Mozilla.svg

L’Insurgé (Vallès)/25

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Charpentier (p. 267-272).

XXV

Où est le Comité Central ?

Le Comité ?… Il est égrené dans cette pièce. L’un écrit, l’autre dort ; celui-ci cause, assis à moitié sur une table ; celui-là, tout en racontant une histoire qui fait rire les voisins, rafistole un revolver qui a eu la gueule fendue.

Je n’en connais aucun. On me dit leurs noms : je ne les ai pas encore entendus. Ce sont les délégués de bataillons, populaires seulement dans leur quartier. Ils ont eu leurs succès d’hommes de parole et d’hommes d’action dans les assemblées, souvent tumultueuses, d’où est sortie l’organisation fédérale. Je n’ai point assisté à ces réunions, étant forcé de me cacher avant et après ma condamnation.


Ils sont six ou sept, pas plus, en ce moment, dans cette grande salle où l’Empire, en uniforme doré et en toilette de gala, dansait, il n’y a pas déjà si longtemps !

Aujourd’hui, une demi-douzaine de garçons à gros souliers, avec un képi à filets de laine, vêtus de la capote ou de la vareuse, sans une épaulette ni une dragonne, sont sous ce plafond à cartouches fleurdelisés, le Gouvernement.


À peine ils s’aperçoivent qu’un étranger est entré ! Ce n’est qu’au bout de cinq minutes de rôderie que je me décide à approcher du récureur de pistolet qui, du reste, ne rit plus et dit, d’une voix ferme, à un nouvel arrivé :

— Ah ! mais non ! On veut encore escamoter la Révolution ! J’aimerais mieux me faire sauter le caisson que de signer… je ne signe pas !


Il me voit, et m’interpellant brusquement :

— Est-ce que vous êtes aussi un délégué des mairies, vous ?

— Je suis le rédacteur en chef du Cri du Peuple.

— Et vous ne disiez rien ! Et vous restiez là comme le dernier venu !…


Je suis le dernier venu, en effet ; je n’ai été ni avec les fusilleurs hier matin, ni avec les barricadiers hier soir.

Je lui avoue mes hésitations, comment je suis resté sur la défensive.

— Je comprends, dit-il, notre obscurité nous rend suspects !… Mais il y a derrière nous un demi-million d’obscurs — armés ! — et ceux-là nous suivront !


— En êtes-vous sûr ? reprend l’interlocuteur qui a été lâché pour moi, Bonvalet, maire du IIIe, un petit boulot qui paraît très animé et élève le ton, comme un parlementaire qui pose des conditions ou transmet un défi. Êtes-vous sûr que la population vous suivra comme vous le dites ?… Nous venons vous proposer, nous, Ligue des droits de Paris, de mettre le pouvoir en dépôt dans nos mains (rien qu’en dépôt !) pour qu’on ait le temps de voir venir !

— Les copains feront ce qu’ils voudront. Moi je retourne dans mon arrondissement, je me cantonne dans votre boîte, et je vous défends d’y entrer… Voilà !


— Sans nous, vous ne serez rien !

— Mais vous-mêmes, qu’êtes-vous donc ? Vous croyez que toute la municipaillerie et toute la députasserie pèsent une once aujourd’hui ?… Certes oui, si elles étaient mises à la tête du mouvement ! Elles nous auraient même volés, fourrés dedans ! Nous étions fichus ! nous, les socialistes. Si les élus de la Ville étaient entrés dans le branle… flambée, la Commune !


Puis, se mettant à rire :

— Mon cher, allez dire à vos patrons que nous sommes ici par la volonté des gens de rien, et nous n’en sortirons que par la force des mitrailleuses.

— Alors, c’est votre dernier mot ?

— Vous pouvez consulter les autres, si ça vous plaît ! Mais je ne vous répète là que ce que nous avons dit cette nuit… tous en bloc !


Au même moment, un peloton d’hommes sans armes est entré : quelques-uns bâillant, tout ébouriffés ; d’autres agitant des paperasses, l’œil allumé, tapant sur les feuillets, comparant les pages.

C’était le noyau du Comité qui venait de recevoir des nouvelles, et de décider la réponse aux députés.


— La paix ou la guerre ?… a demandé Bonvalet.

— Cela dépend de vous. Ce sera la paix si vous n’êtes pas des entêtés et des orgueilleux, si les représentants du peuple acceptent qu’on en appelle au peuple. Nous consentons à rester dans les souliers de votre tradition, mais ne barguignez pas, ne biaisez pas et ne trahissez pas ! — vous avez l’air de ne faire que ça !… Et maintenant, mon gros, laissez-nous tranquilles ; nous avons à fouiller nos poches. Il faut un million pour nos 300,000 fédérés… j’ai dix francs !


— Eh bien, il n’y a qu’à défoncer les caisses !

— Pour qu’on nous accuse de pillage, de vol !…

Et des exclamations de frayeur, un mouvement d’hésitation, un effroi de pauvres, un tremblement de ces mains noires qui n’ont jusqu’ici touché que l’argent du travail, aux soirs de paie, et qui ne veulent pas toucher à des billets de banque en tas, à des monceaux d’or mis sous clef !


— Il faut pourtant bien fournir la solde aux gardes nationaux, leur conserver leurs trente sous ! Que diraient les femmes ? Si la bourgeoise se met contre nous, le mouvement est enrayé, la Révolution est perdue.

— C’est vrai !

— Et le pire, ce qui est plus à craindre encore, c’est qu’il y aura des indisciplinés qui iront en bandes prendre le pain qu’il leur faut, et plus de vin qu’il ne faudra. Ils forceront les portes, au gré de leur appétit ou de leur soif, à la suffisance de leur colère… et il y aura trois cents canailles ou étourneaux qui feront passer les communards pour un ramassis de trois cent mille coquins !


— Mais il n’y a peut-être pas de quoi régler deux journées dans ces malheureux coffres !

— Quand il n’y en aurait que pour vingt-quatre heures, c’est ce temps-là qu’il faut gagner. Tout nous retombera sur la tête… mais elles tiennent si peu aux épaules, nos têtes ! Pour mon compte, j’accepte de faire la première pesée. Qu’en dis-tu, Varlin ?

— Allons chercher les pinces.


L’abîme est définitivement creusé comme avec une pioche de cimetière. Ce crochetage de serrures engage le Comité autant que la fusillade des généraux. Toute la race de ceux qui ont quatre sous, les « honnêtes gens » de toute classe et de tout pays, vont lancer sur ce foyer de pilleurs, malédictions, bombes et soldats.


Je rencontre Ferré.

— Tu sais ce qu’ils viennent de décider ?

— Oui ! Et tu trouves qu’ils marchent !… Ils ont osé rédiger un procès-verbal pour renier l’exécution de Lecomte et de Thomas ! Déjà, le peuple est désavoué ; et c’est toi qui as imprimé le désaveu dans ton canard ! Tu es aussi un de ceux qui ont réclamé l’élargissement de Chanzy !… Tu vas bien ! a-t-il ajouté avec amertume.

— Alors, tu cries à la trahison ?

— Non ! Mais les trahisons se châtient, tandis que les faiblesses s’excusent. Mieux vaudrait des criminels, et point des hésitants. Le jardin de l’Hôtel-de-Ville est bien aussi grand que celui des Rosiers… qu’ils prennent garde !