L’Homme truqué/XI

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Je sais toutmars 1921 (p. 357-360).


XI. —

L’EXPLOIT



J’employai toute la journée à donner des ordres au maçon et au serrurier, avec l’assentiment de Mme Lebris. Elle ne s’opposait nullement à ce que la tombe de son fils fût, dans sa partie souterraine, une espèce de blockhaus inattaquable. Les ouvriers me promirent de faire diligence ; au vrai, les travaux étaient déjà commencés lorsque vint la nuit.

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C’était l’heure où je devais relever Fanny de sa funèbre faction. Je la trouvai surmenée, dormant debout. Je la reconduisis de la chambre mortuaire jusque sur le palier, où nous pûmes causer librement. Elle m’apprit que rien d’anormal n’était survenu ; quelques familiers avaient défilé devant la dépouille mortelle ; aucun suspect n’avait trahi sa présence aux alentours.

Puis, comme je la regardais dans la pénombre :

— Je ne vous ai pas vu de toute la journée ! se plaignit-elle.

La chère âme se blottissait contre moi. Elle se serait endormie sur ma poitrine, si je n’avais prononcé :

— Allez, mon amie, allez vous reposer, pour l’amour de moi !

Ses lèvres brûlaient. On aurait dit qu’elle ne pouvait plus me quitter.

— Fanny, lui dis-je, ému partant de ferveur, comme nous allons être heureux !

À bout de résistance, elle fondit en larme, me tint passionnément embrassé, et s’enfuit en étouffant ses sanglots.

— Je t’aime ! lançai-je à voix retenue.

Elle fit un signe, au haut de l’escalier. Je le vis à peine. L’ombre s’emparait d’elle.

Tout rêveur et la bénissant, je m’acheminai vers la chambre coite et calfeutrée où s’allongeait, parmi les fleurs d’arrière-saison, la pâle figure inanimée.

La servante veillait. Elle renouvela les bougies, ramassa des pétales effeuillés et me demanda « si je resterais tard auprès de monsieur Jean ».

— Toute la nuit, répondis-je. Vous pouvez aller vous coucher, ma bonne Césarine.

Elle s’en fut. Je m’installai dans un fauteuil et j’ouvris une Bible qui se trouvait là. Mais bientôt, recru de fatigue moi aussi, rompu d’insomnie, accablé sous le poids d’une déception que l’amour de Fanny ne pouvait qu’atténuer sans la faire disparaître, je dus me lever et marcher, pour vaincre l’assoupissement.

Ma pensée faisait, sous mon crâne, un brouillard tumultueux. Je ne sais comment, tout à coup, avec la brutalité d’une lumière aveuglante et brusque, s’instaura dans ma tête l’idée, qu’il fallait à tout prix subtiliser les électroscopes.

J’étais seul avec le cadavre, libre d’agir…

Onze heures sonnèrent.

Avant l’aube, j’avais le temps de commettre plusieurs crimes et quelques prouesses… Mais cela, c’était une action louable, n’est-il pas vrai ?… Pouvais-je hésiter ! Pouvais-je laisser enfouir à jamais le secret du sixième sens ! « À jamais » pour mes compatriotes seulement !… Quoi ! nous, Français, nous resterions dans l’ignorance d’une semblable découverte, alors que l’ennemi la posséderait et la perfectionnerait ? Quoi ! demain, si la guerre éclatait à nouveau, nous subirions cette effarante infériorité d’avoir à combattre des manières de surhommes ? d’avoir contre nous, parmi nos innombrables assaillants, des spécialistes extraordinaires qui déchiffreraient à même le ciel les messages du sans fil ? qui repéreraient les réseaux les plus profondément enterrés, les batteries d’artillerie les mieux défilées ? des gens pour qui les montagnes seraient transparentes ?… Je me rappelai avec une sorte d’effroi l’étonnante perspicacité de Jean Lebris. Je le revoyais indiquant sans hésitation le point défectueux d’une magnéto — ou l’endroit malade d’une moelle épinière. J’apercevais cent applications pratiques du sixième sens… Enfin, l’évidence était devant moi comme le soleil ! Il ne dépendait plus de ma volonté de satisfaire aux exigences arriérées d’une vieille dame de province. J’étais la sentinelle avancée de la défense nationale. Foin des préjugés et des superstitions ! La patrie, d’abord !…

