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L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre LII

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Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 541-548).


CHAPITRE LII.

Où l’on raconte l’aventure de la seconde duègne Doloride ou Affligée, appelée de son nom Doña Rodriguez.



Cid Hamet raconte que Don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures, trouva que la vie qu’il menait dans ce château était tout à fait contraire à l’ordre de chevalerie où il avait fait profession ; il résolut de demander congé au duc et à la duchesse pour s’en aller à Saragosse, dont les fêtes approchaient, et où il pensait bien conquérir l’armure en quoi consiste le prix qu’on y dispute. Un jour qu’étant à table avec ses nobles hôtes, il commençait à mettre en œuvre son dessein, et à leur demander la permission de partir, tout à coup on vit entrer, par la porte de la grande salle, deux femmes, comme on le reconnut ensuite, couvertes de noir de la tête aux pieds. L’une d’elles, s’approchant de Don Quichotte, se jeta à ses genoux, étendue tout de son long, et, la bouche collée aux pieds du chevalier, elle poussait des gémissements si tristes, si profonds, si douloureux, qu’elle porta le trouble dans l’esprit de tous ceux qui la voyaient et l’entendaient. Bien que le duc et la duchesse pensassent que c’était quelque tour que leurs gens voulaient jouer à Don Quichotte, toutefois, en voyant avec quel naturel et quelle violence cette femme soupirait, gémissait et pleurait, ils furent eux-mêmes en suspens, jusqu’à ce que Don Quichotte attendri la relevât de terre, et lui fit ôter le voile qui couvrait sa figure inondée de larmes. Elle obéit, et montra ce que jamais on n’eût imaginé, car elle découvrit le visage de Doña Rodriguez, la duègne de la maison ; l’autre femme en deuil était sa fille, celle qu’avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une surprise générale pour tous ceux qui connaissaient la duègne, et ses maîtres s’étonnèrent plus que personne ; car, bien qu’ils la tinssent pour une cervelle de bonne pâte, ils ne la croyaient pas niaise à ce point qu’elle fît des folies.

Finalement, Doña Rodriguez, se tournant vers le duc et la duchesse, leur dit humblement : « Que vos excellences veuillent bien m’accorder la permission d’entretenir un peu ce chevalier, parce qu’il en est besoin pour que je sorte heureusement de la méchante affaire où m’a mise la hardiesse d’un vilain malintentionné. » Le duc répondit qu’il la lui donnait, et qu’elle pouvait entretenir le seigneur Don Quichotte sur tout ce qui lui ferait plaisir. Elle alors, dirigeant sa voix et ses regards sur Don Quichotte, ajouta : « Il y a déjà plusieurs jours, valeureux chevalier, que je vous ai rendu compte du grief et de la perfidie dont un méchant paysan s’est rendu coupable envers ma très-chère et bien-aimée fille, l’infortunée qui est ici présente. Vous m’avez promis de prendre sa cause en main, et de redresser le tort qu’on lui a fait. Maintenant, il vient d’arriver à ma connaissance que vous voulez partir de ce château, en quête des bonnes aventures qu’il plaira à Dieu de vous envoyer. Aussi voudrais-je qu’avant de vous échapper à travers ces chemins, vous portassiez un défi à ce rustre indompté, et que vous le fissiez épouser ma fille, en accomplissement de la parole qu’il lui a donnée d’être son mari avant d’abuser d’elle. Penser, en effet, que le duc, mon seigneur, me rendra justice, c’est demander des poires à l’ormeau, à cause de la circonstance que j’ai déjà confiée à votre grâce en toute sincérité. Sur cela, que Notre-Seigneur donne à votre grâce une excellente santé, et qu’il ne nous abandonne point, ma fille et moi. »

