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L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre XXVII

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Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 291-299).


CHAPITRE XXVII.

Où l’on raconte qui étaient maître Pierre et son singe ; ainsi que le mauvais succès qu’eut Don Quichotte dans l’aventure du braiment, qu’il ne termina point comme il l’aurait voulu, et comme il l’avait pensé.



Cid Hamet Ben-Engeli, le chroniqueur de cette grande histoire, entre en matière, dans le présent chapitre, par ces paroles : Je jure comme chrétien catholique… À ce propos, son traducteur dit qu’en jurant comme chrétien catholique, tandis qu’il était More (et il l’était assurément), il n’a pas voulu dire autre chose sinon que, de même que le chrétien catholique, quand il jure, jure de dire la vérité, et la dit en effet, de même il promet de la dire, comme s’il avait juré en chrétien catholique, au sujet de ce qu’il écrira de Don Quichotte ; principalement pour déclarer qui étaient maître Pierre et le singe devin, qui tenait tout le pays dans l’étonnement de ses divinations. Il dit donc que celui qui aura lu la première partie de cette histoire se souviendra bien de ce Ginès de Passamont, auquel, parmi d’autres galériens, Don Quichotte rendit la liberté dans la Sierra-Moréna, bienfait qui fut mal reconnu et plus mal payé par ces gens de mauvaise vie et de mauvaises habitudes. Ce Ginès de Passamont, que Don Quichotte appelait Ginésille de Parapilla, fut celui qui vola le grison à Sancho Panza, et parce que, dans la première partie, on a omis, par la faute des imprimeurs, de mettre le quand et le comment, cela a donné du fil à retordre à bien des gens, qui attribuaient la faute d’impression au défaut de mémoire de l’auteur. Enfin, Ginès vola le grison tandis que Sancho dormait sur son dos, en usant de l’artifice dont se servit Brunel, quand, au siège d’Albraque, il vola le cheval à Sacripant entre ses jambes. Ensuite Sancho le recouvra, comme on l’a conté. Or, ce Ginès, craignant d’être repris par la justice, qui le cherchait pour le châtier de ses innombrables tours de coquin (il en avait tant fait et de si curieux, qu’il avait composé lui-même un gros volume pour les raconter), résolut de passer au royaume d’Aragon, après s’être couvert l’œil gauche, en faisant le métier de joueur de marionnettes qu’il savait à merveille, aussi bien que celui de joueur de gobelets. Il arriva qu’ayant acheté ce singe à des chrétiens libérés qui revenaient de Berbérie, il lui apprit à lui sauter sur l’épaule à un certain signal, et à paraître lui marmotter quelques mots à l’oreille. Cela fait, avant d’entrer dans un village où il portait son théâtre et son singe, il s’informait dans les environs, et près de qui pouvait mieux lui répondre, des histoires particulières qui s’étaient passées dans ce pays, et des personnes à qui elles étaient arrivées. Quand il les avait bien retenues dans sa mémoire, la première chose qu’il faisait, c’était de montrer son théâtre, où il jouait, tantôt une histoire, tantôt une autre, mais qui toutes étaient divertissantes et connues. La représentation finie, il proposait les talents de son singe, disant au public qu’il devinait le passé et le présent, mais que, pour l’avenir, il ne voulait pas y mordre. Pour la réponse à chaque question, il demandait deux réaux ; mais il en donnait quelques-unes à meilleur marché, suivant qu’il avait tâté le pouls aux questionneurs. Et même, comme il descendait quelquefois dans les maisons où demeuraient des gens dont il connaissait les histoires, bien qu’on ne lui demandât rien, pour ne pas le payer, il faisait signe au singe, et disait ensuite qu’il lui avait révélé telle et telle chose, qui s’ajustait avec les aventures des assistants. De cette façon, il gagnait un crédit immense, et tout le monde courait après lui. D’autres fois, comme il avait tant d’esprit, il répondait de manière que les réponses se rapportassent bien aux questions, et, personne ne le pressant de dire comment devinait son singe, il leur faisait la nique à tous, et remplissait son escarcelle. Dès qu’il entra dans l’hôtellerie, il reconnut Don Quichotte et Sancho, et dès-lors il lui fut facile de jeter dans l’admiration Don Quichotte, Sancho Panza, et tous ceux qui se trouvaient présents. Mais il aurait pu lui en coûter cher si Don Quichotte eût baissé un peu plus la main quand il coupa la tête au roi Marsilio, et détruisit toute sa cavalerie, ainsi qu’il est rapporté au chapitre précédent. Voilà tout ce qu’il y avait à dire de maître Pierre et de son singe.

