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L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre XL

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Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 413-419).


CHAPITRE XL.

De choses relatives à cette aventure et à cette mémorable histoire.



Véritablement tous ceux qui aiment les histoires comme celle-ci doivent se montrer reconnaissants envers Cid Hamet, son auteur primitif, pour le soin curieux qu’il a pris de nous en conter les plus petits détails et de n’en pas laisser la moindre parcelle qu’il ne mette distinctement au jour. Il peint les pensées, découvre les imaginations, répond aux questions tacites, éclaircit les doutes, résout les difficultés proposées, et finalement manifeste jusqu’à ses derniers atomes la plus diligente passion de savoir et d’apprendre. Ô célèbre auteur ! ô fortuné Don Quichotte ! ô fameuse Dulcinée ! ô gracieux Sancho Panza ! tous ensemble, et chacun en particulier, vivez des siècles infinis, pour le plaisir et l’amusement universel des vivants !

L’histoire dit donc qu’en voyant la Doloride évanouie, Sancho s’écria : « Je jure, foi d’homme de bien, et par le salut de tous mes aïeux les Panzas, que jamais je n’ai ouï, ni vu, et que jamais mon maître n’a conté ni pu imaginer dans sa fantaisie une aventure comme celle-ci. Que mille satans te maudissent, enchanteur et géant Malambruno ! ne pouvais-tu trouver d’autre espèce de punition pour ces pécheresses que de leur donner des museaux de barbets ? Comment ! ne valait-il pas mieux, et n’était-il pas plus à leur convenance de leur fendre les narines du haut en bas, eussent-elles ensuite parlé du nez, que de leur faire pousser des barbes ? Je gagerais qu’elles n’ont pas de quoi se faire raser. — Oh ! c’est bien vrai, seigneur, répondit une des douze ; nous ne sommes pas en état de payer un barbier. Aussi quelques-unes de nous ont pris, pour remède économique, l’usage de certains emplâtres de poix. Nous nous les appliquons sur le visage, et en tirant un bon coup, nos mentons demeurent ras et lisses comme le fond d’un mortier de pierre. Il y a bien à Candaya des femmes qui vont de maison en maison épiler les dames, leur polir les sourcils, et préparer toutes sortes d’ingrédients[1] ; mais nous autres duègnes de madame, nous n’avons jamais voulu accepter leurs services, parce que la plupart sentent l’entremetteuse ; et si le seigneur Don Quichotte ne nous porte secours, avec nos barbes on nous portera dans le tombeau. — Je m’arracherais plutôt la mienne en pays de Mores, s’écria Don Quichotte, que de ne pas vous débarrasser des vôtres. »

En ce moment, la Trifaldi revint de sa pâmoison. « L’agréable tintement de cette promesse, dit-elle, ô valeureux chevalier, a frappé mes oreilles au milieu de mon évanouissement, et il a suffi pour me faire recouvrer tous mes sens. Ainsi, je vous en supplie de nouveau, errant, illustre et indomptable seigneur, convertissez en œuvre votre gracieuse promesse. — Il ne tiendra pas à moi qu’elle reste inaccomplie, répondit Don Quichotte. Allons, madame, dites ce que je dois faire ; mon courage est prêt à se mettre à votre service. — Le cas est, reprit la Doloride, que, d’ici au royaume de Candaya, si l’on va par terre, il y a cinq mille lieues, à deux de plus ou de moins. Mais, si l’on va par les airs, et en ligne droite, il n’y en a que trois mille deux cent vingt-sept. Il faut savoir également que Malambruno me dit qu’à l’instant où le sort me ferait rencontrer le chevalier notre libérateur, il lui enverrait une monture, un peu meilleure et moins rétive que les bêtes de retour, car ce doit être ce même cheval de bois sur lequel le vaillant Pierre de Provence enleva la jolie Magalone[2]. Ce cheval se dirige au moyen d’une cheville qu’il a dans le front et qui lui sert de mors, et il vole à travers les airs avec une telle rapidité, qu’on dirait que les diables l’emportent. Ce dit cheval, suivant l’antique tradition, fut fabriqué par le sage Merlin. Il le prêta au comte Pierre, qui était son ami et qui fit avec lui de grands voyages ; entre autres, il enleva, comme on l’a dit, la jolie Magalone, la menant en croupe par les airs, et laissant ébahis tous ceux qui, de la terre, les regardaient passer. Merlin ne le prêtait qu’à ceux qu’il aimait bien, ou qui le payaient mieux ; et, depuis le fameux Pierre jusqu’à nos jours, nous ne sachions pas que personne l’eût monté. Malambruno l’a tiré de là par la puissance de son art magique, et il le tient en son pouvoir. C’est de lui qu’il se sert pour les voyages qu’il fait à chaque instant en diverses parties du monde. Aujourd’hui il est ici, demain en France, et vingt-quatre heures après au Potoso. Ce qu’il y a de bon, c’est que ce cheval ne mange pas, ne dort pas, n’use point de fers, et qu’il marche l’amble au milieu des airs, sans avoir d’ailes ; au point que celui qu’il porte peut tenir à la main un verre plein d’eau, sans en répandre une goutte, tant il chemine doucement et posément. C’est pour cela que la jolie Magalone se réjouissait tant d’aller à cheval sur son dos. — Par ma foi, interrompit Sancho, pour aller un pas doux et posé, rien de tel que mon âne. Il est vrai qu’il ne marche pas dans l’air ; mais, sur la terre, je défie avec lui tous les ambles du monde. »

