L’Indienne/2

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Ch. Vimont (p. 9-20).



CHAPITRE II.


Il voulait être sûr qu’elle l’aimait véritablement ; il en doutait encore, parce que l’Indienne ne l’aimait qu’avec crainte, songeant qu’il était étranger à Bombay. Ce soir-là Julien fut plus heureux qu’il ne l’avait jamais été ; il quitta Anna songeant à rompre les nœuds qui l’empêchaient d’être à lui, et à l’entraîner en Angleterre. C’était un homme exalté, doutant de lui-même et des autres, qui voulait des certitudes, ne croyant jamais les choses assez belles ou assez prouvées. Il voulut avant de prendre des résolutions si importantes, éprouver l’Indienne par l’absence et réfléchir loin d’elle en liberté. Ce soir, agité en la quittant, au lieu de se coucher, il se mit à sa fenêtre qui donnait sur la mer : d’un côté le port, les vaisseaux, des lumières vacillantes sur les bâtimens ; de l’autre la mer dans son étendue et sa solitude. La marée montait, fatiguant les alentours d’un bruit rapproché et continuel ; le firmament des tropiques brillait de son éclat. Ce spectacle exalta Julien, et bientôt lui fit mal. Il se réfugia dans l’amour, abri de l’homme que notre univers épouvante ; ou bien il contempla ces mers en y cherchant une idée d’action. C’est sur un des bâtimens de ce port qu’il fallait monter pour fuir Anna et l’éprouver. Les distances de l’Inde, dans son amour, l’effrayaient ; on n’y pouvait rien atteindre que par des mois de marche et de navigation. Il songea à la vie de plaisirs à laquelle son entrée au Parlement avait mis fin ; sa jeunesse s’était passée dans les amusemens où mènent la richesse et l’élégance ; il n’avait connu le Parlement et une existence plus sérieuse que pour les perdre. Vaincu par un antagoniste dans les élections de sa province, il avait dû quitter la chambre des communes après y avoir siégé deux ans. Dans son chagrin il était parti pour les Indes, où il voulait chercher l’antiquité et visiter l’Himalaya, et où Anna l’avait arrêté à son premier pas.

Le jour suivant, il se décida à aller à Madras ou à Calcutta ; tout autre voyage lui semblait trop long. Songeant que le frère de M. Berks retournait à Madras, il résolut de partir avec lui. Mais il voulut revoir l’Indienne une fois ; et, comme le soir même elle réunissait chez elle beaucoup de monde, Julien alla la voir, résolu de ne pas lui parler.

Anna aimait la parure ; son pays lui offrait tous les genres d’ornemens : sa maison était ornée de riches toiles de Surate, de draperies de Cachemire, de tapis de Perse ; l’or, l’ivoire, des ouvrages d’un travail exquis apportés des différentes parties des Indes dans le port de Bombay, couvraient ses salles et ses appartemens ; son goût parfait, dirigé par son père, avait bien compris le luxe asiatique. Elle-même tantôt couronnait son front de fleurs fraîches et embaumées, tantôt le parait de rubis, de diamans, dont l’Inde est prodigue. Adroite à tirer parti de ses charmes, soit qu’elle s’enveloppât de mousseline à bords dorés, soit qu’elle se vêtît à la légère pour la promenade, soit qu’elle reçût sa société avec les atours et la modestie de la vraie beauté. Ce soir-là l’Indienne était couverte de pierreries ; peut-être la rivalité des femmes anglaises l’amusait ; peut-être elle était fière, avec son teint brun, d’effacer leur blancheur ; peut-être elle aimait à plaire à Julien avec un visage différent des autres. Il s’avança profondément triste, pensant qu’il allait la quitter ; et quand elle lui tendit la main à la manière anglaise en lui adressant un doux regard, il sentit sa résolution de la quitter s’évanouir. Il ne voulut pas danser ; Anna dansa avec d’autres, paraissant prendre un grand plaisir à la danse. Julien fut jaloux : il doutait des affections de ce peuple tendre, mais mobile, de cette race rentrée dans le néant après tant d’éclat. Il voulut agir en homme ; et, s’arrachant de cette soirée, il prépara son départ dans la nuit, et il partit le lendemain pour Madras avec le frère de M. Berks.

Madras est sur un territoire sablonneux, fameux seulement par son commerce énorme. Julien songeait à remonter la mer vers le Bengale, à se rendre à Calcutta, où il trouverait l’Académie asiatique, une ville admirable, le luxe indien, et le Gange, qui roule de l’or et des pierres précieuses, couvert sur ses rives de temples et de pagodes magnifiques, fleuve sacré dont les eaux sanctifient. Mais sa douleur d’avoir quitté l’Indienne fut si grande, et la crainte qu’il avait sur le résultat de cette épreuve était telle, qu’il fut malade et obligé de renoncer à aller plus loin. Il s’efforçait de s’occuper des Indes, d’en chercher les habitans, de parcourir le pays : nulle part sur les deux hémisphères le soleil n’est plus éclatant, le cours des fleuves plus majestueux, la végétation plus riche ; la lumière agrandit le ciel des tropiques réfléchi dans les mers parfumées. Cette terre de l’encens, couverte de pierres précieuses et d’ouvrages d’un travail si exquis et si délicat, qu’ils rivalisent avec les œuvres de la nature, faisait dire à Julien, avec le poète Sadi : « Je vous salue, riant empire des roses, qui produisez en abondance les perles, les diamans, les fleurs, les parfums et les plus belles vierges du monde ! » Ici l’Inde antique, qui s’étend de l’Indus au Gange ; autour du fleuve, dans le Bengale, les souvenirs de la plus ancienne sagesse humaine, le pouvoir des Brames, le culte de ce peuple exalté et sensible, abandonné à l’amour, se purifiant dans les eaux, se mortifiant dans les solitudes, ne se nourrissant encore aujourd’hui que de lait et d’herbages ; à l’occident, les ruines de Delhi et de l’empire du Mogol, les ombres de Tamerlan et d’Aureng-Zeb, inspirant le courage aux Marates invincibles dont les fédérations guerrières troublent les Anglais ; sur les côtes célèbres de la presqu’île, les établissemens européens ; une foule de peuplades dans l’intérieur, le royaume de Mysore, avec le souvenir de l’héroïque Hider-Ali et de Tipo-Saïb son fils ; à la pointe de ce continent, l’île de Ceylan, si belle, que les Indiens mahométans y placent le paradis terrestre ; enfin, dans l’autre presqu’île considérable de l’Inde, de l’autre côté du golfe du Bengale, l’immense empire des Birmans, leur féroce audace ou leur doux repos, Ava, Pégu, Aracan, lieux fameux pour l’aloès, l’ambre, les rubis et les dépouilles des tigres superbes. Dans l’Inde avaient eu lieu les révolutions sociales, les changemens de peuples, la diversité de religions, qui devaient s’opérer dans une si puissante contrée.

Le culte ancien peut donner l’idée du climat à ceux qui n’ont pas été dans le pays : partout l’éclat, la fécondité ; les dieux animant la nature ; Bavani, épouse de Siva, versant l’eau sur le front du dieu pour calmer l’ardeur de sa tête, ou lui présentant la coupe d’ivresse sur le mont Cailasa ; le feu et la chaleur révérés ; des actes de fanatisme et d’austérité tels qu’on en trouve à côté des délices de la vie ; une suite d’impressions et d’images ignorées des terres moins fortunées.