Revenant à Don Quichotte de la Manche, l’histoire dit qu’au sortir de l’hôtellerie, il résolut de visiter les rives de l’Èbre et tous ses environs, avant de gagner la ville de Saragosse, puisqu’il avait, jusqu’à l’époque des joutes, assez de temps pour tout cela. Dans cette intention, il suivit son chemin, et marcha deux jours entiers, sans qu’il lui arrivât rien de digne d’être couché par écrit. Mais le troisième jour, à la montée d’une colline, il entendit un grand bruit de tambours, de trompettes et d’arquebuses. Il pensa d’abord qu’un régiment de soldats passait de ce côté, et, pour les voir, il piqua des deux à Rossinante, et monta la colline. Quand il fut au sommet, il aperçut, au pied du revers, une troupe d’au moins deux cents hommes, armés de toutes sortes d’armes, comme qui dirait d’arbalètes, de pertuisanes, de piques, de hallebardes, avec quelques arquebuses et bon nombre de boucliers. Il descendit la côte, et s’approcha si près du bataillon, qu’il put distinctement voir les bannières, reconnaître leurs couleurs, et lire les devises qu’elles portaient. Il en remarqua une principalement qui se déployait sur un étendard ou guidon de satin blanc. On y avait peint très au naturel un âne en miniature, la tête haute, la bouche ouverte et la langue dehors, dans la posture d’un âne qui brait. Autour étaient écrits en grandes lettres ces deux vers : « Ce n’est pas pour rien qu’ont brait l’un et l’autre alcalde[1]. »

À la vue de cet insigne, Don Quichotte jugea que ces gens armés devaient appartenir au village du braiment, et il le dit à Sancho, en lui expliquant ce qui était écrit sur l’étendard. Il ajouta que l’homme qui leur avait donné connaissance de cette histoire s’était trompé en disant que c’étaient deux régidors qui avaient brait, puisque, d’après les vers de l’étendard, ç’avaient été deux alcaldes. « Seigneur, répondit Sancho, il ne faut pas y regarder de si près, car il est possible que les régidors qui brayèrent alors soient devenus, avec le temps, alcaldes de leur village[2], et dès-lors on peut leur donner les deux titres. D’ailleurs, qu’importe à la vérité de l’histoire que les brayeurs soient alcaldes ou régidors, pourvu qu’ils aient réellement brait ? Un alcade est aussi bon pour braire qu’un régidor[3]. »

