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L’Insurrection militaire en Égypte/02

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L’Insurrection militaire en Égypte
Revue des Deux Mondes3e période, tome 59 (p. 86-125).

II. LA DEFAITE ET LE PROCÈS D’ARABI. [1]


L’insurrection militaire égyptienne a d’abord été une simple émotion de caserne, puis elle est devenue une révolte, enfin elle a dégénéré en révolution. J’ai décrit ces diverses phases aussi fidèlement qu’il m’a été possible de le faire, et je croîs avoir montré que les chefs de ce mouvement prétendu national n’ont Jamais obéi qu’à des passions ou des intérêts personnels. Une simple compétition pour les grades leur a mis les armes à la main ; la crainte d’un châtiment mérité les a empêchés de les déposer ; enfin l’ivresse du succès les a lancés dans le crime. Patriotes, ils ne l’ont jamais été, et l’Europe s’est méprise absolument à cet égard. Ont-ils du moins été héroïques ? Se sont-ils montrés braves après s’être montrés audacieux ? Arrivés au comble de la puissance sans avoir rencontré un seul obstacle, ont-ils lutté avec quelque énergie contre celui qui s’est enfin dressé devant eux ? Ont-ils justifié les prévisions de ceux qui voyaient en Arabi un Juarez ou un Garibaldi ? C’est ce qui me reste à examiner. Pour le faire complètement, je devrais raconter la campagne anglaise en Egypte ; mais ce sujet serait trop vaste. Je me bornerai à en indiquer la physionomie, à montrer quelle a été, en face de l’ennemi, l’attitude des officiers et des soldats de cette armée égyptienne qu’on avait prise, hélas ! au sérieux parmi nous, et qui ne devait pas résister plus d’un quart d’heure à l’assaut d’une troupe européenne. Je ne ferai pas de stratégie, je n’exposerai pas les plans de défense élaborés par les insurgés, je ne jugerai pas les manœuvres de l’armée anglaise. A quoi bon ? La campagne égyptienne n’a pas été une véritable campagne : elle n’a été qu’une simple promenade militaire, promenade qui aurait pu être rapide comme l’éclair si les Anglais avaient su ou voulu marcher vite ; qui a été lente, au contraire, parce que leur tempérament militaire et l’organisation de leur armée ne semblent pas propres aux opérations rapides ; mais promenade véritable, dans laquelle ils n’ont rencontré aucun obstacle, et qui s’est terminée par une course, en chemin de fer, comme s’il se fût agi d’un simple voyage de touristes ou d’une excursion d’amateurs allant visiter le Caire, la ville des califes, pour admirer sans le moindre risque ses charmantes mosquées et ses délicieuses maisons arabes.


I

On ne saurait contester que, si le bombardement d’Alexandrie s’explique et se justifie très aisément comme manœuvre politique et diplomatique, comme coup de grâce porté à la conférence de Constantinople et aux illusions du concert européen, il ne saurait, en revanche, être trop blâmé comme opération militaire. Après les massacres du 11 juin, personne ne pouvait ignorer le degré d’excitation fanatique où étaient tombés les chefs de l’insurrection égyptienne et les sinistres projets qu’ils nourrissaient dans leur esprit pour se venger de l’Europe et des chrétiens. En de telles circonstances, bombarder, sans être prêt à l’occuper immédiatement, une ville où se trouvaient dix mille hommes de troupes incapables de se battre, mais préparés à tous les crimes, c’était, à coup sûr, l’exposer de gaîté de cœur à la destruction, et vouer ses habitans à l’assassinat. Mais les Anglais ont la main lourde, et si leur politique, dès que leur intérêt le commande, est d’une philanthropie sans bornes, aucune considération d’humanité ne l’arrête lorsqu’au contraire elle trouve quelque avantage à la brutalité. Les deux chefs de la campagne égyptienne, l’amiral Seymour et le général Wolseley, ont reçu, en Angleterre, les mêmes récompenses ; l’un et l’autre ont été faits lords, l’un et l’autre ont obtenu une pension à vie. Cette égalité d’honneurs ne s’explique assurément point par l’égalité des services. Le général Wolseley a sauvé le Caire ; l’amiral Seymour a laissé détruire Alexandrie sous ses yeux, sans rien faire pour préserver cette malheureuse ville du pillage et de l’incendie. A la vérité, son escadre était dépourvue de troupes de débarquement, et il n’est qu’à demi responsable de la grande faute de n’avoir pas pris dans une sorte de coup de filet l’armée égyptienne après les premiers coups de canon tirés par les vaisseaux. Quelques milliers d’hommes eussent alors suffi pour s’en emparer et pour terminer en une heure la campagne égyptienne. L’armée d’Arabi, démoralisée, n’aurait pas résisté plus longtemps qu’elle ne l’a fait à Tel-el-Kébir. Au premier bruit du bombardement, une panique dont on ne saurait avoir l’idée s’était emparée d’elle et de toute l’Egypte. C’est au point que, huit jours plus tard, beaucoup d’Arabes affirmaient au Caire qu’ils entendaient le grondement de la mitraille et se bouchaient les oreilles avec une terreur qui n’avait rien d’affecté. Si le gouvernement anglais s’était mis en mesure de soutenir, par une descente armée, le bombardement d’Alexandrie, c’en était fait de l’insurrection militaire. Mais, à défaut d’une descente armée, il fallait du moins débarquer tout de suite quelques marins. Tout le monde aurait fui devant eux, et Alexandrie serait encore intacte. C’est en vain que des chrétiens échappés de la ville ont supplié l’amiral Seymour de prendre cette sage mesure ; il s’y est longtemps refusé, et il a fallu pour l’y décider enfin l’exemple d’Américains et d’Allemands, qui, les premiers, sont entrés à Alexandrie, où ils n’ont trouvé que des fuyards.

A ce moment, il n’y avait plus dans l’Egypte entière l’ombre d’une résistance. Néanmoins, lorsqu’ils ont vu qu’ils n’étaient point poursuivis, et qu’ils pouvaient se reformer à Kafr-el-Dawar, Arabi et ses soldats ont repris courage. La position de Kafr-el-Dawar était depuis longtemps considérée, et à bon droit, comme offrant pour la défense d’admirables avantages. Ismaïl-Pacha l’avait fait étudier avec soin, à l’époque où il songeait à secouer la suzeraineté de la Porte et à se déclarer indépendant. Des ingénieurs européens avaient dressé des plans de fortifications qui étaient restés au ministère de la guerre. Ces plans furent immédiatement mis à exécution par le chef et le sous-chef de l’état-major de l’armée insurrectionnelle. Mahmoud-Fhemy et Mohamed-Choukry. On a beaucoup célébré en Europe les lignes de Kafr-el-Dawar ; l’armée anglaise n’a pas osé les attaquer ; il s’est fait autour d’elles une sorte de légende. Tout cela n’est pas sérieux. Les ouvrages élevés par Mahmoud-Fhemy et Mohamed-Choukry n’avaient rien de formidable. Les fellahs sont d’excellens terrassiers, parce que le travail agricole consiste uniquement, en Egypte, à créer des digues et à les détruire. Il leur a donc suffi de quelques jours pour construire à Kafr-el-Dawar d’abord un rempart médiocre, derrière lequel les soldats d’Arabi n’auraient assurément pas tenu cinq minutes, puis des forts avancés beaucoup plus redoutables, parce qu’on aurait pu s’en servir pour couvrir de boulets l’armée assiègeante. Seulement, ces forts étaient presque complètement dépourvus de canons. Aussi n’est-il pas douteux que les Anglais auraient enlevé les lignes de Kafr-el-Dawar comme ils ont enlevé celles de Tel-el-Kébir ; ils y auraient seulement perdu quelques hommes de plus, à cause de l’impossibilité de les tourner et de la nécessité de les aborder de front, à découvert, en suivant une langue de terre étroite resserrée entre le canal Mamoudieh et les lacs ; mais la politique, bien plus que la stratégie, les a décidés à choisir le canal de Suez pour en faire la base de leurs opérations. Peut-être aussi n’étaient-ils pas fâchés de prolonger quelques semaines la campagne, afin d’en exagérer les difficultés aux yeux de l’Europe. Ils ont donc perdu beaucoup de temps à faire des manœuvres trompeuses autour d’Alexandrie, à feindre de vouloir bombarder Aboukir et Damiette, enfin à débarquer sur le canal de Suez. Pendant ce temps, Alexandrie restait exposée à un coup de main.

Si l’armée égyptienne avait été capable de la moindre initiative, si elle avait eu le moindre renseignement sur les forces médiocres qui se trouvaient devant elle, il lui aurait été fort aisé de reprendre la ville qu’elle venait d’incendier, de s’emparer du khédive, et d’obliger peut-être les Anglais à modifier tous leurs plans. Mais elle était occupée de soins beaucoup plus graves. Arabi travaillait uniquement à révolutionner le pays. Il avait créé au Caire un prétendu conseil de gouvernement auquel il imposait par la violence les résolutions les plus insensées. Tantôt le conseil déposait le khédive, tantôt il ordonnait la levée en masse de la nation. On recrutait, en effet, tous les hommes susceptibles de porter les armes ; on formait des régimens avec les vétérans de Méhémet-Ali, vieillards encore pleins de feu, mais tellement affaiblis par l’âge qu’ils avaient de la peine à tenir leur fusil. Cependant on m’a affirmé, et je crois aisément, que ce sont presque les seuls qui se soient battus, et que, sur le champ de bataille de Tel-el-Kébir, la plupart des morts avaient la barbe blanche et les traits vieillis. On réunissait aussi les gaffirs (gardes des villages), on armait indistinctement tous les fellahs, valides ou non, qu’on parvenait à ramasser. Est-ce à dire que l’armée d’Arabi ait atteint les chiffres fantastiques qu’on a expédiés en Europe ? Non certes. Jamais elle n’a dépassé trente ou quarante mille hommes, et quels hommes ! des paysans arrachés à leur charrue, de vieux soldats pliant sous l’âge et les fatigues, des gens débiles, sans aucune habitude des armes, des valétudinaires ou des poltrons.

C’est avec de pareilles forces qu’Arabi allait lutter contre l’Angleterre. En attendant, il tranchait plus brutalement que jamais du dictateur, destituait tous les moudirs qui n’obéissaient pas assez vite à ses ordres, poussait aux massacres, faisait régner dans tout le pays une épouvantable panique. Pour remonter le courage de ses soldats, il les livrait aux jongleries du plus absurde fanatisme. Tandis que le général Wolseley débarquait lentement ses troupes et faisait ses préparatifs de campagne à l’abri des entreprises de l’ennemi, le camp de Kafr-el-Dawar était rempli de cheiks et de derviches qui distribuaient aux soldats des petits papiers couverts de versets du Coran. C’étaient des talismans. Chacun de ces petits-papiers donnait à celui qui le possédait le pouvoir de tuer vingt-cinq Anglais. Les plus habiles volaient les derviches afin d’augmenter leur puissance destructive. Au bout du compte, la distribution de bons pour le meurtre des Anglais avait été si complète que les soldats en étaient arrivés à se persuader, par un calcul très simple, qu’ils tenaient entre les mains de quoi écraser, non-seulement tous les Anglais débarqués en Egypte, mais tous ceux qui étaient restés en Angleterre et qui s’y croyaient, les imprudens ! à l’abri des coups des Égyptiens. « Pourquoi, disaient-ils entre eux, ne profiterions-nous pas de notre force ? Détruisons l’armée anglaise jusqu’au dernier homme ; puis montons sur les bateaux qui l’ont transportée et qui seront vides, pour aller faire la conquête de Londres. » Londres l’a échappé belle ! Les bulletins de victoire d’Arabi étaient conçus dans le même esprit que les conversations de ses soldats. Chaque jour, on télégraphiait au Caire quelque nouveau triomphe de l’armée de la foi, triomphe chèrement acheté, car les Anglais usaient dans la bataille des moyens les plus barbares. N’avaient-ils pas fait venir plusieurs navires chargés de dogues pour les lancer sur les lignes égyptiennes ? Par bonheur, Arabi, plus fin qu’eux, s’était muni de millions de boulettes empoisonnées, sur lesquelles les dogues avaient sauté tout d’abord. Ils étaient tombés foudroyés. C’est ainsi qu’Arabi, Toulba et ses amis, ces grands généraux que la France croyait invincibles, comprenaient la guerre. Un de mes amis, causant avec Arabi, lui disait : « Mais comment battrez-vous les Anglais, puisque vous n’avez pas pu battre les Abyssins ? — Oh ! les Abyssins étaient autrement dangereux. Ils avaient des lances de vingt pieds de long. Que voulez-vous faire contre des gens qui ont des lances de vingt pieds de long ? »

