L’Immortel/Chapitre 5

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Lemerre (p. 117-138).


V


Ce soir, dîner de gala, puis réception intime à l’hôtel Padovani. Le grand-duc Léopold reçoit à la table de « sa parfaite amie, » comme il appelle la duchesse, quelques membres triés des différentes sections de l’Institut, et rend ainsi aux cinq Académies la politesse de leur accueil, les coups d’encensoir de leur directeur. Comme toujours, chez l’ancienne ambassadrice, le monde diplomatique est avantageusement représenté, mais l’Institut prime tout, et la place même des convives précise l’intention du dîner. Le grand-duc, assis en face de la maîtresse de maison, a Madame Astier à sa droite, à sa gauche la comtesse de Foder, femme du premier secrétaire de l’ambassade finlandaise, faisant fonction d’ambassadeur. La droite de la duchesse est occupée par Léonard Astier, la gauche par Monseigneur Adriani, nonce du Pape ; puis suivent et s’alternent le baron Huchenard pour les Inscriptions et Belles-Lettres, Mourad-Bey ambassadeur de Turquie, le chimiste Delpech de l’Académie des Sciences, le ministre de Belgique, le musicien Landry de l’Académie des beaux-arts, Danjou, l’auteur dramatique, un des cabotins de Picheral, enfin le prince d’Athis, qui, par son double titre de ministre plénipotentiaire et de membre de l’Académie des sciences morales et politiques, donne bien la note à deux teintes du salon. En bout de table, le général aide de camp de Son Altesse, le jeune garde-noble comte Adriani, neveu du Nonce, et Lavaux, l’indispensable, l’homme de toutes les fêtes.

Le féminin manque d’agrément. Rousse et vive, toute menue, engoncée de dentelles jusqu’au bout de son petit nez pointu, la comtesse de Foder a l’air d’un écureuil enrhumé. La baronne Huchenard, moustachue, sans âge, donne l’impression d’un vieux monsieur décolleté, très gras. Madame Astier, en robe de velours demi-ouverte, un cadeau de la duchesse, sacrifie à sa chère Antonia la joie qu’elle aurait à montrer ses bras, ses épaules, ce qui lui reste ; et grâce à cette attention, la duchesse Padovani semble, à table, la seule femme. Grande, blanche, dans sa robe de chez Chose, une toute petite tête aux beaux yeux dorés, orgueilleux et mobiles, des yeux de bonté, de tendresse et de colère, sous de longs sourcils noirs presque rejoints, le nez court, la bouche voluptueuse et violente, et l’éclat d’un teint de jeunesse, d’un teint de femme de trente ans, qu’elle doit à l’habitude de passer l’après-midi au lit quand elle reçoit le soir ou va dans le monde. Ayant vécu longtemps dehors, ambassadrice à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Constantinople, autorisée à donner le ton de la mode française, elle a gardé quelque chose de doctoral, d’informé, que les parisiennes lui reprochent, car elle leur parle en sa penchant comme à des étrangères, leur explique tout ce qu’elles savent aussi bien qu’elle-même. La duchesse continue à représenter Paris chez les Kurdes, dans son salon de la rue de Poitiers, et c’est le seul défaut de cette noble et rayonnante personne.

Malgré la presque absence de femmes, de ces claires toilettes découvrant les bras et les épaules, qui alternent si bien dans la monotonie des habits noirs, miroitantes de brillants et de fleurs, la table a pour s’égayer la soutane violette du nonce à large ceinture de moire, la chechia pourpre de Mourad-Bey, la tunique rouge du garde-noble au collet d’or, à broderies bleues et galons d’or sur la poitrine où luit en plus l’énorme croix de la légion d’honneur, que le jeune italien a reçue le matin même, l’Élysée ayant cru devoir récompenser l’heureuse mission du porteur de barrette. Puis, partout les taches vertes, bleues, rouges des cordons, l’argent mat et les feux en étoiles des brochettes et des plaques.