Chacun se mit à rire, et la Doloride continua : « Eh bien ! ce cheval, si Malambruno veut mettre fin à notre disgrâce, sera là devant nous, une demi-heure au plus après la tombée de la nuit ; car il m’a signifié que le signe qu’il me donnerait pour me faire entendre que j’avais trouvé le chevalier, objet de mes recherches, ce serait de m’envoyer le cheval, où que ce fût, avec promptitude et commodité. — Et combien tient-il de personnes sur ce cheval ? demanda Sancho. — Deux, répondit la Doloride, l’un sur la selle, l’autre sur la croupe ; et généralement ces deux personnes sont le chevalier et l’écuyer, à défaut de quelque demoiselle enlevée. — Je voudrais maintenant savoir, madame Doloride, dit Sancho, quel nom porte ce cheval ? — Son nom, répondit la Doloride, n’est pas comme celui du cheval de Bellérophon, qui s’appelait Pégase, ni comme celui d’Alexandre-le-Grand, qui s’appelait Bucéphale. Il ne se nomme point Brillador, comme celui de Roland-Furieux, ni Bayart, comme celui de Renaud de Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, ni Bootès ou Péritoa, comme on dit que s’appelaient les chevaux du Soleil[3], ni même Orélia, comme le cheval sur lequel l’infortuné Rodéric, dernier roi des Goths, entra dans la bataille où il perdit la vie et le royaume. — Je gagerais, s’écria Sancho, que, puisqu’on ne lui a donné aucun de ces fameux noms de chevaux si connus, on ne lui aura pas davantage donné celui du cheval de mon maître, Rossinante, qui, en fait d’être ajusté comme il faut, surpasse tous ceux que l’on a cités. — Cela est vrai, répondit la comtesse barbue ; mais cependant le nom de l’autre lui va bien aussi, car il s’appelle Clavilègne-le-Véloce[4], ce qui exprime qu’il est de bois, qu’il a une cheville au front, et qu’il chemine avec une prodigieuse célérité. Ainsi, quant au nom, il peut bien le disputer au fameux Rossinante. — En effet, le nom ne me déplaît pas, répliqua Sancho ; mais avec quel frein ou quel harnais se gouverne-t-il ? — Je viens de dire, répondit la Trifaldi, que c’est avec la cheville. En la tournant d’un côté ou de l’autre, le chevalier qui est dessus le fait cheminer comme il veut, tantôt au plus haut des airs, tantôt effleurant et presque balayant le sol, tantôt au juste milieu, qu’il faut toujours chercher dans toutes les actions bien ordonnées. — Je voudrais le voir, reprit Sancho ; mais penser que je monte dessus, soit en selle, soit en croupe, c’est demander des poires à l’ormeau. À peine puis-je me tenir sur mon grison, assis dans le creux d’un bât plus douillet que la soie même ; et l’on voudrait maintenant que je me tinsse sur une croupe de bois, sans coussin, ni tapis ! Pardine, je n’ai pas envie de me moudre pour ôter la barbe à personne. Que ceux qui en ont de trop se la rasent ; mais pour moi, je ne pense pas accompagner mon maître dans un si long voyage. D’ailleurs, je n’ai pas sans doute à servir pour la tonte de ces barbes, comme pour le désenchantement de madame Dulcinée. — Si vraiment, ami, répondit Doloride ; et tellement, que sans votre présence, nous ne ferons rien de bon. — En voici bien d’une autre ! s’écria Sancho ; et qu’ont à voir les écuyers dans les aventures de leurs seigneurs ? Ceux-ci doivent-ils emporter la gloire de celles qu’ils mettent à fin, et nous, supporter le travail ? Mort de ma vie ! si du moins les historiens disaient : « un tel chevalier a mis à fin telle et telle aventure, mais avec l’aide d’un tel, son écuyer, sans lequel il était impossible de la conclure…, » à la bonne heure ; mais qu’ils écrivent tout sec : « Don Paralipoménon des Trois Étoiles a conclu l’aventure des six Vampires, » et cela, sans nommer la personne de son écuyer, qui s’était trouvé présent à tout, pas plus que s’il ne fût pas de ce monde ! c’est intolérable. Maintenant, seigneurs, je le répète, mon maître peut s’en aller tout seul, et grand bien lui fasse. Moi, je resterai ici, en compagnie de madame la duchesse. Il pourrait arriver qu’à son retour il trouvât l’affaire de madame Dulcinée aux trois quarts faite ; car, dans les moments perdus, je pense me donner une volée de coups de fouet à m’en ouvrir la peau. — Cependant, interrompit la duchesse, il faut accompagner votre maître, si c’est nécessaire, bon Sancho ; puisque ce sont des bons comme vous qui vous en font la prière. Il ne sera pas dit que, pour votre vaine frayeur, les mentons de ces dames restent avec leurs toisons : ce serait un cas de conscience. — En voici d’une autre encore un coup, répliqua Sancho. Si cette charité se faisait pour quelques demoiselles recluses, ou pour quelques petites filles de la doctrine chrétienne, encore passe ; on pourrait s’aventurer à quelque fatigue. Mais pour ôter la barbe à ces duègnes ! malpeste ! j’aimerais mieux les voir toutes barbues, depuis la plus grande jusqu’à la plus petite, depuis la plus mijaurée jusqu’à la plus pimpante. — Vous en voulez bien aux duègnes, ami Sancho, dit la duchesse, et vous suivez de près l’opinion de l’apothicaire de Tolède. Eh bien ! vous n’avez pas raison. Il y a des duègnes chez moi qui pourraient servir de modèle à des maîtresses de maison, et voilà ma bonne Doña Rodriguez qui ne me laissera pas dire autre chose. — C’est assez que votre excellence le dise, reprit la Rodriguez, et Dieu sait la vérité. Que nous soyons, nous autres duègnes, bonnes ou mauvaises, barbues ou imberbes, enfin nos mères nous ont enfantées comme les autres femmes, et puisque Dieu nous a mises au monde, il sait bien pourquoi. Aussi, c’est à sa miséricorde que je m’attends, et non à la barbe de personne. — Voilà qui est bien, madame Rodriguez, dit Don Quichotte ; et vous, madame Trifaldi et compagnie, j’espère que le ciel jettera sur votre affliction un regard favorable, et que Sancho fera ce que je lui ordonnerai, soit que Clavilègne arrive, soit que je me voie aux prises avec Malambruno. Ce que je sais, c’est qu’aucun rasoir ne raserait plus aisément le poil de vos grâces, que mon épée ne raserait sur ses épaules la tête de ce Malambruno. Dieu souffre les méchants, mais ce n’est pas pour toujours. »