Pendant qu’on se berçait ainsi à Kafr-el-Dawar d’illusions enfantines, le général Wolseley occupait le canal, et s’apprêtait à marcher sur Zagazig et, de là, sur le Caire. Il fallut se replier au plus vite, et élever contre l’ennemi une nouvelle barrière. Arabi se porta à Tel-el-Kébir ; mais il ne sut pas y concentrer ses forces. On ne s’explique pas pourquoi, le plan des Anglais étant devenu si évident, Abdet-Al fut laissé à Damiette avec le régiment nègre, c’est-à-dire l’élite de l’armée égyptienne. Faut-il croire, comme on le prétend en Egypte, qu’Abdel--Al a jugé plus prudent de rester où il était que de venir s’exposer aux coups de l’ennemi ? Il passait pour brave, voire pour le seul brave des trois colonels. C’était encore là une illusion. Abdel-Al, cantonné à Damiette, a laissé couler le flot de la guerre sans s’y mêler, probablement de peur de s’y noyer. Tous les jours, on le voyait à la mosquée priant en pompe et cérémonie, et, lorsqu’il en sortait, la foule se pressait autour de lui. « Qu’allez-vous faire ? lui disait-on. — Soyez tranquilles, mes amis : Arabi s’est couvert de gloire à Alexandrie en s’emparant de l’amiral Seymour, qu’il promène enchaîné dans toute l’Egypte. Mais je prépare un coup bien supérieur au sien. C’est le général Wolseley que je prendrai. Dès qu’il aura débarqué, je lui mettrai la main au collet, et, au lieu de le montrer en Egypte, j’irai le montrer à Londres et à Paris, où l’on sera ébloui de la puissance égyptienne. » Et la foule se retirait émerveillée. Cependant les fortifications de Tel-el-Kébir ne s’élevaient pas moins rapidement que celles de Kafr-el-Dawar. « Les lignes égyptiennes, a dit un témoin oculaire, un ancien officier français, qui suivait les opérations dans l’armée anglaise comme correspondant du Temps, les lignes égyptiennes étaient très fortes : une tranchée d’un grand profil appuyée de distance en distance sur des redoutes posées sur tous les points culminans. Les fossés étaient profonds et les parapets très élevés. Sur le bord du plateau, du côté du canal, les lignes formaient un crochet rentrant qui suivait les hauteurs, tandis que du saillant de l’angle ainsi formé partait une tranchée qui coupait perpendiculairement le chemin de fer et allait aboutir sur la berge même du canal à un petit ouvrage en terre chargé de battre la plaine entre la berge et le canal et de protéger le barrage construit en cet endroit. Si ces lignes avaient été aussi sérieusement défendues que construites, ce n’est pas par centaines, mais par milliers qu’il faudrait compter les morts anglais. » Mais pouvaient-elles être défendues sérieusement ? Sans parler de la lâcheté des Égyptiens, leur nombre était insuffisant pour des lignes aussi étendues, fatalement, ils devaient laisser certains points inoccupés, et fatalement aussi, c’est par ces points qu’ils devaient être attaqués et vaincus.

La bataille de Tel-el-Kébir a été précédée d’un certain nombre de petits engagemens dans lesquels l’armée d’Arabi se donnait le facile avantage de l’offensive, et qui ont été représentés par les dépêches anglaises elles-mêmes comme de véritables combats. L’assaut livré à Ghassasin en particulier a produit en Europe un effet extraordinaire. Il semblait que les troupes anglaises fussent sur le point d’être culbutées dans le canal. Cette petite légende dans la grande légende égyptienne est aussi fausse que l’autre. Il y avait à Salahié tout un corps d’armée commandé par Mahmoud-Samy, dont le rôle devait être de prendre les Anglais à revers, tandis que les régimens d’Arabi les attaqueraient en face. Ce corps fut chargé de soutenir l’assaut de Ghassasin. Le sous-chef d’état-major, Mohamed-Choukry, dont j’ai déjà cité plusieurs récits, faisait partie de cette expédition, et il l’a racontée dans sa déposition judiciaire de la manière la plus curieuse. On va voir comment les soldats égyptiens se sont battus. Mahmoud-Samy commandait en chef ; il avait sous ses ordres Soliman-Samy, l’incendiaire d’Alexandrie. On se mit en marche la nuit. « Chemin faisant, dit Mohamed-Choukry, je prêtai l’oreille aux conversations des soldats et je me convainquis qu’ils étaient poussés par la force, qu’aucun d’eux n’avait la moindre volonté ni le moindre désir de faire la guerre. Ils disaient à haute voix aux officiers : « Où nous emmenez-vous ? Est-ce que nous sommes vos esclaves ? Vous êtes à cheval et vous nous avez assommés par la marche. Laissez-nous nous reposer ou nous nous assoirons de nous-mêmes. Dieu fasse que vous perdiez la bataille et qu’aucun de vous n’en réchappe ! » D’autres expressions de surexcitation et de blasphèmes n’étaient pas épargnées. Les officiers, et surtout Soliman-Samy, cherchaient à les calmer, mais en vain. » Voilà où en était l’armée égyptienne, corrompue par plusieurs mois de violence et d’indiscipline, conduite d’ailleurs par des chefs dont elle comprenait l’incapacité et pour lesquels elle n’avait que du mépris ! Arrivé sur le champ de bataille, Soliman-Samy, convaincu que la victoire ne pouvait venir que d’en haut, s’éloigna de ses soldats de 200 mètres environ, et s’assit par terre pour commencer des prières avec un homme tout nu, idiot, nommé El-Cheik-Salem, à la sainteté duquel il croyait et qu’il adorait presque. Quant à Mahmoud-Samy, il marcha en reconnaissance : on apercevait au loin sa couffieh brodée d’or qui étincelait au soleil. Lorsqu’on ne l’aperçut plus, Mohamed-Choukry se vante, à tort ou à raison, d’avoir trahi ses compagnons d’armes en abusant de la sottise de Soliman-Samy pour lui persuader de faire une fausse manœuvre qu’il se chargea d’exécuter, et qu’il fit dégénérer en débandade générale. Après quoi, il revint auprès de Soliman-Samy et lui laissa croire qu’il ne l’avait quitté que de quelques pas et qu’il n’avait pris aucune part à ce qui venait de se passer. Il intitule cette partie de son récit dans sa déposition écrite : Le grand service que j’ai rendu à son altesse le khédive, et il s’honore grandement d’un acte de défection devant l’ennemi dont tout autre qu’un Égyptien n’aurait même pas osé faire l’aveu.

Rentré le soir à Salahié, Mohamed-Choukry y trouva Soliman-Samy cherchant partout son armée et promenant toujours son cheik nu et idiot, ainsi que Mahmoud-Samy, qui ne comprenait rien à ce qui était arrivé. Il s’était avancé avec quelques troupes vers un régiment qu’on prétendait égyptien, et qui était si bien anglais qu’il fut reçu à coups de canon. Il se replia donc au plus vite vers le lieu où il avait laissé le gros de ses forces sous le commandement de Soliman-Samy, espérant les rallier et les conduire à l’assaut des Anglais. Les boulets pleuvaient autour de lui ; mais une douleur pire que la mort l’attendait là où il croyait trouver ses soldats. Je lui passe la parole à lui-même, et je reproduis textuellement le discours qu’il fit à Mohamed-Choukry pour lui raconter son malheur et son désespoir :

En arrivant à l’endroit où j’avais massé l’armée, je n’y ai rencontré que Soliman-Samy assis auprès du cheik Salem. On apercevait au loin notre cavalerie qui fuyait à toute bride. A cette vue, mon cœur s’est oppressé, à cause de cet abandon sans motif de mes troupes, et d’autant plus que je voyais mon état-major lui-même disparaître peu à peu d’auprès de moi. Cependant je me mis à courir avec Soliman-Samy à la poursuite de notre cavalerie. Je pus saisir deux pièces de canon en retard à cause de la faiblesse des chevaux, — les projectiles des canons ennemis continuaient à tomber sur nous. — Je m’empressai de solliciter un sous-officier artilleur, de le supplier de tirer quelques coups ; il en tira cinq ou six ; mais un des deux canons prit la fuite ; j’accourus alors vers l’autre ; les projectiles anglais en cassèrent les roues et en tuèrent les chevaux. Nos artilleurs s’enfuirent, je restai seul, abandonné, car aux premiers coups de canon, Soliman-Samy aussi était parti. J’avais envoyé un cavalier qui était resté auprès de moi au commandant des artilleurs pour lui dire de s’arrêter. Celui-ci refusa ; le cavalier vint à la hâte m’en prévenir et prit aussi la fuite en suivant les artilleurs. J’ai compris alors que l’armée n’obéissait plus à mes ordres. Je me suis arrêté sans savoir ce que je devais faire ; les larmes me coulaient des yeux ; je résolus de me laisser prendre plutôt que de rentrer aussi confus. Pendant que je me parlais à moi-même pour me décider, un soldat de la cavalerie en fuite vint à moi et me dit : « Qu’attendez-vous ici ? Ne voyez-vous pas que sous peu vous serez entre les mains de la cavalerie anglaise ? elle est très près de vous. » — Je lui répondis : « Laissez-la me faire prisonnier ; la mort ne m’est plus pénible. » — Le soldat, par surprise, tire son épée, et, du bout, pousse mon cheval, qui bondit. Je ne savais où j’allais ; je cherchais seulement à ne pas tomber. En moins d’une heure et demie, je suis arrivé à Nakhl-el-Saadûn ; là j’ai trouvé Soliman-Samy, mais je n’ai pu le regarder en face. Nous avons marché jusqu’à la station de Facous et nous avons pris le train pour Salahié. Lorsque j’y suis arrivé, Faddi-Hassan est venu me voir et m’a annoncé un autre malheur : la dispersion du quartier que j’avais laissé à Salahié. Telle était l’armée qui essayait de défendre l’Égypte contre les Anglais ! Les troupes de Mahmoud-Samy n’étaient pas plus mauvaises que les autres, et quant à Mahmoud-Samy lui-même, il valait militairement beaucoup mieux que ses confrères. Fourbe, ambitieux, criminel, traître à son souverain et à son pays, il lui restait du moins quelque courage ; il s’était bien battu en Crète et à Salahié. En voyant ses soldats fuir de toutes parts, il sentait son « cœur oppressé et ses yeux remplis de larmes. » Son immense vanité lui faisait éprouver toute l’humiliation de la défaite, Ni Arabi, ni Toulba, ni les autres n’en ont été émus. C’est que ces derniers étaient des fellahs, tandis que Mahmoud-Samy était un Turc. J’ai eu entre les mains les dépêches que les chefs militaires s’adressaient les uns aux autres pendant la campagne. C’est un monument de sottise et d’orgueil. On échange des louanges, on se félicite mutuellement de victoires imaginaires, on s’envoie sur les mouvemens de l’ennemi les informations les plus fantastiques. C’est ainsi que, quelques jours avant la bataille de Tel-el-Kébir, Toulba écrivait de Kafr-el-Dawar à Arabi qu’il n’y avait presque plus d’Anglais à Alexandrie et que ceux qui s’étaient aventurés sur le canal de Suez y subissaient les plus grandes défaites : « Les renégats, ennemis de la religion, disait-il, Sultan-Pacha, Ali-Moubarek-Pacha, Omar-Pacha-Loutfi sont partis par un train spécial pour Port-Saïd, afin d’y aider les Anglais à modifier l’opinion du peuple et à la tourner en faveur de l’ennemi ; mais ils ont été confondus en apprenant les grandes pertes des Anglais. Les Européens qui sont à Alexandrie maudissent les Anglais, et la plupart émigrent à cause des difficultés de la vie. On dit à Alexandrie que dans quinze jours les Anglais quitteront l’Egypte. » Séduit par des informations aussi exactes, Arabi s’apprêtait à sortir de ses lignes pour aller attaquer de front les Anglais. Mais, avant de se lancer dans cette entreprise, il y préparait son armée non au moyen de manœuvres militaires, mais au moyen de ces danses de derviches que tous les voyageurs qui ont été en Egypte connaissent et qu’on nomme zikz. Une nuit surtout, les troupes n’avaient cessé de se livrer aux mouvemens furibonds du zikz, lorsque, peu avant l’aurore, elles tombèrent épuisées et s’endormirent profondément. A peine étaient-elles plongées dans le sommeil, que des hurrahs formidables et une série de détonations vinrent les réveiller. Que s’était-il passé ? Pendant que les Égyptiens faisaient leurs bruyantes dévotions, les Anglais avaient accompli dans l’obscurité et le silence une marche tournante qui devait les amener à prendre à revers la ligne de Tel-el-Kébir. Avec tout autre adversaire qu’Arabi, rien n’eût été plus téméraire que cette marche de flanc, exécutée à moins de 10 kilomètres de l’ennemi, car celui-ci aurait pu bien aisément, s’il avait eu des postes avancés et des éclaireurs battant la campagne, entendre le bruit des roues des chariots d’artillerie et le sourd murmure d’une masse d’hommes se mouvant dans l’espace immense et sonore du désert. Mais les Anglais, sachant à qui ils avaient affaire, s’avançaient pleins de confiance. On ne les aperçut, et la fusillade ne commença que lorsqu’ils furent au pied même des remparts. Le jour se levait, les fortes ombres du matin donnaient aux ouvrages égyptiens l’apparence d’être beaucoup plus formidables qu’ils ne l’étaient en réalité. Ils s’étaient enfin couverts d’une ligne de feux ; seulement les boulets portaient trop loin et les coups de fusil partaient au hasard. En un clin d’œil ; l’assaut réussit. Les Anglais avaient bien jugé la situation. Il n’y avait de soldats égyptiens que sur les redoutes et sur leurs flancs ; les longs espaces des tranchées qui reliaient les ouvrages étaient dégarnis. L’aile droite de l’armée assiégeante, ne rencontrant aucune résistance, pénétra dans la place sans qu’aucun obstacle sérieux l’arrêtât. Arrivée là, elle ne trouva presque plus d’ennemis devant elle ; tout le monde avait fui ; Arabi et ses soldats s’étaient évanouis. « Du haut de la redoute où je montai alors que le combat n’était pas encore terminé, dit le correspondant du Temps que j’ai déjà cité, j’embrassai la plaine entière et je n’y aperçus qu’un cercle de bataillons anglais entourant quoi ? Le vide. Comment une armée de 30,000 hommes avait-elle pu disparaître en un quart d’heure, se fondre pour ainsi dire, rentrer sous terre ou s’anéantir ? Peut-être avait-elle dans ses bagages le tapis magique des contes arabes qui transportait instantanément à l’endroit souhaité ses heureux possesseurs ? Mais il était tout juste assez large pour contenir deux hommes, et Arabi, dont nous connaissons désormais la bravoure, n’eût pas laissé à d’autres un pareil moyen de salut. Je crois donc, pour ma part, qu’il faut réduire à 10 ou 15,000 hommes au plus les 30,000 défenseurs de Tel-el-Kébir dont il est fait mention dans les dépêches anglaises et dans le rapport général. »

