L’Incursion/Chapitre 11

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 359-360).
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XI


Quatre soldats portaient le sous-lieutenant sur un brancard. Derrière eux, un soldat gardien des chevaux conduisait un cheval maigre et éreinté qui traînait deux caisses vertes où se trouvait la pharmacie du camp. On attendait le docteur. Les officiers s’approchaient du brancard et tâchaient de consoler et d’encourager le blessé.

— Eh bien, mon vieil Alanine, ce n’est pas de tout de suite qu’on pourra danser au son des cuillers — fit avec un sourire le lieutenant Rozenkrantz.

Il supposait probablement que ces paroles soutiendraient le courage du joli sous-lieutenant, mais à l’expression froide et triste du regard de ce dernier, on pouvait voir qu’elles ne produisaient pas l’effet attendu.

Le capitaine s’approcha aussi. Il regarda fixement le blessé et son visage toujours indifférent et froid exprimait une vraie compassion.

— Quoi, mon cher Anatolï Ivanitch ? — fit-il d’une voix si pleine de tendre pitié, que je n’aurais pu l’attendre de lui, — C’est donc la volonté de Dieu ! Le blessé se tourna, son visage pâle s’anima d’un sourire triste.

— Oui, je ne vous ai pas écouté.

— Dites plutôt qu’il a plu ainsi à Dieu — répéta le capitaine.

Le médecin qui arrivait prit, de l’infirmier, les bandes, les sondes et autres instruments, et en retroussant ses manches, avec un sourire d’encouragement il s’adressa au blessé.

— Eh ! à vous aussi on a fait un trou où il n’y en avait pas — prononça-t-il d’un ton de plaisanterie négligée. — Voyons cela, voyons !

Le sous-lieutenant obéit, mais dans l’expression avec laquelle il regarda le gai docteur, perçaient un étonnement et un reproche que celui-ci ne remarqua pas.

Il se mit à sonder la blessure, l’examina de tous côtés, mais le blessé qui perdait patience repoussa sa main avec un sourd gémissement…

— Laissez-moi — fit-il d’une voix presque indistincte — je mourrai quand même.

En prononçant ces mots, il retomba sur le dos, et cinq minutes plus tard, quand, m’approchant du groupe formé autour de lui, je demandai à un soldat : « Comment va le sous-lieutenant ? » On me répondit : « Il se meurt ! »