Dix heures. Le dîner touche à sa fin, sans une fleur froissée aux bordures odorantes des surtouts et des couverts, sans une parole plus haute, un geste plus animé. Pourtant la chère est exquise à l’hôtel Padovani, une des rares tables de Paris où il y ait encore du vin. On sent quelqu’un de gourmand, dans la maison, et non pas la duchesse, vraie mondaine française, trouvant toujours le dîner bon quand elle a une robe seyante à sa beauté, quand le service est paré, fleuri, décoratif ; mais l’attentif de Madame, le prince d’Athis, palais raffiné, estomac fini, rongé par les cuisines de cercle et qui ne se nourrit pas exclusivement de vaisselle plate ni de la vue des livrées de gala à mollets blancs irréprochables. C’est pour lui que le soin des menus compte parmi les préoccupations de la belle Antonia, pour lui les nourritures montées et l’ardeur des grands vins de côte qui, ce soir, franchement, n’ont guère allumé la table.

Même torpeur, même réserve gourmée au dessert qu’aux hors-d’oeuvre, à peine une rougeur aux joues et aux nez des femmes. Un dîner de poupées de cire, officiel, majestueux, de ce majestueux qui s’obtient surtout avec de l’espace dans le décor, des hauteurs de plafonds, des siéges très écartés supprimant l’intimité du coude à coude. Un froid noir, profond, un froid de puits, passe entre les couverts malgré la tiède nuit de juin dont le souffle venu des jardins par les persiennes entrecloses gonfle doucement les stores de soie. On se parle de haut, de loin, du bout des lèvres, le sourire immobile et figé ; et, des choses qui se disent, pas une qui ne soit un mensonge et ne retombe sur la nappe, banale et convenue, parmi les facticités du dessert. Les phrases restent masquées comme les visages, et c’est heureux, car si chacun se découvrait à cette minute, laissait voir sa pensée du fond, quel désarroi dans l’illustre société !

Le grand-duc, large face blafarde entre des favoris trop noirs taillés en boulingrin, tête de souverain pour journaux illustrés, tandis qu’il interroge avidement le baron Huchenard sur son récent ouvrage, songe en lui-même : « Mon Dieu ! que ce savant m’ennuie avec ses huttes en forme d’arbre… Comme on serait bien mieux au ballet de Roxelane où danse cette petite Déa que j’adore !… L’auteur de Roxelane est ici, me dit-on, mais c’est un vieux monsieur très vilain, tris triste… Oh ! les jambes, le tutu de ma petite Déa. »

Le nonce, grand nez, lèvres minces, spirituelle figure romaine aux yeux noirs dans un teint de bile, écoute aussi, penché de côté, l’historique de l’habitation humaine et songe en regardait ses ongles luisants comme des coquillages : « J’ai mangé ce matin à la nonciature un délicieux misto-frito qui m’est resté sur l’estomac… Gioachimo a trop serré ma ceinture… Je voudrais bien être sorti de table. »

L’ambassadeur de Turquie, lippu, jaune, abruti, son fez jusqu’aux yeux, la nuque en avant, verse à boire à la baronne Huchenard et se dit : « Ces roumis sont abominables d’amener leurs femmes dans le monde à cet état de décomposition… le pal, plutôt le pal, que de laisser croire que cette grosse dame ait jamais couché avec moi ! » Et sous le sourire minaudier de la baronne remerciant Son Excellence, il y a : « Ce turc est ignoble, il me dégoûte. »

Ce que dit tout haut Mme Astier n’a pas non plus de rapport avec sa préoccupation intime : « Pourvu que Paul n’ait pas oublié d’aller chercher bon papa… l’effet sera joli de l’aïeul appuyé à l’épaule de son arrière-petit-fils… Si nous pouvions décrocher quelque commande à Son Altesse… » Puis, regardant tendrement la duchesse : « Elle est en beauté, ce soir… de bonnes nouvelles, sans doute, pour son ambassade… Jouis de ton reste, ma fille ; Samy sera marié dans un mois… »

