L’Immortel/Chapitre 6

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Lemerre (pp. 139-168).


VI


De la nuit, elle ne dormit pas, avec l’affreux lancinement de ce chiffre en travers du crâne : Vingt mille francs ! Vingt mille francs ! Où les trouver ? à qui écrire ? Et si peu de temps devant elle. Des noms, des figures passaient en éclair, traversaient un instant au plafond le reflet bleuâtre de la veilleuse pour s’évanouir et faire place à d’autres noms, d’autres figures qui disparaissaient aussi vite. Freydet ? Elle venait de s’en servir… Samy ? sans le sou jusqu’à son mariage… Puis, quoi ! Est-ce qu’on emprunte vingt mille francs, est-ce qu’on les prête ? Il fallait ce poète de province… A Paris, dans la « Société » l’argent ne joue qu’un rôle occulte. On est censé en avoir, vivre au-dessus de ces misères comme dans les comédies distinguées. Manquer à cette convention, ce serait s’éliminer soi-même de la bonne compagnie.

Et pendant que Mme Astier songeait dans la fièvre, le large dos de son mari soulevé d’un souffle égal s’arrondissait à côté d’elle. Une des tristesses de leur vie à deux, ce lit bourgeoisement partagé où ils dormaient depuis trente ans côte à côte, sans rien de commun que leurs draps ; mais jamais l’indifférence de son morne compagnon de litière ne l’avait ainsi révoltée, indignée. L’éveiller ? à quoi bon ? Lui parler de l’enfant, de sa menace désespérée ? Elle savait si bien qu’il ne la croirait pas, qu’il ne retournerait pas même cet énorme dos en guérite où il s’abritait. Un moment l’idée lui vint de tomber dessus, de le cribler de coups de poings, de coups de griffes, de crier bien fort à ce lourd sommeil égoïste : « Léonard, vos archives brûlent. » Et cette idée d’archives lui traversant follement la tête, peu s’en fallut qu’elle-même ne se précipitât du lit. Trouvés, les vingt mille francs ! Là-haut, dans le cartonnier… Comment n’y avait- elle pas songé plus tôt ?… Jusqu’au jour, jusqu’au dernier crépitement de la veilleuse, elle combina son affaire, immobile, apaisée, un regard de voleuse dans ses yeux restés ouverts.

Habillée de bonne heure, tout le matin elle rôda par l’appartement, guettant son mari qui devait partir puis changeait d’avis, faisait du classement jusqu’au déjeuner. Léonard allait, venait de son cabinet à la soupente, les bras chargés de paperasses, dispos et fredonnant, bien trop épais pour comprendre l’inquiétude nerveuse qui chargeait l’atmosphère de l’étroit logis, agitait les meubles, électrisait les battants et les boutons des portes. Calme dans son travail, il fut bavard à table, raconta d’idiotes histoires qu’elle connaissait par coeur, interminables autant que l’émiettement au bout du couteau à dessert de son éternel fromage d’Auvergne ; et toujours il en reprenait, de ce fromage, et toujours il ajoutait une anecdote à l’anecdote. Et comme il fut lent encore à partir pour la séance de l’Institut, précédée aujourd’hui de la commission du dictionnaire, quel temps aux plus petits détails, malgré son vouloir à elle de le pousser dehors !

Quand il eut tourné la rue de Beaune, sans même refermer la fenêtre elle courut au guichet de Corentine :

« Vite, une voiture ! »

Et seule, enfin seule, elle s’élança dans le petit escalier des archives.

La tête courbée à cause du plafond bas, elle essayait les clefs d’un trousseau à la serrure fermant les traverses du cartonnier et, devant la difficulté, le temps qui pressait, sans hésiter voulut faire sauter un des montants. Mais ses mains s’énervaient, elle cassait ses ongles. Il fallait un levier, un objet quelconque ; elle ouvrit le tiroir de la table à jeu et les trois lettres, les trois Charles-Quint qu’elle cherchait, s’offrirent à elle, griffonnés et jaunis. Il y a de ces miracles !… Penchée dans le cintre de la vitre basse, elle s’assura que c’était bien cela, « A François Rabelais, maître en toutes sciences et bonnes lettres… » n’en lut pas davantage, se cogna durement la tête en se relevant mais ne sentit rien qu’en bas dans le fiacre qui l’emportait chez ce Bos de la rue de l’Abbaye.

