L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre XLI

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Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 420-433).


CHAPITRE XLI.

De l’arrivée de Clavilègne, avec la fin de cette longue et prolixe aventure.



La nuit vint sur ces entrefaites, et avec elle l’heure indiquée pour la venue du fameux cheval Clavilègne. Son retard commençait à tourmenter Don Quichotte, lequel concluait, de ce que Malambruno tardait à l’envoyer, ou qu’il n’était pas le chevalier pour qui était réservée cette aventure, ou que Malambruno n’osait point en venir aux mains avec lui en combat singulier. Mais voilà que tout à coup apparaissent dans le jardin quatre sauvages, habillés de feuilles de lierre, et portant sur leurs épaules un grand cheval de bois. Ils le posèrent à terre, sur ses pieds, et l’un des sauvages dit : « Que le chevalier qui en aura le courage monte sur cette machine. — Alors, interrompit Sancho, je n’y monte pas, car je n’ai point de courage, et ne suis pas chevalier. » Le sauvage continua : « et que son écuyer, s’il en a un, monte en croupe. Il peut avoir confiance au valeureux Malambruno, certain de n’avoir à craindre que son épée, mais nulle autre, ni nulle autre embûche. Il n’y a qu’à tourner cette cheville que le cheval a sur le cou, et il emportera le chevalier et l’écuyer par les airs où les attend Malambruno. Mais, pour que la hauteur et la sublimité du chemin ne leur cause pas d’étourdissements, il faut qu’ils se couvrent les yeux jusqu’à ce que le cheval hennisse. Ce sera le signe qu’ils ont achevé leur voyage. » Cela dit, et laissant là Clavilègne, les quatre sauvages s’en retournèrent à pas comptés par où ils étaient venus.

Dès que la Doloride vit le cheval, elle dit à Don Quichotte, les larmes aux yeux : « Valeureux chevalier, les promesses de Malambruno sont accomplies, le cheval est chez nous, et nos barbes poussent ; chacune de nous, et par chaque poil de nos mentons, nous te supplions de nous raser et de nous tondre, puisque cela ne tient plus qu’à ce que tu montes sur cette bête avec ton écuyer, et à ce que vous donniez tous deux un heureux début à votre voyage de nouvelle espèce. — C’est ce que je ferai, madame la comtesse Trifaldi, répondit Don Quichotte, de bien bon cœur et de bien bonne volonté, sans prendre un coussin et sans chausser d’éperons, pour ne pas perdre un moment, tant j’ai grande envie de vous voir, madame, ainsi que toutes ces duègnes, tondues et rasées. — Et moi, c’est ce que je ne ferai pas, dit Sancho, ni de bonne, ni de mauvaise volonté. Si cette tonsure ne peut se faire sans que je monte en croupe, mon seigneur peut bien chercher un autre écuyer qui l’accompagne, et ces dames un autre moyen de se polir le menton, car je ne suis pas un sorcier pour trouver plaisir à courir les airs. Et que diraient mes insulaires en apprenant que leur gouverneur est à se promener parmi les vents ? D’ailleurs, puisqu’il y a trois mille et tant de lieues d’ici à Candaya, si le cheval se fatigue, ou si le géant se fâche, nous mettrons à revenir une demi-douzaine d’années, et alors il n’y aura plus d’îles ni d’îlots dans le monde qui me reconnaissent ; et puisqu’on dit d’habitude que c’est dans le retard qu’est le péril, et que si l’on te donne la génisse, mets-lui la corde au cou, j’en demande pardon aux barbes de ces dames, mais saint Pierre est fort bien à Rome ; je veux dire que je suis fort bien dans cette maison, où l’on me traite avec tant de bonté, et du maître de laquelle j’attends le bonheur insigne de me voir gouverneur.