À ces propos, Don Quichotte répondit avec beaucoup de gravité et d’emphase : « Bonne duègne, modérez vos larmes, ou pour mieux dire, séchez-les, et épargnez la dépense de vos soupirs. Je prends à ma charge la réparation due à votre fille, qui aurait mieux fait de ne pas être si facile à croire les promesses d’amoureux, lesquelles sont d’habitude très-légères à faire et très-lourdes à tenir. Ainsi donc, avec la licence du duc, mon seigneur, je vais me mettre sur-le-champ en quête de ce garçon dénaturé ; je le trouverai, je le défierai et je le tuerai toute et chaque fois qu’il refusera d’accomplir sa parole ; car la première affaire de ma profession, c’est de pardonner aux humbles et de châtier les superbes, je veux dire de secourir les misérables et d’abattre les persécuteurs. — Il n’est pas besoin, répondit le duc, que votre grâce se donne la peine de chercher le rustre dont se plaint cette bonne duègne, et il n’est pas besoin davantage que votre grâce me demande permission de lui porter défi. Je le donne et le tiens pour défié ; et je prends à ma charge de lui faire connaître ce défi et de le lui faire accepter, pour qu’il vienne y répondre lui-même dans ce château, où je donnerai à tous deux le champ libre et sûr, gardant toutes les conditions qui, en de tels actes, doivent se garder, et gardant aussi à chacun sa justice, comme y sont obligés tous les princes qui donnent le champ-clos aux combattants, dans les limites de leurs seigneuries. — Avec ce sauf-conduit et la permission de votre grandeur, répliqua Don Quichotte, je dis dès maintenant que, pour cette fois, je renonce aux privilèges de ma noblesse, que je m’abaisse et me nivelle à la roture de l’offenseur, que je me fais son égal, et le rends apte à combattre contre moi. Ainsi donc, quoique absent, je le défie et l’appelle, en raison de ce qu’il a mal fait de tromper cette pauvre fille, qui fut demoiselle et ne l’est plus par sa faute, et pour qu’il tienne la parole qu’il lui a donnée d’être son légitime époux, ou qu’il meure dans le combat. » Aussitôt, tirant un gant de l’une de ses mains, il le jeta au milieu de la salle ; le duc le releva, en répétant qu’il acceptait ce défi au nom de son vassal, et qu’il assignait, pour époque du combat, le sixième jour ; pour champ-clos, la plate-forme du château ; et pour armes, celles ordinaires aux chevaliers, la lance, l’écu, le harnais à cotte de mailles, avec toutes les autres pièces de l’armure, dûment examinées par les juges du camp, sans fraude, supercherie ni talisman d’aucun genre. « Mais, avant toutes choses, ajouta-t-il, il faut que cette bonne duègne et cette mauvaise demoiselle remettent le droit de leur cause entre les mains du seigneur Don Quichotte ; autrement rien ne pourra se faire, et ce défi sera non-avenu. — Moi, je le remets, répondit la duègne. — Et moi aussi, » ajouta la fille tout éplorée, toute honteuse et perdant contenance.

Ces déclarations reçues en bonne forme, tandis que le duc rêvait à ce qu’il fallait faire pour un cas pareil, les deux plaignantes en deuil se retirèrent. La duchesse ordonna qu’on ne les traitât plus désormais comme ses servantes, mais comme des dames aventurières, qui étaient venues chez elle demander justice. Aussi leur donna-t-on un appartement à part, et les servit-on comme des étrangères, à la grande surprise des autres femmes, qui ne savaient où irait aboutir l’extravagance impudente de Doña Rodriguez et de sa malavisée de fille.

On en était là quand, pour achever d’égayer la fête et donner un bon dessert au dîner, entre tout à coup dans la salle le page qui avait porté les lettres et les présents à Thérèse Panza, femme du gouverneur Sancho Panza. Son arrivée réjouit extrêmement le duc et la duchesse, empressés de savoir ce qui lui était arrivé dans son voyage. Ils le questionnèrent aussitôt ; mais le page répondit qu’il ne pouvait s’expliquer devant tant de monde, ni en peu de paroles ; que leurs excellences voulussent donc bien remettre la chose à un entretien particulier, et qu’en attendant elles se divertissent avec ces lettres qu’il leur apportait. Puis, tirant deux lettres de son sein, il les remit aux mains de la duchesse. L’une portait une adresse ainsi conçue : « Lettre pour madame la duchesse une telle, de je ne sais où ; » et l’autre : « À mon mari Sancho Panza, gouverneur de l’île Barataria, à qui Dieu donne plus d’années qu’à moi. »

Impatiente de lire sa lettre, la duchesse l’ouvrit aussitôt, la parcourut d’abord seule, puis, voyant qu’elle pouvait la lire à haute voix, pour que le duc et les assistants l’entendissent, elle lut ce qui suit :


LETTRE DE THÉRÈSE PANZA À LA DUCHESSE.