Mme Astier ne s’est pas trompée. Le grand-duc, en arrivant, annonçait à sa parfaite amie la promesse de l’Élysée pour d’Athis, c’est l’affaire de quelques jours. La duchesse est folle d’une joie contenue qui l’illumine en dessous, la pare d’un éclat extraordinaire. Voilà ce qu’elle a fait de l’homme aimé, où elle l’a conduit !… Et déjà elle projette son installation personnelle à Pétersbourg, un hôtel sur la Perspective, pas trop loin de l’ambassade, pendant que le prince, blême, la joue fripée, le regard perdu — ce regard dont Bismarck n’a jamais supporté le scrutement — comprimant sur sa lèvre méprisante le double sourire, sibyllin et dogmatique, de la Carrière et de l’Académie, songe en lui-même : « Il faut maintenant que Colette se décide… elle viendrait là-bas, on se marierait sans bruit à la chapelle des pages… tout serait fini et irréparable quand la duchesse l’apprendrait. »

Et d’un convive à l’autre, mille pensées incongrues, bouffonnes, disparates, circulent ainsi sous la même enveloppe gommée. C’est la satisfaction béate de Léonard Astier qui a reçu le matin même l’ordre de Stanislas, deuxième classe, en retour de l’hommage fait à Son Altesse d’un exemplaire de son discours portant, épinglé en première page, l’autographe de la grande Catherine, très ingénieusement enchâssé dans le compliment de bienvenue. Cette lettre, qui a eu les honneurs de la séance, occupe les journaux depuis deux jours, retentit par toute l’Europe, répercutant le nom d’Astier, de sa collection, de son oeuvre, dans un de ces assourdissants et disproportionnés échos de montagne que la multiplicité de la presse vaut à tous les événements contemporains. Maintenant le baron Huchenard peut essayer de ronger, de mordre et marmotter avec son ton doucereux : « J’appelle votre attention, mon cher collègue… » On ne l’écoutera plus. Et comme il sent bien cela, le prince des autographiles, quel regard enragé il tourne vers le cher collègue entre deux phrases de son boniment scientifique, que de venin dans tous les creux de sa longue figure en biseau, poreuse comme une pierre ponce !

Le beau Danjou rage, lui aussi, mais pour un autre motif que le baron : la duchesse n’a pas invité sa femme. Cette exclusion le blesse dans son amour-propre de mari, ce second foie plus douloureux que l’autre ; et malgré son désir de briller pour le grand-duc, la provision de mots qu’il avait apportés, presque inédits, lui reste dans la gorge. Un autre encore qui sourit de travers, c’est le chimiste Delpech que l’Altesse, au moment des présentations, a félicité de ses travaux sur les caractères cunéiformes, le confondant avec son collègue de l’Académie des Inscriptions. Il faut dire qu’en dehors de Danjou, dont les comédies sont populaires à l’étranger, le grand-duc n’a jamais entendu parler des célébrités académiques présentes à ce dîner. Lavaux, le matin même, a fabriqué avec l’aide de camp une série de petits menus portant le nom de chaque invité et la nomenclature de ses principaux ouvrages. Que Son Altesse ne se soit pas plus embrouillée dans la série des compliments, voilà qui prouve un fier à-propos et une mémoire princière. Mais la soirée n’est pas finie, d’autres gloires académiques vont apparaître, déjà de sourds roulements de voitures, des claquements de portières jetées retentissent sous le porche, Monseigneur pourra se rattraper.