— Ami Sancho, répondit le duc, l’île que je vous ai promise n’est ni mobile, ni fugitive. Elle a des racines si profondes, enfoncées dans les abîmes de la terre, qu’on ne pourrait ni l’arracher, ni la changer de place en trois tours de reins. Et puisque nous savons tous deux, vous et moi, qu’il n’y a aucune sorte d’emploi, j’entends de ceux de haute volée, qui ne s’obtienne par quelque espèce de pot-de-vin, l’un plus gros, l’autre plus petit[1], celui que je veux recevoir pour ce gouvernement, c’est que vous alliez avec votre seigneur Don Quichotte mettre fin à cette mémorable aventure. Soit que vous reveniez sur Clavilègne dans le peu de temps que promet sa célérité, soit que la fortune contraire vous ramène à pied, comme un pauvre pèlerin, de village en village et d’auberge en auberge, dès que vous reviendrez, vous trouverez votre île où vous l’aurez laissée, et vos insulaires avec le même désir qu’ils ont toujours eu de vous avoir pour gouverneur. Ma volonté sera la même ; et ne mettez aucun doute à cette vérité, seigneur Sancho, car ce serait faire un notable outrage à l’envie que j’ai de vous servir. — Assez, assez, seigneur, s’écria Sancho ; je ne suis qu’un pauvre écuyer, et ne puis porter tant de courtoisies sur les bras. Que mon maître monte, qu’on me bande les yeux, et qu’on me recommande à Dieu. Il faut aussi m’informer si quand nous passerons par ces hauteurs, je pourrai recommander mon âme au Seigneur, ou invoquer la protection des anges. — Vous pouvez très-bien, Sancho, répondit la Doloride, recommander votre âme à Dieu, ou à qui vous plaira ; car, bien qu’enchanteur, Malambruno est chrétien ; il fait ses enchantements avec beaucoup de tact et de prudence, et sans se mettre mal avec personne. — Allons donc, dit Sancho, que Dieu m’aide et la très-sainte Trinité de Gaëte. — Depuis la mémorable aventure des foulons, dit Don Quichotte, je n’ai jamais vu Sancho avoir aussi peur qu’à présent. Si je croyais aux augures, comme tant d’autres, je sentirais bien un peu de chair de poule à mon courage. Mais, venez ici, Sancho ; avec la permission du seigneur et de madame, je veux vous dire deux mots en particulier. »

Emmenant alors Sancho sous un groupe d’arbres, il lui prit les deux mains, et lui dit : « Tu vois, mon frère Sancho, le long voyage qui nous attend. Dieu sait quand nous reviendrons, et quel loisir, quelle commodité nous laisseront les affaires. Je voudrais donc que tu te retirasses à présent dans ta chambre, comme si tu allais chercher quelque chose de nécessaire au départ, et qu’en un tour de main tu te donnasses, en à-compte sur les trois mille trois cents coups de fouet auxquels tu t’es obligé, ne serait-ce que cinq ou six cents. Quand ils seront donnés, ce sera autant de fait, car commencer les choses c’est les avoir à moitié finies. — Par Dieu ! s’écria Sancho, votre grâce doit avoir perdu l’esprit. C’est comme ceux qui disent : « Tu me vois pressé et tu me demandes ma fille en mariage. » Comment donc ! maintenant qu’il s’agit d’aller à cheval sur une table rase, vous voulez que je me déchire le derrière ! En vérité, ce n’est pas raisonnable. Allons d’abord barbifier ces duègnes, et au retour je vous promets, foi de qui je suis, que je me dépêcherai tellement de remplir mon obligation, que votre grâce sera pleinement satisfaite ; et ne disons rien de plus. — Cette promesse, bon Sancho, reprit Don Quichotte, suffit pour me consoler ; et je crois fermement que tu l’accompliras, car, tout sot que tu es, tu es homme véridique. — Je ne suis pas vert, mais brun, dit Sancho, et quand même je serais bariolé, je tiendrais ma parole. »

