L’Image de neige

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Traduction par E.A. Spoll .
Contes étranges C. Lévy (p. 138-157).



L’IMAGE DE NEIGE





Par une belle après-midi d’une froide journée d’hiver qu’éclairaient encore les rayons du soleil aux trois quarts de sa course, deux beaux enfants demandèrent a leur mère la permission d’aller jouer sur la neige nouvellement tombée. Le plus âgé des deux était une petite fille que ses grâces modestes et sa beauté naissante avaient fait surnommer Violette par ses parents et les amis de la maison. Son frère était, au contraire, désigné par le surnom de Pivoine, a cause de la teinte vermeille qui s’étendait sur son frais visage, et rappelait cette fleur rouge en plein épanouissement.

Le père de ces jolis marmots, M. Lindsey, était une excellente pâte d’homme ; mais — cela est important ai constater — s’attachant un peu trop au matériel, un marchand de fer dans toute la force du terme, habitué à juger au point de vue du prosaïque bon sens toutes les questions qui se présentaient à son esprit. Avec un cœur aussi bon que celui d’aucun autre, il était possesseur d’une tête aussi dure, aussi impénétrable et, j’imagine, aussi vide que ces vases en fonte qui garnissaient ses magasins. En revanche, la mère se faisait remarquer par un penchant naturel à la poésie, et ses traits étaient d’une beauté idéale ; fleur tendre et délicate, elle avait conservé le velouté de la jeunesse, malgré les réalités du ménage et les soucis de la maternité.

Donc, comme je l’ai dit plus haut, Violette et Pivoine avaient prié leur mère de les laisser courir sur la neige nouvelle, dont l’aspect lugubre, lorsqu’elle tombe à gros flocons d’un ciel grisâtre, devient étincelant et joyeux quand un beau soleil colore d’un rose pâle son tapis immaculé. Les enfants n’avaient pour s’ébattre qu’un petit jardin séparé de la rue par un treillage, et orné d’un poirier, de deux ou trois pruniers, ainsi que de quelques rosiers plantés en massif devant les fenêtres du parloir. Il est vrai qu’en ce moment arbres et arbustes étaient privés de feuillage, et que leurs branches couvertes de neige supportaient, au lieu de fleurs et de fruits, des stalactites de glace.

— Oui, Violette ; oui, mon petit Pivoine, répondit leur maman, vous pouvez, si bon vous semble, aller jouer sur la neige.

Cela dit, la charmante mère revêtit ses deux bien-aimés enfants de chaudes jaquettes, les emmitoufla de bons cache-nez, introduisit leurs menottes dans des mitaines épaisses et leurs petites jambes sous de grandes guêtres montantes. Elle leur donna à chacun un doux baiser, et les deux enfants se précipitèrent dehors, courant, dansant, sautant à cloche-pied. Heureux temps ! heureux âge ! On eut dit que la tempête de la veille, en tordant et brisant les arbres les plus robustes, n’avait lancé une telle quantité de neige que pour faire un tapis à ces marmots, semblables à des oiseaux d’hiver, qui jouent avec délices sur la blanche parure de la terre.

Après s’être jeté mutuellement de la neige à la figure, ils s’arrêtèrent pour reprendre haleine, et Violette se mit à rire en voyant Pivoine couvert de frimas. L’idée d’un autre jeu jaillit de son petit cerveau.

— Si tu n’avais pas les joues si rouges, dit-elle à son frère, tu aurais tout à fait l’air d’un bonhomme de neige. À propos, si nous faisions une statue avec la neige, une statue de petite fille ? elle serait sensée être notre sœur, et nous pourrions courir avec elle tout l’hiver : n’est-ce pas que ça serait gentil ?

— Oh ! oui, s’écria Pivoine en joignant les mains, ce sera bien gentil. Et maman la verra ?

— Oui, répondit Violette, maman verra sa nouvelle petite fille ; mais il ne faudra pas la faire entrer dans le parloir, car tu sais que notre petite sœur de neige ne pourra souffrir la chaleur.

