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L’Insurgé (Vallès)/18

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Charpentier (p. 185-196).

XVIII

3 septembre. Nouvelles de Sedan.

On s’est réunis quelques-uns et l’on a monté les escaliers des journaux d’opposition bourgeoise où déjà ont eu lieu, ces jours-ci, des conciliabules auxquels n’assistaient point des irréguliers comme moi.

Je ne suis bien qu’avec les révolutionnaires bons garçons. Je suis mal avec les pontifiards, dont j’ai blagué les catéchismes, et qui ne me pardonnent pas l’article sur les Cinq.

Mais, aujourd’hui, les délégations prennent le droit de forcer toutes les portes à écriteaux libérâtres.


D’ailleurs, les dissidences s’effacent devant la gravité des événements, et ceux mêmes qu’on a traités de gueulards sont recherchés, à cette heure, par les doctrinaires en quête d’hommes d’action.

C’est bon, les gueulards, devant les régiments muets et hésitants. Ce sont les indisciplinés qui font plier la discipline.

Donc on se servira d’eux, quitte à les acculer, demain, dans le coin des gens à tenir en joue, lorsqu’ils auront arraché les fusils aux soldats ou leur auront fait lever la crosse en l’air.

Ah ! je sais bien ce qui nous attend !


On continue à se raccommoder avec une poignée de main, avec un coup de chapeau, dans le tohu-bohu général, sur la nouvelle d’une manifestation en germe ou d’une protestation en marche.

Le mot d’ordre est donné.

« À onze heures, rendez-vous au café Garin, côté des femmes — chut ! c’est pour dépister la police ! »

On recevra communication d’une proclamation républicaine. À minuit, elle sera imprimée, et chacun en emportera des exemplaires… pour les coller.


Voilà ce que chuchotent les initiés des feuilles jacobines, et voilà aussi ce qui me fait prendre mes jambes à mon cou.

Allez vous faire lanlaire !

Je file, moi, en pleine foule ; je plonge dans le tas. Où y a-t-il du grabuge, la cohue sans nom, le courage sans chef ?


Dix heures du soir.

Du côté du Gymnase, une bande a attaqué un poste.

Ils n’attendent pas minuit, ceux-là ; ils ne savent pas s’il y aura une circulaire à plaquer aux murs. Ils sont l’affiche vivante qui va se coller, d’elle-même, en face du danger, que les agents ont déjà tenté de lacérer avec leur sabre et qui vient d’être timbrée par les balles.


On a fait feu !

C’est Pilhes qui a été visé ; c’est lui qui a répondu. Coup pour coup. On a tué un des nôtres. Il a tué un des leurs.

C’est bien !

Je cours de ce côté, mais un flot de peuple me submerge et m’emporte dans sa course vers le Palais-Bourbon.

Y a-t-il quelque célèbre en tête ? Pas un !

Du reste, on ne distingue pas grand’chose dans le flux et le reflux ; la poussée des incidents brise et confond les rangées humaines, comme la marée roule et mêle les cailloux, sur le sable des plages.


Plusieurs m’ont reconnu.

— Vous n’êtes donc pas à la conférence des députés, Vingtras ?

— Vous voyez bien que non ! Pas besoin de leur avis, ni de leur permission pour crier : « Vive la République, à bas Napoléon ! »

— Chut ! chut !!! ne soyez pas séditieux !

— Pas séditieux !… moi qui aime tant ça !

— C’est que les représentants doivent nous recevoir sur les marches du Corps législatif, nous donner la consigne. D’ici là, motus !

Toujours des consignes à attendre — comme le diamant du nègre — sous le derrière des états-majors.


Mais croient-ils donc, ceux qui m’entourent, que parce qu’ils ne diront rien, les troupes ou la police les ménageront ? Ils peuvent mettre leur langue dans leur poche, on leur cassera la gueule tout de même, si le pouvoir se sent encore assez solide pour se payer ça.

Hurler « Vive la République ! », camarades, mais c’est plutôt sauvegarder sa peau ! Quand une émeute a un cri de ralliement, un drapeau qui a vu le feu, elle est à mi-chemin du triomphe. Chaque fois que les fusils se trouvent en face d’une idée, ils tremblent dans la main des soldats, qui voient bien que les officiers hésitent avant de lever leur épée pour commander le massacre.


C’est qu’ils sentent, les porte-épaulettes, que l’Histoire a les yeux sur eux.


Une heure du matin.

Je me suis arrêté place de la Concorde dans un groupe qui prêchait l’insurrection tout haut.