Finalement, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persiflé s’étaient mis en campagne pour combattre un autre village qui les persiflait plus que n’exigeaient la justice et le bon voisinage. Don Quichotte s’approcha d’eux, au grand déplaisir de Sancho, qui n’eut jamais un goût prononcé pour de semblables rencontres. Ceux du bataillon le reçurent au milieu d’eux, croyant que c’était quelque guerrier de leur parti. Don Quichotte, levant sa visière d’un air noble et dégagé, s’approcha jusqu’à l’étendard de l’âne, et là, les principaux chefs de l’armée l’entourèrent pour le considérer, frappés de la même surprise où tombaient tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Don Quichotte, les voyant si attentifs à le regarder, sans que personne lui parlât et lui demandât rien, voulut profiter de ce silence, et rompant celui qu’il gardait, il éleva la voix : « Braves seigneurs, s’écria-t-il, je vous supplie aussi instamment que possible de ne point interrompre un raisonnement que je veux vous faire, jusqu’à ce qu’il vous ennuie et vous déplaise. Si cela arrive, au moindre signe que vous me ferez, je mettrai un sceau sur ma bouche et un bâillon à ma langue. » Tous répondirent qu’il pouvait parler et qu’ils l’écouteraient de bon cœur. Avec cette permission, Don Quichotte continua de la sorte : « Je suis, mes bons seigneurs, chevalier errant ; mon métier est celui des armes, et ma profession celle de favoriser ceux qui ont besoin de faveur, et de secourir les nécessiteux. Il y a plusieurs jours que je connais votre disgrâce, et la cause qui vous oblige à prendre à chaque pas les armes pour tirer vengeance de vos ennemis. J’ai réfléchi dans mon entendement, non pas une, mais bien des fois, sur votre affaire, et je trouve que, d’après les lois du duel, vous êtes dans une grande erreur de vous tenir pour offensés. En effet, aucun individu ne peut offenser une commune entière, à moins de la défier toute ensemble comme coupable de trahison, parce qu’il ne sait point en particulier qui a commis la trahison pour laquelle il la défie. Nous avons un exemple de cela dans Diégo Ordoñez de Lara, qui défia toute la ville de Zamora, parce qu’il ignorait que ce fût le seul Vellido Dolfos qui avait commis le crime de tuer son roi par trahison. Aussi les défia-t-il tous, et à tous appartenaient la réponse et la vengeance. À la vérité, le seigneur Don Diégo s’oublia quelque peu, et passa de fort loin les limites du défi ; car à quoi bon défier les morts, les eaux, les pains, les enfants à naître, et ces autres bagatelles qui sont rapportées dans son histoire ? Mais quand la colère déborde et sort de son lit, la langue n’a plus de rives qui la retiennent, ni de frein qui l’arrête[4]. S’il en est donc ainsi, qu’un seul individu ne peut offenser un royaume, une province, une république, une ville, une commune entière, il est clair qu’il n’y a pas de quoi se mettre en campagne pour venger une offense, puisqu’elle n’existe pas. Il ferait beau voir, vraiment, que les cazalleros[5], les auberginois[6], les baleineaux[7], les savonneurs[8], se tuassent à chaque pas avec ceux qui les appellent ainsi, et tous ceux auxquels les enfants donnent des noms et des surnoms ! Il ferait beau voir que ces cités insignes fussent toujours en courroux et en vengeance, et jouassent de l’épée pour instrument à la moindre querelle ! Non, non, que Dieu ne le veuille ni le permette ! Il n’y a que quatre choses pour lesquelles les républiques bien gouvernées et les hommes prudents doivent prendre les armes et tirer l’épée, exposant leurs biens et leurs personnes. La première, c’est la défense de la foi catholique ; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel et divin ; la troisième, la défense de leur honneur, de leur famille et de leur fortune ; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre juste ; et, si nous voulions en ajouter une cinquième, qu’on pourrait placer la seconde, c’est la défense de leur patrie. À ces cinq causes capitales, on peut en joindre quelques autres qui soient justes et raisonnables, et puissent réellement obliger à prendre les armes. Mais les prendre pour des enfantillages, pour des choses plutôt bonnes à faire rire et à passer le temps qu’à offenser personne, ce serait, en vérité, manquer de toute raison. D’ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne peut l’être), c’est aller directement contre la sainte loi que nous professons, laquelle nous commande de faire le bien à nos ennemis, et d’aimer ceux qui nous haïssent. Ce commandement paraît quelque peu difficile à remplir ; mais il ne l’est que pour ceux qui sont moins à Dieu qu’au monde, et qui sont plus de chair que d’esprit. En effet, Jésus-Christ, Dieu et homme véritable, qui n’a jamais menti et n’a pu jamais mentir, a dit, en se faisant notre législateur, que son joug était doux et sa charge légère. Il ne pouvait donc nous commander une chose qu’il fût impossible d’accomplir. Ainsi, mes bons seigneurs, vos grâces sont obligées, par les lois divines et humaines, à se calmer, à déposer les armes. — Que le diable m’emporte, dit alors tout bas Sancho, si ce mien maître-là n’est théologien ; s’il ne l’est pas, il y ressemble comme un œuf à un autre. »

Don Quichotte s’arrêta un moment pour prendre haleine, et voyant qu’on lui prêtait toujours une silencieuse attention, il voulut continuer sa harangue, ce qu’il aurait fait, si Sancho n’eût jeté sa finesse d’esprit à la traverse. Voyant que son maître s’arrêtait, il lui coupa la parole, et dit : « Mon seigneur Don Quichotte de la Manche, qui s’appela dans un temps le chevalier de la Triste-Figure, et qui s’appelle à présent le chevalier des Lions, est un hidalgo de grand sens, qui sait le latin et l’espagnol comme un bachelier ; en tout ce qu’il traite, en tout ce qu’il conseille, il procède comme un bon soldat, connaît sur le bout de l’ongle toutes les lois et ordonnances de ce qu’on nomme le duel. Il n’y a donc rien de mieux à faire que de se laisser conduire comme il le dira, et qu’on s’en prenne à moi si l’on se trompe. D’ailleurs, il est clair que c’est une grande sottise que de se mettre en colère pour entendre un seul braiment. Ma foi, je me souviens que, quand j’étais petit garçon, je brayais toutes les fois qu’il m’en prenait envie, sans que personne y trouvât à redire, et avec tant de grâce, tant de naturel, que, dès que je brayais, tous les ânes du pays se mettaient à braire, et pourtant, je n’en étais pas moins fils de mes père et mère, qui étaient de très-honnêtes gens. Ce talent me faisait envier par plus de quatre des plus huppés du pays, mais je m’en souciais comme d’une obole ; et pour que vous voyiez que je dis vrai, attendez et écoutez ; cette science est comme celle de nager ; une fois apprise, elle ne s’oublie plus. »