Aussitôt dit, aussitôt fait ; nos enfants commencèrent leur statue de neige, tandis que leur mère qui les observait ne pouvait s’empêcher de sourire en voyant le sérieux et l’activité qu’ils apportaient à leur besogne. Ils semblaient parfaitement convaincus que rien n’était plus facile que de tirer d’un bloc de neige une petite fille vivante. Et de fait, pensait la mère, cette neige qui tombe du ciel serait une matière sans pareille, si elle n’était pas si froide. Longtemps elle contempla ses deux chérubins. La fillette, élancée pour son âge, gracieuse, agile, avec sa carnation d’un rose tendre et transparent, semblait plutôt une créature immatérielle qu’une réalité physique. Pivoine, au contraire, débordant de sève et de santé, fièrement planté sur ses petites jambes trapues, avait la solidité d’un jeune éléphant. Ainsi les voyait leur mère, tout en tricotant des bas bien chauds pour les jambes de M. Pivoine. Elle faisait courir l’aiguille d’ivoire dans ses doigts agiles, et jetait de fréquents regards par la croisée pour juger des progrès de la statue de neige.

En vérité, rien n’était plus divertissant que de voir ces deux bambins si affairés à leur tâche. Je dirai plus, c’était chose merveilleuse que l’intelligence et l’adresse dont ils faisaient preuve en pétrissant la blanche matière. Violette avait pris la direction de l’œuvre. C’était elle qui, de ses mains fluettes, modelait les parties les plus délicates de la figure.

— Que ces petits êtres sont intelligents ! se disait madame Lindsey en souriant avec une satisfaction toute maternelle. Quels enfants de cet âge seraient capables de former avec de la neige une figure aussi gracieuse ?… Allons, tout cela est très bien mais il faut que je finisse également la blouse de Pivoine, son grand-père vient le voir demain !

Son aiguille courut bientôt dans l’étoffe avec une rapidité pareille à celle dont les enfants lui donnaient l’exemple en travaillant à leur statue de neige. Tout à coup les cris joyeux de Violette et de Pivoine lui firent relever la tête. Bien qu’elle n’entendit qu’imparfaitement ce qu’ils disaient, leur mère jugea qu’ils avaient mené à bonne fin leur petit chef-d’œuvre, et ces mots sans suite eurent dans son cœur un délicieux écho.

C’est que la mère écoute plus avec le cœur qu’avec l’oreille, c’est qu’elle est ainsi souvent ravie par les accents d’une musique céleste et mystérieuse, incompréhensible pour tout autre qu’elle.

— Pivoine, Pivoine, criait Violette à son frère d’un bout à l’autre du jardin, apporte-moi un peu de neige bien blanche, sur laquelle on n’ait pas marché, j’en ai besoin pour faire le cœur de notre petite sœur ; tu comprends qu’il faut une neige aussi pure que si elle venait de tomber du ciel.

— Tiens, voilà, dit Pivoine de sa petite voix décidée, voilà de la neige pour son cœur. Oh Violette, qu’elle est déjà jolie !

— Oui, dit Violette, elle sera bien gentille ; je ne sais pas trop même comment nous nous y sommes pris pour la faire telle qu’elle est.

La maman, tout en écoutant et en regardant avec ravissement cette scène enfantine, en était venue à croire qu’une fée ou qu’un ange invisible avait aidé ces chers petits êtres. Violette, non plus que Pivoine, ne se doutaient guère qu’ils eussent un si glorieux camarade, et voyant sortir de leurs mains cette œuvre, ils pensaient l’avoir faite eux-mêmes.

— Mes chers enfants mieux que tous les autres méritent une pareille compagne, se disait madame Lindsey souriant elle-même de son orgueil maternel ; quand, jetant de temps à autre un coup d’œil furtif par la croisée, il lui sembla que les boucles d’une tête d’ange se mêlaient aux blonds cheveux de Violette et de Pivoine.

— Pivoine, cria de nouveau Violette à son frère, apporte-moi donc quelques-unes de ces guirlandes de glaçons qui sont restées suspendues aux branches les plus basses du poirier. Elles tomberont en secouant l’arbre. Je veux m’en servir pour ajouter quelques boucles à la tête de notre petite sœur.