— Ah ! s’écria la Doloride, que toutes les étoiles des régions célestes regardent votre grandeur avec des yeux benins, ô valeureux chevalier ! qu’elles versent sur votre cœur magnanime toute vaillance et toute prospérité, pour que vous deveniez le bouclier et le soutien de la triste et injurieuse engeance des duègnes, détestée des apothicaires, mordue des écuyers et escroquée des pages. Maudite soit la coquine qui, à la fleur de son âge, ne se fait pas plutôt religieuse que duègne ! Malheur à nous autres duègnes, à qui nos maîtresses jetteraient un toi par la figure, si elles croyaient pour cela devenir reines, vinssions-nous en ligne droite et de mâle en mâle d’Hector le Troyen ! Ô géant Malambruno ! qui, bien qu’enchanteur, es fidèle en tes promesses, envoie-nous vite le sans pareil Clavilègne, pour que notre malheur finisse ; car, si la chaleur vient, et que nos barbes restent, hélas ! c’en est fait de nous. »

La Trifaldi prononça ces paroles avec un accent si déchirant, qu’elle tira les larmes des yeux de tous les spectateurs, Sancho lui-même sentit les siens se mouiller, et il résolut au fond de son cœur d’accompagner son maître jusqu’au bout du monde, si c’était en cela que consistait le moyen d’ôter la laine de ces vénérables visages.


  1. Ces femmes, dont l’office était fort à la mode au temps de Cervantès, se nommaient alors velleras.
  2. Cervantès a pris l’idée de son cheval de bois dans l’Histoire de la jolie Magalone, fille du roi de Naples, et de Pierre, fils du comte de Provence, roman chevaleresque, imprimé à Séville en 1533. Le docteur John Bowle fait remarquer, dans ses Annotations sur le Don Quichotte, que le vieux Chaucer, l’Ennius des poëtes anglais, mort en 1400, parle d’un cheval semblable à celui-ci, qui appartenait à Cambuscan, roi de Tartarie ; il volait dans les airs et se dirigeait au moyen d’une cheville qu’il avait dans l’oreille. Seulement le cheval de Cambuscan était de bronze.
  3. Bootès n’est pas un des chevaux du Soleil, mais une constellation voisine de la Grande-Ourse. Ce n’est point non plus Péritoa qu’il fallait nommer, mais Pyroéis, suivant ces vers d’Ovide (Métam., liv. II) :

    Interea volucres Pyrœis, Eous et Aethon,
    Solis equi, quartusque Phlegon, hinnitibus auras
    Flammiferis implent, pedibusque repagula pulsant.

  4. Clavileño el aligero. Nom formé des mots clavija, cheville, et leño, pièce de bois.