Arabi, en effet, avait déserté au premier coup de fusil le champ de bataille sur le tapis magique qu’on appelle de nos jours prosaïquement le chemin de fer. Abandonnant ses troupes dès le début de l’action, il avait fui à toute vapeur pour sauver sa vie. Parvenu au Caire avec deux ou trois soldats d’escorte seulement, pâle, couvert de poussière, il se rendit aussitôt au conseil et parla d’organiser la résistance. On le traita enfin comme il méritait d’être traité : on refusa de lui obéir. Cependant la foule, inquiète, se demandait si l’homme qu’elle venait de voir passer en si triste équipage était un vainqueur ou un vaincu. Les plus perspicaces observaient qu’il n’avait pas dit un seul mot, lui jadis si éloquent, ce qui laissait supposer qu’il n’avait rien de bon à dire. A peine rentré au ministère, Arabi reçut une dépêche d’Abdel-Al, fort anxieux ; dans sa position de Damiette, et qui voulait savoir à tout prix où était l’armée. Je reproduis mot pour mot cette conversation télégraphique d’un comique si naturel et si profond, « Abdel-Al : Où est l’ennemi ? — Arabi : J’ignore la position qu’il occupe, car la ligne télégraphique de Zagazig ne répond plus. Il vaut mieux communiquer avec Talkha afin que, de son côté, il se mette en communication avec Mansourah, et obtienne des renseignemens sur le lieu où se trouvent nos soldats qui devront m’être envoyés, voie de Boulaq-Dakrour. — Abdel-Al : Vous n’avez donc pas pu savoir où se trouvent vos soldats dispersés ? — Arabi : Je n’ai pas pu savoir où ils se trouvent. Prenez des mesures pour découvrir leur position. » Ainsi Arabi avait laissé ses soldats à l’aventure sans s’occuper même de ce qu’ils devenaient et il demandait à Abdel-Al de lui en donner des nouvelles. Celui-ci n’y comprenait plus rien : tant de faiblesse, tant de lâcheté, après tant de faconde, l’étonnaient lui-même. Il continuait à télégraphier au Caire. D’abord Arabi et Toulba, qui s’étaient transportés au bureau télégraphique, lui répondaient ; mais bientôt l’employé seul put communiquer avec lui. Arabi avait été pris par les Anglais, qui étaient entrés au Caire sans coup férir. « Abdel-Al : Où sont Arabi et Toulba ? — L’employé : Ils se sont rendus à l’Abassieh en conformité de la soumission au commandement de la cavalerie anglaise. — Abdel-Al : Où est le commandant de la cavalerie anglaise ? ’— L’employé : Il est à l’Abassieh avec ses hommes. — Abdel-Al : Personne ne s’est-il opposé à son entrée à l’Abassieh ? — L’employé : Personne ne s’est opposé à son entrée ; on a hissé le drapeau blanc. — Abdel-Al : Appelez immédiatement Arabi, je veux lui parler. — L’employé : Jusqu’à présent il n’est pas de retour de chez le commandant anglais. — Abdel-Al : Envoyez immédiatement quelqu’un le chercher. — L’employé : Très bien ! — Abdel-Al : N’est-on pas de retour ? — L’employé : On n’est pas de retour. — Abdel-Al : Dites-nous donc la cause du retard. — L’employé : Je ne la connais pas. — Abdel-Al : N’est-on pas de retour ? — L’employé : On n’est pas de retour jusqu’à présent. » Il était tard, la nuit se passe. Le lendemain, dès l’aurore. Abdel-Al écrit encore : « Envoyez immédiatement chercher Arabi afin que je lui parle. — L’employé : Depuis hier, Arabi et Toulba sont avec le commandant anglais. Je crois qu’ils ont été enfermés. — Abdel-Al : Envoyez immédiatement un messager spécial pour qu’on s’assure où ils sont, et pour qu’on m’en informe sans retard. — L’employé : On a affirmé au messager qu’ils étaient en prison. »

Et ils y étaient en effet. Le Caire était tombé en même temps que Tel-el-Kébir. A lire les dépêches dont on remplissait alors les journaux d’Europe, il semblait que le Caire fût devenu inexpugnable, que des masses profondes de soldats en défendissent l’entrée, que des milliers de Bédouins en interdissent l’approche, que des remparts inaccessibles en couvrissent les abords. Il n’en était rien. C’est à un journal anglais, l’Egyptian Gazette, que j’emprunte les détails de la marche sur le Caire. A peine Tel-el-Kébir était-il entre ses mains, que sir Garnet Wolseley s’écria : « Au Caire tout de suite ! » Les cavaliers partirent au galop à travers le désert ; l’état-major, escorté seulement de la garde écossaise, prit le train de chemin de fer ; personne ne songea, et pour cause, à poursuivre les soldats égyptiens, qui fuyaient dans toutes les directions et qui eussent pu si aisément ou se replier sur le Caire, ou se reformer à quelque distance de Tel-el-Kébir, pour arrêter un ennemi dont la confiance, partout ailleurs qu’en Egypte, eût été le comble de la témérité. Arrivé à Benha, la ville la plus fanatique du pays, une de celles où les massacres des chrétiens avaient été les plus nombreux et les plus cruels, une députation de notables du Caire se présenta devant le train qui portait sir Garnet Wolseley, ses officiers, sa garde et quelques journalistes. Venait-elle s’emparer d’une petite troupe assez imprudente pour s’avancer à toute vapeur au milieu de masses d’Egyptiens armés jusqu’aux dents ? Non. Elle venait apporter la soumission d’Arabi, du Caire, du parti national, de l’Egypte tout entière ! « La scène qui se passa sur la plate-forme à cette nouvelle, dit l’Egyptian Gazette, est une de celles dont on garde à jamais le souvenir. En effet, quelques instans avant, tout était inquiétude ; ce n’était plus à présent que des félicitations. Des officiers d’état-major qui, une demi-heure auparavant, avaient si gravement secoué la tête à l’idée « d’aller droit au Caire, » se faisaient maintenant les joyeux échos de cette idée ; et les sages qui avaient entassé argumens sur argumens contre la possibilité que le Caire fût sauvé de la destruction étaient tout sourians en répétant : « Je vous l’avais bien dit ! » Donc : « Au Caire tout de suite ! » devint encore l’ordre du jour, et jamais réunion de touristes du Nil ne prit place en wagon avec le cœur plus léger que ne fit l’état-major du quartier général le 14 septembre. Dans le train toutefois se trouvait la garde écossaise, et sa présence, on peut facilement le deviner, n’était pas considérée, même par les plus confians, comme superflue. Les deux côtés de la voie ferrée étaient en certains endroits littéralement couverts de soldats d’Arabi, alors que les indigènes, ignorant ce qui était arrivé, voyant vainqueurs et vaincus prendre la même direction, et ne sachant pas distinguer le vainqueur du vaincu, arrivaient par milliers. En approchant de Calioub, il parut évident que le bruit de la chute d’Arabi s’était déjà répandu, car notre marche se changeait en marche triomphale, tandis qu’à notre droite et à notre gauche, à travers les champs de blé, s’avançaient en longues files des soldats débandés, hommes et chevaux, la plupart des hommes ayant encore leurs armes. Est-il jamais arrivé qu’un conquérant prenne ainsi possession d’une grande ville ? Sir Garnet, assis dans un wagon, n’avait avec lui qu’un seul régiment et traversait des milliers d’ennemis, le fusil en main, pour aller occuper cette ville qui ne s’était pas encore rendue. »

Voilà ce qu’était devenue cette fameuse armée d’Arabi dont le fanatisme, disait-on, devait opposer à l’Europe les plus invincibles résistances ! Parmi des milliers de fuyards, il ne s’en trouvait pas un pour faire dérailler le train du vainqueur, pour tirer sur les wagons qui le composaient ! Le Caire allait bientôt : se rendre, et sir Garnet, malgré la vitesse du chemin de fer, devait y être devancé par une poignée de cavaliers, filant avec cette rapidité vertigineuse des courses à travers le désert auprès de laquelle la vapeur elle-même est tardive. « Partout, dit encore l’Egyptian Gazette, la population s’inclinait devant la présomptueuse marche en avant de la cavalerie du général Drury-Lowe, la trouvant toute naturelle, comme subissant une force irrésistible ; si bien que, sans tirer un seul coup de fusil, ces cavaliers audacieux arrivèrent en vue de la ville du Caire. Ils marchèrent droit sur les portes, sans avoir reçu d’autorisation d’un soldat ou d’un chef quelconque ; ils pénétrèrent dans le centre de la merveilleuse cité, et, au milieu de la foule étourdie, arrivèrent jusqu’à la citadelle. Là, placés à l’une des entrées de la forteresse, ils donnèrent fièrement aux milliers de soldats qui y étaient en garnison l’ordre d’abandonner leurs canons et de quitter la ville, et cette audace fut récompensée comme l’audace l’a rarement été, car, sur l’ordre de cette poignée de cavaliers, les régimens rebelles sortirent de la citadelle du Caire, laissant son prodigieux armement, son arsenal énorme,. et, en réalité, l’Egypte tout entière, aux pieds de la brigade de cavalerie. Le lendemain, au matin, sir Garnet, avec la garde écossaise, entrait dans la ville [2]. »

