la jeune fille qui règne, Mme Fontan la brave femme qui pivote. Voulez-vous voir l’enfant, Bare ? Rien de plus simple ; elle dîne avec nous. Maman vous invite. N’est-ce pas, maman ?

— Bien volontiers ! fit Mme Lebris avec la crainte manifeste du gigot trop modique ou du chapon trop svelte.

J’excipai, pour refuser, d’un prétexte quelconque, et je me retirai, fidèle à la consigne que je m’étais donnée, c’est-à-dire sans avoir, plus que les jours précédents, risqué quoi que ce fût à propos de l’inconcevable cécité de Jean Lebris.

Mlle Grive descendait l’escalier du deuxième étage dans une envolée de mousseline. Je m’effaçai contre la muraille du palier, saisi d’un trouble ravissant, avec un salut gauche et machinal… Et quand je fus rentré chez moi, il me parut que cela s’était fait par enchantement, et qu’une baguette magique m’avait transporté instantanément du palier de Mme Lebris dans mon cabinet…

Fanny, je ne suis qu’un misérable lâche. J’ai beau tendre toute mon énergie pour effacer de ma mémoire votre image charmante ; vous m’avez marqué de votre sceau brûlant, et j’en sens la douce blessure depuis ce crépuscule où je vous entrevis, ma bien-aimée, — depuis cette nuit que je passai dans la fièvre d’un étonnement et d’une joie sans bornes, me répétant tout haut que j’aimais, que j’aimais, que j’aimais !… Ah ! l’exquis et l’affreux souvenir !… Fanny ! blonde Fanny qui descendiez vers moi, légère et souple, dans les nuées de votre chevelure et de vos mousselines, comme Diane devait glisser vers Endymion… Je vous aime encore, — hélas !



Je la revis le lendemain, comme j’allais chercher Jean pour le mener à la promenade.

Car Mme Lebris, impotente, ne pouvait servir de guide à son fils, Césarine avait d’autres occupations, si bien que je m’étais imposé de consacrer quotidiennement une heure à Jean Lebris. Quand mes malades ne m’en laissaient pas le loisir et que Me Puysandieu ne pouvait me remplacer, mon ami Jean se risquait seul au dehors, sur une sente sylvestre, de lui très familière, dont il palpait le talus du bout de sa canne. Les bois, en effet, s’étendent derrière la maison Lebris, et c’est, paraît-il, ce voisinage bocager qui avait décidé Mlle Grive à s’y établir pour l’été.

Je ne sais quel détail d’aménagement avait provoqué sa présence chez sa propriétaire, lorsque je m’y présentai moi-même.

Mme Lebris me nomma.

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La veille, à peine avais-je eu le temps d’apercevoir la jeune fille. Je ne connaissais encore que la beauté de sa personne, la grâce de ses mouvements, le regard velouté de ses yeux gris de perle et ce parfum de rose dont elle était fleurie… — Sa voix faisait une musique !

J’ai dû pâlir et trembler. Je cherchais en moi celui que je n’étais plus. J’aurais voulu tout ensemble m’enfuir et ne plus jamais la quitter.

— Je viens…, balbutiai-je. C’est pour la promenade de Jean…

Jean venait de sortir. Il était tard. Croyant je que lui ferais faux bond, il s’était résigné à se passer de moi. Césarine, l’ayant conduit à la lisière des bois, remontait.

— Vous le rejoindrez rapidement, fit Mme Lebris. Il sera si content !

— Oh ! madame, pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? reprocha Mlle Grive. J’aurais accompagné monsieur votre fils…

Cela fut dit d’un ton plein d’humanité, si simple, si touchant, que la pauvre mère en eut les larmes aux yeux. Et cela fut dit de cette voix caressante qui me semblait prêter au moindre mot banal la douceur passionnée du plus tendre serment !

Je m’esquivai, la poitrine en révolution, ivre de bonheur. La nature embellie m’entourait de promesses. Je n’avais jamais rien vu d’aussi agréable que ce sentier d’herbes folles, côtoyé de buttes verdoyantes. Le soleil, brillant à travers les jeunes frondaisons, paraissait y donner une fête en mon honneur. Les fleurettes n’étaient vives, les oiselets n’avaient de ramages que pour me féliciter. Le printemps ne régnait qu’à cause de mon amour. Je chuchotais : « Je suis heureux ! J’aime ! Merci, les pâquerettes ; merci, le bouvreuil ; merci, merci, soleil, azur, papillons… Bien gentils, bravo ! » Et je portais mon cœur comme un ostensoir.

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Pourtant, cette fin de journée était, à vrai dire, plus estivale que printanière. Une chaleur prématurée cuisait la terre, et, comme une énorme montagne de neige étincelante, un nuage monstrueux encombrait le sud-ouest.

