L’Incursion/Chapitre 10

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 354-358).
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X


Le général partit devant avec la cavalerie. Le bataillon avec lequel j’avais quitté la forteresse N*** restait en arrière-garde. Les compagnies du capitaine Khlopov et du lieutenant Rozenkrantz se retirèrent ensemble.

La prédiction du capitaine se trouva justifiée. À peine étions-nous entrés dans les étroits sentiers de la forêt qu’il avait désignés, qu’aussitôt, de deux côtés, se montraient sans cesse des montagnards à cheval et à pied, si près, que je distinguais très bien comment quelques-uns, en se courbant, le fusil dans la main, couraient d’un arbre à l’autre.

Le capitaine ôta son bonnet et dévotement fit le signe de la croix. Quelques vieux soldats l’imitèrent. Dans la forêt on entendait des hurlements, les cris : « Iaïe, Giaour ! Aurouss Iaïe ! » Les coups secs, brefs du fusil se succédaient et les balles sifflaient des deux côtés. Les nôtres, en silence, ripostaient par un feu roulant. Dans leurs rangs, on entendait seulement de temps en temps des réflexions de ce genre : « D’où tire-t-il [1] ? C’est avantageux pour lui de tirer dans la forêt ; il faudrait le canon… » etc.

Les canons furent introduits dans les lignes et après quelques salves de boulets, l’ennemi sembla faiblir, mais un moment après et à chaque pas en avant que faisaient nos troupes, les fusillades, les cris et les hurlements augmentaient.

Nous étions à une distance d’à peine trois cents sagènes de l’aoul, quand, au-dessus de nous, commencèrent à voler en sifflant, les boulets de l’ennemi. Je vis comment un soldat fut tué par un obus… Mais pourquoi raconter les détails de cet horrible tableau, quand moi-même je donnerais cher pour l’oublier ?

Le lieutenant Rozenkrantz tirait lui-même du fusil sans s’arrêter un moment. D’une voix rauque il stimulait les soldats, et en toute hâte courait d’un bout à l’autre des rangs. Il était un peu pâle, et cette pâleur allait bien à son visage hâlé.

Le joli sous-lieutenant était enchanté. Ses beaux yeux noirs brillaient de courage, sa bouche souriait un peu, il s’approchait sans cesse du capitaine et lui demandait la permission de se jeter à la baïonnette.

— Nous les repousserons ! — disait-il vraiment convaincu. — Nous les repousserons !

— Ce n’est pas nécessaire, — répondait doucement le capitaine. — Nous devons nous retirer.

La compagnie du capitaine occupait la lisière du bois et, largement espacée, faisait feu contre l’ennemi. Le capitaine, avec son veston usé et son petit bonnet ébouriffé, en laissant flotter les rênes de son petit cheval blanc, les jambes ployées sur les étriers courts, restait immobile et silencieux. (Les soldats connaissaient si bien leur affaire et s’en acquittaient si bien que des ordres n’étaient pas nécessaires.) Parfois seulement il élevait la voix et interpellait ceux qui levaient le nez. L’aspect du capitaine était peu martial, mais il y avait en lui tant de franchise et de simplicité qu’il me frappait extraordinairement. Voilà où est le vrai courage, pensais-je malgré moi.

Il était exactement comme je l’ai toujours vu : les mêmes mouvements tranquilles, la même voix égale, la même expression de simplicité sur son visage naïf et laid ; ce n’est qu’à son regard plus brillant qu’à l’ordinaire qu’on pouvait remarquer en lui l’attention de l’homme tranquille occupé de sa besogne.

C’est facile à dire : exactement comme toujours ; mais combien de diverses nuances n’ai-je pas remarquées chez les autres : l’un veut paraître plus calme qu’ordinairement, l’autre plus sévère, le troisième plus gai. Et au visage du capitaine on voyait qu’il ne comprenait même pas pourquoi il fallait paraître.

Le Français qui dit à Waterloo : La garde meurt mais ne se rend pas, et les autres, surtout les héros français qui prononcèrent des mots fameux, étaient courageux et ont dit réellement ces mots fameux, mais entre leur courage et celui du capitaine, il y a cette différence, que si ces grands mots, en n’importe quelles occasions, s’éveillaient dans l’âme de mon héros, je suis sûr qu’il ne les prononcerait pas. Premièrement, parce qu’en prononçant ces grands mots, il craindrait de gâter par là la grande œuvre ; et deuxièmement, parce que, quand l’homme sent en soi la force d’accomplir une grande action, aucune parole n’est nécessaire. À mon avis, c’est un trait particulier et très noble du courage russe, et combien après cela nos cœurs russes n’auront-ils pas de peine quand, parmi nos jeunes militaires, on entend en français des phrases banales, qui ont la prétention de rappeler la vieille chevalerie française ?

Tout à coup, du côté où se trouvait le joli sous-lieutenant avec la section, s’entendit, pas très haut, un hourra isolé. Je me retournai à ce cri, et je vis une trentaine de soldats qui le fusil en main et le sac au dos, couraient à grand peine sur le champ labouré. Ils se heurtaient mais avançaient quand même et criaient. Devant eux, sabre au clair, galopait le jeune sous-lieutenant.

Tous disparurent dans le bois.

Au bout de quelques minutes, des hurlements et des crépitements se firent entendre ; un cheval effrayé bondit du bois et sur la lisière se montrèrent les soldats portant des morts et des blessés. Le jeune sous-lieutenant était parmi ces derniers. Deux soldats le soutenaient sous les bras. Il était blanc comme un linge et sa jolie tête, sur laquelle ne se montrait plus qu’une ombre de l’enthousiasme guerrier qui l’animait quelques instants avant, s’enfoncait lamentablement entre les épaules et s’abaissait sur la poitrine. Sous le veston déboutonné, on apercevait sur la chemise blanche une petite tache de sang.

— Ah ! quel malheur ! — dis-je en me détournant involontairement de ce triste spectacle.

— Oui, c’est une pitié — fit un vieux soldat, qui avec un air sombre, appuyé sur le fusil, se tenait près de moi. — Il n’avait peur de rien, comment est-ce possible ! — ajouta-t-il en regardant fixement le blessé. — Il est encore bête, et voilà, il le paie !

— Et toi, as-tu peur ? demandai-je.

— Comment n’avoir pas peur !

  1. Il c’est le nom général sous lequel les soldats caucasiens désignent l’ennemi. (Note de l’Auteur.)