Sir Garnet Wolseley a été fait lord du Caire ; il l’a mérité. Tandis que l’amiral Seymour a laissé incendier Alexandrie, lui, il a sauvé le Caire. Le reste de la campagne égyptienne peut prêter à la critique ; mais la marche hardie de la cavalerie sur la ville menacée, immédiatement décidée et entreprise après la chute de Tel-el-Kébir, est une belle et éblouissante opération militaire. L’Egyptian Gazette exagère la puissance de la citadelle du Caire. ; mais il est certain que le général Drury-Lowe n’y a pas rencontré l’ombre d’une résistance. Il a déclaré lui-même, dans l’enquête judiciaire, qu’il avait immédiatement trouvé tous les chefs de la garnison d’une soumission, d’une humilité absolues. Pour grossir en apparence les quelques centaines de cavaliers qu’il conduisait à cette facile victoire, il les avait espacés assez loin les uns des autres ; néanmoins leur peut nombre ne pouvait manquer de frapper les habitans du Caire. Mais plusieurs mois d’excitation fanatique avaient laissé ceux-ci tellement calmes, que pas un seul d’entre eux n’a menacé les soldats anglais. L’Egyptian Gazette a bien raison de le dire, rarement l’audace a été mieux récompensée. Le général Wolseley a reçu le prix de son habileté et de sa résolution. Le gouvernement de Londres a été magnifiquement payé de sa sagesse. Toutefois, en présence d’un pareil triomphe, on ne peut s’empêcher de penser que c’est à lord Beaconsfield, non à M. Gladstone, qu’il aurait été dû. La fortune a des rigueurs et des injustices devant lesquelles il faut bien s’incliner, mais qu’on a quelque peine à subir. Certes, si quelqu’un eût mérité de diriger la politique de l’Angleterre au moment de cette surprenante campagne d’Egypte où toutes les invraisemblances et tous les prestiges d’un roman se sont trouvés réunis, où l’impossible s’est réalisé avec une telle aisance et un tel naturel qu’il a semblé tomber dans le domaine de la vie commune, c’eût été l’ingénieux, le charmant écrivain qui, dès sa jeunesse, avait rêvé pour son pays la domination presque universelle de l’Orient, l’homme d’état d’une imagination si hardie ; qui, parvenu au déclin de l’âge et au sommet de sa carrière, inaugurait avec tant d’éclat la politique impériale, mettait une couronne nouvelle sur la tête de sa souveraine, obtenait un droit de propriété considérable sur le canal de Suez, s’établissait en Chypre et se préparait à rayonner de là sur tout l’empire ottoman. Qui donc aurait pu supposer, au moment où l’Angleterre, effrayée de la témérité de ses entreprises, se jetait entre les bras de M. Gladstone et le suppliait de revenir aux traditions les plus étroites de la politique britannique, que ce dernier dépasserait par ses actes toutes les rêveries de son prédécesseur, et que ce partisan de l’égalité et de la paix à tout prix enverrait l’amiral Seymour conquérir un titre de noblesse dans les ruines fumantes d’Alexandrie, et le général Wolseley en conquérir un autre dans les palais intacts et les mosquées sauvées de la ville des califes ? Aucun roman de lord Beaconsfield n’a atteint, comme imprévu, l’entreprise de M. Gladstone en Egypte. Tout ici s’éloigne des froides théories de l’école de Manchester pour renchérir sur le merveilleux de la politique de conquêtes. Cette distribution de grades et d’honneurs aux chefs d’une expédition où le sang a si peu coulé, cet enthousiasme démesuré pour des victoires remportées presque sans coup férir, ces convoitises violentes qui se sont emparées de l’opinion publique anglaise à la suite de la prise de Tel-el-Kébir, cette méconnaissance des conventions antérieures, ce dédain des anciennes amitiés, ce retour à l’égoïsme intransigeant, ce mépris des droits des neutres qui ont éclaté depuis dans la diplomatie britannique, cette réprobation générale des entreprises qui, comme le tunnel sous la Manche, devaient augmenter la puissance commerciale et assurer l’avenir pacifique de l’Angleterre, cette sorte de culte exclusif pour la force et les œuvres qu’elle produit, sont des symptômes curieux de l’état d’esprit où sont tombés nos voisins sous un ministère qu’on croyait voué à la timidité et à l’inertie. Une caricature anglaise représentait naguère M. Gladstone occupé à rattacher à son menton la barbe de lord Beaconsfield et à donner à ses traits l’aspect du visage de son prédécesseur. Cette caricature serait-elle par hasard un tableau d’histoire ? et faudrait-il y voir l’expression exacte des sentimens nouveaux d’un homme qu’on se plaisait à regarder comme le plus illustre défenseur des principes de désintéressement international ?


II

Je reviens en Egypte. Comme l’employé du télégraphe l’avait fort bien expliqué à Abdel-Al, l’insurrection était finie, les rebelles étaient prisonniers. Il s’agissait maintenant de savoir comment leur sort serait réglé. C’était la première question qui allait se poser, la première que le gouvernement anglais et le gouvernement égyptien allaient avoir à résoudre pour pacifier et réorganiser l’Egypte. Les dictateurs de la veille étaient devenus dans leur prison singulièrement bas et rampans. Ils ne parlaient plus de leur mission, ils ne se couvraient plus d’un prétendu mandat national ; ils se bornaient à implorer la clémence de leur souverain victorieux, dont quelques semaines auparavant ils avaient proclamé la déchéance avec tant d’éclat. Bien plus, ils applaudissaient à leur propre défaite. L’aplatissement était universel. Le jour de la rentrée du khédive au Caire, de brillantes illuminations célébrèrent la fin de la révolte. Les maisons les plus couvertes de lumières étaient celles des personnes qui s’étaient le plus compromises dans la rébellion. Au Mouski, grande rue franque, jadis si célèbre pour son charme pittoresque et que les embellissement modernes ont gâtée, un grand magasin était tout ouvert et entièrement tendu de rouge ; d’innombrables candélabres et des lustres qui pendaient au plafond l’avaient transformé en une chapelle ardente, au fond de laquelle on apercevait, posée en évidence sur une table chargée de bougies, une mauvaise lithographie du khédive. De chaque côté, une rangée de chaises sur lesquelles se tenaient, en toilette de gala, les propriétaires du magasin, leurs amis et leurs connaissances. De temps à autre, un nouvel arrivant pénétrait dans le sanctuaire, et après une révérence au portrait, allait s’asseoir sur une chaise libre. Cette plate adulation fut encore dépassée par Mahmoud-Samy, qui, de la prison où il était détenu, recommanda à ses serviteurs d’illuminer brillamment son palais. Les maisons de Mahmoud-Fhemy, de Toulba, de Soliman-Samy, furent également illuminées, par ordre de leurs maîtres. Tous les chefs du parti national étaient écrasés, humiliés, abattus ; tous se soumettaient avec bassesse au maître qui, après tant de mois d’impuissance, avait enfin trouvé des alliés pour les arrêter et pour les punir.

Arabi, Toulba, Mahmoud-Samy se regardaient, en effet, comme des prisonniers du khédive, non comme des prisonniers des Anglais. Ils avaient raison de le faire, car c’est au nom du khédive, c’est en s’abritant derrière son pouvoir que les Anglais avaient conduit la campagne. Lorsqu’ils étaient allés manœuvrer sur le canal de Suez, à ceux qui leur opposaient la neutralité de cette grande voie internationale ils avaient répondu par un ordre du khédive. Dès le commencement des opérations, le général Wolseley avait adressé aux populations la proclamation que voici : « Le général commandant l’armée britannique fait connaître que le gouvernement de Sa Majesté a envoyé des troupes en Egypte dans le seul dessein de rétablir, l’autorité du khédive ; l’armée n’opère, par conséquent, que contre ceux qui méconnaissent cette autorité… Le général commandant accueillera volontiers toute personne, investie d’une autorité quelconque, qui sera disposée à prêter son concours pour réprimer la rébellion contre Son Altesse le khédive, qui, seul, gouverne l’Egypte en vertu des fîrmans de Sa Majesté impériale le sultan. » Et le khédive, de son côté, avait donné aux autorités civiles et militaires de toute l’Egypte l’ordre suivant : « Les opérations militaires dirigées par sir Garnet Wolseley, général commandant en chef les troupes britanniques, n’ayant d’autre but que le rétablissement de la paix et de l’ordre en Egypte, sir Garnet Wolseley est autorisé par nous à prendre toutes les mesures militaires qu’il jugera utiles. Vous devez donc, à la réception de notre présent ordre, lui prêter votre concours et obéir à ses ordres, qui sont, en réalité, les nôtres. Quiconque se soumettra à lui sera, considéré comme se soumettant à nous-même, et quiconque ne se soumettra pas à lui sera considéré comme rebelle et traité par nous en conséquence. Nous vous adressons donc le présent ordre afin que vous vous y conformiez. » Etait-il possible de marquer plus clairement la nature de la guerre qui s’accomplissait ? En réalité, le général Wolseley n’était que l’auxiliaire, que le délégué, que l’agent du khédive ; c’est pourquoi toutes les autorités égyptiennes devaient concourir avec lui à la pacification du pays. Beaucoup d’entre elles l’ont fait. Sans vouloir diminuer en rien le mérite de l’armée anglaise, on doit reconnaître que les démarches d’un certain nombre de pachas dévoués au khédive, — des pachas que Toulba traitait de traîtres et d’ennemis de la religion, — ont singulièrement contribué à lui rendre la victoire facile. Aussi, tant qu’a duré la guerre, personne ne contestait que les prisonniers dussent appartenir au khédive et non à l’Angleterre. Dans une conversation qui eut lieu à ce sujet à Alexandrie, au début des hostilités, entre Chérif-Pacha et sir Edouard Malet, le ministre plénipotentiaire anglais, les deux interlocuteurs convinrent qu’il ne pouvait y avoir de doute à ce sujet, puisque toutes les opérations étaient faites au nom du khédive ; puisque le général, comme l’amiral anglais, n’agissaient qu’en vertu d’ordres écrits signés par le khédive ; puisque les proclamations officielles déclaraient avec insistance que ceux qui se soumettraient à eux seraient considérés comme ayant fait leur soumission au khédive, tandis que ceux qui leur résisteraient seraient considérés comme résistant au khédive. En vertu de ces principes, contestables peut-être, mais dont il fallait bien accepter les charges puisqu’on en recueillait les bénéfices vis-à-vis de l’Europe et vis-à-vis de l’Egypte, tous les prisonniers furent livrés à l’autorité égyptienne. Le premier d’entre eux, Mahmoud-Fhemy, avait été pris avant la fin de la guerre ; on le remit immédiatement à l’autorité locale. Il en fut de même des autres lorsqu’ils vinrent, un à un, se rendre au commandant anglais, après sa foudroyante entrée dans la ville du Caire.

Je demande pardon d’insister sur ce point, mais il est capital. Sans doute, dans une guerre ordinaire, les prisonniers auraient dû rester à ceux qui les avaient capturés. Mais l’Angleterre n’avait pas voulu faire en Egypte une guerre ordinaire. Ne pouvant obtenir un mandat de l’Europe, qui s’était refusée, dans la conférence de Constantinople, à en délivrer à qui que ce fût, elle s’en était fait donner un de l’Egypte elle-même. Ses ministres, ses orateurs officiels ne parlaient pas autrement à Londres que ses généraux à Alexandrie. Ils répétaient à satiété, ils déclaraient, dans le plus retentissant des langages, que l’armée anglaise n’était que l’armée du khédive, qu’elle n’allait faire aucune conquête sur les bords du Nil, qu’elle ne devait y opérer aucune révolution, qu’elle devait tout simplement y prêter main-forte à un souverain allié contre quelques rebelles dont les crimes ne pouvaient plus être tolérés. Il s’agissait d’une campagne du genre de l’expédition d’Espagne sous la restauration, ou de l’intervention de la Russie contre les Hongrois en 1849. L’Angleterre ne poursuivait aucun succès personnel ; elle se disposait à étonner le monde, qui n’y est guère habitué en effet, par son désintéressement. A peine le khédive remis sur son trône, on la verrait s’effacer, s’incliner devant le pouvoir qu’elle aurait si généreusement remis entre solennelles ont duré jusqu’à la prise de Tel-el-Kébir, c’est-à-dire tant qu’elles étaient utiles aux intérêts anglais. Mais, dès l’instant même où les soldats égyptiens ont fui, à toutes jambes et de toutes parts, autant devant les intrigues des pachas fidèles au khédive que devant les balles de l’armée britannique, un changement à vue s’est produit dans la politique du cabinet de Londres. Du jour au lendemain, sans transition aucune, d’alliée et de mandataire du khédive, l’Angleterre est devenue amie et disciple d’Arabi. Elle a ramassé, sur le champ de bataille de Tel-el-Kébir, son programme taché par le sang des chrétiens et souillé par la poussière des plus honteuses défaites. Les mêmes orateurs qui, peu de semaines auparavant, parlaient de la révolution égyptienne comme d’une insurrection barbare et sans motif, ont commencé à en louer les causes, à en justifier les origines. Ils ont repris, commenté, approuvé toutes les phrases d’Arabi. Les plus creuses, les plus manifestement absurdes ne les ont pas fait reculer. Autant leur générosité s’était enflammée pour le rétablissement de l’autorité légitime du khédive, autant elle s’enflammait maintenant pour le self-government des fellahs. L’Angleterre est admirable sous bien des rapports ; mais, ce qu’il y a de plus merveilleux en elle, c’est qu’elle trouve toujours un principe désintéressé pour servir ses intérêts. C’est ainsi qu’elle combat, dans le monde entier, contre l’esclavage, à seule fin de s’emparer de la direction des peuples esclavagistes ; c’est ainsi également, qu’après avoir prouvé son absence complète d’égoïsme et de vues personnelles sur l’Egypte en prenant les armes pour sauver le khédive, elle a montré les mêmes vertus par la suite en émancipant le fellah, en remettant à cet enfant sans intelligence et sans moralité une autorité politique dont il ne pouvait faire d’autre usage que de la céder à sa bienfaitrice anglaise. S’il ne s’agissait point d’une grande nation et d’une grande politique, on appellerait cela de l’hypocrisie. Mais comment attribuer à l’Angleterre un pareil sentiment ! C’est par un pur don du ciel, par une illumination subite, semblable à celle que ressentit saint Paul sur le chemin de Damas, qu’à la vue des fuyards de Tel-el-Kébir s’abandonnant eux-mêmes et abandonnant leur patrie avec une lâcheté sans exemple dans l’histoire, l’Angleterre a subitement reconnu dans ces masses inertes les caractères d’un peuple libre. Le canon grondait encore, et déjà M. Courtney, secrétaire financier de la trésorerie, déclarait, dans un meeting bruyant, a que ce qu’il fallait surtout à l’Egypte, c’était le self-government qu’il était incontestable qu’on y rencontrait les élémens d’un gouvernement représentatif ; qu’on ne pouvait plus sacrifier les aspirations nationales ni au khédive ni aux créanciers. » Pauvre khédive ! qu’Arabi avait accusé de s’être livré aux Anglais, M. Courtney le prévenait de ne pas se prendre au sérieux, de ne pas croire que l’Angleterre tînt le moins du monde à son pouvoir, mais de s’apprêter, au premier acte d’insubordination, à voir son trône chancelant renversé par ceux mêmes qui venaient de le remettre en place et de le réinstaller dans ce palais d’Abdin, où Arabi l’avait si outrageusement renversé.

