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L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre LIII

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Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 549-558).


CHAPITRE LIII.

De la terrible fin et fatigante conclusion qu’eut le gouvernement de Sancho Panza.



Croire que, dans cette vie, les choses doivent toujours durer au même état, c’est croire l’impossible. Au contraire, on dirait que tout y va en rond, je veux dire à la ronde. Au printemps succède l’été, à l’été l’automne, à l’automne l’hiver, et à l’hiver le printemps ; et le temps tourne ainsi sur cette roue perpétuelle. La seule vie de l’homme court à sa fin, plus légère que le temps, sans espoir de se renouveler, si ce n’est dans l’autre vie, qui n’a point de bornes. Voilà ce que dit Cid Hamet, philosophe mahométan ; car enfin, cette question de la rapidité et de l’instabilité de la vie présente, et de l’éternelle durée de la vie future, bien des gens, sans la lumière de la foi, et par la seule lumière naturelle, l’ont fort bien comprise. Mais en cet endroit, notre auteur parle ainsi à propos de la rapidité avec laquelle le gouvernement de Sancho se consuma, se détruisit, s’anéantit, s’en alla en ombre et en fumée.

La septième nuit des jours de son gouvernement, Sancho était au lit, rassasié, non pas de pain et de vin, mais de rendre des sentences, de donner des avis, d’établir des statuts et de promulguer des pragmatiques. Au moment où le sommeil commençait, en dépit de la faim, à lui fermer les paupières, il entendit tout à coup un si grand tapage de cloches et de cris, qu’on aurait dit que toute l’île s’écroulait. Il se leva sur son séant, et se mit à écouter avec attention pour voir s’il devinerait quelle pouvait être la cause d’un si grand vacarme. Non-seulement il n’y comprit rien, mais bientôt, au bruit des voix et des cloches, se joignit celui d’une infinité de trompettes et de tambours. Plein de trouble et d’épouvante, il sauta par terre, enfila des pantoufles à cause de l’humidité du sol, et, sans mettre ni robe de chambre ni rien qui y ressemblât, il accourut à la porte de son appartement. Au même instant il vit venir par les corridors plus de vingt personnes tenant à la main des torches allumées et des épées nues, qui disaient toutes à grands cris : « Aux armes, aux armes, seigneur gouverneur, aux armes ! une infinité d’ennemis ont pénétré dans l’île, et nous sommes perdus si votre adresse et votre valeur ne nous portent secours. » Ce fut avec ce tapage et cette furie qu’ils arrivèrent où était Sancho, plus mort que vif de ce qu’il voyait et entendait. Quand ils furent proches, l’un d’eux lui dit : « Que votre seigneurie s’arme vite, si elle ne veut se perdre, et perdre l’île entière. — Qu’ai-je à faire de m’armer ? répondit Sancho ; et qu’est-ce que j’entends en fait d’armes et de secours ? Il vaut bien mieux laisser ces choses à mon maître Don Quichotte, qui les dépêchera en deux tours de main, et nous tirera d’affaire. Mais moi, pécheur à Dieu, je n’entends rien à ces presses-là. — Holà ! seigneur gouverneur, s’écria un autre, quelle froideur est-ce là ? Armez-vous bien vite, puisque nous vous apportons des armes offensives et défensives, et paraissez sur la place, et soyez notre guide et notre capitaine, puisqu’il vous appartient de droit de l’être, étant notre gouverneur. — Eh bien ! qu’on m’arme donc, et à la bonne heure, » répliqua Sancho.

Aussitôt on apporta deux pavois ou grands boucliers, dont ces gens étaient pourvus, et on lui attacha sur sa chemise, sans lui laisser prendre aucun autre vêtement, un pavois devant et l’autre derrière. On lui fit passer les bras par des ouvertures qui avaient été pratiquées, et on le lia vigoureusement avec des cordes, de façon qu’il resta claquemuré entre deux planches, droit comme un fuseau, sans pouvoir plier les genoux ni se mouvoir d’un pas. On lui mit dans les mains une lance, sur laquelle il s’appuya pour pouvoir se tenir debout. Quand il fut arrangé de la sorte, on lui dit de marcher devant, pour guider et animer tout le monde, et que, tant qu’on l’aurait pour boussole, pour étoile et pour lanterne, les affaires iraient à bonne fin. — Comment diable puis-je marcher ? malheureux que je suis ! répondit Sancho, si je ne peux seulement jouer des rotules, empêtré par ces planches qui sont si bien cousues à mes chairs ? Ce qu’il faut faire, c’est de m’emporter à bras, et de me placer de travers ou debout à quelque poterne ; je la garderai avec cette lance ou avec mon corps. Allons donc, seigneur gouverneur, dit un autre, c’est plus la peur que les planches qui vous empêche de marcher. Remuez-vous, et finissez-en, car il est tard ; les ennemis grossissent, les cris s’augmentent et le péril croît. »

