L’Insurgé (Vallès)/20

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Charpentier (p. 213-219).

XX

J’ai vite arraché mes quatre galons qui faisaient pitié, les pauvres, tant ils étaient fanés, rougeâtres, pisseux… et me voilà libre !

C’est maintenant que je suis le vrai chef du bataillon. Oh ! il ne faut point accepter de commandement régulier dans l’armée révolutionnaire ! Je croyais que le grade donnait de l’autorité — il en ôte.

On n’est qu’un zéro devant le numéro des compagnies. On ne devient réellement le preu que pendant le combat, si l’on a sauté le premier dans le danger. Alors, parce qu’on est en avant, les autres suivent. Et pour cela le baptême du vote est inutile : il n’y a que le baptême du feu !


Oui, à présent que ma coiffure n’a plus ses petits asticots d’argent, tous ceux dont j’étais le captif et qui se changeaient en ennemis viennent à moi la main ouverte, et je préside les délibérations de tous les groupes, sans être président de rien. Ah ! mais non ! Simple soldat, mes trente sous, et le droit de beugler à mon tour : « À bas les chefs ! »

— Gare à vous, capitaine, qui me voulez dans votre compagnie !

Et le capitaine de rire, ou de faire semblant, car il sait bien que, désormais, c’est moi qui vais tenir en échec les officiers, et souffler tout bas le mot d’ordre insurrectionnel.


Mon grade m’a servi, pourtant, lorsque nous allions en corps, comme commandants, porter à l’Hôtel de Ville la volonté de Paris, demander qu’on ne fatiguât pas son désespoir, mais qu’on l’armât pour de bon contre l’ennemi.


J’ai vu, un matin, tout le Gouvernement de la Défense nationale patauger dans la niaiserie et le mensonge, sous l’œil clair de Blanqui.

D’une voix grêle, avec des gestes tranquilles, il leur montrait le péril, il leur indiquait le remède, leur faisait un cours de stratégie politique et militaire.

Et Garnier-Pagès, dans son faux col, Ferry, entre ses côtelettes, Pelletan, au fond de sa barbe, avaient l’air d’écoliers pris en flagrant délit d’ignardise.

Il est vrai que Gambetta n’était pas là, et que Picard n’est arrivé qu’au milieu de l’entrevue.

Lorsque Blanqui s’est tu, Millière a pris la parole, demandant, au nom des révolutionnaires, que l’on envoyât des commissaires hors Paris « pour représenter le Peuple aux armées. »


— Dites donc, Vingtras, a fait le gros Picard en m’attirant dans une embrasure de fenêtre et en taquinant le bouton de mon habit, vous savez, moi, je ne m’oppose pas du tout, mais pas du tout, à ce que vous filiez au diable avec votre diplôme de plénipotentiaire faubourien. Ça me ferait même un sensible plaisir… Mais les autres, là, regardez-les donc ! Sont-ils assez godiches, mes collègues ! Comment, ils peuvent se débarrasser de vous, et ils ne le font pas ! Je signerais plutôt des pieds, pour mon compte, afin de voir les cramoisis ficher le camp !… Des cramoisis ? des cramoisis ? a-t-il ajouté, en imitant les habitués de bastringue qui appellent : « Un vis-à-vis ? un vis-à-vis ? »

Et de rire !


Puis se penchant à mon oreille, et me mettant le doigt sous le nez :

— Mais vous, malin, vous ne partirez pas ! Je parie un lapin que vous ne partirez pas !


Je ne parie pas de lapin… ils sont trop chers par le temps qui court ! Puis je perdrais. Pas plus que lui, je ne comprends ces candidatures soumises au visa du gouvernement.

Il ne faut pas lâcher la ville par ce temps de disette, par ces trente degrés de froid — parce que cette disette et ce froid préparent la fièvre chaude de l’insurrection ! Il faut rester là où l’on crève.

Sans compter aussi que les provinces, qui ne sont pas venues à notre secours, ne bougeront pas davantage, parce que des gens de Paris seront arrivés du matin et auront clubaillé le soir !

Mais c’est pour faire « comme en 93 ».

Les convaincus le pensent, et les roublards se disent que lorsqu’on a mis le pied à l’étrier des fonctions, on n’est désarçonné ni par les coups de poing des émeutes, ni par les coups de fusil des restaurations.


— Mais, saperlipopette ! crie Picard à ses collègues, commissionnez-les donc, qu’ils aillent se faire pendre ailleurs, ou qu’ils passent d’eux-mêmes leur tête dans le collier ! Une fois la nuque prise, ils ne pousseront plus votre caboche, à vous, sous la lunette de la guillotine… pas de danger ! Ils vous demanderont de les conserver après l’orage, et de régulariser leur mandat d’irréguliers ! C’est toujours comme ça que ça se passe.


Seulement, cette philosophie ne fait pas le compte des autoritaires, qui ne veulent pas avoir l’air de céder à la populace et qui ont envie de jouer au Jupiter tonnant, lançant des Quos ego devant lesquels se retireraient, la crête basse, les flots qui moutonnent.


Ils moutonnaient dur, un soir. Nous étions un tas d’officiers de faubourg qui étions montés, en grand uniforme, pour demander si l’on se moquait du peuple.

Ferry et Gambetta sont arrivés. Et patati, patata, au nom de la patrrrie, du devoirrr… Gambetta nous a apostrophés et morigénés.

Mais on a riposté froidement et durement.

Lefrançais a donné, d’autres aussi : on a crevé la peau d’âne de leurs déclarations.


Ils ne savaient plus que répondre… ils ont menacé.

— Je vais vous faire arrêter, m’a dit Ferry.

— Osez donc !

Ils n’osent pas, et les voilà qui reculent piteusement. Gambetta a filé en sourdine, après un dernier moulinet d’éloquence.

Ferry, qui joue les crânes, reste. On l’entoure, on le presse… Qui sait comment la soirée va finir, et s’il couchera dans son lit ?


Quelques commandants se sont parlé à l’oreille dans un coin, et on a vu leur main serrer la poignée de leur sabre.

— Vingtras, en êtes-vous ?

— Qu’y a-t-il ?

— Nous sommes ici une centaine, représentant cent bataillons. Sur cette centaine, il y en a huit au plus pour Gambetta et Ferry. Si les quatre-vingt-douze autres disaient à ces huit et à ces deux : « Vous êtes nos prisonniers ? »

L’idée a mordu. Il va y avoir du nouveau dans une heure !

Mais on a deviné sur nos lèvres et dans nos yeux ce que nous complotons.

Vont-ils prendre les devants, appeler les compagnies de garde et nous faire cerner et désarmer ?

Non ; ils ne sont même pas sûrs de ceux qu’ils ont chargés de les défendre !

Il faut pourtant parer au danger.

Qui les sauvera ?


Deux hommes : Germain Casse qui fait le farouche, mais a un pied dans leur camp, et Vabre qui a toujours été avec eux !

Ils se sont écartés un moment, pour reparaître une minute après, échevelés et haletants.

— Aux remparts ! aux remparts !!

On accourt.

— Aux remparts ! L’ennemi vient de percer les lignes. Les bastions sont pris !

Personne ne pense plus à la conjuration, ou si quelques-uns y pensent encore, ils sentent bien que cette manœuvre les tue !

Et voilà comment, un soir de la semaine dernière, l’Hôtel de Ville a échappé à quelques commandants résolus qui voulaient s’en emparer.

Mais, patience !… Ils n’auront rien perdu pour attendre !