L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Première partie/Chapitre VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 1p. 114-123).


CHAPITRE VII.

De la seconde sortie de notre bon chevalier Don Quichotte de la Manche.



On en était là, quand Don Quichotte se mit à jeter de grands cris. « Ici, disait-il, ici, valeureux chevaliers, c’est ici qu’il faut montrer la force de vos invincibles bras ; car les gens de la cour emportent tout l’avantage du tournoi. » Pour accourir à ce tapage, on laissa là l’inventaire des livres qui restaient. Aussi croit-on que, sans être entendus ni confrontés, la Caroléa[1] et Léon d’Espagne[2] s’en allèrent au feu avec les Gestes de l’empereur, composés par Don Luis de Avila[3], car sans doute ils se trouvaient dans la bibliothèque ; et peut-être, si le curé les eût vus, n’auraient-ils point subi ce rigoureux arrêt.

Quand ils arrivèrent auprès de Don Quichotte, il avait quitté son lit, et continuait à la fois ses cris et ses extravagances, frappant de tous côtés, d’estoc et de taille, mais aussi éveillé que s’il n’eût jamais dormi. On le prit à bras le corps, et par force on le recoucha. Quand il se fut un peu calmé, il se tourna vers le curé pour lui adresser la parole, et lui dit : « En vérité, seigneur archevêque Turpin, c’est une grande honte que ceux de nous qui nous appelons les douze pairs, nous laissions si bonnement remporter la victoire de ce tournoi aux chevaliers de la cour, après que nous autres, les chevaliers errants, nous en avons enlevé les prix ces trois jours passés[4]. — Faites silence, seigneur compère, répondit le curé ; s’il plaît à Dieu, la chance tournera, et ce qu’on perd aujourd’hui se peut gagner demain ; ne vous occupez, pour le moment, que de votre santé, car il me semble que vous devez être harassé et peut-être blessé grièvement. — Blessé, non, reprit Don Quichotte, mais moulu et rompu, cela ne fait pas doute ; car ce bâtard de Roland m’a roué de coups avec le tronc d’un chêne, et tout cela de pure jalousie, parce qu’il voit que je suis le seul pour tenir tête à ses fanfaronnades. Mais je ne m’appellerais pas Renaud de Montauban, s’il ne me le payait, quand je sortirai de ce lit, en dépit de tous les enchantements qui le protègent. Quant à présent, qu’on me donne à manger ; car c’est ce qui peut me venir de plus à propos, et qu’on laisse à ma charge le soin de ma vengeance. » On s’empressa d’obéir et de lui apporter à manger ; après quoi ils restèrent, lui, encore une fois endormi, et les autres, émerveillés de sa folie.

Cette même nuit, la gouvernante brûla et calcina autant de livres qu’il s’en trouvait dans la basse-cour et dans toute la maison ; et tels d’entre eux souffrirent la peine du feu qui méritaient d’être conservés dans d’éternelles archives. Mais leur mauvais sort et la paresse de l’examinateur ne permirent point qu’ils en échappassent, et ainsi s’accomplit pour eux le proverbe, que souvent le juste paie pour le pécheur.