Ces menaces n’étaient pas vaines. Quelque temps après sa première conversation avec Chérif-Pacha, sir Edouard Malet communiqua au ministre égyptien une première note de lord Granville consentant à la remise des prisonniers de guerre entre les mains des autorités locales, mais à la condition qu’aucune condamnation à mort ne pût être prononcée sans l’assentiment du gouvernement de la reine. Chérif-Pacha protesta ; il fit observer que c’était là un bien mauvais moyen de rétablir l’autorité du khédive, puisque du premier coup on lui enlevait le droit de juger ceux-là mêmes qui avaient conduit le pays à sa perte et menacé son gouvernement ; il déclara à sir Edouard Malet que cette démonstration de l’Angleterre aurait, dans les circonstances actuelles, le caractère d’une véritable intervention en faveur des rebelles et ne manquerait pas d’être interprétée ainsi, au grand détriment du prestige du khédive ; il ajouta qu’il s’ensuivrait infailliblement une déviation déplorable dans la politique présente et à venir. Néanmoins, si l’Angleterre était préoccupée de l’insuffisance des garanties que pouvaient offrir les formes de la justice du pays, Chérif-Pacha dit qu’il était facile d’y remédier au moyen de trois concessions que l’Egypte était résolue à faire sans qu’on les lui demandât. La première concession était qu’un officier supérieur anglais, autorisé à suivre la procédure, s’assurât par ses propres yeux qu’aucune violence n’était tentée ou commise contre les accusés : c’était là le point essentiel, car la seule objection de sir Edouard Malet à la remise des rebelles au gouvernement égyptien consistait dans la crainte que leur procès ne ressemblât à celui des Circassiens, d’odieuse mémoire, et qu’on n’usât contre les Arabes des procédés cruels qu’ils avaient employés eux-mêmes contre leurs ennemis. L’Angleterre ne pouvait évidemment pas autoriser de pareilles représailles. Mais étaient-elles vraisemblables ? N’était-il pas injurieux pour le khédive, auquel on n’a jamais reproché qu’une trop grande douceur de caractère, de le supposer capable de soumettre à la torture les hommes que l’armée anglaise livrait à sa justice ? Quoi qu’il en soit, pour éviter l’ombre même d’un risque de ce genre, le gouvernement égyptien réclamait spontanément la surveillance d’un officier anglais. La seconde concession était la publicité des débats de la cour martiale, et la troisième la faculté accordée aux accusés de se choisir des défenseurs. C’étaient là de grands et importans changemens aux mœurs du pays. L’Angleterre parut les agréer. Quelques jours après, sir Edouard Malet porta à Chérif-Pacha une note dans laquelle, au milieu de pensées et de phrases diffuses, il était facile de distinguer cependant les propositions essentielles suivantes : « Les rebelles seront remis aux autorités égyptiennes. Ils seront jugés et condamnés par elles conformément aux lois et aux usages du pays. Aucune condamnation ne pourra être exécutée sans l’assentiment du gouvernement de la reine, si ce n’est pour participation à des actes de pillage, de meurtre ou d’incendie, et pour abus du drapeau blanc. » Ainsi, la justice égyptienne ne devait avoir pleine liberté que sur trois points : 1° sur les massacres du 11 juin ; 2° sur l’incendie et le pillage d’Alexandrie ; 3° sur l’abus du drapeau blanc. Ce dernier point était assez étrange et prouvait, chez le gouvernement anglais, des notions juridiques un peu confuses. L’abus du drapeau blanc n’a jamais été un crime de droit commun, c’est un crime contre le droit des gens très difficile à apprécier ; car, de quelle manière peut-on juger ce qui n’est qu’un fait de guerre et savoir jusqu’à quel degré il est coupable ou non ? A quel moment une ville se rend ? à quel moment elle cesse le combat ? il est toujours fort malaisé de l’établir. Mais le drapeau blanc d’Alexandrie avait singulièrement gêné les Anglais, il avait trompé l’amiral Seymour, qui, grâce à sa présence, avait laissé brûler Alexandrie ; on lui en voulait beaucoup, c’est pourquoi l’abus en devenait un crime punissable sans l’intervention du gouvernement de la reine, tandis que la rébellion contre le khédive restait un péché véniel sur lequel l’Angleterre prononçait immédiatement l’absolution.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement égyptien se soumit ; il accepta toutes les conditions de l’Angleterre. Un décret organisa la cour martiale ; un autre décret forma une commission d’enquête chargée de faire l’instruction judiciaire, de dresser des actes d’accusation individuels contre les rebelles, d’envoyer ces actes d’accusation et les pièces à l’appui à la cour martiale, enfin de se faire représenter devant cette cour par un délégué ayant mission de soutenir les accusations. Quand la commission se réunit, dans les derniers jours du mois de septembre, Riaz-Pacha, alors ministre de l’intérieur, tint les engagemens pris par Chérif-Pacha ; il y fit entrer sir Charles Wilson, colonel d’état-major. Il était d’ailleurs très nettement convenu que sir Charles Wilson n’aurait à intervenir ni dans la question légale, ni dans le fond du procès ; son rôle devait se borner à s’assurer qu’aucune violence n’était commise ou tentée contre les accusés et contre les témoins. C’est ce rôle que sir Charles Wilson n’a pas compris ; et c’est celui qu’il a joué sans aucun droit qui a dénaturé tout le procès. Sir Charles Wilson a pris constamment parti soit dans les questions de procédure, soit dans les questions de fond. Comme il assistait aux travaux de la commission, mais n’y avait pas voix délibérative, ses appréciations personnelles, bonnes ou mauvaises, étaient portées d’abord à sir Edouard Malet, plus tard à lord Dufferin, et mises immédiatement au-dessus de celles de la commission. Elles dégénéraient ensuite en questions diplomatiques. Il n’y avait plus ni loi, ni témoignage, ni justice, ni tribunal ; il y avait seulement le caprice constant et la haute fantaisie en matière légale d’un colonel anglais. C’est le colonel Wilson qui a fait l’enquête contre les rebelles, la vraie, la sérieuse enquête de la commission n’ayant été tenue pour rien ; c’est lui finalement qui a rendu le jugement sous le pseudonyme des membres d’une cour martiale à laquelle on n’a même pas permis d’examiner les pièces du procès. Assurément, le colonel Wilson peut être un homme d’une grande intelligence ; ses compatriotes en font, sans doute à bon droit, le plus grand cas ; mais il est permis de supposer que son infaillibilité comme jurisconsulte n’est pas des mieux démontrées. Et fût-elle réelle, fût-elle indéniable, qu’on serait encore autorisé à trouver pour le moins étrange qu’après avoir livré les rebelles au gouvernement égyptien, qu’après avoir reconnu et proclamé sa juridiction, qu’après avoir fixé dans des documens diplomatiques et des conventions formelles la manière dont elle devrait s’exercer, le gouvernement anglais ait méconnu tous ses engagemens, violé toutes ses promesses, passé brutalement au travers de la commission d’enquête et de la cour martiale organisées sous sa surveillance, sacrifié enfin les intérêts de la justice et de l’autorité du khédive aux décisions arbitraires d’un soldat.

La commission d’enquête fonctionnait cependant avec une régularité parfaite. Elle avait choisi pour lui servir de délégué et pour jouer le rôle de ministère public, un fonctionnaire d’un mérite incontesté, très modeste, très intelligent, très travailleur, qui ne s’était jamais mêlé à aucune intrigue politique, Borelli-Bey, conseiller et avocat du gouvernement égyptien près des tribunaux mixtes. Borelli-Bey jouissait de l’estime universelle ; tout le monde connaissait son dévoûment à l’Egypte ; tout le monde savait qu’il n’apporterait dans le procès des rebelles d’autre passion que celle de la vérité. L’instruction se poursuivait donc dans des conditions d’impartialité absolue, lorsqu’un premier incident vint compromettre ses travaux. Tout à coup, un avocat anglais, M. Marc Napier, envoyé de Londres pour la défense d’Arabi et de ses complices par M. Blunt, le chef de l’étonnante mission arabe dont j’ai parlé précédemment, débarqua au Caire, annonçant qu’il allait s’occuper sans retard de la mission qui lui était confiée. De son côté, le colonel, Wilson, qui avait chaque jour de longs entretiens avec Arabi dans sa prison, le prévint qu’il lui était arrivé un avocat d’Angleterre, et l’engagea à écrire au président de la commission d’enquête pour le prier de vouloir autoriser cet avocat à se mettre en communication directe avec lui. C’est ainsi que naquit une nouvelle question plus grave que toutes les autres. Riaz-Pacha s’opposa formellement à l’admission d’un avocat étranger et fit remarquer que cette admission, incompatible avec toute espèce de législation au monde, l’était spécialement avec la législation égyptienne, soit indigène, soit mixte, surtout lorsqu’il s’agissait de crimes du genre de ceux qui étaient reprochés aux accusés. Sir Edouard Malet donna raison à Riaz-Pacha, et télégraphia dans ce sens à lord Granville. Huit ou dix jours s’écoulèrent pendant lesquels sir Charles Wilson garda une attitude de sphinx fort peu rassurante. Riaz-Pacha croyait avoir triomphé quand arriva de Londres une dépêche de lord Granville déclarant que l’Angleterre tenait à ce que la défense des accusés fût confiée a à des avocats choisis par les accusés eux-mêmes, étrangers ou non. » Les termes de la dépêche comme la suite des négociations ont montré que ces expressions générales avaient un sens tout particulier et qu’elles voulaient dire que M. Marc Napier, et surtout l’avocat qui allait lui être adjoint, M. Broadley, devaient avoir le fructueux monopole de cette entreprise d’un nouveau genre. Le gouvernement égyptien ne se méprit pas sur la portée de la dépêche de lord Granville, il comprit que c’était la fin du procès, fin ridicule et en dehors de toute convention, de tout principe de justice et de légalité. Il protesta de toutes ses forces et remit à sir Edouard Malet une note énergique qui se terminait en ces termes : « Le gouvernement de Son Altesse le khédive prie surtout lord Granville de vouloir bien considérer que le prestige du khédive et l’autorité de son gouvernement rétablis au prix de tant de sacrifices seraient de nouveau compromis aux yeux des populations, si elles voyaient les autorités égyptiennes, en présence d’une révolte sans exemple, désormais subordonnées à une intervention qui se manifeste en apparence au profit d’un chef de rebelles, coupable de crimes contre la personne du souverain et responsable, même en admettant l’absence de toute coopération effective, de tous les désordres, de tous les maux qui se sont amoncelés depuis un an sur l’Egypte. Les usages et la libre application des lois sont suspendus ; il en résulte dans les esprits un doute déplorable, des inquiétudes qui empêchent la confiance de renaître, l’ordre de se rétablir. Le retard du châtiment permet des incertitudes sur l’autorité effective de Son Altesse et paralyse l’action de son gouvernement. Il est permis de craindre que la prolongation d’un pareil état de choses n’entraîne encore des dangers plus graves. Après une instruction consciencieuse, dirigée par des hommes honorables et connus, et suivie en présence d’officiers britanniques spécialement délégués, le gouvernement de Son Altesse pense qu’Arabi et ses complices doivent être conduits devant la cour martiale pour y entendre la lecture de l’acte d’accusation et les pièces du procès, pour y présenter la défense qu’ils jugeront utile, par eux-mêmes ou par des avocats indigènes librement choisis admis à conférer dans la prison avec leurs cliens et à prendre connaissance de toutes les pièces du procès, pour y être ensuite jugés. Dans l’intérêt d’une justice exemplaire que l’état du pays rend indispensable, les prisonniers avaient été remis aux mains du gouvernement. Au cas où, contre toute attente, le gouvernement de Sa Majesté la reine persisterait dans la pensée qu’exprime la dépêche de lord Granville, le gouvernement égyptien, privé de l’application de ses lois et de ses usages, serait dans l’impossibilité de continuer utilement les poursuites criminelles commencées contre les rebelles. »