Elle descendit à l’entrée de cette rue, très courte, paisible, abritée dans l’ombre de Saint-Germain-des-Prés et les briques rouges des vieux bâtiments de l’école de Chirurgie où stationnaient quelques coupés de maître à la somptueuse livrée de Messieurs les professeurs. Peu de passants ; des pigeons picorant à même le trottoir qu’elle fit envoler en arrivant devant le magasin, moitié librairie, moitié curiosités, qui étalait juste en face de l’école son enseigne archaïque bien à sa place dans ce recoin du vieux Paris : « Bos, archiviste-paléographe. »

Il y avait de tout, à cette devanture ; anciens manuscrits, livres de raison aux tranches piquées de moisissures, antiques missels dédorés, fermoirs, gardes de livres, puis, collés sur les hautes vitres, des assignats, de vieilles affiches, plans de Paris, complaintes, bons de poste militaires tachés de sang, autographes de tous les temps, une poésie de Mme Lafarge, deux lettres de Chateaubriand à Perluzé bottier ; et des noms de célébrités anciennes et modernes sous des invitations à dîner, quelquefois des demandes d’argent, des aveux de détresse ou des confidences d’amour, à donner la terreur et le dégoût d’écrire. Ces autographes portaient tous leurs chiffres de vente ; et Mme Astier arrêtée un moment à la vitrine pouvait voir, près d’une lettre de Rachel cotée trois cents francs, un billet de Léonard Astier-Réhu à son éditeur Petit-Séquard : deux francs cinquante. Mais ce n’était pas cela qu’elle cherchait derrière l’écran de soie verte qui masquait l’intérieur, le profil de l’archiviste-paléographe, l’homme à qui elle aurait à faire. Une appréhension lui venait à la dernière minute : pourvu qu’il fût là, seulement !

L’idée que son Paul attendait la fit entrer enfin dans le noir, le renfermé poussiéreux de la boutique, et, sitôt introduite vers un second petit cabinet au fond, elle entreprit d’expliquer à M. Bos, un gros rouge ébouriffé, tête d’orateur de réunions publiques, leur détresse momentanée et comment son mari n’avait pu se décider à venir lui-même. Il ne la laissa pas mentir toute son histoire : « Mais comment donc, madame ! » Tout de suite, un chèque sur le Crédit Lyonnais, et des égards, des saluts de reconduite jusqu’au fiacre.

« Une femme bien distinguée, » pensait-il, enchanté de son acquisition ; et elle, en dépliant le chèque glissé dans son gant, relisant le bienheureux chiffre, songeait : « Quel homme charmant ! » Du reste, nul remords, pas même ce petit sursaut de la mauvaise action accomplie ; la femme ne connaît pas ces choses-là. Toute à son désir de l’heure présente, elle a des oeillères naturelles qui l’empêchent de voir autour d’elle, lui épargnent les réflexions dont l’homme encombre ses actes décisifs. De temps en temps, celle-ci pensait bien à la colère de son mari constatant le vol ; mais cela lui semblait confus, très lointain, peut-être même était-elle heureuse d’ajouter cette épreuve à tous les tremblements ressentis depuis la veille : « Encore ça que mon enfant me coûte. »

C’est que sous ses dehors tranquilles, sous sa patine de mondaine académique, il y avait chez elle ce qu’il y a chez toutes, du monde ou pas du monde, la passion. Le mari ne la trouve pas toujours, cette pédale qui met le clavier féminin en mouvement ; l’amant lui-même la manque quelquefois, jamais le fils. Dans le triste roman sans amour, que sont tant d’existences de femmes, c’est lui le héros, le grand premier rôle. A son Paul, surtout depuis qu’il avait l’âge d’homme, Mme Astier devait les seules vraies émotions de sa vie, les délicieuses angoisses de l’attente, les pâleurs, les froids, les brûlures au creux des mains, les intuitions surnaturelles qui font dire infailliblement : « le voilà ! » avant que la voiture s’arrête, toutes choses ignorées d’elle, même aux premières années du mariage, même au temps où le monde l’accusait de légèreté, où Léonard Astier disait avec bonhomie : « C’est singulier… Je ne fume jamais, et les voilettes de ma femme sentent le tabac… »

Oh ! son affolement d’inquiétude, quand elle arriva rue Fortuny et qu’un premier coup de sonnette resta sans réponse. Muet et clos sous son grand toit à crête de zinc, le petit hôtel Louis XII, tant admiré pourtant, lui apparut tout à coup sinistre, et non moins sinistre la maison de rapport, fortement Louis XII aussi, dont les deux étages supérieurs montraient des files d’écriteaux « A louer… A louer… » en travers des hautes fenêtres à meneaux. Au second coup de timbre, frémissant et retentissant, celui-là, Stenne, le rageur petit domestique, très en tenue, sanglé dans sa livrée bleu de ciel, se montra enfin sur le seuil, assez embarrassé, bégayant ses réponses : « Pour sûr, que M. Paul était là, seulement… seulement… » La malheureuse mère, depuis la veille hantée par l’idée d’une catastrophe, s’imagina son fils râlant ensanglanté, et d’un élan franchit le couloir, les trois marches de l’atelier-salon où elle entra en suffoquant.