— Tiens, en voilà, fit le petit garçon ; prends garde de les casser. Oh ! qu’elle est bien faite ! Est-elle déjà gentille !

— Voyons, ne sera-t-elle pas ravissante ? demanda Violette d’un ton satisfait. Maintenant il faut me chercher deux jolies petites boules de glace pour mettre dans ses yeux. Oh ! elle n’est pas encore finie. Maman verra comme elle est belle ; mais papa dira « Allons, enfants, ne restez donc pas au froid. »

— Il faut que je dise à maman de la regarder un peu, dit Pivoine. Maman ! maman ! cria-t-il de toutes ses forces, regarde donc la jolie petite fille que nous faisons.

La chère femme posa son ouvrage et regarda par la fenêtre. Jamais elle n’avait vu de statue de neige mieux exécutée, ni de plus beaux enfants pour la modeler.

— Ils font tout mieux que les autres, se dit-elle avec complaisance ; il n’y a rien d’étonnant qu’ils fassent mieux les statues de neige.

Elle se remit en toute hâte à l’ouvrage, car elle tenait beaucoup à finir la petite blouse de Pivoine, pour que son grand-père pût le voir, le lendemain, tout de neuf habillé. Elle cousait si vite, si vite, qu’à peine voyait-on courir ses doigts agiles. Pendant ce temps les deux bambins achevaient leur image de neige, et, tout en travaillant, leur mère les écoutait babiller. Elle ne pouvait s’empêcher de les regarder de temps à autre, et bientôt il lui sembla que l’image allait s’élancer pour courir avec eux.

— Quelle jolie compagne nous aurons cet hiver, dit Violette ; pourvu que papa n’aille pas avoir peur qu’elle ne nous fasse attraper froid. Tu l’aimeras bien, n’est-ce pas, Pivoine ?

— Oh oui, dit l’enfant, je la caresserai bien. Elle viendra, le matin, s’asseoir à côté de moi, et je lui donnerai de mon lait chaud.

— Non, reprit Violette gravement, cela ne peut pas se faire ainsi. Le lait chaud ferait mal à notre petite sœur. Les gens de neige comme elle ne mangent que de la neige. Tu entends bien, Pivoine, il ne faudra rien lui donner de chaud.

Il y eut un silence de quelques minutes, pendant que Pivoine était allé de l’autre côté du jardin. Tout à coup Violette lui cria joyeusement :

— Regarde, Pivoine, un rayon de soleil l’a rendue toute rose, et la couleur est restée ; n’est-ce pas magnifique ?

— Oui, c’est magnifique, répondit Pivoine en scandant son adjectif pour lui donner plus de force. Oh ! Violette, regarde ses cheveux, ne dirait-on pas de l’or ?

— Je le crois bien, dit Violette, avec le calme de la certitude, c’est la lumière du soleil qui lui a donné cette belle couleur. Je pense qu’elle est finie à présent ; mais ses lèvres sont encore bien pâles. Si tu l’embrassais un peu pour voir, Pivoine ?

Et la maman vit le marmot déposer un franc baiser sur les lèvres de la petite statue. Mais, comme les lèvres de celle-ci n’avaient guère rougi, Violette conseilla à son frère de se faire rendre son baiser sur ses lèvres cramoisies.

— Viens m’embrasser, petite sœur de neige, cria Pivoine.

— Là, maintenant qu’elle l’a embrassé, dit Violette, voilà que ses lèvres ont rougi, ainsi que ses joues.

— Oh ! que son baiser était froid ! s’écria Pivoine.

En même temps s’éleva une fraîche brise de l’ouest qui, balayant le jardin, alla frapper les vitres du parloir, et la jeune mère, surprise par le froid, se mit à souffler dans ses doigts pour les réchauffer. Tout d’un coup elle s’entendit appeler par les deux enfants, et comprit, au son joyeux de leurs voix argentines, qu’ils se réjouissaient de quelque heureux incident.