À ces exhortations et à ces reproches, le pauvre gouverneur essaya de remuer ; mais ce fut pour faire une si lourde chute tout de son long, qu’il crut s’être mis en morceaux. Il resta comme une tortue enfermée dans ses écailles, ou comme un quartier de lard entre deux huches, ou bien encore comme une barque échouée sur le sable. Pour l’avoir vu ainsi tombé, cette engeance moqueuse n’en eut pas plus de compassion ; au contraire, éteignant leurs torches, ils se mirent à crier de plus belle, à appeler aux armes, à passer et repasser sur le pauvre Sancho, en frappant les pavois d’une multitude de coups d’épée, si bien que, s’il ne se fût roulé et ramassé jusqu’à mettre aussi la tête entre les pavois, c’en était fait du déplorable gouverneur, lequel, refoulé dans cette étroite prison, suait sang et eau, et priait Dieu du fond de son âme de le tirer d’un tel péril. Les uns trébuchaient sur lui, d’autres tombaient ; enfin, il s’en trouva un qui lui monta sur le dos, s’y installa quelque temps ; et de là, comme du haut d’une éminence, il commandait les armées, et disait à grands cris : « Par ici les nôtres ; l’ennemi charge de ce côté ; qu’on garde cette brèche ; qu’on ferme cette porte ; qu’on barricade ces escaliers ; qu’on apporte des pots de goudron, de la résine, de la poix, des chaudières d’huile bouillante ; qu’on couvre les rues avec des matelas. » Enfin, il nommait coup sur coup tous les instruments et machines de guerre avec lesquels on a coutume de défendre une ville contre l’assaut. Quant au pauvre Sancho, qui, moulu sous les pieds, entendait et souffrait tout cela, il disait entre ses dents : « Oh ! si le Seigneur voulait donc permettre qu’on achevât de prendre cette île, et que je me visse ou mort ou délivré de cette grande angoisse ! » Le ciel accueillit sa prière ; et, quand il l’espérait le moins, il entendit des voix qui criaient : « Victoire, victoire ! les ennemis battent en retraite. Allons, seigneur gouverneur, levez-vous ; venez jouir du triomphe et répartir les dépouilles conquises sur l’ennemi par la valeur de cet invincible bras. — Qu’on me lève, dit d’une voix défaillante le dolent Sancho. » On l’aida à se relever, et, dès qu’il fut debout, il dit : « L’ennemi que j’ai vaincu, je consens qu’on me le cloue sur le front. Je ne veux pas répartir des dépouilles d’ennemis, mais seulement prier et supplier quelque ami, si par hasard il m’en reste, de me donner un doigt de vin, car je suis desséché, et de m’essuyer cette sueur, car je fonds en eau. » On l’essuya, on lui apporta du vin, on détacha les pavois ; il s’assit sur son lit, et s’évanouit aussitôt de la peur, des alarmes et des souffrances qu’il avait endurées.