Paul travaillait debout devant sa table haute dans l’embrasure d’un magnifique vitrail dont un panneau ouvert éclairait le lavis en train, la boîte d’aquarelle étalée, tandis que les fonds de la pièce reculaient dans un odorant et voluptueux demi-jour. Il restait absorbé par son travail comme s’il n’eût pas entendu l’arrêt de la voiture, ensuite les deux coups de timbre et le rapide battement d’une robe dans le couloir. Mais ce n’était pas cette pauvre robe noire fripée qu’il attendait, ce n’était pas pour elle qu’il posait de profil sur son esquisse, ni pour elle non plus qu’il avait préparé ces frêles bouquets de grandes fleurs, iris et tulipes, et sur une petite table anglaise un drageoir et des flacons ciselés.

En se retournant, son exclamation : « C’est toi ! » aurait averti toute autre que la mère. Elle n’y prît pas garde, éblouie de le voir là, en face d’elle, correct et joli, bien vivant ; et, sans parler encore, son gant vivement déboutonné, elle lui tendit le chèque, triomphante. Il ne demanda pas d’où venait cet argent, ce qu’il lui avait coûté, la prît tendrement contre son coeur en ayant soin de ne pas chiffonner le papier : « M’man, m’man… » et ce fut tout. Elle était payée, sentant cependant une gêne en son enfant au lieu de la grande joie qu’elle attendait.

« Où vas-tu en sortant d’ici ? fit-il d’un ton rêveur, toujours son chèque à la main.

— En sortant d’ici ?… » Elle le regardait égarée et triste. Mais elle arrivait seulement, elle comptait bien passer un bon moment avec lui ; enfin, puisque cela le gênait… « Où je vais ?… chez la princesse… Oh ! ce n’est pas pressé… si ennuyeuse à toujours pleurer son Herbert… On croit qu’elle n’y pense plus, et puis ça repique de plus belle. »

Sur les lèvres de Paul hésita quelque chose qu’il ne dit pas.

« Eh bien ! rends-moi un service, m’man… J’attends quelqu’un … va toucher ceci pour moi et retirer mes traites de chez l’huissier… Tu veux ? »

Si elle voulait ! En s’occupant de lui, ne serait-elle pas avec lui plus longtemps ? Pendant qu’il signait, la mère regardait autour d’elle l’atelier tendu de tapis et de guipures, où, à part un X en vieux noyer, quelques moulages historiques, des fragments d’entablement accrochés ça et là, rien ne disait la profession de l’habitant ; et songeant à ses transes de tout à l’heure, la vue des bouquets à grandes tiges, du lunch servi près du divan, lui suggéra que c’étaient de singuliers apprêts de suicide. Elle sourit sans la moindre rancune… « Ah ! le joli monstre !… » et se contenta de lui dire en montrant du bout de son ombrelle le drageoir rempli de fondants :

« Pour te faire sauter la… le… comment dis-tu ça ? »

Lui aussi se mit à rire :

« Oh ! tout est changé depuis hier… Mon affaire, tu sais, la grosse affaire dont je t’ai parlé… Eh bien ! cette fois, je crois que ça va y être…

— Tiens ! c’est comme la mienne…

— Ah ! oui, Samy… le mariage… »

Leurs jolis yeux faux, d’un gris dur et semblable, un peu déteint chez la mère, se croisaient, se fouillaient un moment. « Tu vas voir que nous serons trop riches… » dit-il enfin, et la poussant doucement dehors : « Sauve-toi… sauve-toi. »

Le matin, un billet de la princesse avait averti Paul qu’elle viendrait le prendre chez lui, pour aller là-bas. Là-bas, c’est-à-dire au Père-Lachaise. Depuis quelque temps « Herbert repiquait », comme disait Mme Astier. Deux fois par semaine, la veuve portait des fleurs au cimetière, les flambeaux, les prie-Dieu pour la chapelle, activait et surveillait les ouvriers ; une vraie recrudescence de ferveur conjugale. C’est qu’après un long et pénible débat entre sa vanité et son amour, la tentation de rester princesse et le charme fascinant de ce délicieux Paul Astier, — débat d’autant plus cruel qu’elle ne le confiait à personne qu’au pauvre Herbert, tous les soirs, dans son journal, — tout à coup la nomination de Samy avait emporté sa résolution ; et il lui paraissait convenable, avant de prendre un nouveau mari, d’enterrer le premier définitivement, d’en finir avec ce mausolée et l’intimité dangereuse du trop séduisant architecte.