Un des remèdes qu’imaginèrent pour le moment le curé et le barbier contre la maladie de leur ami, ce fut qu’on murât la porte du cabinet des livres, afin qu’il ne les trouvât plus quand il se lèverait (espérant qu’en ôtant la cause l’effet cesserait aussi), et qu’on lui dît qu’un enchanteur les avaient emportés, le cabinet et tout ce qu’il y avait dedans ; ce qui fut exécuté avec beaucoup de diligence. Deux jours après, Don Quichotte se leva, et la première chose qu’il fit, fut d’aller voir les livres. Mais ne trouvant plus le cabinet où il l’avait laissé, il s’en allait le cherchant à droite et à gauche, revenait sans cesse où il avait coutume de rencontrer la porte, en tâtait la place avec les mains, et, sans mot dire, tournait et retournait les yeux de tous côtés. Enfin, au bout d’un long espace de temps, il demanda à la gouvernante où se trouvait le cabinet des livres. La gouvernante, qui était bien stylée sur ce qu’elle devait répondre, lui dit : « Quel cabinet ou quel rien du tout cherche votre grâce ? Il n’y a plus de cabinet ni de livres dans cette maison, car le diable lui-même a tout emporté. — Ce n’était pas le diable, reprit la nièce, mais bien un enchanteur qui est venu sur une nuée, la nuit, après que votre grâce est partie d’ici, et, mettant pied à terre d’un serpent sur lequel il était à cheval, il entra dans le cabinet, et je ne sais ce qu’il y fit ; mais au bout d’un instant, il sortit en s’envolant par la toiture, et laissa la maison toute pleine de fumée ; et quand nous voulûmes voir ce qu’il laissait de fait, nous ne vîmes plus ni livres, ni chambre. Seulement, nous nous souvenons bien, la gouvernante et moi, qu’au moment de s’envoler, ce méchant vieillard nous cria d’en haut, que c’était par une secrète inimitié qu’il portait au maître des livres et du cabinet, qu’il faisait dans cette maison le dégât qu’on verrait ensuite. Il ajouta aussi qu’il s’appelait le sage Mugnaton. — Freston, il a dû dire[5], reprit Don Quichotte. — Je ne sais, répliqua la gouvernante, s’il s’appelait Freston ou Friton ; mais, en tout cas, c’est en ton que son nom finit. — En effet, continua Don Quichotte, c’est un savant enchanteur, mon ennemi mortel, qui m’en veut parce qu’il sait, au moyen de son art et de son grimoire, que je dois, dans la suite des temps, me rencontrer en combat singulier avec un chevalier qu’il favorise, et que je dois aussi le vaincre, sans que sa science puisse en empêcher : c’est pour cela qu’il s’efforce de me causer tous les déplaisirs qu’il peut ; mais je l’informe, moi, qu’il ne pourra ni contredire ni éviter ce qu’a ordonné le ciel. — Qui peut en douter ? dit la nièce. Mais, mon seigneur oncle, pourquoi vous mêlez-vous à toutes ces querelles ? Ne vaudrait-il pas mieux rester pacifiquement dans sa maison, que d’aller par le monde chercher du meilleur pain que celui de froment, sans considérer que bien des gens vont quérir de la laine qui reviennent tondus ? — Ô ma nièce ! répondit Don Quichotte ; que vous êtes peu au courant des choses ! avant qu’on me tonde, moi, j’aurai rasé et arraché la barbe à tous ceux qui s’imagineraient me toucher à la pointe d’un seul cheveu. » Toutes deux se turent, ne voulant pas répliquer davantage, car elles virent que la colère lui montait à la tête.

Le fait est qu’il resta quinze jours dans sa maison, très-calme et sans donner le moindre indice qu’il voulût recommencer ses premières escapades ; pendant lequel temps il eut de fort gracieux entretiens avec ses deux compères, le curé et le barbier, sur ce qu’il prétendait que la chose dont le monde avait le plus besoin, c’étaient les chevaliers errants, et qu’il fallait y ressusciter la chevalerie errante. Quelquefois le curé le contredisait, quelquefois lui cédait aussi ; car, à moins d’employer cet artifice, il eût été impossible d’en avoir raison.

Dans ce temps-là, Don Quichotte sollicita secrètement un paysan, son voisin, homme de bien (si toutefois on peut donner ce titre à celui qui est pauvre), mais, comme on dit, de peu de plomb dans la cervelle. Finalement, il lui conta, lui persuada et lui promit tant de choses, que le pauvre homme se décida à partir avec lui, et à lui servir d’écuyer. Entre autres choses, Don Quichotte lui disait qu’il se disposât à le suivre de bonne volonté, parce qu’il pourrait lui arriver telle aventure qu’en un tour de main il gagnât quelque île, dont il le ferait gouverneur sa vie durant. Séduit par ces promesses et d’autres semblables, Sancho Panza (c’était le nom du paysan) planta là sa femme et ses enfants, et s’enrôla pour écuyer de son voisin. Don Quichotte se mit aussitôt en mesure de chercher de l’argent, et, vendant une chose, engageant l’autre, et gaspillant toutes ses affaires, il ramassa une raisonnable somme. Il se pourvut aussi d’une rondache de fer qu’il emprunta d’un de ses amis, et raccommoda du mieux qu’il put sa mauvaise salade brisée ; puis il avisa son écuyer Sancho du jour et de l’heure où il pensait se mettre en route, pour que celui-ci se munît également de ce qu’il jugerait le plus nécessaire. Surtout, il lui recommanda d’emporter un bissac. L’autre promit qu’il n’y manquerait pas, et ajouta qu’il pensait aussi emmener un très-bon âne qu’il avait, Cervantes - L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, traduction Viardot, 1836, tome 1.djvu parce qu’il ne se sentait pas fort habile sur l’exercice de la marche à pied. À ce propos de l’âne, Don Quichotte réfléchit un peu, cherchant à se rappeler si, par hasard, quelque chevalier errant s’était fait suivre d’un écuyer monté comme au moulin. Mais jamais sa mémoire ne put lui en fournir un seul. Cependant il consentit à lui laisser emmener la bête, se proposant de l’accommoder d’une plus honorable monture, dès qu’une occasion se présenterait, c’est-à-dire en enlevant le cheval au premier chevalier discourtois qui se trouverait sur son chemin. Il se pourvut aussi de chemises, et des autres choses qu’il put se procurer, suivant le conseil que lui avait donné l’hôtelier, son parrain.