— Maman, maman, nous avons fini notre petite sœur de neige, et voilà maintenant qu’elle court avec nous dans le jardin.

— Sont-ils inventifs, ces enfants ! pensa la mère en faisant un dernier point à la blouse de Pivoine. Ils finiront par me rendre aussi enfant qu’eux. Il me semble que si je regardais je verrais gambader leur petite statue.

— Oh ! je t’en prie, maman, cria Violette, regarde donc, tu verras quelle jolie compagne nous avons.

Sa curiosité ainsi aiguillonnée par les cris pressants des deux marmots, madame Lindsey ne put s’empêcher de jeter un regard par la croisée. Le soleil avait disparu, laissant l’horizon empourpré et chargé de gros nuages frangés d’or, qui adoucissaient les derniers feux du jour. Elle put donc cette fois, sans être éblouie, distinguer ce qui se passait dans le jardin.

Que pensez-vous qu’elle vit ? Violette et Pivoine qui prenaient leurs ébats. Mais qui se tenait à leurs côtés, courant et folâtrant avec eux ? Eh bien, croyez-moi, si bon vous semble ; c’était une délicieuse enfant, habitée de blanc, aux joues rosées, aux blonds cheveux, s’en donnant à cœur joie avec les deux chérubins. La petite étrangère semblait dans les meilleurs termes avec eux.

La jeune mère pensa tout d’abord que ce devait être une petite voisine qui, voyant Violette et Pivoine s’amuser dans le jardin, avait traversé la rue pour se mêler leurs jeux. Dans cette idée, l’excellente femme se dirigea vers la porte pour inviter la petite vagabonde à entrer dans le parloir avec ses enfants, car, depuis le coucher du soleil, l’atmosphère devenait de plus en plus froide ; mais elle s’arrêta sur le seuil, ne sachant trop de quel nom appeler ce petit être, et elle en vint à douter que ce fût réellement une enfant. Cependant il faisait froid, et l’heure était venue de faire rentrer les deux bambins. Dans tous les cas, il y avait dans la petite étrangère quelque chose de singulier, et jamais madame Lindsey n’avait remarqué chez aucun enfant du voisinage des traits aussi purs, des couleurs d’un rose aussi tendre et des cheveux aussi fins que les boucles qui flottaient sur ses épaules. D’autre part, en voyant sa petite robe blanche agitée par la bise, elle se demandait quelle mère pouvait être assez peu soigneuse pour envoyer jouer, au cœur de l’hiver, sa petite fille ainsi vêtue.

Tout en se livrant à ces observations, madame Lindsey s’aperçut avec stupéfaction que la pauvre petite n’avait pour chausser ses pieds délicats que de légers souliers blancs. Et pourtant elle semblait joyeuse et paraissait se soucier fort peu de la température. Elle sautait, dansait et courait sur la neige, y laissant l’empreinte parfaitement nette d’un petit pied qui pouvait passer pour le frère de celui de Violette, mais que celui de Pivoine dépassait d’un bon tiers. Tout en jouant avec les deux enfants, l’étrange petite créature en prit un de chaque main et se mit à courir avec eux à perdre baleine ; mais, au bout d’un moment, Pivoine retira sa main gonflée par le froid, pour souffler dans ses doigts, disant qu’elle l’avait glacée. Violette, plus réservée, se contenta de faire observer qu’il n’était pas nécessaire de se tenir par la main pour courir. La blanche petite fille ne répondit rien et continuait de danser aussi joyeusement qu’auparavant ; car si Violette et Pivoine ne se souciaient plus de jouer avec elle, l’enfant de neige avait trouvé une nouvelle compagne dans la brise d’occident qui, lutinant ses légers vêtements, prenait avec elle de telles libertés qu’il était à présumer qu’ils étaient tous deux de vieilles connaissances.

Pendant tout ce temps, la maman restait sur le seuil de la porte, émerveillée qu’une petite fille ressemblât tant à un flocon de neige, ou qu’un flocon de neige prit à ce point l’apparence d’une enfant.