Paul Astier s’amusait sans les comprendre des trépidations de cette petite âme affolée, y voyait un symptôme excellent, la crise suprême des grandes décisions, seulement trop longue, et il était pressé. Il fallait brusquer le dénouement, profiter de cette visite de Colette longtemps attendue, longtemps remise, comme si, malgré sa curiosité de connaître l’installation du jeune homme, la princesse avait eu peur d’un tête-à-tête, plus complet là que dans son propre hôtel ou dans son coupé, sous la surveillance de la livrée toujours présente. Non qu’il eût montré trop de hardiesse ; frôleur, enveloppant, c’est tout ce qu’on pouvait dire. Mais elle se redoutait elle-même, donnant en cela raison à ce jeune impertinent qui, très adroit stratége en amour, l’avait à première vue classée dans la catégorie des villes ouvertes. Il désignait ainsi les mondaines très défendues et bastionnées en apparence, gardées d’amont et d’aval, par le fleuve et par la montagne, haut perchées, inattaquables, et qui en réalité s’enlèvent d’un coup de main. Cette fois pourtant, son intention n’était pas de donner l’assaut ; quelques approches un peu vives, une heure ou deux de pressant flirtage, assez pour marquer la femme à sa griffe sans l’humilier, le congé du mort signifié positivement, puis le mariage et les trente millions. Voilà le rêve heureux que Mme Astier avait interrompu et qu’il reprenait à la même table, dans la même pose méditative, quand un nouveau coup de timbre remplit tout l’hôtel. Des pourparlers, des retards. Paul ouvrit sa porte impatienté : « Qu’est-ce que c’est ? »

La voix d’un grand valet de pied, vêtu de noir, découpant sa silhouette sur la rue éclaboussée de pluie, lui répondit de loin avec une respectueuse insolence que madame la princesse attendait Monsieur dans la voiture. Paul Astier eut le courage de crier en étranglant : « J’y vais. » Mais, quelle rage ! que d’ignobles injures bégayées contre ce mort, dont le souvenir l’avait sûrement retenue ! Presque aussitôt l’espoir d’une revanche, probablement très bouffonne et à courte date, remit ses traits en place pour rejoindre la princesse, aussi maître de lui que d’habitude, ne gardant de sa colère qu’un peu plus de pâleur aux joues.

Très chaud, le coupé dont on avait du relever les glaces à cause de l’ondée subite. D’énormes bouquets de violettes, des couronnes lourdes comme des tourtes chargeaient les coussins autour de Mme de Rosen, emplissaient ses genoux.

« Ces fleurs vous gênent peut-être… désirez-vous que j’ouvre ? » demanda-t-elle avec cette câlinerie gentiment hypocrite de la femme qui vient de vous jouer un mauvais tour mais voudrait qu’on reste amis quand même. Paul eut un geste évasif très digne. Qu’on ouvrit, qu’on fermât, cela lui était parfaitement égal. Toute dorée et rose sous ses longs voiles de veuve, repris les jours de cimetière, la princesse se sentait mal à l’aise, aurait préféré des reproches. Elle était si cruelle envers ce jeune homme, bien plus cruelle encore qu’il ne pensait, hélas !… Et la main doucement sur celle de Paul : « Vous m’en voulez ? »

Lui ? pas du tout. De quoi lui en aurait-il voulu ?

« De n’être pas entrée… C’est vrai que j’avais promis… puis au dernier moment… Je ne croyais pas vous faire tant de peine.

— Vous m’en avez fait beaucoup. »

Oh ! ces hommes corrects, ces hommes de tenue, quand un mot de sensibilité leur échappe quelle valeur il prend au coeur de la femme. Cela la retourne presque autant que de voir pleurer un officier en uniforme.

« Non, non, je vous en prie, n’ayez plus de chagrin à cause de moi… dites que vous ne m’en voulez plus… »

Elle lui parlait de tout près, penchée vers lui, laissant crouler ses fleurs, rassurée contre tout danger par les deux larges dos noirs, les hauts chapeaux à cocardes noires qu’un grand parapluie abritait sur le siége.