« J’ai reçu bien de la joie, ma chère dame, de la lettre que votre grandeur m’a écrite ; car, en vérité, il y a longtemps que je la désirais. Le collier de corail est bel et bon, et l’habit de chasse de mon mari ne s’en laisse pas revendre. De ce que votre seigneurie ait fait gouverneur Sancho, mon consort, tout ce village s’en est fort réjoui, bien que personne ne veuille le croire, principalement le curé, et maître Nicolas, le barbier, et Samson Carrasco, le bachelier. Mais cela ne me fait rien du tout ; car, pourvu qu’il en soit ainsi, comme cela est, que chacun dise ce qui lui plaira. Pourtant, s’il faut dire vrai, sans l’arrivée du corail et de l’habit, je ne l’aurais pas cru davantage ; car tous les gens du pays tiennent mon mari pour une grosse bête, et ne peuvent imaginer, si on l’ôte de gouverner un troupeau de chèvres, pour quelle espèce de gouvernement il peut être bon. Que Dieu l’assiste et le dirige comme il voit que ses enfants en ont besoin. Quant à moi, chère dame de mon âme, je suis bien résolue, avec la permission de votre grâce, à mettre, comme on dit, le bonheur dans ma maison, en m’en allant à la cour m’étendre dans un carrosse, pour crever les yeux à mille envieux que j’ai déjà. Je supplie donc votre excellence de recommander à mon mari qu’il me fasse quelque petit envoi d’argent, et que ce soit un peu plus que rien ; car, à la cour, les dépenses sont grandes. Le pain y vaut un réal, et la viande trente maravédis la livre, que c’est une horreur. Si par hasard il ne veut pas que j’y aille, qu’il se dépêche de m’en aviser, car les pieds me démangent déjà pour me mettre en route. Mes amies et mes voisines me disent que, si moi et ma fille allons nous montrer à la cour, parées et pompeuses, mon mari finira par être plus connu par moi, que moi par lui. Car enfin bien des gens demanderont : « Qui sont les dames de ce carrosse ? » et l’un de mes laquais répondra : « Ce sont la femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de l’île Barataria. » De cette manière Sancho sera connu, moi je serai prônée, et à Rome pour tout[1]. Je suis fâchée, autant que je puisse l’être, de ce que cette année on n’a pas récolté de glands dans le pays. Cependant, j’en envoie à votre altesse jusqu’à un demi-boisseau, que j’ai été cueillir et choisir moi-même au bois, un à un. Je n’en ai pas trouvé de plus gros, et je voudrais qu’ils fussent comme des œufs d’autruche.

» Que votre splendeur n’oublie pas de m’écrire ; j’aurai soin de faire la réponse, et de vous informer de ma santé ainsi que de tout ce qui se passera dans ce village, où je reste à prier notre Seigneur Dieu qu’il garde votre Grandeur, et qu’il ne m’oublie pas. Sancha, ma fille, et mon fils baisent les mains à votre grâce.

» Celle qui a plus envie de voir votre seigneurie que de lui écrire,

» Votre servante,
» Thérèse Panza. »



Ce fut pour tout le monde un grand plaisir que d’entendre la lettre de Thérèse Panza, principalement pour le duc et la duchesse ; celle-ci prit l’avis de Don Quichotte pour savoir si l’on ne pourrait point ouvrir la lettre adressée au gouverneur, s’imaginant qu’elle devait être parfaite. Don Quichotte répondit que, pour faire plaisir à la compagnie, il l’ouvrirait lui-même ; ce qu’il fit en effet, et voici comment elle était conçue :


LETTRE DE THÉRÈSE PANZA À SANCHO PANZA, SON MARI.

« J’ai reçu ta lettre, mon Sancho de mon âme, et je te jure, foi de catholique chrétienne, qu’il ne s’en est pas fallu deux doigts que je ne devinsse folle de joie. Vois-tu, père, quand je suis arrivée à entendre lire que tu es gouverneur, j’ai failli tomber sur la place morte du coup ; car tu sais bien qu’on dit que la joie subite tue comme la grande douleur. Pour Sanchica ta fille, elle a mouillé son jupon sans le sentir, et de pur contentement. J’avais devant moi l’habit que tu m’as envoyé, et au cou le collier de corail que m’a envoyé madame la duchesse, et les lettres dans les mains, et le messager là présent ; et, avec tout cela, je croyais et pensais que tout ce que je voyais et touchais n’était qu’un songe ; car enfin, qui pouvait penser qu’un berger de chèvres serait devenu gouverneur d’îles ? Tu sais bien, ami, ce que disait ma mère, qu’il fallait vivre beaucoup pour beaucoup voir. Je dis cela parce que je pense voir encore plus si je vis plus longtemps ; je pense ne pas m’arrêter que je ne te voie fermier de la gabelle ou de l’octroi, car ce sont des offices où, bien que le diable emporte ceux qui s’y conduisent mal, à la fin des fins, on touche et on manie de l’argent. Madame la duchesse te fera part du désir que j’ai d’aller à la cour. Réfléchis bien à cela, et fais-moi part de ton bon plaisir ; je tâcherai de t’y faire honneur, en me promenant en carrosse.

