L’Ingénu/Chapitre XIII

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L’IngénuGarniertome 21 (p. 280-284).
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CHAPITRE XIII.

LA BELLE SAINT-YVES VA À VERSAILLES.


Pendant que notre infortuné s’éclairait plus qu’il ne se consolait ; pendant que son génie, étouffé depuis si longtemps, se déployait avec tant de rapidité et de force ; pendant que la nature, qui se perfectionnait en lui, le vengeait des outrages de la fortune, que devinrent monsieur le prieur et sa bonne sœur, et la belle recluse Saint-Yves ? Le premier mois, on fut inquiet, et au troisième on fut plongé dans la douleur : les fausses conjectures, les bruits mal fondés, alarmèrent ; au bout de six mois, on le crut mort. Enfin M. et Mlle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu’un garde du roi avait écrite en Bretagne, qu’un jeune homme semblable à l’Ingénu était arrivé un soir à Versailles, mais qu’il avait été enlevé pendant la nuit, et que depuis ce temps personne n’en avait entendu parler.

«  Hélas ! dit Mlle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelque sottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est jeune, il est Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Mon cher frère, je n’ai jamais vu Versailles ni Paris ; voici une belle occasion, nous retrouverons peut-être notre pauvre neveu : c’est le fils de notre frère ; notre devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne pourrons point parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue de la jeunesse sera amortie ? Il avait beaucoup de dispositions pour les sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur l’Ancien et sur le Nouveau Testament ? Nous sommes responsables de son âme ; c’est nous qui l’avons fait baptiser ; sa chère maîtresse Saint-Yves passe les journées à pleurer. En vérité il faut aller à Paris. S’il est caché dans quelqu’une de ces vilaines maisons de joie dont on m’a fait tant de récits, nous l’en tirerons. » Le prieur fut touché des discours de sa sœur. Il alla trouver l’évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat approuva le voyage. Il donna au prieur des lettres de recommandation pour le P. de La Chaise, confesseur du roi, qui avait la première dignité du royaume, pour l’archevêque de Paris Harlay, et pour l’évêque de Meaux Bossuet.

Enfin le frère et la sœur partirent ; mais, quand ils furent arrivés à Paris, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sans fil et sans issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tous les jours des voitures pour aller à la découverte, et ils ne découvraient rien.

Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise : il était avec Mlle du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Il alla à la porte de l’archevêque : le prélat[1] était enfermé avec la belle Mme de Lesdiguières pour les affaires de l’Église. Il courut à la maison de campagne de l’évêque de Meaux : celui-ci examinait, avec Mlle de Mauléon, l’amour mystique de Mme Guyon. Cependant il parvint à se faire entendre de ces deux prélats ; tous deux lui déclarèrent qu’ils ne pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu’il n’était pas sous-diacre.

Enfin il vit le jésuite ; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protesta qu’il avait toujours eu pour lui une estime particulière, ne l’ayant jamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée aux Bas-Bretons. « Mais, dit-il, votre neveu n’aurait-il pas le malheur d’être huguenot ? — Non, assurément, mon révérend père. — Serait-il point janséniste ? — Je puis assurer à Votre Révérence qu’à peine est-il chrétien : il y a environ onze mois que nous l’avons baptisé. — Voilà qui est bien, voilà qui est bien ; nous aurons soin de lui. Votre bénéfice est-il considérable ? — Oh ! fort peu de chose, et mon neveu nous coûte beaucoup. — Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage ? Prenez bien garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus dangereux que les huguenots et les athées. — Mon révérend père, nous n’en avons point ; on ne sait ce que c’est que le jansénisme à Notre-Dame de la Montagne. — Tant mieux ; allez, il n’y a rien que je ne fasse pour vous. » Il congédia affectueusement le prieur, et n’y pensa plus.

Le temps s’écoulait, le prieur et la bonne sœur se désespéraient.

Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt de fils avec la belle Saint-Yves, qu’on avait fait sortir exprès du couvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu’elle détestait le mari qu’on lui présentait. L’affront d’avoir été mise dans un couvent augmentait sa passion ; l’ordre d’épouser le fils du bailli y mettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l’horreur bouleversaient son âme. L’amour, comme on sait, est bien plus ingénieux et plus hardi dans une jeune fille que l’amitié ne l’est dans un vieux prieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elle s’était bien formée dans son couvent par les romans qu’elle avait lus à la dérobée.