Après cela, ils revinrent pour monter sur Clavilègne. Et au moment d’y mettre le pied, Don Quichotte dit à Sancho : « Allons, Sancho, bandez-vous les yeux, car celui qui nous envoie chercher de si lointains climats n’est pas capable de nous tromper. Quelle gloire pourrait-il gagner à tromper des gens qui se fient à lui ? Mais quand même tout arriverait au rebours de ce que j’imagine, aucune malice ne pourra du moins obscurcir la gloire d’avoir entrepris cette prouesse. — Allons, seigneur, dit Sancho ; les barbes et les larmes de ces dames, je les ai clouées dans le cœur, et je ne mangerai pas morceau qui me profite avant que j’aie vu leur menton dans son premier poli. Que votre grâce monte, et se bouche d’abord les yeux, car, si je dois aller en croupe, il est clair que je ne dois monter qu’après celui qui va sur la selle. — Tu as raison, » répliqua Don Quichotte ; et, tirant de sa poche un mouchoir, il pria la Doloride de lui en couvrir les yeux. Quand ce fut fait, il ôta son bandeau et dit : « Je me souviens, si j’ai bonne mémoire, d’avoir lu dans Virgile l’histoire du Palladium de Troie : ce fut un cheval de bois que les Grecs présentèrent à la déesse Pallas, et qui avait le ventre plein de chevaliers armés, par lesquels la ruine de Troie fut consommée. Il serait donc bon de voir d’abord ce que Clavilègne porte dans ses entrailles. — C’est inutile, s’écria la Doloride, je m’en rends caution, et je sais que Malambruno n’est capable ni d’une trahison, ni d’un méchant tour. Que votre grâce, seigneur Don Quichotte, monte sans aucune crainte, et le mal qui arrivera, je le prends à mon compte. »

Il parut à Don Quichotte que tout ce qu’il pourrait répliquer au sujet de sa sûreté personnelle serait une injure à sa vaillance, et, sans plus d’altercation, il monta sur Clavilègne, et essaya la cheville qui tournait aisément. Comme il n’avait point d’étriers, et que ses jambes pendaient tout de leur long, il ressemblait à ces figures de tapisserie de Flandre peintes ou plutôt tissues dans un triomphe d’empereur romain.

De mauvais gré, et en se faisant tirer l’oreille, Sancho vint monter à son tour. Il s’arrangea du mieux qu’il put sur la croupe, qu’il trouva fort dure et nullement douillette. Alors il demanda au duc de lui prêter, s’il était possible, quelque coussin ou quelque oreiller, fût-ce de l’estrade de madame la duchesse ou du lit d’un page, car la croupe de ce cheval lui semblait plutôt de marbre que de bois. Mais la Trifaldi fit observer que Clavilègne ne souffrait sur son dos aucune espèce de harnais, ni d’ornement ; que ce qu’il y avait à faire, c’était que Sancho s’assît à la manière des femmes, et qu’ainsi il sentirait moins la dureté de la monture. C’est ce que fit Sancho ; et, disant adieu, il se laissa bander les yeux. Mais, quand il les eut bandés, il les découvrit encore, et, jetant des regards tendres et suppliants sur tous ceux qui se trouvaient dans le jardin, il les conjura les larmes aux yeux de l’aider en ce moment critique avec force pater noster et force ave Maria, afin que Dieu leur envoyât aussi des gens pour leur en dire quand ils se trouveraient en semblable passe. « Larron ! s’écria Don Quichotte, es-tu par hasard attaché à la potence ? es-tu au dernier jour de ta vie pour user de telles supplications ? N’es-tu point, lâche et dénaturée créature, assis au même endroit qu’occupa la jolie Magalone, et dont elle descendit, non dans la sépulture, mais sur le trône de France, si les histoires ne mentent pas ? Et moi, qui vais à tes côtés, ne puis-je pas me mettre au niveau du valeureux Pierre, qui étreignit l’endroit même que j’étreins à présent ? Bande-toi, bande-toi les yeux, animal sans cœur, et que la peur qui te travaille ne te sorte plus par la bouche, au moins en ma présence. — Eh bien, qu’on me bouche donc, répondit Sancho ; mais puisqu’on ne veut pas que je me recommande à Dieu, ni que je lui sois recommandé, est-il étonnant que j’aie peur qu’il y ait par ici quelque légion de diables qui nous emporte à Péralvillo[2] ?