« Écoutez, je vous promets de venir une fois, au moins une fois, avant… » Elle s’arrêta épouvantée. Dans la sincérité de son effusion, n’allait-elle pas lui avouer leur séparation prochaine, son départ à Pétersbourg. Et se reprenant bien vite, elle jura de venir le surprendre une après-midi où elle n’irait pas là-bas ensuite.

« Mais vous y allez tous les jours là-bas, » dit-il les dents serrées, avec une si comique intonation de rage froide qu’un sourire frissonna sous le voile de la veuve qui abaissa la glace par contenance. L’averse avait cessé ; dans la rue faubourienne, misérable et joyeuse, où le coupé s’engageait, un chaud soleil, presque d’été, annonçait la fin des misères, faisait reluire les étalages sordides, les petites charrettes au ras des ruisseaux, le coloriage des affiches, les guenilles flottant aux fenêtres. La princesse regardait indifférente, car rien n’existe des trivialités de la rue pour les gens habitués à ne la voir que des coussins de leur voiture, suspendus à deux pieds de terre. Le doux balancement, les glaces intactes font à ces privilégiés une vision à part, désintéressée de tout ce qui n’est pas au niveau de leur regard.

Mme de Rosen pensait : Comme il m’aime, comme il est bien !… L’autre avait certainement plus grand air, mais comme, avec celui-là, c’eût été plus gentil ! Ah ! la vie la plus heureuse n’est qu’un service dépareillé, il n’y a jamais de complet assortiment.

On approchait du cimetière. Des deux côtés de la chaussée les hangars des marbriers montraient des blancheurs dures, des dalles, des statues, des croix mêlées à l’or des immortelles, au jais noir ou blanc des couronnes et des ex-votos.

« Et Védrine ?… sa figure ?… à quoi nous décidons-nous ? » demanda-t-il brusquement, du ton d’un homme qui ne veut que parler affaires.

— C’est que… » Et tout éplorée : « Ah ! mon Dieu, je vais vous faire encore de la peine…

— Moi… pourquoi donc ? »

La veille ils étaient retournés voir une dernière fois le paladin avant qu’on l’envoyât à la fonte. Déjà, à une première visite, la princesse avait été fâcheusement impressionnée, moins encore par la sculpture de Védrine à peine regardée que par cet étrange atelier où poussaient des arbres, où des lézards et des cloportes couraient sur les murailles ; puis, tout autour, ces ruines, ces plafonds effondrés, sentant encore l’incendie, la révolution. Mais de cette seconde entrevue la pauvre petite femme tait revenue littéralement malade. « L’horreur des horreurs, ma chère ! » ainsi exprimait-elle sa vraie impression, le soir même, à Mme Astier, ce qu’elle n’avait osé dire à Paul, le sachant ami du sculpteur, et aussi parce que ce nom de Védrine était des trois ou quatre que la convention mondaine choisit à l’envers de son goût, de son éducation et admire follement sans savoir pourquoi, par une prétention à l’originalité artistique. Cette informe et grossière figure sur la tombe de son Herbert !… oh ! non, non… mais c’est le prétexte à donner qu’elle ne trouvait pas.

« Voyons, monsieur Paul, entre nous… sans doute, c’est un morceau superbe… Un beau Védrine certainement… mais convenez que c’est un peu triste !

— Dame ! pour un tombeau…

— Puis, si vous voulez que je vous dise… » Elle avouait, hésitante, que cet homme tout nu sur son lit de camp ne lui paraissait vraiment pas convenable, on pouvait croire à un portrait : « Et voyez-vous ce pauvre Herbert, si réservé, si correct… De quoi aurait-on l’air ?

— Le fait est qu’en y songeant… » fit Paul très sérieux ; et jetant son ami Védrine par-dessus bord aussi tranquillement qu’une portée de petits chats : « Après tout, si cette figure vous déplaît, on en mettra une autre, ou même pas du tout. Ce sera plus saisissant, la tente vide, le lit dressé, et personne… »

La princesse ravie, surtout à l’idée qu’on ne verrait pas le vilain couche-tout-nu : « Oh ! quel bonheur… comme vous êtes gentil… Tenez, maintenant je puis vous le dire, j’en ai pleuré toute la nuit. »

Comme toujours, en arrêtant au grand portail, le valet de pied prit les couronnes et suivit à distance, pendant que Colette et Paul montaient sous le soleil lourd par un chemin amolli des averses de tout à l’heure ; elle s’appuyait à son bras, s’excusait de temps en temps : « Je vous fatigue… » A quoi, lui, faisait non de la tête avec un sourire triste. Peu de monde au cimetière. Un jardinier, un gardien saluaient respectueusement au passage la princesse, une habituée ; mais lorsqu’ils eurent quitté l’avenue, franchi les terrasses supérieures, ce fut la solitude et l’ombre avec des cris d’oiseaux sous les feuilles, mêlés à ce grincement des scies, à ces coups métalliques d’instruments taillant la pierre qu’on entend toujours au Père-Lachaise, comme dans une ville jamais finie, en permanente construction.