J’allais. Tout à coup, sortant du rêve, je fis la réflexion que Jean Lebris avait marché singulièrement vite… Ou bien s’était-il engagé dans une autre direction ? Le sentier bifurquait derrière moi ; pouvait-on supposer que l’aveugle se fût hasardé… Non. La bifurcation se coudait à main gauche, et je savais que Jean prenait soin de traîner sa canne au long du talus de droite… C’est, du moins, ce qu’il m’avait dit. Mais, à tout prendre, fallait-il le croire ?… L’incident de la montre m’obsédait.

Je m’arrêtai. On n’entendait que le fourmillement des sous-bois dans le calme orageux de l’espace et, plus loin, le murmure étouffé de la bourgade. Je retins un appel ; mon jeu, au contraire, était le silence. Jean se croyait seul au milieu des fourrés ; le retrouver en tapinois, l’épier, voilà le plan ; l’attendre, au besoin, en arrière, à la bifurcation, sans faire de bruit, peut-être même sans se montrer…

Mais il me sembla percevoir, en avant, le son rauque et saccadé d’une quinte de toux…

J’avançai prudemment.

Le soleil baissait. Sous la voûte des feuillages, l’ombre venait peu à peu. Une tortue m’aurait suivi.

Enfin Jean Lebris m’apparut.

Il était assis sur un arbre abattu, à l’écart du sentier qui, maintenant, serpentait de plain-pied à travers bois ; et il me tournait le dos.

Lentement, choisissant la mousse pour y porter mes pas, je gagnai l’abri d’un épais buisson. Là, bien que je fusse toujours derrière le promeneur, je pus me convaincre qu’il examinait, dans ses mains, quelque chose. Quelle chose ? Ma position et l’ombre croissante m’empêchaient de m’en rendre compte. Cependant cette chose, maniée, faisait un cliquetis métallique…

L’horizon gronda. La chaleur, abusive, créait l’une de ces ambiances inhospitalières dont le corps humain s’étonne et s’effraie, comme si ce fût là le début des temps irrespirables.

Je pris mon mouchoir pour m’éponger le front ; mon couteau, s’échappant, tomba sur une pierre. Au bruit, Jean Lebris, jailli debout, me fit face.

— Qui va là ? dit-il d’une voix coupante.

Ma stupéfaction ne peut se décrire. Il me regardait à travers la masse opaque du buisson, et ses yeux fixes, ses larges yeux énigmatiques, luisaient d’une faible luminescence !

Je ne sais ce qui m’hébéta davantage : de voir dans cette figure ces deux lueurs, d’être fixé par elles malgré l’obstacle qui me séparait de Jean Lebris, ou de constater que cet homme, qui me regardait et dont j’étais l’ami, ne me reconnaissait pas !

— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? reprit-il d’un ton menaçant. Répondez, ou je tire !

Ce qu’il maniait tout à l’heure me fut alors dévoilé : c’était un revolver. Il le braquait sur moi avec une incontestable précision.

Vingt mètres au maximum nous séparaient. Je prononçai, non sans gravité :

— Docteur Bare ! N’ayez pas peur, Jean.

Il eut un geste de contrariété, presque de rage, et remit son arme dans sa poche.

J’étais près de lui.

— Mon petit Jean, lui dis-je affectueusement, vous ne pouvez pas rester seul en compagnie de votre secret. Vous avez besoin d’aide. Vous craignez des dangers, et, si j’en juge par l’émoi que vous venez d’éprouver et qui vous a trahi malgré vous ; si j’en crois les moyens radicaux que vous n’hésitez pas à employer contre les indiscrets, ces dangers sont redoutables. Ne pensez-vous pas qu’un allié vous serait précieux ? Croyez-vous, sans appui, pouvoir dissimuler à tous la… particularité dont vous êtes… le siège ? Croyez-vous pouvoir vous défendre, avec vos propres forces, contre les curieux et contre… vos ennemis ?… Car, n’est-ce pas, c’est bien un ennemi que vous soupçonniez derrière le buisson ?…



Après un instant de sombre méditation, Jean leva vers moi ses yeux nus et phosphorescents.

— Mon cher Bare, fit-il, je vous en donne ma parole : la seule raison de mon silence, c’est que je ne veux pas, je ne veux à aucun prix qu’on me traite en phénomène, en sujet de vitrine, en monstre que les médecins et les savants se passent de l’un à l’autre…

— Ce n’est pas le médecin, c’est l’ami qui vous parle.

— Donnez-moi votre parole, à votre tour…

— Tout ceci restera entre nous, Jean, si vous le souhaitez. Mais pourtant, il me semble… La Science…

— Laissez la Science où elle est. Je sais que je n’ai plus longtemps à vivre. (Ne protestez pas ; l’auscultation vous l’a dit.) Eh bien ! je veux finir mes jours, si Dieu le veut, dans la tranquillité.

— Soit. Je vous donne ma parole d’honneur de garder votre secret.

— Quand je n’y serai plus, vous ferez ce que vous voudrez. Jusque-là, que cela soit bien entendu : vous ne parlerez de mon aventure à âme qui vive ?

— C’est promis, Jean.

Il ferma les paupières un instant, pour se recueillir. Elles apparurent légèrement roses, par transparence.