Enfin on leur banda les yeux, et Don Quichotte, se trouvant placé comme il devait être, tourna la cheville. À peine y eut-il porté la main, que toutes les duègnes et le reste des assistants élevèrent la voix pour lui crier tous ensemble : « Dieu te conduise, valeureux chevalier ; Dieu t’assiste, écuyer intrépide. Voilà que vous vous élevez dans les airs en les traversant avec plus de rapidité qu’une flèche ; voilà que vous commencez à surprendre et à émerveiller tous ceux qui vous regardent de la terre. Tiens-toi bien, valeureux Sancho, ne te dandine pas, prends garde de tomber ; ta chute serait plus terrible que celle du jeune étourdi qui voulut conduire le char du soleil son père. » Sancho entendit ces avertissements, et, se serrant près de son maître qu’il étreignait dans ses bras, il lui dit : « Seigneur, comment ces gens-là disent-ils que nous volons si haut, puisque leurs paroles viennent jusqu’ici, et qu’on dirait qu’ils parlent tout à côté de nous ? — Ne fais pas attention à cela, Sancho, répondit Don Quichotte ; comme ces aventures et ces voyages à la volée sortent du cours des choses ordinaires, tu verras et tu entendras de trois mille lieues tout ce qu’il te plaira. Mais ne me serre pas tant, car tu m’étouffes ; et vraiment je ne sais ce qui peut te troubler, ni te faire peur ; pour moi j’oserais jurer que de ma vie je n’ai monté une monture d’une allure plus douce. On dirait que nous ne bougeons pas de place. Allons, ami, chasse ta frayeur ; les choses vont en effet comme elles doivent aller, et nous avons le vent en poupe. — C’est pardieu bien la vérité ! répliqua Sancho ; car, de ce côté-là, il me vient un vent si violent qu’on dirait que mille soufflets me soufflent dessus. »

Sancho disait vrai ; de grands soufflets servaient à lui donner de l’air. L’aventure avait été si bien disposée par le duc, la duchesse et leur majordome, que nulle condition requise ne lui manqua pour être parfaite. Quand Don Quichotte se sentit éventer : « Sans aucun doute, Sancho, dit-il, nous devons être arrivés à la seconde région de l’air, où s’engendrent la grêle et la neige. C’est dans la troisième région que s’engendrent les éclairs et les tonnerres, et si nous continuons à monter de la même façon, nous arriverons bientôt à la région du feu. En vérité, je ne sais comment retenir cette cheville, pour que nous ne montions pas jusqu’où nous soyons embrasés. »

En ce moment, on leur chauffait la figure avec des étoupes faciles à enflammer et à éteindre, qu’on leur présentait de loin au bout d’un long roseau. Sancho ressentit le premier la chaleur. « Que je sois pendu, s’écria-t-il, si nous ne sommes arrivés dans le pays du feu, ou du moins bien près, car une partie de ma barbe est déjà roussie ; et j’ai bien envie, seigneur, de me découvrir les yeux pour voir où nous sommes. — N’en fais rien, répondit Don Quichotte, et rappelle-toi la véritable histoire du licencié Torralva, que les diables emportèrent à toute volée au milieu des airs, à cheval sur un bâton et les yeux fermés. En douze heures il arriva à Rome, descendit à la tour de Nona, qui est une rue de la ville, assista à l’assaut, vit tout le désastre et la mort du connétable de Bourbon ; puis, le lendemain matin, il était de retour à Madrid, où il rendit compte de tout ce qu’il avait vu. Ce Torralva raconta aussi que pendant qu’il traversait les airs, le diable lui ordonna d’ouvrir les yeux, qu’il les ouvrit et se trouva si près, à ce qu’il lui sembla, du corps de la lune, qu’il aurait pu la prendre avec la main, mais qu’il n’osa pas regarder la terre de crainte que la tête ne lui tournât[3]. Ainsi donc, Sancho, il ne faut pas nous débander les yeux ; celui qui a pris l’engagement de nous conduire rendra compte de nous, et peut-être faisons-nous ces pointes en l’air pour nous laisser tomber tout d’un coup sur le royaume de Candaya, comme fait le faucon de chasse sur le héron, afin de le prendre de haut, quelque effort que celui-ci fasse pour s’élever. Bien qu’en apparence il n’y ait pas une demi-heure que nous ayons quitté le jardin, crois-moi, nous devons avoir fait un fameux morceau de chemin. — Je ne sais ce qu’il en est, répondit Sancho ; tout ce que je peux dire, c’est que si madame Madeleine ou Magalone s’est contentée de cette croupe, elle ne devait pas avoir la peau bien douillette. »