En attendant, d’une voix molle, lente, cherchant ses mots dont la moitié lui passe par le nez et s’y égare, Son Altesse discute un point d’histoire avec Astier-Réhu à propos de la lettre de Catherine II. Depuis longtemps les aiguières à mains ont fait le tour de la nappe, personne ne boit ni ne mange plus ; on ne respire plus même, de peur d’interrompre la conférence, toute la table hypnotisée, soulevée, et par un curieux phénomène de lévitation, littéralement pendue aux lèvres impériales. Tout à coup l’auguste nasillement s’arrête, et Léonard Astier, qui résistait pour la forme, pour rendre plus éclatant le triomphe de son adversaire, jette ses bras comme des armes brisées, disant d’un air convaincu : « Ah ! Monseigneur, vous m’avez fait quinaud… » Le charme est rompu, la table sur ses pieds, on se lève dans un léger brouhaha d’admiration, des portes battent, la duchesse a pris le bras du grand-duc, Mourad-Bey celui de la baronne ; et tandis qu’avec un frôlement de jupes, de chaises reculées, l’assistance s’égrène à la file, passe dans les salons, Firmin, le maître d’hôtel, grave, le menton haut, suppute à part lui : « Ce dîner, partout ailleurs, m’aurait valu mille francs de gratte… mais avec elle, va-t’en voir !… pas même trois cents francs… » Puis, tout haut, comme un crachat sur la traîne de la fière duchesse : « Carne, va !… »

« Que Votre Altesse me permette… mon grand-père, M. Jean Réhu, doyen des cinq Académies. »

Le timbre suraigu de Mme Astier sonne dans les grands salons allumés, presque déserts, où sont arrivés déjà les intimes admis à la soirée ; elle crie très fort pour que bon-papa comprenne à qui il est présenté et réponde en conséquence. Il a fière mine, le vieux Réhu, dressant sa longue taille, portant droite encore sa petite tête créole devenue noire avec l’âge et toute gercée. Appuyé au bras de Paul Astier élégant et charmant, sa fille de l’autre côté, Astier-Réhu derrière eux, la famille ainsi groupée présente une scène sentimentale à la Greuze qu’on se figurerait volontiers sur une de ces hautes lisses claires qui tendent les murs du salon et dont l’extraordinaire vieillard est presque contemporain. Le grand-duc, très touché, cherche une parole heureuse ; mais l’auteur des Lettres à Uranie ne figure pas sur ses menus. Il s’en tire par quelques phrases vagues, auxquelles le vieux Réhu, croyant qu’on l’interroge sur son âge comme d’habitude, répond : « Quatre-vingt-dix-huit ans dans quinze jours, Altesse… » Puis il ajoute, ce qui ne rime pas davantage aux félicitations encourageantes du grand-duc : « Pas depuis 1803, monseigneur… la ville doit être bien changée… » Et pendant que s’échange ce singulier dialogue, Paul chuchote à sa mère : « Tu le reconduiras, si tu veux ; moi, je ne m’en charge plus… Il est d’une humeur de loup… En voiture, tout le temps, il m’envoyait des coups de pied dans les jambes… pour détirer ses nerfs, disait-il. » Lui-même, le jeune Paul a la voix cruellement nerveuse et cassante, ce soir, quelque chose de serré, de contracturé sur sa figure douce, que sa mère connaît bien, qu’elle a vu tout de suite quand elle est entrée. Qu’y a-t-il encore ? Elle le surveille, essaie de lire dans ses yeux clairs qui se dérobent impénétrables, seulement plus aigus, plus durs.

Et le froid du dîner, le froid solennel continue, circule parmi les invités qui se groupent çà et là, les quelques femmes en cercle sur des siéges bas, les hommes debout, arrêtés ou marchant, mimant des conversations profondes avec la visible préoccupation d’attirer les regards de Son Altesse. C’est pour elle que le musicien Landry rêve au coin de la cheminée, levant son front génial et sa barbe d’apôtre, et qu’à l’autre angle Delpech le savant médite, le menton dans la main, anxieux, penché, des fronces au sourcil, comme s’il surveillait un mélange détonant.

