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L’Inde française/Préface

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L’Inde française.
Deux années sur la côte de Coromandel.
Challamel (p. 5-10).

PRÉFACE



On a écrit beaucoup de livres sur l’Inde ; on a publié sur ce pays volumes sur volumes, mais les auteurs se sont avant tout préoccupés de l’immense empire en partie conquis par les armes anglaises, en partie acheté par la Compagnie moyennant une rente viagère à des rajahs efféminés et ignorants.

Il est vrai que le vaste territoire, aujourd’hui administré par l’Angleterre, soit comme dépendance directe, soit comme simple délégation, comprend une multitude d’États qui sont venus successivement fondre leur autonomie dans l’implacable creuset d’une société de marchands de la Cité.

Qu’adviendra-t-il un jour de cette domination trop absorbante ? Il n’est pas aisé de le prévoir dès à présent. Cependant un examen attentif des populations et de leur attitude prouve d’une manière irréfutable que nos voisins d’outre-Manche n’ont aucune racine dans le pays et que, éminemment aptes à prendre, les Anglais le sont beaucoup moins à se faire aimer.

Ils ont d’ailleurs épuisé l’Inde, autant sinon plus que ses rajahs dont l’avidité ne connaissait pas plus d’obstacle que de frein.

La Compagnie n’a donc pas colonisé ; elle s’est bornée à exploiter. Le gouvernement qui s’est substitué à elle dans la direction des affaires ne colonise pas davantage.

En abandonnant l’Inde, s’ils doivent la quitter un jour, les Anglais n’y laisseront aucun regret.

Au contraire les Français, qu’on accuse de ne pas savoir coloniser, ont une remarquable aptitude à faire aimer leur administration. Sur tous les points de la péninsule où ils ont campé plutôt que régné, on peut dire qu’ils ont laissé après eux d’excellents souvenirs.

D’où vient donc que les voyageurs qui ont publié leurs impressions sur l’Inde aient consacré entièrement leurs récits à la domination anglaise, et qu’aucun livre, au milieu de l’innombrable quantité de volumes écrits sur cet inépuisable sujet, n’ait été spécialement consacré à l’Inde française, à celle que la France a possédée à titre transitoire, tout au moins à ce qui lui reste aujourd’hui de sa souveraineté éphémère.

L’indifférence des écrivains provient-elle de ce que la France n’a pas su conserver ce qu’elle avait conquis, ou de ce fait, malheureusement trop vrai, que ses possessions actuelles dans la péninsule asiatique ne dépassent guère, en étendue et en population, l’importance d’un de nos départements ?

Il est probable que cette dernière raison est la bonne.

Cette lacune n’en est que plus regrettable : si petite qu’elle soit par le territoire, l’Inde française n’en doit pas moins avoir aux yeux de tout Français un intérêt réel. Nos villes sont peu nombreuses, nos comptoirs peu étendus, mais c’est le drapeau national qui y flotte comme pour dire à nos voisins : Ce coin de terre représente un grand peuple qui, au lieu de prendre à un autre peuple tous les fruits de sa propriété, a apporté aux vaincus le bienfait d’une administration juste et éclairée et leur a tendu ses bras comme à des frères au lieu de les traiter comme des Parias.

Ce livre, auquel une importante maison de publications spéciales a bien voulu prêter son concours pour l’introduire auprès du public, est appelé à combler la lacune signalée plus haut.

En rappelant les usages, les mœurs, les actes religieux ou civils des races asiatiques, il parle de choses communes à toute l’Inde, mais la préoccupation de l’auteur a été surtout de dire ce qu’était l’Inde française de 1852 à 1854, de faire connaître dans tous ses détails la transformation administrative qui y a été accomplie à cette époque, grâce à un homme admirablement doué et uniquement inspiré par le désir de faire du bien à ses semblables.

Le bien accompli depuis plus de vingt ans déjà, un grand service rendu à la population indigène de nos établissements, sont à peine connus en France où, sauf quelques individualités compétentes, personne n’a dû en apprécier la portée. Dans tous les cas, ils y sont aujourd’hui complètement oubliés.

Seuls, les Indiens ont gardé dans leur cœur le souvenir de l’amiral de Verninac et de ses principaux collaborateurs. Ce souvenir est devenu une tradition.

Ce livre rappellera des services et des noms qu’il importe de ne pas laisser tomber dans l’oubli.

S’il s’agissait de batailles sanglantes, d’annexions iniques, de villes saccagées, l’histoire enregistrerait avec soin dans ses annales les noms et les faits qui s’y rattachent. Plus l’œuvre de destruction aurait été grande, plus la consécration serait éclatante.

Mais il s’agit d’un simple bienfait, réalisé par des gens modestes, n’ayant tué personne ni rien pris à leurs voisins. L’histoire n’a rien à voir dans cette œuvre philanthropique. Il importe donc que cette œuvre se retrouve, dans ces pages, racontée par un témoin indépendant.

La majeure partie, on pourrait dire la presque totalité de ce livre a été consacrée à nos comptoirs indiens ; ce sera là sans contredit une puissante recommandation auprès du public.

L’auteur s’est borné à reproduire exactement les faits qui se sont passés sous ses yeux, à juger consciencieusement les hommes et les choses, à ne dire enfin que la vérité.

Là est peut-être le motif du succès que la publication de ses souvenirs a obtenu dans l’un des organes les plus accrédités de la presse parisienne.

Il espère que ce succès ne manquera point à son livre qui, à défaut d’autre mérite, possède du moins celui d’une scrupuleuse exactitude.

L. C.