Les ministres égyptiens raisonnaient fort bien ; ils ignoraient seulement qu’un changement décisif s’était produit dans la politique anglaise, qu’on ne songeait plus à restaurer l’autorité du khédive, qu’on voulait au contraire l’ébranler, la miner, la détruire, pour réduire ce malheureux prince au rôle d’un monarque indien. A la formule : L’Egypte au khédive, avait succédé la formule : L’Egypte aux Égyptiens, c’est-à-dire, en termes plus francs, aux Anglais. Dès lors, on était enchanté de faire naître des doutes sur l’autorité du khédive et de paralyser l’action de son gouvernement. Les ministres égyptiens avaient tort de croire en eux-mêmes ; ils n’étaient plus les ministres de leur souverain, ils étaient tout simplement les commis de l’Angleterre. Lord Granville répondit à leur note par un nouveau télégramme plus pressant encore, dans lequel il indiquait que toutes les objections tirées des règles et des précédens étaient sans valeur, car il ne s’agissait pas d’appliquer dans le cas actuel la procédure égyptienne. Le gouvernement égyptien répliqua encore une fois en faisant ressortir la situation impossible dans laquelle il était placé et le désarroi qu’allait répandre partout une décision dont l’effet, combiné avec l’attitude du colonel Wilson, devait être de le discréditer complètement, d’apparaître comme une protection accordée à ses ennemis, enfin de le forcer à prendre la responsabilité d’un procès et d’un jugement où on lui enlevait ses lois, ses juges, ses avocats pour le livrer aux caprices d’un colonel d’état-major et d’avocats étrangers. Ces dernières observations amenèrent un véritable orage. Un jour qu’on discutait en conseil des ministres les formes suivant lesquelles devait être conduit le procès, sir Edouard Malet, pressé par un dernier télégramme de lord Granville, se rendit au ministère des affaires étrangères, où se tenait le conseil, fit appeler Chérif-Pacha, et lui déclara sèchement, dans un entretien qui ne dura pas plus de cinq minutes, que le temps des hésitations et des désobéissances était passé, qu’il devait avoir compris que lord Granville avait ses raisons pour insister comme il faisait, qu’il serait aussi dangereux qu’inutile de poursuivre la résistance, qu’on ne s’exposerait pas seulement, en y persistant, à une question de cabinet, mais que la couronne du khédive elle-même serait menacée et qu’il n’en répondrait pas huit jours si, séance tenante, les exigences anglaises n’étaient point acceptées. Sur ce, sir Edouard Malet prit son chapeau, laissant Chérif terrifié. Que pouvait faire le conseil des ministres ? Se soumettre ou se démettre. Il eut le tort de se soumettre. Le soir même, les arrangemens réclamés par sir Edouard Malet furent signés. Le procès d’Arabi se trouvait. virtuellement fini.

Mais, à la place d’un procès allait se dérouler la plus étonnante et la plus imprévue des comédies judiciaires. Il est difficile de se rendre compte des raisons particulières pour lesquelles, au dire de sir Edouard Malet, lord Granville avait dû insister si énergiquement sur l’acceptation par le gouvernement égyptien d’avocats anglais. En Egypte, les avocats indigènes ne manquent pas ; beaucoup ont fait leur droit à Paris ou à Londres, et il était assurément fort étrange de les voir récuser, par qui ? Par Arabi, par le chef du parti national, par l’homme qui, peu de jours auparavant, prétendait chasser tous les Européens de l’Egypte, et trouver parmi ses compatriotes, non-seulement des avocats, mais des juges, mais des administrateurs, mais des politiques d’une intelligence et d’une probité absolues. Cependant, même en repoussant les indigènes, on pouvait se procurer en Egypte, dans le barreau des tribunaux de la réforme, des défenseurs dignes de prendre en main la cause des rebelles ! Connaissant la langue, les mœurs et les lois du pays, ils auraient offert des garanties qu’à coup sûr les étrangers imposés par lord Granville ne présentaient pas. D’où venaient ces. étrangers et qu’étaient-ils ? On n’avait pas le droit de dire qu’ils avaient été librement et spontanément choisis par les accusés, puisque c’était M. Blunt qui les avait envoyés en Egypte. Or j’ai déjà expliqué le rôle joué par M. Blunt auprès d’Arabi. Personne n’avait contribué autant que lui à lancer les colonels dans la révolte, personne n’avait rempli auprès d’eux une mission plus équivoque. Lorsqu’il était venu une première fois au Caire, il prétendait y arriver sous la protection ou du moins avec la connivence du foreign office. Plus tard on l’avait désavoué ; mais n’était-il pas pour le moins surprenant qu’après s’être aussi hautement séparé de lui, on mît tant d’ardeur à soutenir ses avocats ? Les Égyptiens, qui cherchent partout des dessous de cartes, en ont conclu qu’on était obligé de servir M. Blunt, parce qu’autrefois on s’était trop servi de lui. Ce qu’il y a de certain, c’est que de loin il a dirigé le procès d’Arabi. Les avocats choisis par lui étaient d’abord M. Marc Napier, puis M. Broadley, un avocat tunisien que la campagne française avait mis en évidence. De M. Marc Napier il n’y a pas grand’chose à dire. Homme très simple et très convaincu, un peu rêveur, parfaitement crédule, il s’est sérieusement imaginé défendre en Arabi un héros et une victime. M. Broadley, on peut l’affirmer sans crainte de se tromper, n’a jamais partagé une pareille illusion ; très différent de son collègue, il n’a vu dans le procès d’Arabi qu’une affaire retentissante qui devait ajouter encore aux bénéfices variés que la Tunisie lui avait rapportées. Profondément obscur jusqu’au commencement des hostilités entre la France et le bey, il avait trouvé le moyen de se faire en peu de mois une véritable réputation. A la suite d’une carrière agitée, Tunis avait été pour lui un lieu de repos ; il le transforma subitement en théâtre à grand orchestre, d’où les éclats de sa voix et de sa plume parvenaient à toute l’Europe. Son talent mordant, sa verve caustique, son esprit plein d’audace et de fantaisie, son absence absolue de scrupules le servirent admirablement. Avocat de Lévy, le protégé anglais qui disputait à une compagnie française la propriété de l’Enfida, il se chargea en outre d’être le conseiller du bey et le correspondant du Times pendant la guerre ; il fit des plaidoyers pour son client, des protestations pour Mohamed es-Sadok, des dépêches pour son journal. C’est à M. Roustan qu’il s’attaqua surtout, dirigeant contre notre ministre une campagne de diffamation dont les radicaux français lui ont emprunté plus tard les injustifiables manœuvres. L’événement lui donna tort : l’Enfida resta à la compagnie française, la Tunisie passa sous la domination de la France. M. Broadley s’en vengea avec éclat dans les colonnes du Times, et dans les pages piquantes, calomnieuses, mais prodigieusement intéressantes d’un livre qu’il intitula, par un dernier trait d’ironie et de malice : the Last Punic War. C’était de son côté et du côté de ses amis et protégés que la bonne foi punique avait surtout brillé. Mais la Tunisie était épuisée, même à cet égard. L’Egypte s’offrit immédiatement à M. Broadley comme champ de bataille pour des luttes nouvelles. J’ignore pourquoi le choix de M. Blunt tomba sur lui et quelles qualités le désignèrent à l’attention du protecteur d’Arabi. Ce qu’il y a de sûr, c’est que nul n’était plus capable que lui de mener à bonne fin, avec une verve endiablée, un entrain merveilleux, un amour instinctif du bruit, une habitude invétérée du scandale, un dédain profond des critiques, une désinvolture invraisemblable, la parodie judiciaire qui allait se jouer au Caire et aboutir au plus extraordinaire des dénoûmens. Dès l’arrivée de M. Broadley, un changement complet s’opéra dans la marche du procès et dans l’attitude des accusés. Ces derniers, je l’ai dit, poussaient au plus haut degré la bassesse et l’humiliation ; ils se reconnaissaient coupables ; ils faisaient des aveux ; ils imploraient la démence de leur souverain. A peine M. Broadley les eut-il entretenus qu’une transformation radicale apparut en eux. Les uns devinrent arrogans, d’autres cyniques, plusieurs retirèrent les aveux déjà faits, aucun n’en fit de nouveaux ; mais comme il fallait bien expliquer une révolution aussi subite, il fut immédiatement convenu qu’on avait soumis les rebelles dans la prison aux plus odieux traitemens et que, sous la violente pression des sbires du khédive, ils avaient perdu la direction d’eux-mêmes et s’étaient livrés sans : défense à leurs accusateurs. Sir Charles Wilson fut la dupe complaisante de cette première bouffonnerie. On le vit arriver un jour au ministère plein d’une juste indignation. « Eh quoi ! dit-il, vous aviez promis que les accusés ne seraient pas soumis à la torture et vous ; leur en infligez une d’atroce : vous les privez de sommeil ! Toutes les nuits vos soldats marchent dans les corridors de la prison avec de gros souliers qui font un bruit énorme et qui empêchent tout le monde de dormir. Comment voulez-vous qu’après cela les accusés aient des idées nettes, et puissent se défendre avec fruit ? » Le soir même les soldats recevaient des pantoufles et on leur donnait l’ordre de marcher à petits pas. Le lendemain, sir Charles Wilson revient au ministère : « C’est toujours la même chose ! Arabi ne peut dormir. Il est dans une cellule basse, froide, humide, où sa santé court les plus grands risques. » Le soir même, Arabi était transporté dans une cellule élevée, chaude, spacieuse, digne de lui. Le lendemain, sir Charles Wilson revient au ministère : « Vous feignez d’obtempérer à mes recommandations et votre conduite ne change pas. Le matelas d’Arabi est tellement dur qu’il ne peut s’y coucher. » Le soir même, le plus moelleux des matelas de laine était transporté dans le lit d’Arabi. Le lendemain, sir Charles Wilson revient au ministère : « Le matelas est bon, mais Arabi n’a pas de moustiquaire. Les moustiques qui bourdonnent toute la nuit autour de sa tête l’empêchent de recueillir ses idées et de préparer sa défense. » Le soir même, Arabi avait une moustiquaire. Le lendemain sir Charles Wilson revient au ministère : « Oh ! pour le coup, la préméditation est évidente ! Vous ne voulez donc à aucun prix qu’Arabi puisse dormir ? Sa moustiquaire est trouée et les moustiques y pénètrent plus aisément que dans la cellule elle-même. » On changea la moustiquaire. Le lendemain, sir Charles Wilson revient au ministère : « Vous comprenez, Arabi est bien seul ! Il faudrait que sa femme le vît quelquefois, ce serait pour lui un soulagement et une consolation. C’est encore une sorte de torture que de le priver de tous les charmes de son intérieur. » Le soir même, la femme d’Arabi pénétrait dans la cellule du prisonnier. Là s’arrête l’histoire. Sir Charles Wilson ne revint plus au ministère pour se plaindre du sort d’Arabi. Pourtant la légende raconte que le brave colonel trouvait en somme peu juste qu’Arabi, outre sa femme, n’eût point son harem tout entier, puisque telles sont les mœurs de l’Orient ; mais le cant britannique l’a toujours retenu, et jamais il n’a osé aller au ministère pour faire une réclamation qui aurait fait rougir les ladies anglaises réunies en si grand nombre au Caire, à quelques pas de la prison d’Arabi.

Voilà par quelles petites scènes comiques M. Broadley préludait au dénoûment fantastique du procès dont il était l’avocat. En même temps, il exigeait pour lui-même le droit de pénétrer dans la cellule de tous les accusés, sans distinction, même de ceux qui n’étaient en rien ses cliens. Il est vrai que beaucoup l’étaient sans le savoir et, partant, sans le vouloir. Si l’un d’eux parlait de choisir un autre avocat ou de n’en avoir aucun, aussitôt on faisait des remontrances au gouvernement égyptien, on lui déclarait que c’était sans nul doute grâce à ses intrigues que M. Broadley n’était pas accepté, et on le menaçait de l’en punir sévèrement. M. Broadley et sir Charles Wilson étaient sans cesse dans la prison ; ils allaient d’un rebelle à l’autre, ils servaient d’intermédiaires et établissaient des communications entre eux. De plus, ils assistaient aux séances de la commission d’enquête sur laquelle ils exerçaient une surveillance constante. Mais ils avaient beau s’employer à prouver l’innocence d’Arabi et de ses complices, la tâche était au-dessus de leurs inventions les plus surprenantes. Les dépositions étaient unanimes, les témoignages écrasans. Les accusés eux-mêmes ne plaidaient guère que la circonstance atténuante de la terreur. « J’ai eu peur de la prison, disait Toulba. — Et moi aussi’, disait Mahmoud-Fhemy. — J’ai craint d’être assassiné, disait Mahmoud-Samy. — J’ai obéi par crainte à la nation, à la chambre des notables et au conseil Orfi, disait Arabi. » Même sous l’énergique impulsion de M. Broadley et au milieu des douceurs d’une existence supérieurement préparée par sir Charles Wilson, les rebelles ne trouvaient ni courage pour avouer leur crime, ni grandeur d’âme pour s’en faire un titre de gloire, ni intelligence pour se sauver. A mesure que s’achevait l’enquête, les conclusions en devenaient plus certaines. A l’unanimité, la commission reconnut les accusés coupables du crime de complicité dans le massacre du 11 juin et dans l’incendie et le pillage d’Alexandrie. Elle alla plus loin encore, car elle déclara qu’ils avaient essayé d’attenter à la vie du khédive. Borelli-Bey, agissant comme avocat de la couronne, fut chargé de résumer ses décisions dans des rapports et des notes devant servir plus tard à dresser les actes d’accusation. On soumit le tout au conseil des ministres, qui, après avoir écarté la tentative d’assassinat contre le khédive, décida que tous les autres chefs d’accusation seraient soutenus devant la cour martiale. Il était donc évident que, malgré l’humour de M. Broadley et la bonne volonté de sir Charles Wilson, le procès allait s’engager sérieusement et qu’on ne pourrait sauver Arabi sans un déni de justice qui éclaterait à tous les yeux.