Déjà les mystificateurs commençaient à regretter d’avoir poussé le jeu si loin ; mais Sancho, en revenant à lui, calma la peine que leur avait donnée sa pamoison. Il demanda l’heure qu’il était ; on lui répondit que le jour commençait à poindre. Il se tut ; et, sans dire un mot de plus, il commença à s’habiller, toujours gardant le silence. Les assistants le regardaient faire, attendant où aboutirait cet empressement qu’il mettait à s’habiller. Il acheva enfin de se vêtir ; et peu à peu (car il était trop moulu pour aller beaucoup à beaucoup), il gagna l’écurie, où le suivirent tous ceux qui se trouvaient là. Il s’approcha du grison, le prit dans ses bras, lui donna un baiser de paix sur le front, et lui dit, les yeux mouillés de larmes : « Venez ici, mon compagnon, mon ami, vous qui m’aidez à supporter mes travaux et mes misères. Quand je vivais avec vous en bonne intelligence, quand je n’avais d’autres soucis que ceux de raccommoder vos harnais, et de donner de la subsistance à votre gentil petit corps, heureux étaient mes heures, mes jours et mes années. Mais, depuis que je vous ai laissé, depuis que je me suis élevé sur les tours de l’ambition et de l’orgueil, il m’est entré dans l’âme mille misères, mille souffrances, et quatre mille inquiétudes. » Tout en lui tenant ces propos, Sancho bâtait et bridait son âne, sans que personne lui dît un seul mot. Le grison bâté, il monta à grand’peine sur son dos, et, adressant alors la parole au majordome, au secrétaire, au maître d’hôtel, à Pédro Récio le docteur, et à une foule d’autres qui se trouvaient présents, il leur dit : « Faites place, mes seigneurs, et laissez-moi retourner à mon ancienne liberté ; laissez-moi reprendre la vie passée, pour me ressusciter de cette mort présente. Je ne suis pas né pour être gouverneur, ni pour défendre des îles ou des villes contre les ennemis qui veulent les attaquer. Je m’entends mieux à manier la pioche, à mener la charrue, à tailler la vigne, qu’à donner des lois ou à défendre des provinces et des royaumes. La place de saint Pierre est à Rome ; je veux dire que chacun est à sa place quand il fait le métier pour lequel il est né. Une faucille me va mieux à la main qu’un sceptre de gouverneur. J’aime mieux me rassasier de soupe à l’oignon que d’être soumis à la vilenie d’un impertinent médecin qui me fait mourir de faim ; j’aime mieux me coucher à l’ombre d’un chêne dans l’été, et me couvrir d’une houppelande à poils dans l’hiver, en gardant ma liberté, que de me coucher avec les embarras du gouvernement entre des draps de toile de Hollande, et de m’habiller de martres zibelines. Je souhaite le bonsoir à vos grâces, et vous prie de dire au duc, mon seigneur, que nu je suis né, nu je me trouve ; je ne perds ni ne gagne : je veux dire que, sans une obole je suis entré dans ce gouvernement, et que j’en sors sans une obole, bien au rebours de ce que font d’habitude les gouverneurs d’autres îles. Écartez-vous, et laissez-moi passer ; je vais aller me graisser les côtes, car je crois que je les ai toutes rompues, grâce aux ennemis qui se sont promenés cette nuit sur mon estomac. — N’en faites rien, seigneur gouverneur, s’écria le docteur Récio ; je donnerai à votre grâce un breuvage contre les chutes et les meurtrissures, qui vous rendra sur-le-champ votre santé et votre vigueur passées. Quant à vos repas, je promets à votre grâce de m’amender, et de vous laisser manger abondamment de tout ce qui vous fera plaisir. — Tu piaules trop tard[1], répondit Sancho ; je resterai comme je me ferai Turc. Nenni, ce ne sont pas des tours à recommencer deux fois. Ah ! pardieu, j’ai envie de garder ce gouvernement ou d’en accepter un autre, me l’offrît-on entre deux plats, comme de voler au ciel sans ailes. Je suis de la famille des Panza, qui sont tous entêtés en diable ; et quand une fois ils disent non, non ce doit être, en dépit du monde entier[2]. Je laisse dans cette écurie les ailes de la fourmi qui m’ont enlevé en l’air pour me faire manger aux oiseaux[3]. Redescendons par terre, pour y marcher à pied posé ; et si nous ne chaussons des souliers de maroquin piqué, nous ne manquerons pas de sandales de corde[4]. Chaque brebis avec sa pareille, et que personne n’étende la jambe plus que le drap n’est long, et qu’on me laisse passer, car il se fait tard. »

Le majordome reprit alors : « Seigneur gouverneur, nous laisserions bien volontiers partir votre grâce, quoiqu’il nous soit très-pénible de vous perdre, car votre esprit et votre conduite toute chrétienne nous obligent à vous regretter ; mais personne n’ignore que tout gouverneur est tenu, avant de quitter l’endroit où il a gouverné, à faire d’abord résidence[5]. Que votre grâce rende compte des dix jours passés depuis qu’elle a le gouvernement, et qu’elle s’en aille ensuite avec la paix de Dieu. — Personne ne peut me demander ce compte, répondit Sancho, à moins que le duc, mon seigneur, ne l’ordonne. Je vais lui faire visite, et lui rendrai mes comptes, rubis sur l’ongle. D’ailleurs, puisque je sors de ce gouvernement tout nu, il n’est pas besoin d’autre preuve pour justifier que j’ai gouverné comme un ange. — Pardieu, le grand Sancho a raison, s’écria le docteur Récio, et je suis d’avis que nous le laissions aller, car le duc sera enchanté de le revoir. »

Tous les autres tombèrent d’accord, et le laissèrent partir, après avoir offert de lui tenir compagnie, et de le pourvoir de tout ce qu’il pourrait désirer pour les aises de sa personne et la commodité de son voyage. Sancho répondit qu’il ne voulait qu’un peu d’orge pour le grison, et un demi-fromage avec un demi-pain pour lui ; que, le chemin étant si court, il ne lui fallait ni plus amples ni meilleures provisions. Tous l’embrassèrent, et lui les embrassa tous en pleurant, et les laissa aussi émerveillés de ses propos que de sa résolution si énergique et si discrète.


  1. Tarde piache (pour piaste), phrase proverbiale dont voici l’origine : on raconte qu’un étudiant, mangeant des œufs à la coque, en avala un si peu frais, que le poulet s’y était déjà formé ; il l’entendit crier en lui passant dans la gorge, et se contenta de dire gravement : Tu piaules trop tard.
  2. Il y a là un intraduisible jeu de mots sur nones, qui veut dire impairs et non au pluriel, et pares, pairs.
  3. Allusion au proverbe : Les ailes sont venues à la fourmi, et les oiseaux l’ont mangée.
  4. Alpargatas, chaussure ordinaire des paysans espagnols.
  5. En Espagne et en Amérique, les vice-rois, gouverneurs et agents financiers devaient, en quittant leur emploi, résider quelque temps pour rendre leurs comptes.