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L’Insurgé (Vallès)/17

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Charpentier (p. 175-184).

XVII

Dix heures du matin. On frappe.

— Entrez.


Devant moi, un grand gaillard, à figure toute blême enfouie dans une grosse barbe noire, des lunettes d’étudiant allemand, un chapeau de bandit calabrais.

— Vous ne me reconnaissez pas ?

— Ma foi, non !

— Brideau !… un de vos élèves de Caen.

Eh ! oui, je me rappelle ! j’avais un garçon qui s’appelait ainsi dans la division à qui je conseillais de ne rien faire lors de mon avènement provisoire à la chaire de rhétorique.


— Eh bien, qu’êtes vous devenu ?

— J’ai crevé la faim !… Une fois mon bachot en poche, j’ai voulu faire mon droit. Mon père a pu me payer trois inscriptions : pas davantage ! C’est un petit notaire de campagne que je croyais à peu près riche et qui m’a avoué en pleurant qu’il était pauvre, bien pauvre… Confiant dans ma réputation de fort en thème, j’ai couru les bahuts… Ah ! bien, oui ! Ceux qui ont fait leurs classes à Paris ont encore des relations, sont protégés par leurs anciens maîtres ; mais le fort en thème de province, qui rêve d’exercer entre Montrouge et Montmartre, celui-là ferait mieux de se flanquer à l’eau, sans hésiter !… J’ai eu plus de courage… Je me suis fait ouvrier, ouvrier graveur. Je n’ai jamais été bien habile, mais je suis parvenu, avec mon burin maladroit, à gagner à peu près ma vie… Que de fois j’ai songé à vous, à ce que vous nous disiez de l’éducation universitaire ! Je croyais que vous plaisantiez, dans ce temps-là ! Oh ! si je vous avais écouté !… Mais ce n’est pas tout ça ! Je ne suis pas venu pour larmoyer mon histoire. Depuis trois ans, j’appartiens à une section blanquiste. Les sections vont marcher !


Je lui ai empoigné les mains.

— Les sections vont marcher, dites-vous ?… Eh bien, ne me le racontez pas ; gardez votre secret ! Je ne veux pas avoir ma part de responsabilité dans une tentative qui avortera et dont le seul résultat sera d’envoyer de braves gens à Mazas et aux Centrales.

— C’est une mission que je remplis. Hier, on a parlé de ceux qui sont hommes à dresser l’oreille, si un coup de pistolet part dans un coin. Votre nom est venu l’un des premiers sur les lèvres de Blanqui ; il vous connaît par les camarades, et a décidé qu’on vous avertirait… Maintenant, vous ferez ce qu’il vous plaira. Je sais qu’on ne vous entraîne point où vous ne voulez pas aller, mais cette après-midi, à deux heures, soyez devant la caserne de La Villette, et vous verrez commencer l’insurrection.


1 heure 1/2.

J’y suis.

Ils y sont aussi, ventrebleu ! Quatre pelés : Brideau, Eudes, qui me fait un signe de tête, auquel je réponds par un clignement d’yeux, un garçon brun en casquette, le lorgnon sur le nez, et un vieux à tête longue et douce, un peu voûté — plus un tondu.

Blanqui est là-bas, près du bateleur.


Rapataplan, plan, plan !…

— Mesdames et messieurs, je vends du poil à gratter !… Vous êtes chez la femme d’un ministre, vous mouchez la chandelle. Alors vous jetez ma poudre…

Et le paillasse de dévider son boniment en allant, de temps à autre, à son tambour tanné pour en tirer un rra ou un fla, dans un jonglé de baguettes.

Est-ce sur cette caisse de foire qu’on va battre la charge, dis-moi, Brideau ?

— Ah ! il y a assez longtemps que nous avons un compte à régler, citoyen Vingtras ! Je vous tiens… et ne vous lâche plus.

Le hasard m’a jeté dans les jambes un mécanicien du quartier avec lequel nous nous sommes pris aux cheveux quelquefois. Il est communiste ; je ne le suis pas.

Oh ! non, il ne me lâche plus ! Et il me force à lui faire un bout de conduite.