Or, c’est ce que l’état de l’opinion publique en Angleterre rendait singulièrement dangereux. Dès les premiers jours, M. Broadley, qui est aussi journaliste qu’avocat, qui n’est même connu comme avocat que depuis qu’il est journaliste, avait compris que c’était à Londres, non au Caire, qu’il fallait plaider la cause d’Arabi. Il avait donc réuni autour de lui tous les reporters de la presse anglaise, fort nombreux naturellement en Egypte, il leur avait livré un à un tous ses moyens de défense sans leur faire connaître, bien entendu, combien ils étaient faibles, il les avait séduits par cet appât des nouvelles et des scandales auxquels ceux-ci résistent si difficilement, il leur avait fait entreprendre en faveur de son client une campagne de dépêches et de correspondances dont l’effet en Angleterre ne pouvait manquer d’être considérable. Tantôt il laissait entrevoir que le procès d’Arabi serait une grande cause politique dans laquelle le sultan se trouverait compromis, ce qui risquait de porter aux intérêts de l’Angleterre un sérieux dommage. Tant pis ! pour sauver Arabi, tout était bon. Il avait les mains pleines de pièces compromettantes qu’il ne montrait jamais, et non sans cause, mais dont il parlait tellement que tout le monde finissait par y croire. Tantôt c’était le khédive qu’il prétendait accabler sous des témoignages écrasans. Puis il célébrait Arabi ; il promettait aux reporters, ses amis, de les introduire auprès du héros ; il leur en faisait un portrait pittoresque et attendrissant. Arabi, grand patriote fourvoyé, n’avait-il point d’ailleurs ouvert les voies à l’Angleterre, ne lui avait-il pas livré l’Egypte, ne lui avait-il pas appris, avec la formule du parti national, le moyen d’assimiler lentement le pays et d’en expulser tous les étrangers ? Émus par ses discours, intéressés par ses révélations, comprenant à demi-mot ses insinuations, les reporters anglais adressaient immédiatement à leurs journaux des nouvelles fantastiques et des renseignemens étonnans. Sur ces informations trompeuses, l’Angleterre tout entière s’éprenait d’un bel enthousiasme pour le héros vaincu dont elle avait pris la place au Caire. Nulle nation n’est plus sujette qu’elle à ces mouvemens d’opinion ; seulement ils ne se produisent chez elle qu’à bon escient et quand ils sont utiles. Tandis que les Français, tandis que les Italiens avaient admiré à contre sens Arabi au moment où il pouvait faire quelque illusion, et avaient sacrifié à ce culte ridicule les intérêts les plus évidens de leur politique, c’est lorsqu’Arabi n’a plus eu aucun prestige, mais lorsqu’il y a eu réellement profit pour eux à le trouver sublime, que les Anglais ont créé une légende ! autour de son nom. Assurément M. Broadley a travaillé mieux que personne à l’élaboration de cette légende. Non-seulement il a aiguisé la plume de tous les journalistes qui se pressaient autour de lui, mais lui-même, oubliant la discrétion qui lui convenait comme avocat, il a écrit de longs articles en l’honneur de son client. L’opinion publique, chauffée à blanc, est devenue irrésistible. Le ministère anglais n’avait aucune envie de lui résister ; mais, l’eût-il voulu, il n’aurait pu le faire sans danger.


III

L’enquête judiciaire s’achevait tranquillement au Caire, et chacun croyait, sur la foi de tout ce qui avait été dit jusque-là, qu’on allait assister à une « cross-examination » et jouir de toutes les beautés judiciaires du régime anglais, quand, tout à coup, le 3 décembre au matin, le bruit se répandit dans la ville qu’Arabi avait été jugé, qu’il s’était reconnu coupable de rébellion, et que les autres chefs d’accusation avaient été écartés. Personne ne voulut y croire ; il s’agissait évidemment d’une simple mystification. Les Anglais n’avaient-ils pas réclamé sans cesse que le procès fût public, qu’il se fît au grand jour et avec éclat ? N’avaient-ils pas exigé que les accusés fussent jugés sur les crimes de droit commun, non sur celui de rébellion ? Évidemment, c’était une mauvaise plaisanterie de soutenir qu’ils eussent terminé par surprise, dans le secret le plus profond, une affaire pour laquelle ils avaient tenu à prendre de si sérieuses garanties contre la précipitation et les manœuvres obscures des indigènes. Cependant il fallut bien se rendre à l’évidence lorsque, quelques heures après, la vérité tout entière fut connue. Voici ce qui s’était passé. Transformant officiellement le rôle de sir Charles Wilson, et de simple témoin de l’enquête faisant de lui le véritable, l’unique juge d’instruction, — ce qui était contraire à tous les arrangemens, à toutes les conventions passées avec le gouvernement égyptien, — lord Dufferin avait chargé le colonel de donner son opinion sur la culpabilité d’Arabi. Naturellement sir Charles Wilson déclara que jamais homme n’avait été plus innocent et qu’il était impossible de le poursuivre pour aucun autre crime que celui de rébellion. L’examen le plus sérieux ne lui avait fait découvrir sur les mains aucune trace de sang ou de fumée. Dès lors la décision, si compétente et si importante, de sir Charles Wilson, dut prévaloir contre les conclusions de la commission d’enquête, de son délégué et du cabinet. Elle supprima d’un seul coup l’instruction judiciaire et le jugement, devenus inutiles. Il fut décidé que, puisque telle était l’opinion de sir Charles Wilson, on écarterait du procès d’Arabi les crimes d’assassinat et d’incendie, qu’on ne retiendrait que celui de rébellion, qu’Arabi se reconnaîtrait coupable, qu’il serait condamné à mort suivant les prescriptions du code pénal militaire ottoman, puis gracié suivant la volonté formelle de l’Angleterre. M. Broadley accepta avec joie cette manière de procéder. Arabi se montra plus méfiant : il refusa de se reconnaître coupable avant que le khédive eût signé le décret commuant sa peine en exil. Il fallut en passer par ce qu’il voulait. Vingt-quatre heures avant la signature du jugement, le décret de commutation fut signé par le khédive. Arabi alors consentit à s’avouer rebelle et, à son tour, il signa une déclaration reconnaissant sa culpabilité à cet égard. Les trucs étaient prêts, la comédie pouvait commencer ; il convenait néanmoins d’avoir un public restreint et choisi. C’est tout à fait par hasard et grâce à une indiscrétion que j’en ai été prévenu, pour mon compte, et que j’ai pu y arriver en intrus. « Vous comprenez, m’avait-on dit, le procès est public, mais il faut qu’il n’y ait personne. »

Et il n’y a eu personne, en effet. Quand j’ai pénétré dans la salle, vers neuf heures du matin, elle ne contenait qu’une dizaine de journalistes anglais et quelques officiers. Un quart d’heure après, la cour entra en séance. Le siège du ministère public était vide, Borelli-Bey ayant refusé de jouer un rôle dans une pareille parodie judiciaire ; le général commandant le Caire, sir Archibald Alison, s’y assit ; en face de lui se tenait sir Charles Wilson. Arabi vint prendre place presque à côté de ce dernier. Quoique je l’eusse beaucoup vu à l’époque de son triomphe, j’ai eu de la peine à le reconnaître. Jadis son regard hautain, son visage méprisant ne manquaient pas d’une certaine énergie brutale ; mais, combien ses malheurs avaient abattu sa fierté ! Très négligé dans sa tenue, vêtu d’un mauvais pardessus, le col entouré d’un foulard à peine blanc, l’œil terne, la barbe inculte et blanchie, les deux mains jointes sur l’estomac, il gardait l’attitude inerte et passive du fellah résigné à l’esclavage. Au-dessous de lui ses avocats, dont la physionomie contrastait singulièrement avec la sienne, étaient le point de mire de toute la salle. Portant l’un et l’autre la perruque poudrée et le petit manteau court des avocats anglais, leur air de triomphe était des plus réjouissans. Seulement M. Marc Napier, petit, maigre, pâle, immobile, souriait avec la satisfaction du de voir accompli, tandis que M. Broadley, grand, gros, haut en couleur, la figure épanouie, sans cesse en mouvement et en action, semblait se moquer ouvertement de la cour, de l’assemblée, d’Arabi et de lui-même. — La séance commence à neuf heures un quart. Le président, Raouf-Pacha, prend la parole et dit à Arabi : Ahmed Arabi-Pacha, vous êtes accusé devant cette cour, d’après l’instruction de la commission d’enquête, du crime de rébellion contre Son Altesse le khévive, crime prévu par les articles 92 du code militaire ottoman et 59 du code pénal ottoman. Êtes-vous coupable ou ne l’êtes-vous pas du crime dont vous êtes accusé ?

M. Broadley saisit Arabi par la manche et l’oblige à se lever. Puis il déclare, en quelques mots français, qu’Arabi, sur le conseil de ses avocats, se reconnaît coupable du crime qui lui est imputé. Il passe la déclaration d’Arabi à ce sujet. En voici la traduction :

Spontanément, et d’après l’avis qui m’a été donné par mon défenseur, je me reconnais coupable du crime dont vous venez de me lire renonciation.

Signé : AHMED-ARABI, l’Égyptien.

La séance est levée ! Avant de partir, Arabi reçoit les félicitations des journalistes anglais qui se pressent autour de lui, qui se font présenter à lui par M. Broadley. Il les accueille en souriant et daigne parfois leur tendre la main. A trois heures de l’après-midi devait avoir lieu la lecture de la sentence. Cette fois, l’affluence était considérable, la ville entière ayant été prévenue. La salle d’audience, dressée dans la prison elle-même, ne pouvait contenir la foule des curieux. A quelques pas d’Arabi, une miss anglaise, fort bien vêtue, tenait à la main un grand bouquet de roses. La cour entre en séance ; tout le monde se lève, formalité à laquelle on n’avait pas songé le matin. Quelques formalistes remarquent que les avocats sortent bras dessus bras dessous de la salle des délibérations avec les juges. Le président remet au greffier le prononcé du jugement ; celui-ci en donne lecture. En voici la traduction :

Considérant qu’Ahmed Arabi-Pacha a reconnu avoir commis le crime de rébellion, crime prévu par l’article 92 du code militaire ottoman et l’article 59 du code pénal ottoman ;

Considérant qu’à la suite de cet aveu, il ne reste plus à la cour qu’à appliquer les articles 92 du code militaire et 59 du code pénal, déjà cités, qui punissent le crime de rébellion de la peine de mort ;

Pour ces motifs, la cour, à l’unanimité, condamne Ahmed Arabi à la peine de mort pour le crime de rébellion contre Son Altesse le khédive par application des articles 92 du code militaire ottoman et 59 du code pénal ottoman. Ordonne que le présent jugement soit soumis à la sanction de Son Altesse le khédive.

Signé : RAOUF-PACHA.

Dès que le jugement est lu, le président passe au greffier un second document. C’est le décret de grâce et de commutation. En voici également la traduction :

Considérant qu’Ahmed Arabi a été condamné à mort par jugement de la cour martiale, en date du 3 décembre et par application des articles 92 du code militaire ottoman et 59 du code pénal ottoman ;

Considérant qu’il y a lieu, pour des motifs à nous personnels, d’exercer à l’endroit dudit Ahmed Arabi le droit de grâce qui nous appartient spécialement. Avons décrété et décrétons ce qui suit :

1. — La peine de mort prononcée contre Ahmed Arabi est commuée en exil perpétuel hors de l’Egypte et de ses dépendances ;

2. — Cette grâce n’aura nul effet et ledit Ahmed Arabi sera passible de la peine de mort s’il rentre en Egypte ou ses dépendances ;

3. — Nos ministres de l’intérieur et de la guerre et de la marine sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret.

Signé : MEHEMET TEWFIK.

