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L’Insurgé (Vallès)/21

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Charpentier (p. 221-241).

XXI

30 octobre.

Oudet et Mallet sautent dans ma chambre. Ils m’apprennent le massacre, la défaite du Bourget.

— Oudet, repêche un clairon !… Mallet, procure-toi une hache !… Tambours, battez le rappel !…

La rue est en feu ! Les sonneries et les batteries font rage ! Mallet a sa hache à la main.


Voici des centaines d’hommes qui, sous la fenêtre même au pied de laquelle on hurlait : « À bas le commandant ! », attendent que Vingtras leur crie pourquoi il a proclamé le tumulte.

— Citoyens, je reprends ma démission, et vous demande de marcher à votre tête et, sur-le-champ, à l’aide des nôtres, qu’on laisse égorger sans secours, là-bas, au Bourget !

Frémissements ! exclamations !

— Au Bourget ! Au Bourget !


On serre les mains d’Oudet et de Mallet, mes grands camarades, qui sont toujours là pour me frayer la voie par leur courage.

— Et pourquoi la hache ?

— Pour défoncer le tonneau de cartouches qu’il m’est défendu de livrer sans un ordre du maire, sans tous les sacrements de l’état-major, mais que j’ai fait rouler dans la rue pour que vous y puisiez le pain de vos gibernes. Fais sauter le couvercle !

— Vive la République !


Tous en ligne… pas un qui manque à l’appel !

Les officiers s’approchent de moi. Il se forme autour de mon képi découronné comme un conseil de guerre.

— On va partir, c’est dit. Mais il faudra auparavant s’entendre avec la Place pour combiner notre entrée en bataille, savoir quelles sont les mesures déjà prises…

Ce sont d’anciens soldats qui mettent cette barre en travers du chemin.


Chez Clément Thomas.

— Le général ?

— Vous ne pouvez pas le voir.

— Il le faut !

— Halte-là !

Mais à bas la consigne ! Les factionnaires marchent sur elle et l’écrasent sous le piétinement de leur colère, quand nous leur lançons dans l’oreille les nouvelles sinistres, et notre résolution.


Clément Thomas arrive au bruit.

Il se fâche, me reconnaît, m’interpelle.

— Que voulez-vous encore ?

Ce que nous voulons, je le lui crie, les autres le lui crient aussi.

— Je vous fais empoigner si vous gardez ce ton-là !

Nous le gardons… les empoigneurs se font attendre. Mais il nous bouscule de son autorité et de sa prétendue expérience de stratégie — le général qui fut marchef pour tout potage, il y a trente ans !


Il nous jette à la tête un plan qui vient d’être élucidé par l’Hôtel de Ville avec les chefs de corps, et que notre expédition irrégulière ferait manquer.

— Des forces ont été échelonnées suivant les lois de la guerre, et doivent intervenir à des moments précis, suivant des signaux connus. Des surprises savantes sont ménagées pour écraser l’ennemi et venger nos morts… Consentez-vous à accepter la responsabilité de la défaite, à vous exposer aux reproches de folie ou même de trahison ?

J’ai baissé la tête, effrayé, et j’ai repris le chemin du boulevard Puebla où les hommes m’attendaient, drapeau au centre.

Un officier de secteur nous avait accompagnés. Il a promis que s’il y avait du renfort à diriger sur le Bourget, c’est le 191e qui serait lancé le premier.


Ah ! bien, oui ! On s’est couchés, les larmes aux yeux, et l’on a remisé le drapeau trempé par la pluie et puant la laine mouillée — alors qu’il aurait dû embaumer la poudre !


31 octobre.

Autres nouvelles plus affreuses encore ! Bazaine a trahi !

Le gouvernement de la Défense le savait et le cachait.

— À l’Hôtel-de-Ville !

De quartier à quartier, on s’est entendus pour descendre ensemble.

On descend !


Mais devant la Corderie, des amis sont groupés, qui me confisquent, prétendant que les compagnies peuvent aller de l’avant sans moi, tandis qu’il y a à délibérer au nom du peuple.

— Il s’agit de savoir comment on conduira le mouvement.