Il m’entreprend ; je lui réponds. Mais j’ai l’esprit ailleurs. Malgré moi, j’écoute si dans la brise chaude qui court sur nos têtes, ne résonne pas l’écho des fusillades, et au moment où l’autre me demande carrément quelles sont mes objections contre la propriété collective je songe à Brideau, à Eudes et à Blanqui.

Pourquoi donc s’est-il tu, le tambour du pitre ?


— Vous êtes collé, avouez-le donc ! fait le mécanicien, en choquant gaiement son verre contre le mien. Ah ! Si nous tenions jamais le pouvoir !

Le pouvoir ? Ils sont six là-bas, près du saltimbanque, qui sont en train de s’en emparer !

Mais je ne préviens point le camarade ; je ne me reconnais pas ce droit-là.

Je me contente de lui demander s’il pense qu’un mouvement commandé par des hommes d’attaque entraînerait le peuple contre l’Empire.

Il prend une allumette et la frotte lentement contre sa culotte.

— Il n’y aurait qu’à faire ça, tenez, et tout flamberait. Rien que ça !

— Vous croyez, l’ami ?


Et pourtant, s’il y avait eu quelque chose, nous le saurions ici… mais, rien !

Ils ont dû être enlevés dans la foule, sans avoir le temps de dire ouf, au moment où le bateleur escamotait la muscade, et les mouchards sont en train de dévisager les suspects.


4 heures.

Pas un bruit, pas une rumeur !

Les ouvriers, qui ont mis leurs frusques neuves, promènent la bourgeoise, qui s’est attifée aussi, et les grandes sœurs traînent leurs petits frères devant les boutiques d’images ou de sucreries. Il y a des fleurs dans des mains calleuses, et l’envie du repos sur tous les fronts de ces gens de labeur.


Mauvaise date que le dimanche pour les insurrections !

On ne veut pas salir ses beaux habits, on a mis quelques sous de côté pour une fête au cabaret, on n’a que cet après-midi-là pour rester avec les siens, pour aller voir le vieux père et les amis.

Il ne faut pas appeler aux armes les jours où les pauvres font de la toilette, alors qu’ils ont, durant la semaine et du fond des logis sombres, rêvé une partie dans une guinguette cravatée de verdure.


C’est Gustave Mathieu, le poète, et Regnard, le chevelu, qui, m’abordant à une table de Bouillon Duval où je viens de m’asseoir, m’apprennent qu’une trentaine d’individus se sont jetés sur la caserne des pompiers de La Villette, et ont fait feu sur les sergents de ville.

Ils ont bien dû en descendre un ou deux.

— Les criminels ! dit Mathieu.

— Les imbéciles ! dit Regnard, qui est blanquiste et qui devait en être.

Imbéciles ! Criminels ! ces honnêtes et ces braves !…

Faudra voir à discuter ça un de ces matins.


Une imprudence a fait arrêter Eudes et Brideau.

Conseil de guerre. Verdict : la mort.

Comment les tirer de là ?

Peut-être une lettre écrite par un homme populaire et glorieux pèserait-elle sur l’opinion publique.

Et l’on cherche quel est celui qui doit rédiger et signer cette lettre suprême.

Elle est difficile à faire.

Les condamnés ont proclamé qu’ils repousseraient tout recours en grâce présenté à l’Empire, et nous ne tenons pas, non plus, à commettre une faiblesse en leur nom — même pour les sauver.

Les convaincus sont terribles.

Mais l’on pense que si un grand, tel que Michelet, parle, sa voix sera entendue… et peut-être écoutée.


On s’est rendus chez lui : Rogeard, Humbert, Regnard, moi et quelques autres.

Il s’est bien montré à nous tel qu’il est : solennel et féminin, éloquent et bizarre.

Il a accueilli d’emblée la proposition, et il ne s’est plus agi que de savoir à qui serait envoyée cette missive, qui ne doit point ressembler à une supplique, et qui a pour but, cependant, de tuer l’arrêt de mort.

Aux chefs de la Défense ! ai-je proposé.

— Bien, très bien !