Le philosophe Laniboire, fameux par sa ressemblance avec Pascal, rôde aussi, passe et repasse devant le canapé où monseigneur est en proie à Jean Réhu ; on a oublié de le présenter, et, piteux, son grand nez s’allonge, quête à distance, semble dire : « Mais voyez donc si ce n’est pas le nez de Pascal ! » Et vers le même canapé Mme Eviza filtre entre ses paupières à peine décloses un regard qui promet tout, quand monseigneur voudra, où et comme il voudra, pourvu que monseigneur vienne chez elle, qu’on le voie à son prochain lundi. Ah ! le décor a beau changer, la pièce sera toujours la même : vanité, bassesse, aptitude aux courbettes, courtisanesque besoin de s’avilir, de s’aplatir ! Il peut nous en venir, des visites impériales : nous avons à l’ancien garde-meuble tout ce qu’il faut pour les recevoir.

« Général !

— Votre Altesse ?

— Je n’arriverai jamais pour la ballet…

— Mais, pourquoi restons-nous là, monseigneur ?

— Je ne sais quoi… une surprise… on attend que le nonce soit parti… »

Ils murmurent ces quelques mots du bout des lèvres, sans se regarder, sans qu’un muscle anime leurs faces officielles, l’aide de camp assis près de son maître dont il imite le nasillement, le geste rare et la posture immobile au bord du divan, le bras arrondi sur la hanche, raide comme à la parade ou sur le devant de la loge impériale au théâtre Michel. Debout, devant eux, le vieux Réhu ne veut pas s’asseoir, ni cesser de parler, de remuer ses poudreux souvenirs de centenaire. Il a tant connu de gens, s’est habillé de tant de modes différentes ! et plus c’est loin, mieux il se rappelle. « J’ai vu ça, moi. » Il s’arrête une minute à la fin de chaque anecdote, les yeux au lointain, vers le passé fuyant, puis repart sur une autre histoire. Il était chez Talma, à Brunoy, ou dans le boudoir de Joséphine, plein de boîtes à musique, de colibris en brillants, gazouillant et battant des ailes. Le voici qui déjeune avec Mme Tallien, rue de Babylone. Il la dépeint nue jusqu’aux flancs, ses beaux flancs en galbe de lyre, un long pagne de cachemire battant ses jambes à cothurnes, les épaules recouvertes par les cheveux frisés et tombants. Il a vu cela, lui, toute cette chair d’espagnole, grassouillette et pâle, nourrie de blancs-mangers ; et ce souvenir fait grésiller ses petits yeux sans cils au fond de leurs orbites.

Dehors sur la terrasse, dans la nuit tiède du jardin, on cause à mi-voix, des rires étouffés traversent l’ombre où les cigares font un cercle de points rouges. C’est Lavaux qui s’amuse à demander au jeune garde-noble pour Danjou et Paul Astier l’histoire de la barrette et du zucchelo : « Monsignor il me dit : Popino…

— Et la dame, comte, la dame de la gare ?…

— Cristo, qu’elle était bella ! » dit l’Italien d’une voix sourde ; et, tout de suite, pour corriger ce qu’il y a de trop goulu dans son aveu, il ajoute doucereusement : « Sympathica, surtout, sympathica !… » Belles et sympathiques, toutes les parisiennes lui semblent ainsi. Ah ! s’il n’était pas obligé de reprendre son service… Et mis en verve par les vins de France, il raconte sa vie aux gardes-nobles, les bonis du métier, l’espoir qu’ils ont tous en entrant là de faire un beau mariage, de conquérir, un jour d’audience pontificale, quelque riche anglaise catholique, ou la fanatique espagnole venue de l’Amérique du sud pour apporter son offrande au Vatican. « L’ouniforme est zouli, comprenez ; et pouis les enfortounes del Saint-Père cela nous donne à nous autres ses soldats oun prestigio roumanesque, cevaleresque, qualque sose qui plaît aux dames zénéralementé. »

C’est vrai qu’avec sa jeune tête virile, ses broderies d’or doucement brillantes sous la lune, son collant de peau blanche, il rappelle les héros de l’Arioste ou du Tasse.