Seulement, nous ne sommes que sept. Les célèbres manquent. Blanqui est venu, puis reparti ; Vaillant de même. Les plus populaires sont noyés dans les bataillons qui ont voulu les avoir avec eux, et ne les lâchent pas. Jusqu’à moi, que l’on réclame, là-bas, et qu’on vient reprendre.

— Vingtras ! Vingtras !


Ah ! ceux qui croient que les chefs mènent les insurrections sont de grands innocents !

Émietté, dispersé, déchiré, noyé, ce qu’on appelle l’état-major dans le tumulte des vagues humaines ! Tout au plus, la tête d’un de ces chefs peut-elle émerger, à un moment, comme les bustes de femmes peintes, sculptés à la proue des navires, et qui paraissent et disparaissent à la grâce de la tempête, au hasard du roulis !


Nous avons décidé quand même, sur le bord du trottoir, à cinq ou six, que ce soir il fallait que la Commune fût proclamée.

— La Commune… entendu.

— Mais venez donc ! crie l’homme chargé de me ramener.

En route, j’ai été arraché au sergent et retenu par les arracheurs comme je l’avais été par lui, séparé du gros de la foule, hissé sur une chaise de marchand de vins, forcé de pérorer, chargé par un comité déjà improvisé autour du billard de rédiger une proclamation, et de discuter, entre deux mêlé-casse, ceux qu’on va « porter au pouvoir ».


Une détonation !

Les enfants piaillent et se sauvent.

Le comité de chez le mastroquet, qui est composé de braves, dit que c’est le moment de se montrer, et nous essayons de refouler les fuyards en nous dirigeant vers l’Hôtel-de-Ville, qu’il s’agit de prendre.

— Il est à nous, me dit Oudet qui en revient. Tu ne veux rien être, n’est-ce pas ?

— Eh bien, retournons au quartier, et restons avec les inconnus dans les faubourgs.


Je n’ai pas osé passer outre ! J’aurais voulu pourtant aller à l’Hôtel-de-Ville, peut-être bien y avoir un poste de combat, être quelque chose dans l’insurrection !

Oudet m’a fait rougir de mes prétentions, ou plutôt j’ai manqué de courage. C’est à regret que j’ai rebroussé chemin.

Mais Oudet, que j’estime et qui m’aime, a dû voir clair. Laissons la place aux autres, et remontons là-haut.


Pas avant d’avoir grimpé l’escalier de la Corderie.

Ils sont là sept ou huit que je déconcerte en leur apprenant ce que je tiens d’Oudet : à savoir que le gouvernement nouveau est constitué.

Ils étaient en train de faire leur liste… comme chez le mannezingue.

— Mais notre devoir est d’en être ! dit, en se drapant dans un pet-en-l’air bleu, un jeune avocat communiste, prêt à mourir au besoin sous le pavillon de l’émeute, mais prêt aussi à avoir les bénéfices de son ambition comme il en a le toupet — un toupet soutenu par une tignasse noire, telle qu’en ont les tribuns dans les gravures, et qu’il secoue à la Mirabeau sur ses épaules de Gringalet !


J’ai gâché là du temps, parce que, peu à peu, quelques-uns sont revenus, et qu’on s’est interrogés, chamaillés et insultés en Byzantins à propos de la conduite à tenir vis-à-vis du peuple — comme si ce peuple nous regardait par le trou de la serrure, et nous attendait sur le palier pour nous supplier d’être les maîtres.

Décidément, je retourne chez mes Sarmates.


— Vous savez qu’à la mairie de la Villette sont restés des gardes nationaux qui, ce matin, n’ont pas voulu participer au mouvement ?

— Allons occuper la mairie de La Villette !

Je suis en sabots, mes bottes d’honneur me faisaient mal. J’ai pris des souliers de bois que j’ai trouvés dans un coin.

Par-dessus ma vareuse, j’ai jeté un mac-farlane usé, râpé, qui fut bleu et qui a verdi… mais j’ai mon sabre au ceinturon.


Je le tire au clair. Et sous la pluie qui tombe d’un ciel brouillé et triste, pataugeant dans les mares de boue, je mène une trentaine d’hommes du côté de la rue de Flandre.

Nous faisons pitié avec nos cheveux ruisselants, nos culottes crottées. Mon coupe-chou a déjà des gales de rouille, et mon mac-farlane les ailes aplaties et veules. J’ai l’air d’une poule qui s’échappe d’un baquet.