Elle appela enfin Violette et l’interrogeant :

— Violette, ma chérie, quelle est donc cette petite ? Est— ce qu’elle demeure près d’ici ?

— Comment, chère petite mère, répondit Violette en riant, mais c’est la petite sœur de neige que nous nous sommes faite.

— Mais oui, maman, cria Pivoine, c’est notre statue de neige. Ne fait-elle pas un beau baby à présent ?

Au même instant, une bande de joyeux oiseaux d’hiver se précipita dans le jardin, tourna craintivement autour des deux enfants et se jeta sur la robe blanche de la petite fille de neige. Celle-ci, de son côté, ne semblait pas moins ravie de voir ces gentils passereaux, fils du vieil hiver, qu’ils l’étaient eux-mêmes de la trouver en cet endroit. Deux d’entre eux allèrent familièrement se blottir dans ses petites mains, ce que voyant, tous commencèrent à s’ébattre sur elle, criant, se culbutant, tournant autour de sa tête ; un autre alla se réfugier dans sa blanche poitrine, tandis qu’un, plus tendre encore, becquetant ses lèvres rosées, semblait au comble de la félicité.

Violette et Pivoine regardaient bouche béante ce charmant tableau, joyeux du plaisir que leur petite compagne semblait prendre avec ses petits camarades ailés, encore qu’ils ne pussent partager cette innocente récréation.

— Violette, dit madame Lindsey au comble de la perplexité ; dis-moi la vérité, d’où vient cette petite fille ?

— Ma chère maman, répondit l’enfant d’un air parfaitement sérieux et regardant sa mère bien en face, je t’ai dit la vérité ; c’est la petite sœur de neige que nous venons de faire. Pivoine peut te le dire aussi bien que moi.

— Oui, maman, affirma Pivoine en gonflant gravement ses joues vermeilles, c’est une petite fille de neige. Est-ce qu’elle n’est pas belle ? Vois donc comme ses mains sont froides.

La pauvre dame ne savait plus que penser ni que faire, lorsque la porte de la rue s’ouvrit et son mari apparut avec son paletot-sac en drap pilote, son capuchon rabattu sur ses oreilles et les mains protégées par de gros gants fourrés. M. Lindsey était un homme entre les deux âges, dont le franc regard animait une bonne figure gercée par le hâle et violacée par le froid, mais où l’on pouvait lire le contentement qu’il éprouvait de rentrer à son foyer, après une longue journée de travail. Ses yeux brillèrent de satisfaction lorsqu’il aperçut sa femme et ses deux enfants, bien qu’il eût peine à s’expliquer tout d’abord pourquoi sa petite famille était en plein air par un froid si rigoureux, surtout après le coucher du soleil. Presque aussitôt il vit la blanche petite étrangère courant çà et là dans le jardin et folâtrant sur la neige, pendant que les oiseaux la poursuivaient de leurs cris joyeux.

— Quelle est donc cette fillette ? demanda l’excellent homme ; sa mère est folle assurément de la laisser courir aussi peu vêtue par un temps pareil.

— Mon cher mari, répondit madame Lindsey, je n’en sais pas plus que vous sur son compte. C’est sans doute une enfant du voisinage. Violette et Pivoine, ajouta-t-elle en riant d’être l’écho d’une histoire aussi invraisemblable, veulent absolument que ce soit une figure de neige qu’ils se sont amusés à faire cette après-midi.

En disant ces mots, la jeune mère jeta les yeux vers l’endroit où se trouvait la susdite figurine ; mais quelle fut sa stupéfaction de ne plus apercevoir la moindre trace de ce laborieux ouvrage ! Plus de statue, pas même un tas de neige à la place, rien que l’empreinte de petits pieds tout alentour.

— C’est étrange ! murmura-t-elle interdite.

— Qu’est-ce qui est étrange, mère ? demanda Violette. Tu ne vois pas comment cela s’est fait, papa ? C’est notre petite statue de neige que nous avons faite, mon frère et moi, parce que nous voulions avoir une petite amie ; n’est-ce pas, Pivoine ?