Deux ou trois fois Mme de Rosen avait surpris le regard irrité de son compagnon vers le grand laquais en longue lévite, cocarde au chapeau, éternel et lugubre accompagnateur de leur amour, et dans son empressement à lui plaire aujourd’hui : « Attendez, » dit-elle en s’arrêtant. Elle se chargea elle-même des fleurs, des couronnes, puis congédia le domestique, et ils furent tout à fait seuls dans l’allée tournante. Cette attention gentille ne défronça pas les sourcils de Paul, et comme il avait passé au bras qui lui restait libre trois ou quatre disques de violettes russes, immortelles, lilas de perse, sa colère contre le défunt montait encore. Il pensait rageusement : « Tu me paieras ça. » Elle, au contraire, se sentait singulièrement heureuse, épanouie dans cet égoïsme de santé et de vie qui nous prend aux endroits de mort. Peut-être la chaleur du jour, ces fleurs embaumées, mêlant leur arome à celui plus fort des ifs et des buis, de la terre mouillée s’évaporant au soleil et aussi à une autre odeur, âcre, fade, pénétrante, qu’elle connaissait bien, mais qui, ce jour-là, ne l’écoeurait pas comme ordinairement, la grisait plutôt.

Tout à coup, elle frissonna. Sa main sur le bras du jeune homme, il venait de la saisir dans la sienne, brusquement, et il la serrait, l’étreignait comme un corps de femme, cette petite main qui n’avait pas le courage de s’en aller. Il cherchait à en écarter les doigts menus pour les croiser aux siens, y entrer, l’avoir toute ; mais la main résistait, se contractait sous le gant : « Non, non… jamais ! » et pendant ce temps, ils continuaient à marcher, l’un près de l’autre, sans parler, sans se regarder, très émus, car tout est relatif dans la volupté et c’est la résistance qui fait le désir. Enfin, elle se donna, s’ouvrit, cette petite main serrée, et leurs doigts se crochèrent à écarteler leurs gants ; une minute délicieuse de plein aveu, de possession complète. Mais, tout de suite, l’orgueil de la femme se réveilla. Elle voulut parler, prouver qu’elle restait intacte, que cela se passait loin d’elle, même qu’elle l’ignorait parfaitement, et ne trouvant rien à dire, elle lisait tout haut l’épitaphe d’une tombe à plat dans les ronces : « Augusta, 1847, » et lui, haletant, murmurait : « Une histoire d’amour, sans doute. » Des merles sifflaient sur leurs têtes, des mésanges, grinçant un peu comme ce bruit de bâtisse, qui ne cessait pas au lointain.

Ils arrivaient dans la vingtième division, cette partie du cimetière qui est comme le vieux Paris du Père-Lachaise, les allées plus étroites, les arbres plus hauts, les tombes plus serrées, un enchevêtrement de grilles, de colonnes, de temples grecs, de pyramides, d’anges, de génies, de bustes, d’ailes ouvertes ou repliées. De ces tombes, vulgaires, baroques, originales, simples, emphatiques, prétentieuses ou timides, comme furent les existences qu’elles recouvraient, les unes avaient la pierre de leur caveau fraîchement ravalée, chargée de fleurs, d’ex-votos et de petits jardins d’une grâce minuscule et chinoise. A d’autres, verdissaient ou se fendaient les dalles moussues, chargées de ronces et d’herbes hautes ; mais toutes montraient des noms connus, des noms bien parisiens, notaires, magistrats, commerçants notables, alignant là leur devanture comme aux quartiers de basoche ou de négoce, et même de doubles noms alliant deux familles, association de richesse ou de situation, signatures prospères disparues du Bottin, des en-dos de banque et se retrouvant immuables sur les caveaux. Et Mme de Rosen les signalait : « Tiens… les un tel… » de la même exclamation surprise et presque joyeuse dont elle saluait une voiture au bois. « Mario !… était-ce le chanteur ?… » toujours pour feindre d’ignorer l’étreinte de leurs deux mains.