» Le curé, le barbier, le bachelier, et même le sacristain, ne veulent pas croire que tu sois gouverneur ; ils disent que tout cela n’est que tromperie, ou affaire d’enchantement, comme sont toutes celles de ton maître Don Quichotte. Samson dit encore qu’il ira te chercher pour t’ôter le gouvernement de la tête, et pour tirer à Don Quichotte la folie du cerveau. Moi, je ne fais que rire, et regarder mon collier de corail, et prendre mesure de l’habit que je dois faire avec le tien à notre fille. J’ai envoyé quelques glands à madame la duchesse, et j’aurais voulu qu’ils fussent d’or. Envoie-moi, toi, quelques colliers de perles, s’ils sont à la mode dans ton île. Voici les nouvelles du village : La Barruéca a marié sa fille à un peintre de méchante main, qui est venu dans ce pays pour peindre ce qui se trouverait. Le conseil municipal l’a chargé de peindre les armes de sa majesté sur la porte de la maison commune ; il a demandé deux ducats, qu’on lui a avancés, et il a travaillé huit jours, au bout desquels il n’avait rien peint du tout ; alors il a dit qu’il ne pouvait venir à bout de peindre tant de brimborions. Il a donc rendu l’argent, et, malgré cela, il s’est marié à titre de bon ouvrier. Il est vrai qu’il a déjà laissé le pinceau pour prendre la pioche, et qu’il va aux champs comme un gentilhomme. Le fils de Pédro Lobo a reçu les premiers ordres et la tonsure, dans l’intention de se faire prêtre. Minguilla l’a su, la petite fille de Mingo Silvato, et lui a intenté un procès, parce qu’il lui a donné parole de mariage. De mauvaises langues disent même qu’elle est enceinte de ses œuvres ; mais il le nie à pieds joints. Cette année, les olives ont manqué, et l’on ne trouve pas une goutte de vinaigre en tout le village. Une compagnie de soldats est passée par ici ; ils ont enlevé, chemin faisant, trois filles du pays. Je ne veux pas te dire qui elles sont ; peut-être reviendront-elles, et il se trouvera des gens qui les prendront pour femmes, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Sanchica fait du réseau ; elle gagne par jour huit maravédis, frais payés, et les jette dans une tirelire pour amasser son trousseau ; mais, à présent qu’elle est fille d’un gouverneur, tu lui donneras sa dot, sans qu’elle travaille à la faire. La fontaine de la place s’est tarie, et le tonnerre est tombé sur la potence ; qu’il en arrive autant à toutes les autres. J’attends la réponse à cette lettre, et la décision de mon départ pour la cour. Sur ce, que Dieu te garde plus d’années que moi, ou du moins autant, car je ne voudrais pas te laisser sans moi dans ce monde.

 » Ta femme, Thérèse Panza. »



Les lettres furent trouvées dignes de louange, de rire, d’estime et d’admiration. Pour mettre le sceau à la bonne humeur de l’assemblée, arriva dans ce moment le courrier qui apportait la lettre adressée par Sancho à Don Quichotte, et qui fut aussi lue publiquement ; mais celle-ci fit mettre en doute la simplicité du gouverneur. La duchesse se retira pour apprendre du page ce qui lui était arrivé dans le village de Sancho, et le page lui conta son aventure dans le plus grand détail, sans omettre aucune circonstance. Il donna les glands à la duchesse, et, de plus, un fromage que Thérèse avait ajouté au présent, comme étant si délicat qu’il l’emportait même sur ceux de Tronchon. La duchesse le reçut avec un extrême plaisir, et nous la laisserons dans cette joie pour raconter quelle fin eut le gouvernement du grand Sancho Panza, fleur et miroir de tous les gouverneurs insulaires.


  1. Expression fort usitée dans un temps où Rome dispensait toutes les faveurs et tous les pardons.