La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu’un garde du corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la province. Elle résolut d’aller elle-même prendre des informations à Versailles ; de se jeter aux pieds des ministres, si son mari était en prison, comme on le disait, et d’obtenir justice pour lui. Je ne sais quoi l’avertissait secrètement qu’à la cour on ne refuse rien à une jolie fille ; mais elle ne savait pas ce qu’il en coûtait.

Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle ne rebute plus son sot prétendu ; elle accueille le détestable beau-père, caresse son frère, répand l’allégresse dans la maison ; puis, le jour destiné à la cérémonie, elle part secrètement à quatre heures du matin avec ses petits présents de noce, et tout ce qu’elle a pu rassembler. Ses mesures étaient si bien prises qu’elle était déjà à plus de dix lieues lorsqu’on entra dans sa chambre, vers le midi. La surprise et la consternation furent grandes. L’interrogant bailli fit ce jour-là plus de questions qu’il n’en avait faites dans toute la semaine ; le mari resta plus sot qu’il ne l’avait jamais été. L’abbé de Saint-Yves, en colère, prit le parti de courir après sa sœur. Le bailli et son fils voulurent l’accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris presque tout ce canton de la Basse-Bretagne.

La belle Saint-Yves se doutait bien qu’on la suivrait. Elle était à cheval ; elle s’informait adroitement des courriers s’ils n’avaient point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune benêt, qui couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisième jour qu’ils n’étaient pas loin, elle prit une route différente, et eut assez d’habileté et de bonheur pour arriver à Versailles tandis qu’on la cherchait inutilement dans Paris.

Mais comment se conduire à Versailles ? Jeune, belle, sans conseil, sans appui, inconnue, exposée à tout, comment oser chercher un garde du roi ? Elle imagina de s’adresser à un jésuite du bas étage ; il y en avait pour toutes les conditions de la vie, comme Dieu, disaient-ils, a donné différentes nourritures aux diverses espèces d’animaux, il avait donné au roi son confesseur, que tous les solliciteurs de bénéfices appelaient le chef de l’Église gallicane ; ensuite venaient les confesseurs des princesses ; les ministres n’en avaient point : ils n’étaient pas si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, et surtout les jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les secrets des maîtresses ; et ce n’était pas un petit emploi. La belle Saint-Yves s’adressa à un de ces derniers, qui s’appelait le P. Tout-à-tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses aventures, son état, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne dévote qui la mît à l’abri des tentations.

Le P. Tout-à-tous l’introduisit chez la femme d’un officier du gobelet, l’une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu’elle y fut, elle s’empressa de gagner la confiance et l’amitié de cette femme ; elle s’informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant su de lui que son amant avait été enlevé après avoir parlé à un premier commis, elle court chez ce commis : la vue d’une belle femme l’adoucit, car il faut convenir que Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser les hommes.

Le plumitif attendri lui avoua tout. « Votre amant est à la Bastille depuis près d’un an, et sans vous il y serait peut-être toute sa vie. » La tendre Saint-Yves s’évanouit. Quand elle eut repris ses sens, le plumitif lui dit : « Je suis sans crédit pour faire du bien ; tout mon pouvoir se borne à faire du mal quelquefois. Croyez-moi, allez chez M. de Saint-Pouange, qui fait le bien et le mal, cousin et favori de monseigneur de Louvois. Ce ministre a deux âmes : M. de Saint-Pouange en est une ; Mme Dufresnoy[2], l’autre ; mais elle n’est pas à présent à Versailles ; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je vous indique. »

La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie et d’extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes craintes, poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant ses larmes et en versant encore, tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courut vite chez M. de Saint-Pouange.

  1. François de Harlay de Chanvalon, archevêque de Paris de 1670 à 1695, refusa la sépulture à Molière, fit enfermer Mme Guyon, donna la bénédiction nuptiale à Louis XIV et à Mme de Maintenon. Il était connu par ses aventures galantes. Un jour qu’il entrait dans un salon où étaient un grand nombre de belles dames, il dit :

    Formosi pecoris custos ;

    l’une d’elles acheva le vers de Virgile en ajoutant :
    formosior ipse. (B.)
  2. Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, on lit : « Madame du Belloy. » (B.)