Mais, en même temps, il se lève, passe dans la pièce voisine et nous laisse seuls un moment.

Puis il revient, et reprend place à la table autour de laquelle nous nous tenons, silencieux et émus.

— Monsieur, fait-il en se tournant vers moi et du ton d’un homme qui rapporte un oracle, madame Michelet est de votre avis.

Et l’on passe à la rédaction.


Il n’aime pas Blanqui, et à la première ligne qu’il brouillonne, rejette sur lui la responsabilité de l’attaque et de la condamnation.

— Nos camarades, déclare l’un de nous, ne consentiraient pas à renier leur chef, fût-ce pour échapper à la mort.

Il pince les lèvres fait : « Hum ! » et de nouveau disparaît ; mais il ne reste pas longtemps, et quand il rentre, c’est pour dire encore :

— Vous avez les femmes pour vous, messieurs, décidément ; madame Michelet comprend votre scrupule et l’approuve. Biffons la phrase.


Enfin, quand tout est terminé, il veut consulter encore une fois son Égérie, et nous en sourions, mais avec une larme d’émotion aux yeux.

Il a interrogé le cœur de celle qui est la compagne de sa vie et le compagnon de ses idées. Ce cœur a parlé, comme parle le nôtre, pour le salut et l’honneur de nos amis.


Michelet se promène de long en large.

— Ils n’oseront pas les tuer, je ne crois pas, il fait si beau !… Par ce soleil, du sang éclabousserait le gazon d’une tache trop laide… le bourgeois ne mange pas sur l’herbe là où cela sent le cadavre. Il sera de notre avis, vous verrez. Je les défie, en tout cas, de fusiller un dimanche !

L’appel se termine par ces mots, ou d’autres du même sens :

Dieu qui regarde les nations.

Dieu !… cela ne va pas à notre quarteron d’athées : il y a une moue et un silence.

Michelet regarde les physionomies et, haussant les épaules, il dit :

— Sans doute !… Mais ça fait bien.


Nous sommes allés porter la lettre dans les journaux, on s’est même disputé cet honneur !

Ah ! sacrebleu ! que j’ai donc bien fait de n’être d’aucune coterie, d’aucune Église, d’aucun clan, et d’aucun complot !

Il paraît qu’il y a deux courants de blanquisme, et chaque secte, de son côté, refuse à l’autre le droit de sauver la tête des condamnés.

Ils y passeraient, si on laissait faire tel groupe qui ne veut se mêler de désarmer le peloton d’exécution que s’il est seul à avoir la gloire de mettre la sentence en joue.


Les indépendants de mon acabit ont fini par être acceptés, heureusement, et nous avons fait le tour de la presse.

Aux Débats, un homme qu’on désigne comme Maxime Du Camp a hoché la face d’un air irrité, en nous écoutant. Il est dur pour les vaincus, celui-là !

Presque partout, on a pris ça pour de la bonne copie et on l’a publié, mais sans une ligne de sympathie ou de pitié.

On a couru chez les députés de Paris qu’on a rejoints à grand’peine, et qui ont fait des promesses vagues ; quelques-uns ajoutant des mots lâches qu’on a dû arrêter sur leurs lèvres.


Gambetta s’acharne sur les condamnés, et a demandé à la tribune qu’on les frappât comme complices de l’ennemi !

Ah ! bandit ! il sait mieux que personne que ce sont des gens de cœur qui ont fait le coup ! Mais les gens de cœur l’inquiètent ; c’est une menace pour l’avenir. Qui sait s’il n’y aura pas à pêcher une dictature dans le sang trouble de la défaite ? Il serait bon d’être débarrassé de ces insoumis par les troupiers de l’Empire.


Et les collègues de Gambetta hésitent, tant il est leur maître. Pourtant, ils ne nous ont pas fermé la porte au nez, parce que l’horizon devient sombre et qu’ils ne veulent pas, pendant la tourmente qui peut éclater demain, traîner leur refus cousu à leur écharpe, comme la lanterne collée, dans les ténèbres de la nuit, sur la poitrine du duc d’Enghien, pour qu’on vît clair à le fusiller.