— Halte-là !… l’éternel « halte-là ! » qui m’attend à toutes les portes, depuis que je suis au monde.

Mais les trempés qui me suivent ont été rangés en bataille derrière le mac-farlane qui se secoue et se raidit.

— Place au Peuple, maître du pouvoir !

La grille s’ouvre, et nous laisse passer.

— Du moment que l’Hôtel-de-Ville est à vous !…


Grand bruit dans la cour bondée de soldats, hérissée de fusils.

— L’écharpe ! l’écharpe !

Deux ou trois officiers se précipitent sur moi, m’étreignent et me ficèlent.

— Au nom de la Révolution, nous vous nommons maire de l’arrondissement ! disent-ils en serrant la ceinture… en la serrant trop fort.

On desserre un peu ; mais c’est le tour de la tête, maintenant.

— Au nom de la Révolution, recevez l’accolade !

Et je reçois quelques baisers bruyants : des baisers du bon coin, qui sentent l’oignon, voire l’ail !


Et maintenant, à l’œuvre !

— À l’œuvre ! Mais qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

Et des harangues, donc ! Est-ce qu’on va rester sans parler au peuple, sans lui dire qu’on mourra pour lui ?

— Car enfin, vous mourrez pour lui, n’est-ce pas ?

— Certainement !

— Eh bien, dites-le-lui. Il aime à ce qu’on le lui dise… Montez sur la table… Attention !… Là !… Vous pouvez y aller, maintenant.

Et j’y vais.


Quand je sens que je n’ai plus de salive, je conclus :

— Citoyens, le temps des discours est passé !


J’ai à faire maintenant ce que doivent faire les hommes à sous-ventrière.

— Que font-ils ? Voyons !

— Dame ! je ne sais guère, murmure un voisin que l’on a nommé adjoint du coup, et qui attend également qu’on lui apprenne son métier.

— Il faut signer des bons, c’est bien simple ! dit un vieux qui paraît ahuri de mon ignorance.

— Signer des bons, je veux bien, mais des bons de quoi ?

— Des bons pour les voitures, pour les lampes, pour de l’huile, du papier, pour toutes choses généralement quelconques, pardi ! comme ça se fait toujours en révolution !


Diable ! Je croyais qu’on allait seulement me demander des cartouches, et j’aurais paraphé des deux mains. Mais pour le reste…

— Et les nouvelles à aller chercher à l’Hôtel-de-Ville, au secteur ? Il faut des fiacres. Avec votre griffe, on en réquisitionnera de force. Ils viendront se faire payer demain.


Demain ! je ne sais pas trop où nous serons, demain.

Or, je viens non seulement de signer des bons, mais de « voler la caisse » ! Car ils m’accuseront de l’avoir volée, s’ils reprennent l’offensive ! Je les connais, les procès de lendemain d’émeute, et ce n’est pas ma vie seule que je joue. Elle ne m’a pas l’air bien en danger. C’est bel et bien mon honneur qui est sur le tapis où roulent ces quelques pièces de cent sous, prises sous la responsabilité de celui qui commande en ce moment et qui s’appelle Jacques Vingtras.

Ah ! bah ! le sort en est jeté ! Ça tournera comme ça voudra !

Mais je vais tâcher que ça tourne au grave, et ne pas passer mon temps à signer des bons de fourrage et des papiers de factures.


Ça ne tourne pas au grave — au contraire !

Je viens d’entendre, dans l’escalier, un boucan de tous les diables.

C’est Richard, l’ancien maire, qui vient de l’Hôtel-de-Ville où il est allé chercher des ordres près de ses patrons, et qui traverse le bataillon des envahisseurs.

Il se précipite sur l’écharpe dans laquelle on m’a saucissonné.

— Rendez-moi çà ! Vous violez la loi. Je vous ferai fusiller demain !

Il me tient au ventre et essaie de m’arracher la ceinture tricolore qui s’est enroulée en nœud coulant. Ce nœud m’écrase le nombril… ma langue devient bleue.

— On étouffe nos frères ! crie un vieux de 48, quoique je ne lui sois aucunement parent.