— Certainement, affirma Pivoine, c’est notre petite sœur de neige, et elle est bien jolie encore ; mais j’ai eu bien froid, va, papa, quand elle m’a embrassé.

— Fi, les absurdes enfants ! s’écria l’excellent père, qui, ainsi que nous l’avons dit, jugeait toutes choses avec son gros bon sens. Allez me faire croire que vous avez fait cette petite fille avec de la neige ? Venez, ma chère amie, il ne faut pas laisser plus longtemps au froid cette petite inconnue, nous allons la faire entrer dans le parloir, et vous lui donnerez une bonne soupe au lait, bien chaude, avec du pain trempé ; cela la réchauffera. De mon côté, je vais aller aux informations dans le voisinage, et, si cela est nécessaire, j’enverrai le crieur annoncer dans les rues que nous avons recueilli une enfant égarée.

Après quoi, l’honnête et brave M. Lindsey se dirigea vers la petite fille pour la prendre par la main, lorsque Violette et Pivoine, se pendant chacun à l’une de ses manches pour l’empêcher d’avancer, le supplièrent de ne pas mettre son projet à exécution.

— Mon cher papa, criait Violette en lui barrant le passage, c’est bien vrai, je l’assure, ce que nous t’avons dit ; c’est une petite fille de neige, et elle ne peut vivre qu’au froid ; il ne faut pas la faire entrer dans l’appartement.

— Oui, père, ajouta Pivoine, c’est notre petite sœur de neige, et elle n’aimera pas le feu.

— Absurdes enfants ! oui, absurdes, cria le père moitié fâché, moitié riant de cette singulière obstination, rentrez vite à la maison. Il est trop tard maintenant pour jouer dehors, et il faut que je m’occupe sur-le-champ de cette petite, si vous ne voulez pas qu’elle meure de froid.

— Mon cher mari, dit à voix basse la maman qui, ayant jeté les yeux sur la petite étrangère, semblait plus perplexe que jamais, il y a quelque chose d’extraordinaire dans tout cela. Vous me taxerez peut-être de folie ; mais pourquoi, je vous prie, un ange invisible ne serait-il pas venu partager les jeux de nos chers enfants, attiré par la candeur de leurs âmes ? Un miracle n’est pas impossible… ne riez pas… je vois que vous pensez en vous-même que je dis là des choses déraisonnables.

— Ma chère, dit M. Lindsey en riant, vous êtes aussi enfant que Violette et Pivoine.

Il est vrai qu’elle l’était un peu, la bonne mère ; elle avait conservé de l’enfance la touchante naïveté, et voyait toutes choses à travers le prisme d’une candide imagination.

Mais l’impitoyable M. Lindsey n’écoutait déjà plus, et il était rentré dans le jardin après s’être débarrassé des marmots, qui lui criaient encore de laisser jouer la petite fille dans la neige. Il vit, en s’approchant d’elle, les petits oiseaux fuir à tire d’aile ; la petite inconnue, tout interdite, le regardait en secouant négativement sa jolie tête comme pour lui dire : « Je vous en prie, ne me touchez pas » ; et, grâce à la nuit tombante et à la blancheur de ses vêtements, elle semblait presque se confondre avec la neige. Mais M. Lindsey s’avança résolument vers elle, malgré les rafales du vent qui couvraient son paletot de givre. Des voisins, qui se tenaient à leurs fenêtres et ne voyaient qu’une partie de cette scène, se demandaient quel motif pouvait avoir un homme si raisonnable pour courir ainsi dans son jardin à la poursuite des flocons de neige que le vent d’ouest faisait tourbillonner, jusqu’à ce que la petite fille se trouvât poursuivie dans un coin du jardin, où elle ne pût échapper.

— Voulez-vous venir, petit démon ? s’écria l’honnête marchand en lui saisissant une main. Ah ! je vous tiens, et je vais, que vous le vouliez ou non, vous mettre en un lieu sûr où vous serez assurément mieux qu’ici. Nous allons vous donner de bons chaussons et le manteau de Violette. Voyez, votre petit nez est gelé ; allons, venez avec moi.