Mais la porte d’un caveau grinça près d’eux, quelqu’un se montra, une grosse dame en noir, ronde et fraîche, qui portait un petit arrosoir, faisait son ménage mortuaire, soignait le jardinet, la chapelle, tranquille comme à la campagne dans un cabanon marseillais. Par-dessus l’entourage, elle les salua d’un bon sourire affectueux et résigné qui semblait dire : « Allez, aimez-vous, la vie est courte, il n’y a que cela de bon. » Gênées, leurs mains se décroisèrent ; et subitement allégée du mauvais charme, la princesse passa devant, un peu confuse, prit au plus court à travers les tombes pour joindre plus vite le mausolée du prince.

Il occupait, tout en haut de la « vingtième, » un vaste terre-plein gazonné et fleuri que fermait une grille en fer forgé, basse et lourde, dans le sentiment de la grille du tombeau des Scaliger, à Florence. L’aspect général, ainsi voulu, était trapu et fruste, bien la tente primitive à gros plis rudes de toile passée au tanin dont la pierre dalmate donnait les tons rougeâtres. Trois larges degrés de cette même pierre, puis la baie s’ouvrait, flanqué e de piédestaux et de hauts trépieds funéraires en bronze noir, comme vernissé. Au-dessus de l’entrée, les armes des Rosen dans un grand cartouche, de bronze encore, qui suspendait ainsi, devant sa tente, l’écu du bon chevalier endormi.

La grille franchie, les couronnes posées un peu partout, aux deux piédestaux, sur les bornes inclinées faisant comme d’énormes piquets de tente au ras du soubassement, la princesse vint s’agenouiller tout au fond dans l’ombre de l’autel, où luisaient les franges d’argent de deux prie-Dieu, le vieil or d’une croix gothique et de chandeliers massifs. Il faisait bon, là, pour prier dans la fraîcheur des dalles et ces revêtements de marbre noir où le nom du prince Herbert étincelait avec tous ses titres, en face de versets de l’Ecclésiaste et du Cantique des cantiques. Mais rien ne venait à la princesse que des mots, un marmottement, distrait d’idées profanes qui lui faisaient honte. Elle se levait, s’agitait autour des jardinières, s’éloignait à point pour juger de l’effet du lit en sarcophage. Déjà était posé le coussinet de bronze noir chiffré d’argent ; et elle trouvait cela simple et beau, cette dure couche sans rien dessus. Pourtant, il fallait consulter M. Paul dont on entendait les pas d’attente sur le gravier du jardinet, et tout en approuvant sa discrétion, elle allait l’appeler quand le caveau s’assombrit. La pluie se remit à tinter sur les trèfles vitrés de la coupole. « Monsieur Paul… monsieur Paul ! » Assis au bord d’un piédestal, immobile, il supportait l’ondée et répondit d’abord par un muet refus.

« Mais entrez donc ! »

Il résistait, et très bas, très vite :

« Je ne veux pas… vous l’aimez trop…

— Si, si, venez… »

Elle l’attira par la main sur l’entrée du caveau, mais les éclaboussements les faisaient reculer peu à peu jusqu’au sarcophage où ils s’accotaient debout et rapprochés, regardant sous le ciel bas et brouillé tout le vieux Paris de la mort, en pente devant eux, précipitant ses minarets, ses statues grises et sa basse multitude de pierres dressées en dolmens parmi les verdures luisantes. Nul bruit, ni chants d’oiseaux, ni grincement d’outils, rien que l’eau s’écoulant de toutes parts et, sous la toile d’un monument en construction, deux monotones voix d’ouvriers se contant les misères du travail. Les fleurs embaumaient dans cette réaction chaude que fait à l’intérieur la pluie du dehors ; et toujours, et toujours l’autre arome indémêlable. La princesse avait relevé son voile, elle défaillait, la bouche sèche comme tout à l’heure en montant l’allée. Et tous deux muets, immobiles, faisaient si bien partie du tombeau qu’un petit oiseau couleur de rouille vint en sautillant secouer ses plumes, piquer un ver entre les dalles… « C’est un rossignol, » dit Paul tout bas dans le silence oppressant et doux. Elle voulut demander : « Est-ce qu’ils chantent encore en ce mois-ci ? » Mais il l’avait prise, assise dans ses genoux au bord du lit de granit et, lui renversant la tête, il appuyait sur sa bouche entr’ouverte un lent, un profond baiser qu’elle lui rendit follement. « Parce que l’amour est plus fort que la mort, » disait le verset de la Sulamite écrit au-dessus d’eux dans le marbre du mur…