Toute cette conversation des deux braves, le duc, la duchesse et les gens du jardin n’en perdaient pas un mot, et s’en divertissaient prodigieusement. Enfin, pour donner une digne issue à cette aventure étrange et bien fabriquée, on mit le feu avec des étoupes à la queue de Clavilègne, et, à l’instant, comme le cheval était plein de fusées et de pétards, il sauta en l’air avec un bruit épouvantable, jetant sur l’herbe Don Quichotte et Sancho, tous deux à demi-roussis. Un peu auparavant, l’escadron barbu des duègnes avait disparu du jardin avec la Trifaldi et toute sa suite ; et les gens demeurés au jardin restèrent comme évanouis, étendus par terre. Don Quichotte et Sancho se relevèrent, un peu maltraités ; et regardant de toutes parts, ils furent stupéfaits de se voir dans le même jardin d’où ils étaient partis, et d’y trouver tant de gens étendus à terre sans mouvement. Mais leur surprise s’accrut encore quand, à un bout du jardin, ils aperçurent une lance fichée dans le sol, d’où pendait, à deux cordons de soie verte, un parchemin uni et blanc sur lequel était écrit en grosses lettres d’or :

« L’insigne chevalier Don Quichotte de la Manche a terminé et mis à fin l’aventure de la comtesse Trifaldi, autrement dite la duègne Doloride, et compagnie, pour l’avoir seulement entreprise. Malambruno se donne pour pleinement content et satisfait. Les mentons des duègnes sont rasés et ras ; le roi Don Clavijo et la reine Antonomasie sont revenus à leur ancien état. Aussitôt que sera accomplie l’écuyère flagellation, la blanche colombe se verra hors des griffes pestiférées des vautours qui la persécutent, et dans les bras de son tourtereau chéri. Ainsi l’ordonne le sage Merlin, proto-enchanteur des enchanteurs. »

Aussitôt que Don Quichotte eut déchiffré les lettres du parchemin, il comprit clairement qu’il s’agissait du désenchantement de Dulcinée. Rendant grâce au ciel de ce qu’il eût, à si peu de risques, accompli un si grand exploit, et rendu leur ancien poli aux visages des vénérables duègnes, qui avaient disparu, il s’approcha de l’endroit où le duc et la duchesse étaient encore frappés d’engourdissement. Secouant alors le duc par la main, il lui dit : « Allons, bon seigneur, bon courage ; tout n’est rien ; l’aventure est finie, sans danger de l’âme ni du corps, comme le prouve clairement l’écriteau que voilà. » Peu à peu, et comme un homme qui sort d’un pesant sommeil, le duc revint à lui. La duchesse fit de même, ainsi que tous ceux qui étaient étendus par le jardin, donnant de telles marques de surprise et d’admiration, qu’on aurait fort bien pu croire qu’il leur était arrivé réellement et tout de bon ce qu’ils savaient si bien feindre pour rire. Le duc lut l’écriteau, les yeux à demi-fermés, puis, les bras ouverts, il alla embrasser Don Quichotte, en lui disant qu’il était le meilleur chevalier qu’aucun siècle eût jamais vu. Sancho cherchait des yeux la Doloride, pour voir quelle figure elle avait sans barbe, et si elle était aussi belle, avec le menton dégarni, que le promettait sa bonne mine. Mais on lui dit qu’au moment où Clavilègne descendit en brûlant du haut des airs, et tomba par terre en éclats, tout l’escadron des duègnes avait disparu avec la Trifaldi, et qu’elles étaient rasées et sans une racine de poil.