Et, tout en souriant de l’air le plus aimable qu’il put prendre, le bienveillant M. Lindsey entraîna vers la maison l’enfant, qui le suivait sans mot dire, mais bien à contrecœur.

En arrivant à la porte du parloir, tout fier de la victoire qu’il venait de remporter sur la petite rebelle, il trouva Violette et Pivoine, qui lui barraient le passage d’un air suppliant.

— Ne l’amène pas, crièrent-ils à l’unisson.

— Tu es folle, ma petite Violette, et toi aussi Pivoine, tu es fou ; cette enfant est glacée, et je sens ses petites mains froides à travers mes gros gants. Voulez-vous la voir mourir de froid ?

Cependant madame Lindsey, qui était venue sur le seuil de la porte, examinait attentivement la blancheur et la transparence des vêtements de cette petite fille, dont les traits lui rappelaient la figure sortie des mains de Violette, et elle ne put s’empêcher de faire part de ses impressions à son mari.

— Au bout du compte, lui dit-elle, revenant à sa première idée qu’un ange avait aidé ses enfants dans leur travail, c’est qu’elle ressemble terriblement à cette petite statue de neige, et, Dieu me pardonne, je finis par croire qu’elle est faite de neige.

Une bouffée d’air froid venant frapper l’enfant la fit tressaillir de plaisir.

— Faite de neige, répéta le bon M. Lindsey en poussant la porte de l’appartement, ce n’est pas étonnant qu’elle paraisse faite de neige, elle est à moitié gelée, la pauvre petite ! mais devant un bon feu, elle n’y pensera bientôt plus.

Sans aller plus avant et guidé par les meilleures intentions, le très bienveillant et sensé marchand de fer installa la petite fille de neige, qui semblait de plus en plus triste, dans son confortable parloir. Un poêle d’Heidelberg ronflait et pétillait, bourré jusqu’à la gueule d’une provision de charbon de terre, qui rougissait déjà sa porte de fonte et faisait bouillonner le vase d’eau placé sur la plate-forme pour donner à la chambre l’humidité nécessaire. Le thermomètre du parloir marquait déjà 18 degrés centigrades au-dessus de zéro ; la chaleur était en outre entretenue par un bon parquet de chêne qui remplaçait le carreau dans cette confortable pièce. Bref, la différence de la température avec celle du dehors était à peu près la même que celle qui existe entre la Nouvelle-Zemble et l’Inde équatoriale.

Dans sa sagesse, le brave M. Lindsey jugea qu’il était bon de placer l’enfant auprès du poêle, dont la chaleur et la fumée s’échappant par la porte, venaient droit sur elle.

— Maintenant, au moins, elle sera confortablement, fit-il en se frottant les mains, avec son éternel sourire de satisfaction. Faites comme si vous étiez chez vous, mon enfant.

Cependant la pauvre petite était de plus en plus triste et abattue : elle se tenait immobile devant la gueule béante du poêle qui vomissait sur elle des torrents de son haleine embrasée, regard de tristesse et de regret, à la vue de cette neige glacée étincelant encore dans la pénombre avec une délicieuse intensité de froid, mais le très sensé marchand de fer ne vit rien de tout cela.

— Tenez, ma chère, dit-il à sa femme, mettez-lui des chaussons fourrés, couvrez-la d’un châle, et dites à Dora de lui donner une soupe au lait bien chaude ; je vais m’enquérir de ses parents.

L’épouse soumise, sans répondre un mot, sortit pour aller chercher le châle et les chaussures, bien qu’en elle-même elle ne pût s’empêcher de borner l’aveugle bon sens de son mari. De son côté, sans les doléances des enfants criant que leur petite sœur n’aimait pas la chaleur, M. Lindsey sortit en fermant derrière lui la porte du parloir, dont il mit la clef dans sa poche ; puis, rabattant son capuchon sur ses oreilles, il sortit en poussant seulement la grille du jardin, lorsque tout à coup il s’entendit appeler par les cris des enfants, dont il apercevait les petites figures consternées à travers les vitres du parloir.

