L’Ingénu/Chapitre XV

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L’IngénuGarniertome 21 (p. 286-288).
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CHAPITRE XV.

LA BELLE SAINT-YVES RÉSISTE
À DES PROPOSITIONS DÉLICATES.


La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez M. de Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait, toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit à la porte ce fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle fut intimidée ; mais la dévote amie la rassura. « C’est précisément parce qu’on a parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûre que dans ce pays les accusateurs ont toujours raison si on ne se hâte de les confondre. Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, fera plus d’effet que les paroles de votre frère. »

Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La Saint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux tendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards. Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoir pour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet ; elle parla avec attendrissement et avec grâce. Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. « Revenez ce soir, lui dit-il ; vos affaires méritent qu’on y pense et qu’on en parle à loisir ; il y a ici trop de monde ; on expédie les audiences trop rapidement : il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vous regarde. » Ensuite, ayant fait l’éloge de sa beauté et de ses sentiments, il lui recommanda de venir à sept heures du soir[1].

Elle n’y manqua pas ; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle se tint dans le salon, et lut le Pédagogue chrétien[2], pendant que le Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet. « Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frère est venu me demander une lettre de cachet contre vous ? En vérité j’en expédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne. — Hélas ! monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos bureaux, puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions. Je suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’ai beaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes ; je demande celle d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui le roi doit la conservation d’une province, qui peut le servir utilement, et qui est fils d’un officier tué à son service. De quoi est-il accusé ? Comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre ? »

Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle du perfide bailli. « Quoi ! il y a de pareils monstres sur la terre ! et on veut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule et méchant ! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la destinée des citoyens ! » Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la liberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes dans cet état parurent dans leur plus grand avantage. Elle était si belle que le Saint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait si elle commençait par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait à son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit longtemps de ne le pas entendre ; il fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâché d’abord avec retenue en produisait un plus fort, suivi d’un autre plus expressif. On offrit non-seulement la révocation de la lettre de cachet, mais des récompenses, de l’argent, des honneurs, des établissements ; et plus on promettait, plus le désir de n’être pas refusé augmentait.

La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un sofa, croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. Le Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sans agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un cœur moins prévenu ; mais Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horrible de le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières et les promesses : enfin la tête lui tourna au point qu’il lui déclara que c’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle prenait un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se prolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son Pédagogue chrétien, disait : « Mon Dieu ! que peuvent-ils faire là depuis deux heures ? Jamais monseigneur de Saint-Pouange n’a donné une si longue audience ; peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille, puisqu’elle le prie encore. »

Enfin sa compagne sortit de l’arrière-cabinet, tout éperdue, sans pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grands et des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la liberté des hommes et l’honneur des femmes.

Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l’amie, elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes de croix. « Ma chère amie, il faut consulter dès demain le P. Tout-à-tous, notre directeur ; il a beaucoup de crédit auprès de M. de Saint-Pouange ; il confesse plusieurs servantes de sa maison ; c’est un homme pieux et accommodant, qui dirige aussi des femmes de qualité : abandonnez-vous à lui, c’est ainsi que j’en use ; je m’en suis toujours bien trouvée. Nous autres, pauvres femmes, nous avons besoin d’être conduites par un homme. — Eh bien donc ! ma chère amie, j’irai trouver demain le P. Tout-à-tous. »

  1. Le Saint-Pouange est historiquement ressemblant ; mais sous ses traits, il faut voir le fameux Saint-Florentin, qui avait alors la police dans son ministère. On connaît les mœurs et les abus de pouvoir de ce favori de Louis XV. En même temps que Voltaire publiait l’Ingénu, on lançait contre le même homme un vigoureux pamphlet intitulé les Sabbatines et les Florentines. Le premier nom faisait allusion à sa maîtresse, la comtesse de Langeac, ci-devant Mme Sabbatin. (G. A.)
  2. Ouvrage que Voltaire appelle excellent livre pour les sots (voyez tome XVIII, page 548). L’auteur est le P. Outreman.