Et on fait lâcher prise au bonhomme qu’on serre de très près à son tour, il renverse déjà les yeux !

Heureusement, j’ai retrouvé ma respiration :

— Citoyens, qu’on ne touche pas à un cheveu de cette tête vide, qu’on respecte l’écorce de ce coco sans jus !

On rit. Le coco écume !

— Vous pouvez me torturer, je vous dis que demain vous serez châtié !

— Nul ne songe à vous torturer, mais pour que vous n’embêtiez plus le monde, on va vous coller dans une armoire.

Et je l’ai fait porter dans un placard… un placard énorme où il est très à l’aise, ma foi, s’il veut rester debout, et où il peut faire très bien un somme, s’il veut s’étendre sur la planche du milieu, en chien de fusil.

La révolution suit son cours.


Une heure du matin.

Un des gardiens demande à parler au Maire en exercice, au nom du Maire sous les scellés.

— Qu’arrive-t-il ? S’est-il tué ? A-t-il été asphyxié là-dedans ?…

Non ! Le parlementaire reste muet.

— Parlez ! parlez !

Il n’ose pas, mais, se penchant à mon oreille :

— Pardon, excuse, mon officier… mais c’est qu’il se tortille depuis un bon moment… quoi, suffit !… Vous comprenez, faut-il le laisser aller, citoyen ?

— Le laisser aller dans l’armoire, oui, a dit Grêlier, l’adjoint, dans l’armoire, entendez-vous !

— Vous êtes dur !

— Eh ! mon cher, il sort, la moitié des hommes est fichue de se rallier à lui et de venir nous enlever ! Il est rageur, le gars, et résolu !… Laissez-le donc mouiller sa poudre !

Qu’il la mouille !


Moins d’une heure après, un sergent se présente, un intraitable, celui-là ! On l’appelle le sapeur, à cause du poil qui lui couvre la face. Il se ferait tuer de bon cœur à la place de « son » commandant.

— Même que pour lui je couperais ma barbe ! dit-il, la flamme du dévouement aux yeux.


Il apporte des nouvelles de l’armoire.

— Elle est inondée, sauf votre respect, mon commandant ! Mais c’est pas seulement ça !

— Qu’y a-t-il ?

Il ne sait trop comment s’expliquer, lui aussi.

— Il y a que le particulier ne se gêne plus… et il demande…

— Il demande quoi ?

— Eh bien, mon commandant, il demande à sortir une minute pour… quelque chose de sérieux !


— La réaction relève la tête, vous voyez, dit Grêlier en branlant le chef… tout à l’heure une chose, maintenant une autre !…

Se tournant vers le sapeur :

— Et que disent les hommes de garde ? Que pensent-ils de sa prétention ?

— Dame ! ils disent que ça ne sera pas si drôle, si on le tient trop…

— Lâchez-le-moi pour de bon ! Passez du chlore dans l’armoire, et donnez-lui la clef des champs avec la clef des lieux !


Il ne se l’est pas fait dire deux fois et est parti comme une fusée.

Il s’est égratigné contre la ferrure d’un des battants.

— Au Prussien ! ont crié quelques rigoleurs, qui ont failli faire prendre les armes à tout le bataillon et les présenter au derrière écorché du maire.

Et dire que demain, si nous sommes vaincus, on hurlera que j’ai poussé au massacre et mené la tuerie ! Jusqu’à présent, c’est pourtant tout le sang que j’ai fait répandre, le sang de ce Prussien-là.


Vaincus ! voilà que ça m’en a tout l’air !

Les nouvelles qui arrivent de l’Hôtel-de-Ville sont noires.

Il paraît que le gouvernement retrouve des forces, que l’on est venu le sauver ; un bataillon de l’ordre est parti, Ferry en tête, et marche contre l’insurrection.

Est-ce vrai ?…

— En tout cas, debout, camarades ! Il faut aller au-devant de ce bataillon-là.

— Nous avons faim ! nous avons soif !

— Vous mangerez et boirez dans Paris.


Mais ils prétendent énergiquement qu’ils auront plus de cœur au ventre s’ils mettent quelque chose dans ce ventre-là.

— Allons ! défoncez les tonneaux de la cave ! Tonneaux de harengs et tonneaux de vin… un hareng et un verre par homme !