— Monsieur Lindsey, monsieur Lindsey, lui cria sa femme en entrouvrant la fenêtre, il n’est plus nécessaire que vous alliez chercher les parents de cette petite.

— Nous te l’avions bien dit, papa, pleurnichèrent Violette et Pivoine, nous l’avions bien dit de ne pas la faire entrer ici, heu ! heu ! Voilà, heu ! heu ! Que notre chère petite sœur, heu ! heu ! Si gentille, est dégelée, hi ! hi ! hi !

Et leurs jolies figures étaient inondées de larmes ; M. Lindsey, désolé du chagrin de ses enfants et au comble de l’étonnement, demanda à sa femme l’explication de ce remue-ménage. La bonne dame ne put que répondre, au milieu des sanglots de ses enfants, qu’elle n’avait plus trouvé trace de la petite fille en rentrant, bien qu’elle l’eût cependant laissée debout devant le poêle.

— Et vous voyez tout ce qui reste d’elle, ajouta-t-elle en lui montrant une grande flaque de neige fondue sur le plancher.

— Oui, père, dit Violette le regardant d’un air de reproche à travers ses larmes, voilà tout ce qui reste de notre petite sœur de neige.

— Méchant papa, hurla Pivoine, trépignant de colère et montrant son petit poing, nous l’avions bien dit ce qui arriverait, pourquoi l’as-tu amenée ici ?

Et le poêle d’Heidelberg, à travers les deux trous de sa porte de fonte, jetait sur M. Lindsey le regard d’un démon, triomphant du mal qu’il vient de faire.

Cette remarquable histoire de l’Image de neige doit apprendre à tous les hommes, et principalement à ces philanthropes toujours prêts à obliger leurs semblables, qu’avant de céder à leurs sentiments d’universelle bienveillance, il faudrait s’assurer que l’on comprend parfaitement la nature des êtres dont on poursuit l’amélioration, et leurs rapports de toute espèce avec l’ordre général des choses humaines car ce qui, en thèse générale, peut être regardé comme très bon et très salutaire, — la chaleur, par exemple, d’un excellent poêle breveté de Bruxelles, — peut, dans certains cas, être inutile ou dangereuse, surtout s’il s’agit d’un enfant de neige.

Après tout, il n’y pas grande leçon à donner à des sages de l’école de M. Lindsey. Ils savent tout, rien n’est plus certain, non seulement ils savent tout ce qui fut, mais tout ce qui peut, dans une hypothèse quelconque, advenir et se produire ; et dût quelque phénomène naturel, quelque mystérieux décret ou hasard, contrarier, en se manifestant, leur glorieux système, eh bien, ils en sont quittes pour nier le fait, même lorsqu’il leur passe sous le nez.

— Ma chère, dit M. Lindsey après un instant de silence, voyez quelle quantité de neige les enfants ont apportée ici à la semelle de leurs souliers. En vérité, cela fait un affreux gâchis devant notre beau poêle. Dites à Dora, je vous prie, d’aller chercher quelques torchons et de bien essuyer le parquet.


très bon et très salutaire, — la chaleur, par exemple, d’un excellent poêle breveté de Bruxelles, — peut, dans certains cas, être inutile ou dangereuse, surtout s’il s’agit d’un enfant de neige.

Après tout, il n’y pas grande leçon à donner à des sages de l’école de M. Lindsey. Ils savent tout, rien n’est plus certain, non seulement ils savent tout ce qui fut, mais tout ce qui peut, dans une hypothèse quelconque, advenir et se produire ; et dût quelque phénomène naturel, quelque mystérieux décret ou hasard, contrarier, en se manifestant, leur glorieux système, eh bien, ils en sont quittes pour nier le fait, même lorsqu’il leur passe sous le nez.

— Ma chère, dit M. Lindsey après un instant de silence, voyez quelle quantité de neige les enfants ont apportée ici à la semelle de leurs souliers. En vérité, cela fait un affreux gâchis devant notre beau poêle. Dites à Dora, je vous prie, d’aller chercher quelques torchons et de bien essuyer le parquet.