Aussi bien, personne ne s’apercevrait de la violation. C’était l’affaire de trente minutes, et je disposais de plusieurs heures pour faire disparaître toute trace de l’opération. J’espérais même pouvoir, avec un peu d’habileté, me rendre compte de l’incompréhensible soudure des nerfs optiques et des électroscopes…

Dressé, croisant les bras, en face du cadavre qui recélait un si vaste mystère, j’avais le sentiment d’être possédé par des forces impulsives qui balayaient toutes les convenances et toutes les conventions. Machinalement, je tâtai ma trousse à travers l’étoffe de ma veste, et, frémissant comme un drapeau, j’écoutai comme un voleur.



La nuit s’écoulait dans un calme rassurant. La maison s’étoffait de silence. Pendant plusieurs minutes, je n’entendis rien d’autre que l’appel lointain d’un nocturne, le grondement d’une automobile attardée, puis un souffle régulier venant de la chambre voisine, où dormait Mme Lebris.

J’hésitai pourtant, et j’ignore pourquoi. Le désir de surseoir m’envahit tout à coup. Je craignis de rêver peut-être, d’avoir un de ces cauchemars d’où l’on sort brisé. Mes facultés vacillèrent. Ce ne fut qu’une défaillance.

J’approchai d’un pas ferme, et, redevenu professionnel, je soulevai d’un doigt léger la paupière encore souple.

Une exclamation m’échappa, sourde. Je saisis précipitamment une bougie, soulevai l’autre paupière… À la place des électroscopes, et mises là pour simuler leur convexité, deux petites pelotes de laine occupaient les orbites.

Et les lunettes !… Les lunettes aussi avaient disparu.

Je suffoquais. Je fus sur le point d’appeler ; mon secret, maintenant, voulait se répandre. J’avais besoin de m’épancher, de raconter, de disputer, avec quelque ami plein de commisération, sur l’incroyable événement qui m’atteignait et frappait avec moi ma race tout entière… D’un effort, je parvins cependant à mater cette dangereuse exaltation. Personne ne devait connaître ma déconvenue dans toute son ampleur. Personne, excepté Fanny. Mais, la pauvrette ! irais-je, moi, maître égoïste, troubler son repos ? Et d’ailleurs, comment l’éveiller, à cette heure tardive, sans provoquer l’étonnement de sa tante !… Ah ! de quelle négligence j’avais fait preuve en abusant de ses forces ! Et quelle faute de m’être reposé sur elle du soin de garder le mort en mon absence ! Laisser une telle responsabilité à une petite fille qui, depuis deux jours, les nerfs tendus, ne s’était pas accordé le moindre relâche ! Notre adversaire en avait profité, parbleu !

« Aucun suspect n’est venu », m’avait-elle dit. Eh ! pour une femme de vingt ans, l’employé des pompes funèbres n’est pas suspect ! le menuisier, qui vient prendre ses mesures, n’est pas suspect ! le curé, le médecin de l’état civil, la religieuse embéguinée ne sont pas suspects !

J’attendis le matin avec une impatience maladive. Je voulais savoir si vraiment Fanny avait suivi de point en point la consigne donnée ; et j’avais grand’hâte aussi, je l’avoue, de retrouver l’asile de sa douceur et de demander à sa compassion l’apaisement de ma détresse.

Au petit jour, incapable de me contenir davantage, je montai l’escalier à pas de loup, ne sachant même pas comment j’expliquerais à Mme Fontan une visite aussi matinale.

La porte de l’appartement n’était que poussée. Je frappai. Un reflet jaunâtre teintait l’arête du chambranle.

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Je frappai pour la seconde fois, et j’entrebâillai la porte, ce qui me permit d’apercevoir, au delà du salon, la chambre de la jeune fille, où brûlait encore une lampe.

— Fanny ! appelai-je furtivement. Fanny !

J’entrai sans plus de façons, tout à fait inconscient de mes actes.

La minute d’après, je sus comment on devient fou.

À trois reprises, en l’espace de deux jours, la même désillusion m’avait touché ! Mais, cette fois, c’était en plein cœur. Le testament m’avait échappé, les yeux inestimables m’avaient été ravis, et maintenant… Oh ! maintenant !…

Les lits n’étaient pas défaits. La robe que Fanny portait la veille gisait sur le plancher, près de ses mules d’intérieur jetées au hasard. Dans une armoire grande ouverte, le costume de voyage — que je connaissais bien ! — manquait entre les autres. Une solitude affreuse glaçait le logis.