Et sac au dos ! Je vais reprendre mon sabre et lâcher mon écharpe. Qui la veut ?


— Non, non ! vous ne sortirez pas !

Et l’on s’oppose sournoisement et traîtreusement à mon départ.

Les commandants qui, depuis deux mois, ont tenu ouvertement ou secrètement pour l’ex-maire, et qui me haïssent à cause de ma popularité dans le club, se sont enhardis en apprenant le retour offensif des bourgeois. Et leurs émissaires sèment la révolte dans les groupes qui ont eu le demi-canon et le gendarme.

— Maintenant qu’il a amené le désordre, il s’en va ! Ne le laissez pas filer. C’est vous qu’on arrêtera et qu’on rendra responsables. Savez-vous d’ailleurs où il vous conduit, et ce qui vous attend ?… Il s’est emparé de la mairie ; qu’il en reste le prisonnier !

Et, quand j’ai insisté, les Bellevillois ont fait la sourde oreille ; seuls, quelques simples et braves gens sont partis en peloton, du côté du danger.


Notre étoile baisse !

On annonce que le 139e avance et va nous livrer assaut.

— On ébranle les grilles ! vient me dire le capitaine.

— Par ces grilles-là, descendez leur avant-garde ! Feu !

— Ce sera le carnage !

— Nous serons bien autrement massacrés, s’ils croient que nous avons peur. Allez leur dire que vous tirez, s’ils bougent !


Ils ont gardé leurs distances, point par crainte, je le veux bien, mais parce que, tout en n’étant pas de notre bord, ils ont de la douleur comme nous, et portent aussi au flanc la blessure des patriotes.

N’importe ! J’ai envoyé chercher des cartouches au poste des francs-tireurs, que commande un lieutenant qui a été mon compagnon dans la vie de misère, avec qui nous avons mangé de la vache enragée.

De celui-là au moins je suis sûr : il ne refusera pas les munitions.


Pardieu si ! il les a refusées.

Depuis qu’il a l’épaulette, il est devenu un régulier, ce réfractaire ! Il attend peut-être la croix ou le brevet d’officier pour de bon dans l’armée ! Et s’il s’est battu comme un lion, c’est comme un lion qui a assez du jeûne dans le désert, et veut la pâtée de la ménagerie et les bravos de la foule !

Oh ! c’est à se casser la tête contre les murs.

On a attendu en musulman la fin du drame, au milieu des parfums de harengs et des fumées de vin bleu.


Oh ! ce hareng ! mon écharpe le sent. Un drapeau rouge, que l’on a tiré de je ne sais où pour le planter devant mon pupitre, le sent aussi. Ce que nous avons de poudre, ce qui nous reste d’argent, tout a pris l’odeur des barils défoncés dans la cour.

On se croirait dans la rue aux Poissons de Londres, et non pas dans la citadelle des insurgés de La Villette.


1er novembre.

Elle s’est désemplie peu à peu, cette citadelle. Ceux qui sont partis aux nouvelles ne sont pas revenus, soit qu’ils aient été faits prisonniers, soit qu’ils ne veuillent pas rentrer dans ce guêpier signalé à la colère des bataillons bourgeois.

Et nous restons là quelques-uns, sans savoir rien de ce qui se passe dans Paris.


Une dépêche vient d’arriver.

« Au maire du XIXe. »

C’est moi, le maire — puisque j’ai l’écharpe ! Je décachette et je lis : « Tout est rentré dans l’ordre, sans effusion de sang. »


C’est le moment de détaler. Je tombe de faim, je crève de soif.

J’entre, écrasé, las, sommeillant, dans le restaurant où nous allions casser une croûte avec les collègues, vers midi. Je retrouve ceux qui n’ont pas paru de la nuit — ayant peur de moi ou attendant la fin pour se décider.

La fin, c’est mon arrestation à bref délai, sans doute. Peut-être vais-je même être cueilli avant d’avoir mangé mon omelette.


Oh ! les pauvres gens ! ils plongent leur nez dans leur assiette, font mine de ne pas me voir, me ferment la table en serrant les chaises.

Je les aborde.

— On va venir m’empoigner comme insurgé, comme voleur. Je vous prendrai à témoin.