« Eh bien ! mon cher Pepino, dit le gros Lavaux de son ton raillard et mauvais chien, la belle affaire que vous cherchez, vous l’avez tout près d’ici, sous la main…

Comé !… sous la main !… »

Paul Astier tressaille et tend l’oreille. Dès qu’on parle d’un riche mariage, il croit qu’on veut lui souffler le sien.

« La duchesse, parbleu !… Le vieux Padovani est à sa dernière attaque…

Ma… lé prince d’Athis ?…

— Jamais il ne l’épousera… »

On peut croire Lavaux, qui est l’ami du prince, de la duchesse aussi du reste, mais qui dans la très prochaine craqûre du ménage s’est mis du côté qu’il suppose le plus solide : « Allez-y donc carrément, mon cher comte… Il y a là de l’argent, beaucoup d’argent… des relations … la femme pas trop décatie…

— Cristo ! qu’elle est bella !… » soupire l’autre.

Danjou ricane : « Sympathique, surtout. »

Et le garde-noble, après un court étonnement, ravi de se rencontrer avec un académicien de tant d’esprit : « Si, si… sympathica … precisamenté … zé me le pensais…

— Et puis, reprend Lavaux, si vous aimez les eaux de teinture, postiches, bandages, sous-ventrières, vous serez servi… On la dit bardée, ceinturée de cuir et de fer en dessous… la meilleure cliente de Charrière… »

Il parle tout haut, sans aucune gêne, en face de la salle à manger dont la porte-fenêtre entr’ouverte éclaire sa large face rubiconde et cynique d’affranchi, de parasite, et souffle encore une haleine chaude de truffes, de salmis, tout le somptueux dîner qu’il vient de faire et qu’il éructe en basses et ignobles calomnies. Tiens ! les voilà, tes truffes farcies ; les voilà, tes gélinotes et tes « châteaux » à vingt francs le verre. Ils se sont mis à deux, Danjou et lui, pour cette partie de débinage très reçue dans la société. Et ils en savent, et ils en racontent. Lavaux lance l’ordure, Danjou la repaume ; et l’ingénu garde-noble, ne sachant au juste ce qu’il faut croire, essayant de rire, le coeur étreint à l’idée que la duchesse pourrait les surprendre, éprouve un vrai soulagement en entendant son oncle qui l’appelle à l’autre bout de la terrasse : « Oh !… Pépino… » La nonciature se couche de bonne heure et lui fait expier en sagesse les mésaventures de la barrette.

« Bonne nouit, messieurs.

— Bonne chance, jeune homme. »

Le nonce est parti. Vite, la surprise ! Sur un signe de la duchesse, l’auteur de Roxelane se met au piano, traîne sa barbe sur les touches en plaquant deux moelleux accords. Aussitôt, là-bas, tout au fond, les hautes portières s’écartent, et dans l’enfilade des salons étincelants s’avance au petit trot, sur la pointe de ses souliers dorés, une délicieuse brunette en maillot de danse et jupes ballonnées, menée au bout des doigts par un sombre personnage aux cheveux roulés, à la face macabre coupée d’une longue moustache en bois noirci. Déa, Déa, la folie du jour, le jouet à la mode, et avec elle son professeur Valère, chef de la danse à l’Opéra. On a commencé ce soir par Roxelane, et, toute chaude encore du triomphe de sa sarabande, la petite vient la danser une seconde fois pour l’hôte impérial de la duchesse.