Qu’ont-ils fait, les autres ? Ont-ils continué jusqu’à la Chambre, ont-ils vu les députés ? Je n’en sais rien.

Toujours est-il que la foule se morcelle et s’émiette.

Le serpent se tord dans la nuit. La fatigue le hache en tronçons qui frémissent encore. Deux ou trois saignent ; il y a par là quelques blessés, gens de courage qui ont attaqué isolément, au début de la soirée, alors que la rousse osait encore sortir et tirer.

La nuit est fraîche, le calme descend d’un ciel tranquille et bleu.


4 septembre. Neuf heures du soir.

Nous sommes en République depuis six heures ; « en République de paix et de concorde ». J’ai voulu la qualifier de Sociale, je levais mon chapeau, on me l’a renforcé sur les yeux et on m’a cloué le bec.

— Pas encore !… Laissez pleurer le mouton ! La République tout court, pour commencer… Petit à petit l’oiseau fait son nid ! Che va piano va sano… Songez donc que l’ennemi est là, que les Prussiens nous regardent !

Je laisse pleurer le mouton ! mais il me semble que depuis que je suis au monde il ne fait que sangloter devant moi, ce mouton, et je suis toujours condamné à attendre qu’il ait fini.

Vas-y, mon gros ! Pourvu qu’on me laisse y aller de ma larme aussi !… C’est moins sûr, ça.


Alors, nous sommes en République ? Tiens ! tiens !!

Pourtant, quand j’ai voulu entrer à l’Hôtel-de-Ville, on m’a écrasé les pieds à coups de crosse, et comme je me faisais reconnaître :

— Ne laissez pas passer ce bougre-là, surtout, a crié le chef de poste. Savez-vous ce qu’il disait tout à l’heure ? « Qu’il faudrait fiche par les fenêtres ce gouvernement de carton et proclamer la Révolution ! »


Ai-je dit cela ?… c’est bien possible. Mais pas dans ces termes-là, toujours !

Ce n’est pas moi qui grimperai sur une chaise pour faire pst ! pst ! à la Sociale. Par exemple, si elle avait montré son nez, je ne lui aurais certes pas refusé un coup de main pour faire passer toute cette députasserie par les croisées — sans défendre pourtant d’étendre des matelas dessous, pour qu’ils ne se fissent pas trop bobo.


Dans plusieurs endroits, on avait attrapé les policiers et on les houspillait. Quelques bourgeois, à mine très honnête, avec des têtes à la Paturot et d’un ton très calme, conseillaient de les jeter à la Seine. Mais les blousiers ne serraient pas bien fort, et il n’y avait qu’à parler de la femme et des petits du roussin pour leur faire lâcher prise.

J’ai aidé — sans suer — à la délivrance de deux officiers de paix, en uniforme tout flambant neuf, qui m’ont assuré, en s’époussetant et en refaisant leur raie, qu’ils avaient toujours été républicains et avancés en diable.

— Plus avancés que vous, peut-être, monsieur.


Avancé ?… Je ne le suis pas trop, pour le moment. J’ai perdu mon chapeau dans la bousculade, et la voix aussi à force de beugler : « À bas l’Empire ! »

J’ai usé mes poumons, épuisé mes forces, je ne puis plus parler, à peine marcher, aussi las ce soir de triomphe que le soir de défaite, il y a dix-neuf ans.

Toujours enroué et éreinté, toujours menacé et crossé — les jours où la République ressuscite, comme les jours où on l’égorge !


Mais de quoi vais-je me plaindre ? Les députés de Paris ne sont-ils pas à l’Hôtel-de-Ville… après avoir, bien entendu failli faire rater le mouvement !

Le plus capon a été Gambetta. Il a fallu que Jules Favre l’appelât, et encore il n’est pas venu tout de suite, le Danton de pacotille !

À la fin, pourtant, il s’est décidé, et ils se sont empilés dans les fiacres et se sont partagé les rôles, sur la banquette. Celui qui était en lapin, près du cocher, a été volé : on ne lui a laissé que des résidus.


En route, un homme a voulu attaquer un des sapins. On s’est jetés sur lui.

— À bas le bonaparteux !

— Je suis garçon de café, a-t-il dit. Il y en a deux, dans cette voiture, qui me doivent des cigares et des roues de derrière.

On a ri. Pourtant, dans le cortège, deux ou trois types à mine de pion voulaient lui faire un mauvais parti, disant que Baptiste insultait le gouvernement.

Baptiste a riposté.

— S’ils ne me paient pas mes soutados, au moins qu’ils me donnent une place !


