L’Homme truqué/III

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Je sais toutmars 1921 (p. 325-328).


III. —

LE GESTE RÉVÉLATEUR



Le lendemain, j’entrai de bonne heure dans la chambre de l’aveugle. Il toussait d’une façon déchirante. Je ne fis, toutefois, aucune allusion à son état de santé général. Je l’aidai à s’habiller, ce qui fut aisé, car, malgré sa cécité, Jean n’était pas maladroit. La jeunesse fait de ces miracles, et, du reste, le pauvre garçon avait déjà l’habitude de son infirmité. Je lui demandai s’il avait perdu la vue aussitôt blessé. Il me dit que oui, et qu’il était aveugle depuis dix mois.

— Voici des lunettes noires, fis-je. Je crois que vous ferez bien de les mettre tout à l’heure… C’est à cause de votre maman. Les femmes sont si impressionnables… J’irai chez elle dès que l’heure le permettra, et je reviendrai vous chercher. Mais… elle va me poser des questions, Jean, et j’aurais voulu pouvoir, en quelques mots, lui dire… Ah ! tenez, mon petit, je ne sais pas biaiser ! Précisons. Qu’est-ce que vous êtes devenu ? Qu’est-ce qu’on vous a fait ?

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— Mais exactement ce que je vous ai raconté hier soir !

— Alors, rien de plus complet, pas de détails ?… Jean, voyons !

— Non, rien de plus. — Et il poursuivit sur un ton excédé : — J’ai soif de repos, d’isolement. Je supplie qu’on me laisse ; qu’on ne s’occupe pas de moi ; qu’on ne parle pas de moi !… Je sais, allez ! On va me regarder comme une sorte de Lazare sorti du tombeau… Ah ! qu’on me laisse tranquille, pour Dieu !

Je vais toujours droit au but.

— Voulez-vous me permettre d’examiner vos yeux ? lui dis-je.

— Nous y voilà ! s’écria Jean avec impatience. Vous aussi ! Depuis quatre jours, depuis que j’ai remis le pied en France, je n’ai affaire qu’à des juges d’instruction ! Si vous saviez ce que les médecins militaires m’ont déjà questionné !

— Au fait, c’est vrai ! Qu’en est-il résulté ?

— Est-ce qu’ils savent ! Ils pensent que ce sont des appareils provisoires qu’on m’a posés, — quelque chose de préalable, de préparatoire ; et que je me suis sauvé avant l’opération finale. Allons, regardez ! Regardez, si cela vous fait plaisir ! Mais promettez-moi qu’il n’en sera plus question. Je suis si las !

Il ouvrit ses paupières sur ses yeux d’Hermès, et je le mis en pleine clarté.

— …Mais vos yeux, vos yeux à vous ? questionnai-je passionnément.

— Supprimés. Énucléés. Les gaz d’un obus les avaient brûlés.

— Voudriez-vous enlever ces… ces pièces, un instant ?

— Mais je ne peux pas ! C’est fixe ! Vous êtes tous les mêmes, vous autres…

— Fixe ? Et cela ne vous incommode pas ?

— Non seulement cela ne m’incommode pas, mais je suis certainement beaucoup plus à l’aise depuis qu’on m’a posé ces appareils.

— Comment ! Comment !… À quoi vous servent-ils ?

— À rien, si vous voulez ; mais ils remplissent agréablement un vide qui m’était pénible. Tenez, la comparaison est vulgaire : ils me font un peu l’effet de formes, de moules bien ajustés. Et je m’oppose absolument à ce qu’on y touche.

— Votre obstination vous jouera un mauvais tour, Jean. C’est une idée maladive, laissez-moi vous le dire. Un corps étranger, à demeure, dans l’orbite !… Allons, ce n’est pas possible… Vous devez ressentir de l’inflammation…

Cependant, à travers ma loupe, les paupières apparaissaient extraordinairement saines et fraîches, et leurs battements humectaient avec mesure la surface cristalline et immobile des appareils. Celle-ci était d’un blanc teinté de bleu. À l’œil nu, elle semblait parfaitement unie, mais le grossissement de ma lentille la montrait côtelée de stries verticales. En somme, cela ressemblait à une pelote de fil capillaire, enrobée d’une couche d’émail incolore sur laquelle glissaient les paupières. L’hypothèse de « moules » était insoutenable ; ces pelotes pouvaient n’avoir d’autre fonction que de maintenir en forme les cavités orbitaires, jusqu’à ce qu’on y insérât je ne sais quels engins définitifs, sans doute des pièces de prothèse, des yeux artificiels d’un modèle nouveau. Mais qu’elles fussent inamovibles, voilà qui me surprenait, et même… m’effrayait !

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Je restais songeur.