De surprise plus agréable, la parfaite amie n’aurait su vraiment en imaginer. Avoir là, devant soi, pour soi, presque dans la figure, ce joli tourbillon de tulle, ce souffle haletant, jeune et frais, entendre tous les nerfs tendus du petit être craquer, vibrer comme les écoutes d’une voile, quelles délices ! et monseigneur n’est pas seul à les savourer. Dès la première pirouette, les hommes se sont rapprochés, formant un cercle brutal et serré d’habits noirs en dehors duquel les rares femmes présentes en sont réduites à regarder de loin. Le grand-duc est confondu, bousculé dans cette presse, car à mesure que se précipite la sarabande, le cercle se rétrécit, jusqu’à gêner l’évolution de la danse ; et, penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la nuque avancée, leurs cordons, leurs grand-croix ballant comme des sonnailles, montrent des rictus de plaisir qui ouvrent jusqu’au fond des lèvres humides, des bouches démeublées, laissent entendre de petits rires semblables à des hennissements. Même le prince d’Athis humanise la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de grâce dansante qui, du bout de ses pointes, décroche tous ces masques mondains ; et le turc Mourad-Bey qui n’a pas dit un mot de la soirée, affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses narines, désorbite ses yeux, pousse les cris gutturaux d’un obscène et démesuré Caragouss. Dans ce frénétisme de vivats, de bravos, la fillette volte, bondit, dissimule si harmonieusement le travail musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la distraction d’une libellule, sans les quelques points de sueur sur la chair gracile et pleine du décolletage et le sourire en coin des lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l’effort, la fatigue du ravissant petit animal.

Paul Astier, qui n’aime pas la danse, est resté à fumer sur la terrasse. Les applaudissements lui arrivent lointains avec les grêles accords du piano, accompagnement d’une songerie profonde où il voit clair peu à peu en lui-même, comme il aperçoit, ses yeux se faisant à l’ombre, les grands fûts des arbres du jardin, leurs feuillages frémissants, le treillage fin et serré d’une façade dans le goût ancien appuyée au mur du fond, en perspective… C’est dur, d’arriver ; il en faut, du souffle, pour atteindre ce qu’on vise, ce but que l’on croit toucher, toujours reculé, toujours plus haut… Cette Colette ! à chaque instant, il semble qu’elle va lui tomber dans les bras ; puis quand il revient, c’est à recommencer, une conquête à refaire. On dirait qu’en, son absence quelqu’un s’amuse à détruire son ouvrage. Qui ?… Le mort, pardi ! ce sale mort… Il faudrait être là du matin au soir, près d’elle ; mais comment faire, avec la vie, les corvées, tant de courses pour l’argent ?

Un pas léger, un frôlement épais de velours, c’est sa mère qui le cherche et s’inquiète : Pourquoi ne vient-il pas au salon avec tout le monde ? Elle s’accoude au balustre près de lui, veut savoir ce qui le préoccupe.

« Rien, rien… » Puis pressé, questionné : Eh bien ! il a… il a… qu’il en a assez de cette vie de crevage de faim. Toujours des billets, des protêts… Boucher un trou pour en rouvrir un autre… Il est à bout, il n’en peut plus, là !…

Du salon viennent de grands cris, des rires fous, et la voix blanche de Valère, le chef de la danse, faisant mimer à Déa la charge d’un ballet vieux style : « Un battement… deux battements… l’Amour méditant un larcin… »

« Qu’est-ce qu’il te faut ? chuchote la mère toute tremblante. Jamais elle ne l’a vu ainsi.

— Non, inutile, tu ne pourrais pas… c’est trop lourd. »

Elle insiste : « Combien ?

— Vingt mille !… » et chez l’huissier demain, avant cinq heures … sans quoi, la saisie, la vente, un tas de malpropretés dont, plutôt que d’avoir la honte… Il mâchonne rageusement son cigare et ses mots : «… mieux me faire sauter le caisson. »

Ah ! il n’en faut pas plus : « Tais-toi, tais-toi… demain avant cinq heures… » Et des mains passionnées, furieuses, se jettent à ses lèvres pour en arracher, pour y renfoncer l’horrible parole de mort.