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L’Insurgé (Vallès)/26

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Charpentier (p. 273-277).

XXVI

Le Cri du Peuple a reparu.

— Demandez le Cri du Peuple par Jacques Vingtras !

Il est deux heures de l’après-midi, et déjà quatre-vingt mille pages se sont envolées de l’imprimerie sur cette place et sur les faubourgs.

— Demandez le Cri du Peuple par Jacques Vingtras !

On n’entend que cela et le marchand n’y peut suffire.

— Voulez-vous mon dernier, citoyen ?… Pour vous, ce sera deux sous, fait-il en riant : vrai ça les vaut !

— Voyons !


26 mars

» Quelle journée !

» Ce soleil tiède et clair qui dore la gueule des canons, cette odeur de bouquets, le frisson des drapeaux le murmure de cette révolution qui passe, tranquille et belle comme une rivière bleue ; ces tressaillements, ces lueurs, ces fanfares de cuivre, ces reflets de bronze, ces flambées d’espoir, ce parfum d’honneur, il y a là de quoi griser d’orgueil et de joie l’armée victorieuse des républicains.

» Ô grand Paris !

» Lâches que nous étions, nous parlions déjà de te quitter et de nous éloigner de tes faubourgs qu’on croyait morts !

» Pardon ! patrie de l’honneur, cité du salut, bivouac de la Révolution !

» Quoi qu’il arrive, dussions-nous être de nouveau vaincus et mourir demain, notre génération est consolée ! Nous sommes payés de vingt ans de défaites et d’angoisses.

» Clairons ! sonnez dans le vent ! Tambours ! battez aux champs !

» Embrasse-moi, camarade, qui a comme moi les cheveux gris ! Et toi, marmot, qui joue aux billes derrière la barricade, viens que je t’embrasse aussi !

» Le 18 mars te l’a sauvé belle, gamin ! Tu pouvais, comme nous, grandir dans le brouillard, patauger dans la boue, rouler dans le sang, crever de honte, d’avoir l’indicible douleur des déshonorés !

» C’est fini !

» Nous avons saigné et pleuré pour toi. Tu recueilleras notre héritage.

» Fils des désespérés, tu seras un homme libre ! »


J’ai du bonheur pour mon argent ! Par-dessus mon épaule, un ou deux fédérés essaient de lire, en disant d’un air entendu :

— Il a tout de même le fil, ce sacré Vingtras ! Vous ne trouvez pas, citoyen ?


Je ressens une ivresse profonde, perdu dans cette multitude qui me jette aux oreilles tout ce qu’elle pense de moi.

Ma réserve, quand on frappe sur le journal en disant : « Est-ce tapé ! là, voyons ?… » me vaut même, de la part des enthousiastes qui me trouvent tiède, des moues de colère, et aussi des bourrades sournoises — qui me cassent les côtes, mais me rapiècent le cœur.

Il me semble qu’il n’est plus à moi, ce cœur qu’ont écorché tant de laides blessures, et que c’est l’âme même de la foule qui maintenant emplit et gonfle ma poitrine.


Oh ! il faudrait que la mort vînt me prendre, qu’une balle me tuât dans cet épanouissement de la résurrection !

Je mourrais aujourd’hui en pleine revanche… et qui sait ce que demain la lutte va faire de moi !

Jadis, mon obscurité masquait de noir mes faiblesses d’inconnu ; maintenant, le peuple va me regarder à travers les lignes qui, comme les veines de ma pensée, courent sur la feuille de papier gris. Si ma veine est pauvre, si j’ai le sang blanc, mieux valaient les coups de pied de vache de la misère, les portions à quatre sous, les faux-cols en carton, les humiliations innombrables !


On avait, au moins, une âpre jouissance à se sentir le plus fort dans le pays de la détresse, à être — pour pas trop cher de vaillance et parce qu’on avait appris du latin — le grand homme de la gueuserie sombre.

Et voilà qu’à cette heure d’évasion, je me trouve comme tout nu devant un demi-million de braves gens qui ont pris les armes pour être libres, et pour qu’on ne crevât plus de faim… malgré le travail ou faute de travail !


Tu as crevé de faim, Vingtras, et tu as presque chômé pendant quinze ans. Tu as dû alors, pendant les moments durs, tu as dû songer au remède contre la famine, et ruminer les articles frais d’un code de justice humaine !

Qu’apportes-tu de nouveau, du fond de ta jeunesse affreuse ?

Réponds, pauvre d’hier !

J’ai à répondre en montrant mes poignets cerclés de bleu, et ma langue tuméfiée par les coups de ciseaux de la censure impériale.

Réfléchir ! Étudier !

Quand ?…

L’Empire tombé, le Prussien est venu : le Prussien, Trochu, Fabre, Chaudey, le 31 Octobre, le 22 janvier !… On avait assez à faire de ne pas mourir de froid ou d’inanition, et de tenir en joue la Défense nationale, tout en tenant tête à l’ennemi ! Toujours sur la brèche, aux aguets, ou en avant !…


Allez donc peser les théories sociales, quand il tombe de ces grêlons de fer dans le plateau de la balance !