La duchesse demanda à Sancho comment il s’était trouvé d’un si long voyage, et ce qui lui était arrivé. Sancho répondit : « Moi, madame, j’ai senti que nous volions, suivant ce que disait mon maître, dans la région du feu, et j’ai voulu me découvrir les yeux un petit brin. Mais mon maître, à qui je demandai permission de me déboucher, ne voulut pas y consentir. Alors moi, qui ai je ne sais quel grain de curiosité et quelle démangeaison de connaître ce qu’on veut m’empêcher de savoir, tout bonnement et sans que personne le vît, j’écartai un tantinet, à côté du nez, le mouchoir qui me couvrait les yeux. Par là je regardai du côté de la terre, et il me sembla qu’elle n’était pas plus grosse tout entière qu’un grain de moutarde, et que les hommes qui marchaient dessus ne l’étaient guère plus que des noisettes ; jugez par là combien nous devions être hauts dans ce moment. — Mais, ami Sancho, interrompit la duchesse, prenez garde à ce que vous dites. À ce qu’il paraît, vous n’avez pas vu la terre, mais les hommes qui marchaient dessus ; car si la terre vous parut comme un grain de moutarde, et chaque homme comme une noisette, il est clair qu’un seul homme aurait couvert toute la terre. — C’est vrai, répondit Sancho ; mais, avec tout cela, je l’ai aperçue par un petit coin, et je l’ai vue tout entière. — Prenez garde, Sancho, reprit la duchesse, que par un petit coin on ne peut voir l’ensemble de la chose qu’on regarde. — Je n’entends rien à ces finesses-là, répliqua Sancho. Tout ce que je sais, c’est que votre grâce doit comprendre que, puisque nous volions par enchantement, par enchantement aussi j’ai pu voir toute la terre et tous les hommes, de quelque façon que je les eusse regardés ; si vous ne croyez pas cela, votre grâce ne croira pas davantage qu’en me découvrant les yeux du côté des sourcils, je me vis si près du ciel, qu’il n’y avait pas de lui à moi plus d’une palme et demie, et ce que je puis vous jurer, madame, c’est qu’il est furieusement grand. Il arriva que nous allions du côté où sont les sept chèvres[4], et comme, étant enfant, j’ai été chevrier dans mon pays, je jure Dieu et mon âme que, dès que je les vis, je sentis une si grande envie de causer avec elles un instant, que, si je ne me fusse passé cette fantaisie, je crois que j’en serais crevé. J’arrive donc près d’elles, et qu’est-ce que je fais ? sans rien dire à personne, pas même à mon seigneur, je descends tout bonnement de Clavilègne, et me mets à causer avec les chèvres, qui sont, en vérité, gentilles comme des giroflées et douces comme des fleurs, trois quarts d’heure au moins ; et Clavilègne, tout ce temps, ne bougea pas de place.

— Mais, pendant que le bon Sancho s’entretenait avec les chèvres, demanda le duc, à quoi s’entretenait le seigneur Don Quichotte ? » — Don Quichotte répondit : « Comme tous ces événements se passent hors de l’ordre naturel des choses, il n’est pas étonnant que Sancho dise ce qu’il dit. Quant à moi, je puis dire que je ne me découvris les yeux ni par en haut ni par en bas, et que je ne vis ni le ciel, ni la terre, ni la mer, ni les déserts de sable. J’ai bien senti, il est vrai, que je passais par la région de l’air, et que même je touchais à celle du feu ; mais que nous fussions allés plus loin, je ne le crois pas. En effet, la région du feu étant entre le ciel de la lune et la dernière région de l’air, nous ne pouvions arriver au ciel où sont les sept chèvres dont parle Sancho, sans nous consumer, et puisque nous ne sommes pas rôtis, ou Sancho ment, ou Sancho rêve. — Je ne rêve ni ne mens, reprit Sancho ; sinon, qu’on me demande le signalement de ces chèvres, et l’on verra bien si je dis ou non la vérité. — Eh bien ! comment sont-elles faites, Sancho ? demanda la duchesse. — Le voici, répondit Sancho : deux sont vertes, deux rouges, deux bleues, et la dernière bariolée. — C’est une nouvelle espèce de chèvres, dit le duc, et, dans cette région de notre sol, on ne voit pas de semblables couleurs, je veux dire des chèvres de semblables couleurs. — Oh ! c’est clair, s’écria Sancho. Pensez donc quelle différence il doit y avoir entre les chèvres du ciel et celles de la terre ! — Dites-moi, Sancho, reprit le duc, parmi ces chèvres avez-vous vu quelque bouc ? — Non, seigneur, répondit Sancho ; mais j’ai ouï dire qu’aucun animal à cornes ne passait les cornes de la lune. »