Tout cela fait et accompli, et, ne prenant congé, ni Panza de sa femme et de ses enfants, ni Don Quichotte de sa gouvernante et de sa nièce, un beau soir ils sortirent du pays, sans être vus de personne ; et ils cheminèrent si bien toute la nuit, qu’au point du jour ils se tinrent pour certains de n’être plus attrapés, quand même on se mettrait à leurs trousses. Sancho Panza s’en allait sur son âne, comme un patriarche, avec son bissac, son outre, et, de plus, une grande envie de se voir déjà gouverneur de l’île que son maître lui avait promise. Don Quichotte prit justement la même direction et le même chemin qu’à sa première sortie, c’est-à-dire à travers la plaine de Montiel, où il cheminait avec moins d’incommodité que la fois passée, car il était fort grand matin, et les rayons du soleil, ne frappant que de biais, ne le gênaient point encore. Sancho Panza dit alors à son maître : « Que votre grâce fasse bien attention, seigneur chevalier errant, de ne point oublier ce que vous m’avez promis au sujet d’une île, car, si grande qu’elle soit, je saurai bien la gouverner. » À quoi répondit Don Quichotte : « Il faut que tu saches, ami Sancho Panza, que ce fut un usage très-suivi par les anciens chevaliers errants de faire leurs écuyers gouverneurs des îles ou royaumes qu’ils gagnaient, et je suis bien décidé à ce qu’une si louable coutume ne se perde point par ma faute. Je pense au contraire y surpasser tous les autres, car, maintes fois, et même le plus souvent, ces chevaliers attendaient que leurs écuyers fussent vieux : c’est quand ceux-ci étaient rassasiés de servir et las de passer de mauvais jours et de plus mauvaises nuits, qu’on leur donnait quelque titre de comte ou de marquis, avec quelque vallée ou quelque province à l’avenant ; mais si nous vivons, toi et moi, il peut bien se faire qu’avant six jours je gagne un royaume fait de telle sorte qu’il en dépende quelques autres, ce qui viendrait tout à point pour te couronner roi d’un de ceux-ci. Et que cela ne t’étonne pas, car il arrive à ces chevaliers des aventures si étranges, et d’une façon si peu vue et si peu prévue, que je pourrais facilement te donner encore plus que je ne te promets. — À ce train-là, répondit Sancho Panza, si, par un de ces miracles que raconte votre grâce, j’allais devenir roi, pour le moins Juana Gutierrez, ma ménagère, deviendrait reine aussi, et mes enfants infants. — Qui en doute ? répondit Don Quichotte. — Moi, j’en doute, répliqua Sancho ; car j’imagine que, quand même Dieu ferait pleuvoir des royaumes sur la terre, aucun ne s’ajusterait bien à la tête de Mari-Gutierrez. Sachez, seigneur, qu’elle ne vaut pas deux deniers pour être reine. Comtesse lui irait mieux ; encore serait-ce avec l’aide de Dieu. — Eh bien ! laisse-s-en le soin à Dieu, Sancho, répondit Don Quichotte ; il lui donnera ce qui sera le plus à sa convenance, et ne te rapetisse pas l’esprit au point de venir à te contenter d’être moins que gouverneur de province. — Non, vraiment, mon seigneur, répondit Sancho, surtout ayant en votre grâce un si bon et si puissant maître, qui saura me donner ce qui me convient le mieux, et ce que mes épaules pourront porter. »


  1. Il y avait, à l’époque de Cervantès, deux poëmes de ce nom sur les victoires de Charles-Quint ; l’un de Geronimo Sampere, Valence, 1560 ; l’autre de Juan Ochoa de la Salde, Lisbonne, 1585.
  2. El Leon de España, poëme en octaves, de Pedro de la Vecilla Castellanos, sur les héros et les martyrs de l’ancien royaume de Léon. Salamanque, 1586.
  3. Los hechos del imperador. C’est un autre poëme (Carlo famoso), en l’honneur de Charles-Quint, composé, non par Don Luis de Avila, mais par Don Luis Zapata. Il y a dans le texte une faute de l’auteur ou de l’imprimeur.
  4. Allusion au tournoi de Persépolis, dans le roman de Bélianis de Grèce.
  5. Cervantès aura sans doute écrit Friston, nom de l’enchanteur, auteur supposé de Bélianis, qui habitait la forêt de la Mort.