— Allons ! dis-je. Soit !… Et ces Allemands ne vous ont pas renseigné sur leurs intentions. C’eût été le moins !…

— Je ne crois pas que ce fussent des Allemands. Ces hommes parlaient une langue inconnue ; et je vous jure, vous entendez bien : je vous jure que je ne sais pas où j’étais.

Ma stupeur ne diminuait pas.

— Nous reprendrons cet entretien, dis-je. Pour le moment, je vois Césarine, votre vieille servante, qui ouvre les persiennes. Mme Lebris est éveillée…

— Non, nous ne reprendrons pas cet entretien. Vous êtes un bon ami, mon cher Bare, mais je vous supplie, je vous supplie de me laisser goûter dans toute sa plénitude la joie d’être ici, dans ma bonne petite ville, près de maman, près de vous… Pas de retour en arrière ! Pas d’histoires ! Je suis là, vivant ; que cela vous suffise à tous. Et vous, le scientifique, le chercheur, eh bien !… — Il se mit à rire et tâtonna pour trouver mon épaule. — Eh bien ! fichez-moi la paix !… Allez, maintenant, cher ami, et revenez vite ! Et merci de tout cœur !


Le même jour, un peu avant midi, ayant fait mes visites du matin, j’arpentais en tous sens mon cabinet de travail. Jean avait réintégré le domicile maternel dans les embrassements que l’on devine ; mais la pensée de son aventure incroyable agaçait mon ignorance.

J’aime ce qui est net. Toute ténèbre m’irrite. Le taureau fonce sur le rouge ; c’est sur le noir, moi, que je charge. Me poser un problème, c’est poser une écuelle de soupe devant un affamé. Quand je sens la vérité m’échapper, je ne vis plus.

« Pas d’histoires », « être tranquille », c’était fort bien. Jean Lebris avait droit au repos ; d’accord ! Mais cette séquestration, ces pratiques expérimentales, est-ce que cela ne méritait pas une enquête ? Et cette enquête, les autorités françaises la feraient-elles ? Il fallait éclaircir les conditions dans lesquelles Jean Lebris avait disparu de l’ambulance saxonne, établir les responsabilités, exiger des sanctions, découvrir quelles gens l’avaient soigné à leur façon, et vérifier si, mieux traité, le petit soldat n’aurait pas conservé l’usage de ses yeux… Enfin, je l’avoue, ma curiosité médicale était violemment excitée, et j’aurais donné beaucoup pour connaître le but mystérieux que les ravisseurs de Jean s’étaient proposé… Je savais à quoi m’en tenir sur l’indifférence administrative, les bureaux, les paperasses. On n’avait qu’à laisser faire : bientôt il ne serait plus question de rien, les coupables resteraient impunis et l’énigme demeurerait sans réponse. Avait-on le droit de sacrifier la justice et la vérité à l’inertie — à la lâcheté presque — d’un jeune homme farouche ?… Ah ! ce caractère de misanthrope, cette ombrageuse timidité, cet effacement morbide, comment les vaincre ? Comment triompher de mon ami Jean ?…

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On venait d’ouvrir la fenêtre de sa chambre, et je le voyais lui-même, à travers la guipure de mes rideaux, tâtonner…, palper les meubles familiers… Sa mère était là, mais bientôt elle le laissa seul.

Jean tenait des pinceaux, une palette… Hélas !… Il les reposa tristement.

Qu’allait-il devenir dans l’existence ? Les Lebris n’étaient pas riches. Cette petite maison constituait le plus clair de leurs biens. Ils n’en occupaient que le premier étage. Le rez-de-chaussée, en boutique, était loué au chapelier, et le second étage restait vacant depuis plusieurs mois… Quel avenir les attendait, par ces temps de vie chère, elle âgée, tordue de rhumatismes, et lui aveugle !

Mais l’avenir, pour lui, n’était-ce pas, à bref délai, le sanatorium ?…

Midi commença lentement de sonner. Mon déjeuner, servi, refroidissait… J’étais retenu là par je ne sais quelle confuse anomalie…, je ne sais quelle contradiction indéfinissable entre les gestes de Jean Lebris et ce fait qu’il était aveugle…

Je le suivais des yeux dans ses allées et venues précautionneuses. Ses mains glissaient le long de la cheminée, éprouvaient des surfaces, s’assuraient de contours… L’une d’elles se porta soudain vers son gousset, et le geste qu’il fit était si naturel, si normal, que, sur le moment, je n’eus pas la sensation d’un phénomène invraisemblable…

Pourtant, lorsque la suprême vibration de la cloche s’éteignit sur le bourg, j’étais encore figé dans la même attitude…

Au dernier coup de midi, Jean Lebris, l’aveugle, avait regardé sa montre et l’avait mise à l’heure.