N’en pouvant croire ma vue, m’adressant à moi-même des paroles sans suite, j’allais de chambre en chambre, stupide et misérable. Je me disais que j’étais la dupe d’un atroce quiproquo ; que tout s’expliquerait sans retard ; qu’il y avait là quelque abominable coïncidence… Elle allait revenir, voyons ! Elle n’était pas partie ! Ce n’était pas elle qui avait pris les yeux ! Pas elle qui avait pris le testament ! Fanny voleuse — et incendiaire ? Allons donc ! On ne pouvait pas supposer une pareille monstruosité !…

Cependant la logique élevait sa voix claire. Des rapprochements s’opéraient dans mon souvenir. L’horreur peu à peu devenait possible ; bientôt mon cœur seul refusa de l’admettre.

Mais, en laissant errer sur toutes choses des regards stupéfiés, je découvris, au fond d’un âtre vide, une boulette de papier. C’était un billet, écrit par un inconnu, dans une langue incompréhensible…

Et d’un coup, le désespoir acheva de combler tout mon être. Car je me rappelais fort bien le grondement d’auto qui avait décru dans la nuit, onze heures étant sonnées ; et sur le billet — sur l’ordre que la traîtresse avait reçu — je pouvais lire le chiffre 11 suivant de près ces mots, intraduisibles du français, Botasse et Saint-Fortunat, deux noms de rues qui se croisent dans le voisinage.

Alors je me suis assis comme un malade qui souffre beaucoup, j’ai soulevé de mes mains tremblantes la robe de Fanny, et, la tête dans les mousselines parfumées, j’ai pleuré pour tout le temps que j’avais passé sur terre sans pleurer.

Ensuite… Ensuite, il a fallu descendre, feindre la surprise, doser l’indifférence, et se taire. Toujours se taire !


L’automne s’avançait ; il était donc naturel que Mme Fontan et sa nièce quittassent notre bourgade champêtre pour retourner vers les villes. On s’étonna seulement qu’elles fussent parties si vite, « à l’anglaise », sans même assister aux funérailles de Jean. Mme Lebris, honteuse de l’affront, publia qu’une lettre les avait rappelées d’urgence en Artois.


Que penser ? Que penser aujourd’hui ?…
Parfois, je me dis qu’elle ne m’aimait pas. Je me déchire l’âme à me convaincre qu’elle a joué la comédie la plus féroce, allant jusqu’à me suggérer ce forfait : abréger les jours de Jean Lebris !… Mais quand je repasse, heure par heure, notre vie ; quand j’évoque le souvenir — irrémédiablement chéri — de ses regards, de ses sourires, de ses baisers et de ses larmes, je ne peux plus, je ne peux plus y voir autant de mensonges et de vilenies ! Non, non, n’est-ce pas ?… Fanny, toi qui sans doute ne t’appelles pas Fanny, toi qui ne fus ici — oh ! Dieu ! — qu’une espionne sous un faux nom, — n’est-ce pas qu’il ne faut pas croire à la félonie de tes yeux ? N’est-ce pas que tu ne m’as pas trompé dans le domaine du cœur ? Ton odieuse mission, ah ! je veux qu’on te l’ait imposée de force ! Ne l’as-tu pas remplie sans verser une goutte de sang ? La douce faiblesse de Jean Lebris n’a-t-elle pas su gagner ta pitié, puisque tu l’as laissé s’éteindre lentement ? — On m’objectera que rien n’aiguillonnait ta hâte ; que, sûre de sa mort prochaine, il te suffisait, jusque-là, de veiller sur l’œuvre diabolique de Prosope… Mais d’autres diraient aussi que tu avais des raisons moins froides pour prolonger ton séjour parmi nous, — des raisons qui me font lâchement espérer je ne sais quel avenir de retrouvailles, d’indigne pardon et de bonheur quand même ! Car moi, Fanny, moi qui possède une part du secret que tu sers, moi qui détiens dans mon coffre, en grimoires incomplets, un peu du trésor de ton maître, — Fanny, m’aurais-tu épargné, si tu ne m’aimais pas ?… »


MAURICE RENARD.


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