Le duc et la duchesse ne voulurent pas en demander plus long à Sancho sur son voyage, car il leur parut en train de se promener à travers les sept cieux, et de leur donner des nouvelles de tout ce qui s’y passait, sans avoir bougé du jardin. Finalement, voilà comment finit l’aventure de la duègne Doloride, qui leur donna de quoi rire, non-seulement le temps qu’elle dura, mais celui de toute leur vie, et à Sancho de quoi conter, eût-il vécu des siècles. Don Quichotte, s’approchant de son écuyer, lui dit à l’oreille : « Sancho, puisque vous voulez qu’on croie à ce que vous avez vu dans le ciel, je veux à mon tour que vous croyiez à ce que j’ai vu dans la caverne de Montésinos ; je ne vous en dis pas davantage. »


  1. On appelait cohechos (concussion, subornation), les cadeaux que le nouveau titulaire d’un emploi était obligé de faire à ceux qui le lui avaient procuré. C’est ainsi qu’on obtenait, au temps de Cervantès, non-seulement les gouvernements civils et les offices de justice, mais les prélatures et les plus hautes dignités ecclésiastiques. Ce trafic infâme, auquel Cervantès fait allusion, était si commun, si général, si patent, que Philippe III, par une pragmatique datée du 19 mars 1614, imposa des peines fort graves aux solliciteurs et aux protecteurs qui s’en rendraient désormais coupables.
  2. On aurait dit, en France, à Montfaucon. Péralvillo est un petit village sur le chemin de Ciudad-Réal à Tolède, près duquel la sainte-hermandad faisait tuer, à coups de flèches, et laissait exposés les malfaiteurs condamnés par elle.
  3. Le docteur Eugénio Torralva fut condamné à mort, comme sorcier, par l’inquisition, et exécuté le 6 mai 1531. Son procès avait commencé le 10 janvier 1528. On a trouvé, dans les manuscrits de la Bibliothèque royale de Madrid, la plupart de ses déclarations recueillies pendant le procès. Voici, en abrégé, celle à laquelle Cervantès fait allusion : « Demande lui ayant été faite si ledit esprit Zéquiel l’avait transporté corporellement en quelque endroit, et de quelle manière il l’emportait, il répondit : « Étant à Valladolid au mois de mai précédent (de l’année 1527), ledit Zéquiel m’ayant vu et m’ayant dit comment à cette heure Rome était prise d’assaut et saccagée, je l’ai dit à quelques personnes, et l’empereur (Charles-Quint) le sut lui-même ; mais ne voulut pas le croire. Et, la nuit suivante, voyant qu’on n’en croyait rien, l’esprit me persuada de m’en aller avec lui, disant qu’il me mènerait à Rome, et me ramènerait la nuit même. Ainsi fut fait ; nous partîmes tous deux à quatre heures du soir, après être allés, en nous promenant, hors de Valladolid. Étant dehors, ledit esprit me dit : « No haber paura : fidate de me, que yo te prometo que no tendras ningun desplacer : per tanto piglia aquesto in mano » (ce jargon, moitié italien, moitié espagnol, signifie : N’aie pas peur, aie confiance en moi ; je te promets que tu n’auras aucun déplaisir. Ainsi donc, prends cela à la main) ; et il me sembla que, quand je le pris à la main, c’était un bâton noueux. Et l’esprit me dit : « Cierra ochi » (ferme les yeux) : et, quand je les ouvris, il me parut que j’étais si près de la mer que je pouvais la prendre avec la main. Ensuite il me parut, quand j’ouvris les yeux, voir une grande obscurité, comme une nuée, et ensuite un éclair qui me fit grand’peur. Et l’esprit me dit : « Noli timere, bestia fiera » (n’aie pas peur, bête féroce,) ce que je fis ; et quand je revins à moi, au bout d’une demi-heure, je me trouvai à Rome, par terre. Et l’esprit me demanda : « Dove pensate que state adesso ? » (où pensez-vous être à présent ?) Et je lui dis que j’étais dans la rue de la Tour de Nona, et j’y entendis sonner cinq heures du soir à l’horloge du château Saint-Ange. Et nous allâmes tous deux, nous promenant et causant, jusqu’à la tour Saint-Ginian, où demeurait l’évêque allemand Copis, et je vis saccager plusieurs maisons, et je vis tout ce qui se passait à Rome. De là, je revins de la même manière, et dans l’espace d’une heure et demie, jusqu’à Valladolid, où il me ramena à mon logis, qui est près du monastère de San Benito, etc. »
  4. Nom que donnent les paysans espagnols à la constellation des Pléiades.