Tu l’auras, mais cours plus vite ! Tous les trous vont être bouchés ; la curée, commencée au trot du cheval, monte au galop des cupidités et des ambitions.

Le bon peuple fait la courte échelle à tout ce monde de politiqueurs qui attendaient, depuis Décembre 51, l’occasion de revenir au râtelier et de reprendre des appointements et du galon.

Ils font la parade sur les tréteaux des grandes tables, dans la salle Saint-Jean, se penchent à la fenêtre et tapent, à tour de bras et à tour de phrases, sur l’Empire qui n’en peut mais, comme Polichinelle sur le commissaire assommé.

Et le brave chien d’aboyer en leur honneur, ne se doutant pas, le malheureux, que déjà l’on s’arme contre lui, que ces harangues ne sont que gâteaux de miel où se cache le sale poison, qu’on ne songe qu’à lui couper les pattes et à lui casser les crocs. Aujourd’hui, l’on se fait défendre et garder par lui : demain, on l’accusera de rage pour avoir prétexte à l’abattre.


— Pas de proscrits avec nous ! a hurlé Gambetta, qui a entendu lancer le nom de Pyat.

Mais il a proposé lui-même Rochefort qui n’a pas de passé social, dont le nom signifie guerre à Badinguet seulement, et point encore guerre à Prudhomme.

Ils ont leur plan. Ils l’annihileront entre eux, le compromettront, s’ils le peuvent, puis le rejetteront, dépouillé de sa popularité, entre les bras de la foule !


En attendant, cette popularité sera leur manteau.

— Rochefort ! Rochefort !!

Parbleu ! il pourrait entrer en ennemi !


On a ouvert aux détenus les portes de Pélagie, et les prisonniers d’hier descendent les boulevards, la boutonnière fleurie de rouge, l’écrivain de la Lanterne en tête.

Ils passent au milieu des vivats, entrent sous la voûte.

C’est fini, Rochefort est leur ôtage ! Les Gambetta et les Ferry vont l’étouffer dans le drapeau tricolore !


5 septembre.

J’ai vingt sous pour toute fortune, aujourd’hui, 5 septembre 1870, IIe jour de la République !

Ranvier, Oudet, Mallet en ont trente, à eux trois.

Nous sommes devant l’Hôtel de Ville, où chacun est venu d’instinct, sans qu’on se soit rien dit.

Sous la pluie, quelques réfractaires comme moi et quelques artisans comme les camarades rôdent, se cherchent, et causent de la patrie sociale, qui seule peut sauver la patrie classique.


Nous avons le dos trempé. Ranvier surtout a froid, parce que ses souliers sont percés et que ses pieds gèlent dans la boue.

Et il tousse !

Avec cela, un sabre d’agent a fait, le 3 au soir, un accroc à sa culotte trop mûre. On l’a inutilement rapiécée : le vent passe quand même par ce trou-là. Il rit… mais il frissonne, pas moins !

La République ne l’habille pas plus qu’elle ne le nourrit. La victoire du peuple, c’est le chômage ; et le chômage, c’est la faim — après comme avant, tout pareil !


Comment avons-nous dîné ?… Je ne sais plus ! Avec du pain, du fromage, un litre à seize, une saucisse sur le pouce, debout au comptoir.

Des confrères en journalisme, des copains de métier passent devant le mastroquet, nantis déjà d’une place, et courant au café commander un gueuleton qu’on mettra sur l’ardoise de la Mairie, ou chez les tailleurs militaires, un frac à collet tout galonné.

Ils me jettent un regard de pitié, m’adressent un salut de riche à pauvre, de chien repu à chien pelé. Et je vois luire dans leurs yeux toute la joie de me retrouver affamé, et en compagnie de mal vêtus.


Sommes-nous encore perdus, bafoués, invisiblement garrottés, dès le lendemain de la République proclamée, nous qui, par nos audaces de plume et de parole, au péril de la dèche et de la prison, avons mâché le triomphe aux bourgeois qui siègent derrière ces murailles et qui vont, viennent, jouent les mouches du coche sur le char que nous avons tiré de l’ornière et désembourbé ?


On m’a déjà traité de trouble-fête, de fauteur de désordre, parce que j’ai arrêté par les basques un de ces appointés du régime nouveau, lui demandant ce qu’on faisait dans la boutique.

Je le secouais… C’est moi qu’on a secoué à la fin !

— Parce que nous sommes en République, ce n’est pas une raison pour que chacun veuille gouverner !

Je n’en ai pas envie.