Aussitôt, serrant son nez à pleine main, Sancho se mit à braire si vigoureusement que tous les vallons voisins en retentirent. Mais un de ceux qui étaient près de lui, croyant qu’il se moquait d’eux, leva une grande gaule qu’il tenait à la main, et lui en déchargea un tel coup, que, sans pouvoir faire autre chose, le pauvre Sancho Panza tomba par terre tout de son long. Don Quichotte, qui vit Sancho si mal arrangé, se précipita, la lance en arrêt, sur celui qui l’avait frappé ; mais tant de gens se jetèrent entre eux, qu’il ne lui fut pas possible d’en tirer vengeance. Au contraire, voyant qu’une grêle de pierres commençait à lui tomber sur les épaules, et qu’il était menacé par une infinité d’arbalètes tendues et d’arquebuses en joue, il fit tourner bride à Rossinante, et, à tout le galop que put prendre son cheval, il s’échappa d’entre les ennemis, priant Dieu du fond du cœur qu’il le tirât de ce péril, et craignant à chaque pas qu’une balle ne lui entrât par les épaules pour lui sortir par la poitrine. À tout moment il reprenait haleine, pour voir si le souffle ne lui manquait pas ; mais ceux du bataillon se contentèrent de le voir fuir sans lui tirer un seul coup.

Pour Sancho, ils le mirent sur son âne dès qu’il eut repris ses sens, et le laissèrent rejoindre son maître ; non pas que le pauvre écuyer fût en état de guider sa monture, mais parce que le grison suivit les traces de Rossinante, qu’il ne pouvait quitter d’un pas. Quand Don Quichotte se fut éloigné hors de portée, il tourna la tête, et, voyant que Sancho venait sans être suivi de personne, il l’attendit. Les gens du bataillon restèrent en position jusqu’à la nuit, et leurs ennemis n’ayant point accepté la bataille, ils revinrent à leur village joyeux et triomphants ; et même, s’ils eussent connu l’antique usage des Grecs, ils auraient élevé un trophée sur la place.


  1. No rebuznaron en valde
    El uno y el otro alcalde.

  2. Les alcaldes sont en effet élus parmi les régidors.
  3. Dans le roman de Persilès et Sigismonde (liv. III, chap. x), Cervantès raconte qu’un alcalde envoya le crieur public (pregonero) chercher deux ânes pour promener dans les rues deux vagabonds condamnés au fouet. « Seigneur alcalde, dit le crieur à son retour, je n’ai pas trouvé d’ânes sur la place, si ce n’est les deux régidors Berrueco et Crespo qui s’y promènent. — Ce sont des ânes que je vous envoyais chercher, imbécile, répondit l’alcalde, et non des régidors. Mais retournez et amenez-les-moi : qu’ils se trouvent présents au prononcé de la sentence. Il ne sera pas dit qu’on n’aura pu l’exécuter faute d’ânes, car, grâces au ciel, ils ne manquent pas dans le pays. »
  4. Voici le défi de Don Diégo Ordoñez, tel que le rapporte un ancien romance tiré de la chronique du Cid (Cancionero general) : « Diégo Ordoñez, au sortir du camp, chevauche, armé de doubles pièces, sur un cheval bai-brun ; il va défier les gens de Zamora pour la mort de son cousin (Sancho-le-Fort), qu’a tué Vellido Dolfos, fils de Dolfos Vellido. Je vous défie, gens de Zamora, comme traîtres et félons ; je défie tous les morts et avec eux tous les vivants ; je défie les hommes et les femmes, ceux à naître et ceux qui sont nés ; je défie les grands et les petits, la viande et le poisson, les eaux des rivières, etc., etc. »
  5. Les habitants de Valladolid, par allusion à Agustin de Cazalla, qui y périt sur l’échafaud.
  6. Les habitants de Tolède.
  7. Les habitants de Madrid.
  8. Les habitants de Gétafe, à ce qu’on croit.