Quand la princesse rentra rue de Courcelles où Mme Astier l’attendait, elle pleura longtemps sur son épaule, passée des bras du fils dans ceux de la mère, aussi peu sûrs l’un que l’autre, avec un débord de plaintes, de paroles entrecoupées : « Ah ! mon amie, que je suis malheureuse… si vous saviez… si vous saviez… » Son désespoir était grand autant que son embarras devant cette inextricable situation, formellement promise au prince d’Athis et venant de s’engager avec ce charmeur, cet envoûteur qu’elle maudissait de toute son âme. Mais le plus cruel, c’était de ne pouvoir confier sa faiblesse à l’amie tendre, car elle pensait bien qu’au premier mot d’aveu la mère se mettrait avec son fils contre Samy, pour le coeur contre la raison, la contraindrait peut-être à ce mariage de roture, à cette déchéance impossible.

« Ben quoi !… ben quoi ! disait Mme Astier sans s’émouvoir à ces explosions désolées… Vous venez du cimetière, j’imagine ; vous vous êtes encore monté la tête… Voyons, à la fin des fins, ma pauvre Artémise… » et connaissant les côtés vaniteux de cette nature, elle raillait ces démonstrations prolongées, ridicules aux yeux du monde, et pour le moins enlaidissantes. Encore s’il s’agissait d’un nouveau mariage d’amour ! mais c’était plutôt l’alliance de deux grands noms qui se préparait, de deux titres semblables… Herbert lui-même, s’il la voyait de là-haut, ne pouvait qu’être satisfait.

« C’est vrai, qu’il comprenait tout, pauvre ami !… » soupira Colette de Rosen, née Sauvadon, à qui l’ambassade tenait à coeur et, surtout, son titre de princesse.

« Tenez, ma petite, voulez-vous un bon conseil… filez, sauvez-vous… Samy partira dans huit jours… ne l’attendez pas, prenez Lavaux, il connaît Pétersbourg, vous installera en attendant… Sans compter que vous vous épargnerez ainsi quelque scène pénible avec la duchesse. Ces Corses, vous savez, il faut s’attendre à tout.

— Oui, partir… peut-être… » Mme de Rosen y voyait surtout l’avantage d’échapper à de nouvelles obsessions, d’éloigner la chose de là-bas, son égarement d’une minute.

« Le tombeau ?… ajouta Mme Astier devant son hésitation… C’est le tombeau qui vous inquiète ?… Mais Paul le finira bien sans vous… Allons, ne pleurez plus, mignonne, l’arrosage vous va, mais vous moisiriez, à la fin. » Et s’en allant, dans le jour qui tombait, attendre l’omnibus du Roule, la bonne dame soupirait : « Ouf !… d’Athis ne saura jamais ce que son mariage me coûte ! » Alors le sentiment de sa fatigue, le besoin qu’elle aurait eu d’un bon repos après tant de corvées, la fit songer subitement que la plus fatigante de toutes l’attendait. La rentrée, la scène. Elle n’avait pas encore eu le temps d’y arrêter son esprit ; à présent, elle y courait, chaque tour de roue de la lourde voiture l’en rapprochait. D’avance, elle en frissonnait toute, non de peur ; mais les cris, la démence, la grosse voix brutale d’Astier-Réhu, ce qu’il faudrait répondre, et la malle ! la malle qu’on allait revoir… Mon Dieu, quel ennui !… Si lasse de sa nuit, de sa journée… Oh ! pourquoi cela ne pouvait-il être pour demain ?… Et la tentation lui venait, au lieu d’avouer tout de suite : « C’est moi… » de détourner les soupçons sur quelqu’un, Teyssèdre par exemple, jusqu’au lendemain matin ; au moins, elle aurait sa nuit tranquille.

« Ah ! voilà madame… Il y en a, du nouveau ! » dit Corentine accourant ouvrir, bouleversée, sa petite vérole plus ressortie que d’habitude, comme dans les grandes émotions. Mme Astier voulut gagner sa chambre, mais la porte du cabinet s’était ouverte, un impérieux : « Adélaïde ! » la força d’entrer. Léonard l’accueillit avec une figure extraordinaire qu’éclairait la lampe sous son globe. Il lui prit les deux mains, l’attira bien dans la lumière, puis d’une voix tremblante : « Loisillon est mort… » et il l’embrassa sur les deux joues.

Rien ! Il ne savait rien encore, n’était pas monté aux archives ; il marchait depuis deux heures dans son cabinet, impatient de la voir, de lui donner cette nouvelle si importante pour eux, toute leur vie changée avec ces trois mots :

« Loisillon est mort ! »