Ils ne me laissent pas terminer.

— Hé !… Hum !… Dame !… Quoi !… Enfin !… Après tout, vous n’étiez pas forcé de vous emparer de la mairie. Vous avez peut-être sauvé Richard en l’écartant de la foule, mais si vous n’aviez pas pris sa place elle n’aurait pas pensé à l’étrangler… On dit que vous aviez ordonné de fusiller Louis Noir, et lui l’affirme !…


Ils me font lever le cœur. Je siffle un verre de vin, et je dégringole vers l’Hôtel-de-Ville.

Pas trace d’une nuit d’émeute, à peine des sentinelles ; pas une cicatrice faite par les balles sur la peau des murs ! Maison muette ! place vide !


— Pour dix sous de savon noir, s’il vous plaît ! Oui, pour dix sous !

Et j’ai couru chez moi, et j’ai transformé ma chambre en baignoire, et j’ai emprunté à une camarade de palier son eau de Cologne pour en inonder ma vareuse. J’ai mis mes pieds dans l’eau et ma tête dans mes mains !

Me voilà propre, et si une baïonnette m’égratigne en route, j’arriverai à l’hôpital avec une chemise blanche et des chaussettes fraîches.

Il y a quelques chances pour qu’on me picote la peau. Je vais remonter vers la mairie. Après, j’aurai gagné le droit de disparaître et de me dérober aux poursuites.


Mais encore un peu d’eau de Cologne, s’il vous plaît ! Est-ce que ça sent toujours le hareng, ma voisine ?… Au revoir !

— On va vous arrêter, monsieur Vingtras !

— Je crois que oui.

— Restez donc !

— On viendrait me prendre ici, voilà tout.

Elle rougit un peu. Nous sommes bien ensemble.

— Je vous cacherai chez moi, dit-elle, en frottant son museau qui embaume contre ma barbe qui empeste encore !

— Impossible ! Mais si je ne reviens pas vous m’enverrez du linge. Et de l’eau de Cologne… beaucoup d’eau de Cologne ! Merci d’avance !


Mon concierge m’a prêté cinq francs.

Cinq francs ! J’avais vidé mes poches et laissé tout ce que j’avais entre les mains du caissier de la nuit — même ce qui était à moi. Avec cent sous, je puis attendre les événements !


Me voici dans la cour, où je suis entré sans sabre, et comme dans une prison, cette fois.

La grille s’est refermée sur l’ordre d’un commandant, que je n’ai pas vu pendant la bagarre, et qui arrive maintenant que je suis perdu.

C’est vrai pourtant qu’il a cru que je voulais le faire fusiller, le malheureux !

Et c’est le frère de Victor Noir même, celui qui me reçut au lit de mort de son cadet, tiède encore, c’est celui-là qui prend contre moi la parole, m’interpelle et m’accuse, devant des hommes de garde que je reconnais pour appartenir à un bataillon qui a un bonapartiste pour chef.

Heureusement, il reste des gens à nous, Bouteloup et les siens, qui faisaient un somme, la tête sur le sac, et qui se réveillent au bruit et disent :

— On n’arrêtera pas Jacques Vingtras !


Louis Noir a eu honte, n’a pas osé décidément appeler à son secours le badingueusard, un familier peut-être de la maison d’Auteuil ! — et m’a laissé passer.

À part cet ingrat enragé et les déjeuneurs de ce matin, les autres font leur devoir. Et quand je suis entré dans la salle où ils sont réunis, comme en conseil de guerre, ils m’ont tous accueilli à bras ouverts.

— Mais filez vite, partez ! Il va être lancé un mandat d’amener contre vous, on nous l’a dit dans le cabinet du Gouvernement.


Je suis sorti, escorté de camarades courageux, sorti en singeant l’insouciance et la tranquillité. Au détour de la rue, un fiacre m’attendait, avec un cocher qui est des nôtres.

Ce cocher-là a fouetté sa rosse à faire venir le sang et m’a emporté au galop loin de cette mairie d’où c’est presque un miracle que je sois sorti. Hue ! Cocotte !

Quand nous avons été loin, bien loin, il a fait claquer son fouet, a demandé pardon à son cheval, et m’a dit :

— Sacré nom de Dieu ! embrassez-moi !