La séance est levée ; elle avait duré dix minutes, montre en main, comme celle du matin. Une nouvelle ovation se fait autour d’Arabi. La miss anglaise tend son bouquet à M. Napier, qui le passe au héros. Celui-ci rougit, quelques murmures s’élèvent. Mais c’est plusieurs jours après seulement que l’imprudente femme reçut la punition de sa ridicule et odieuse manifestation. Une caisse lui arrive d’Alexandrie ; elle l’ouvre avec précaution ; l’intérieur en était tout blanc, avec des larmes noires ; il contenait une grande couronne de cimetière sur les rubans de laquelle on lisait : « Hommage des amis et des parens des malheureuses victimes assassinées le 11 juin et le 12 juillet à Alexandrie. » — Suivait une liste de noms d’une effrayante longueur.

L’impression produite en Egypte par ce dénoûment prodigieux du procès d’Arabi a été immense. Je n’ai jamais assisté dans ce pays à une pareille émotion. Au sortir de l’audience, les membres de la cour martiale fuyaient les uns en voiture, les autres sur de simples ânes, avec leurs costumes chamarrés d’or pour éviter toute conversation. Je pus cependant en saisir un au passage : « Laissez-moi partir, me dit-il ; ma barbe blanche n’aurait jamais dû être exposée à cette dernière souillure. » Dans la foule on se livrait aux conversations les plus étranges. Tout le monde disait : « Est-ce donc là la justice de l’Occident ? Dans ce cas, qu’on nous permette de garder la nôtre ! » L’imagination orientale se donnant carrière, chacun déclarait qu’Arabi venait de recevoir des Anglais le prix des services qu’il leur avait rendus. On en concluait que l’accord entre le dictateur égyptien et ses vainqueurs datait de longue date. Comment expliquer sans cela cette phrase extraordinaire du décret de commutation. « Considérant, pour des motifs à nous personnels, qu’il y a lieu d’exercer à l’endroit d’Arabi le droit de grâce qui nous appartient ? » Quels étaient donc ces motifs ? Etait-ce pour compromettre le khédive qu’on lui faisait écrire des phrases semblables ? Était-ce pour cacher quelque secret inavouable qu’on le découvrait aussi complètement ? L’invention arabe n’a point de limites ; on peut donc deviner sans peine quels récits extravagans, quelles suppositions extraordinaires ont couru pendant plusieurs semaines en Egypte au sujet de l’escamotage du procès d’Arabi. Les colonies européennes prirent part à l’indignation générale ; bien plus, le journal anglais d’Alexandrie, l’Egyptian Gazette, ne put s’empêcher d’écrire, sous le coup de la première émotion : « On remarquait depuis quelque temps que le procès d’Arabi dégénérait graduellement en une complète comédie. Il ne peut y avoir de doute que les témoignages contre Arabi étaient accablans en ce qui touchait à sa complicité dans les massacres du 11 juin, ainsi que le pillage et l’incendie d’Alexandrie. Ils étaient plus que suffisans, croyons-nous, pour pouvoir dire que tout jury composé de douze honnêtes gens eût prononcé sa condamnation. Il semble cependant que l’opinion publique en Angleterre soit en ce moment si favorable à cet important personnage que le gouvernement de Sa Majesté britannique ne croyait pas pouvoir sanctionner son exécution. Quelle que puisse être en Angleterre l’opinion sur Arabi, il ne peut y avoir de doute sur ce qu’elle est ici, et il n’est pas surprenant que la sentence, relativement indulgente, prononcée contre l’homme qu’on considère comme responsable de la boucherie du 11 juin et de la destruction et du pillage d’Alexandrie ait été reçue, aussi bien à Alexandrie qu’au Caire, avec une indignation générale. Le résultat du procès d’Arabi est regardé par tout le monde dans ce pays comme un déni de justice et une insulte délibérée à l’opinion publique. » Ce qui acheva de justifier cette manière de voir, c’est la démission de Riaz-Pacha, ministre de l’intérieur, l’homme le plus justement estimé du pays, qui s’empressa de résigner ses fonctions. A peine l’avait-il fait que, contrairement aux usages de l’Orient, sa maison ne désemplît plus de visiteurs indigènes et européens. Puisqu’on parle toujours de sentimens nationaux, on peut dire qu’en cette circonstance la conscience de Riaz-Pacha a été celle de la nation égyptienne tout entière.

Le procès d’Arabi n’était que le prélude d’une série de procès r semblables conduits avec la même désinvolture et d’après les mêmes procédés. Mahmoud-Samy, Mahmoud-Fhemy, Toulba, Abdel-Al, Ali-Roubi, etc., défilèrent tour a tour devant la cour martiale pour y subir le sort de leur chef. Cependant, il était impossible de soumettre tous les rebelles à un jugement par-devant la cour martiale ; si sommaire qu’il eût été, il aurait toujours duré quelques minutes : les minutes font des heures, les heures des journées, et l’on voulait en finir d’un seul coup. On résolut donc de substituer à la procédure judiciaire le pur arbitraire des jugemens par décret. La démission de Riaz-Pacha avait amené le changement du ministre de l’intérieur. Le nouveau titulaire, Ismaïl-Pacha-Eyoub, avait été le président de la commission d’enquête, et, dans l’exercice de ses fonctions, il s’était toujours appliqué à mériter l’estime de sir Charles Wilson et de M. Broadley. Il y avait si bien réussi que ce dernier crut devoir, à l’issue du procès d’Arabi, lui adresser, en son nom et au nom de M. Napier, une lettre publique dans laquelle il le remerciait chaleureusement de sa bonne conduite. Cet étrange certificat donné par l’avocat des accusés au juge d’instruction avait contribué beaucoup à la nomination. d’Ismaïl-Eyoub au ministère. Nul homme n’était donc mieux préparé que lui à la besogne de la liquidation sommaire des suites de la rébellion. Sir Charles Wilson et M. Broadley l’ont d’ailleurs secondé de leurs conseils constans. Le scandale du procès d’Arabi a été dépassé par celui des décrets prononcés à tort et à travers contre les autres accusés.

Les Anglais ne cessent de répéter dans leurs journaux que les anciens ministres égyptiens étaient des tyrans, des despotes, des hommes sans principes et sans lois, parce qu’il leur arrivait parfois de condamner par simple mesure administrative les brigands des provinces à l’exil ou au bannissement. C’est un des abus de l’ancien régime qu’ils promettent surtout d’abolir en Egypte. Or, le premier acte qu’ils y ont fait eux-mêmes a été de charger le ministre de l’intérieur de préparer une série de décrets d’exil, de bannissement, de résidence en un lieu déterminé. Aidé des lumières de M. Wilson et de M. Broadley, Ismaïl-Eyoub a prononcé des centaines de peines diverses contre les chefs de la rébellion. Les uns ont dû aller s’établir-pour vingt ans dans leurs propriétés, les autres ont dû quitter l’Egypte, d’autres ont été internés dans certaines villes du Soudan ou des bords de la Mer-Rouge. La plus complète fantaisie a présidé à la distribution de ces châtimens. Pour le même crime, deux coupables ont été traités de la manière la plus différente. D’où est venue tantôt l’indulgence, tantôt la sévérité ? Nul n’a pu le savoir. Mais une mesure malheureuse a jeté sur toute cette opération un discrédit profond. On a imaginé d’exiger de chaque condamné une caution proportionnée non à sa défaite, non à sa peine, mais tout simplement à sa fortune présumée. Des centaines de questions d’argent ont donc été soulevées et résolues dans l’ombre d’une administration égyptienne, sans aucun genre de contrôle, sous la direction de M. Broadley, plaidant pour ses cliens ou cherchant à en obtenir de nouveaux. Ai-je besoin de rapporter les suppositions que cette manière de procéder a fait naître et a propagées ? Il n’y a pas de pays plus prompt que l’Egypte à porter sur de simples apparences les jugemens les plus calomniateurs ; mais ici il faut convenir que les apparences ont été déplorables, et que si, par aventure, il y a eu calomnie, on n’a rien fait pour l’éviter.

Après les jugemens fictifs, les élargissemens arbitraires, le rôle de M. Broadley au Caire était terminé. Il ne lui restait plus qu’à faire signer à Arabi un testament politique et qu’à l’embarquer pour le lieu de son exil. Le testament d’Arabi a pris la forme d’une lettre adressée au Times, lettre tellement curieuse, tellement significative que je ne puis résister au désir de la citer in extenso. La voici :

Au directeur du Times :

Monsieur,

J’ai suivi l’avis de mes avocats, MM. Broadley et Napier, dont je ne pourrai jamais reconnaître assez le zèle et le dévoûment, et je me suis reconnu coupable devant mes juges du chef de rébellion contre le khédive. Les ministres anglais m’ont souvent proclamé rebelle, et je ne dois pas m’attendre à les voir soudainement changer d’opinion ; ils ne le pourraient pas d’ailleurs en ce moment. Je me rendrai volontiers n’importe où il plaira à l’Angleterre de fixer ma résidence et j’y demeurerai jusqu’au jour où il sera possible à l’Angleterre de modifier son opinion en ce qui me concerne.

Je ne me plains pas de ma destinée ni du jugement qui a été prononcé contre moi et qui, — en tout cas, — établit mon innocence vis-à-vis des accusations de massacres et d’incendie, crimes auxquels je n’ai jamais pris la moindre part et qui étaient absolument contraires à mes principes politiques et religieux. Je sais que ma situation dépend désormais de l’Angleterre et de la générosité du peuple britannique. Je quitte l’Egypte avec la plus entière confiance dans son avenir, parce que je sais que l’Angleterre ne peut pas ajourner plus longtemps les réformes pour lesquelles nous avons lutté.

Prochainement, le contrôle anglo-français sera aboli. L’Egypte cessera d’être entre les mains d’une myriade d’employés étrangers, occupant tous les postes avantageux à l’exclusion des Égyptiens. Nos tribunaux indigènes seront débarrassés de leurs abus ; des codes de lois seront décrétés, et, ce qui est beaucoup plus important, seront appliqués. On instituera une chambre des notables avec droit d’intervention dans les affaires du peuple égyptien ; la nuée des usuriers dans les villages sera chassée. Le peuple anglais, lorsqu’il verra toutes ces choses, sera enfin en état de constater ce fait que ma rébellion était amplement justifiée.

Fils de fellah, j’ai tenté du mieux que je pouvais d’assurer tous ces biens au pays auquel j’appartiens et que j’aime. Ma mauvaise fortune ne me permet pas d’accomplir ces projets. J’espère que le peuple anglais complétera l’œuvre que j’ai commencée. Si l’Angleterre remplit cette tâche et donne ainsi l’Egypte aux Égyptiens, elle montrera clairement au monde quel était le véritable but poursuivi par Arabi, le rebelle.

Tout le peuple égyptien était avec moi, comme j’étais avec l’Egypte, ce pays que j’aimerai toujours. J’espère que l’Egypte ne m’oubliera pas lorsque l’Angleterre achèvera ce que j’avais essayé d’entreprendre. Encore une fois, je ne me plains pas de ma destinée ; j’en suis même heureux et content parce que je sais que mes infortunes ont été les moyens d’assurer à l’Egypte la liberté et la prospérité dont elle mérite de jouir. Lorsque l’Angleterre aura réalisé sa bonne œuvre, elle voudra, j’en suis certain, dans son humanité et son sentiment élevé de la justice, me permettre de retourner dans ma patrie bien-aimée et de voir de mes propres yeux, avant que je meure, le résultat de son action humanitaire et civilisatrice.

Je suis reconnaissant à M. Gladstone et à lord Granville d’être intervenus en ma faveur et de m’avoir sauvé d’une situation périlleuse. Ils apprendront bientôt que je n’étais pas rebelle quand je me mis à la tête d’un peuple qui ne réclamait que justice. Je remercie aussi lord Dufferin et sir Edouard Malet pour la courtoisie et la générosité qu’ils m’ont témoignées.

Je dois aussi une dette de reconnaissance, dont je ne pourrai jamais m’acquitter, à mon cher ami M. Blunt, qui n’a épargné ni sa peine ni son argent, pour m’assister à l’heure de la détresse et du besoin quand mes amis égyptiens des jours heureux m’avaient, l’un après l’autre, abandonné. Je ne pourrai jamais reconnaître assez les nobles et infatigables efforts, le zèle, la loyauté et le dévoûment de M. Broadley et de M. Napier, à mon profit et au profit de mes compagnons de captivité. Je remercie le peuple anglais comme je vous remercie, monsieur, et avec vous la grande presse anglaise, qui a été unanime à réclamer pour moi un procès impartial. Je remercie ceux des membres du Parlement britannique qui ont souvent et noblement parlé en ma faveur. Je remercie sir Charles Wilson pour l’extrême sympathie qu’il m’a témoignée pendant les jours de ma captivité.

Je quitte l’Egypte avec la ferme conviction qu’avec le temps, la justice de notre cause éclatera de plus en plus, et que l’Angleterre ne se repentira jamais de la générosité et de l’humanité dont elle, a fait preuve envers un homme contre qui elle avait combattu.

AHMED-ABABI, l’Égyptien.

De la prison du Caire, 4 décembre 1882.

Si extraordinaire que soit ce morceau de haut goût, où M. Broadley abusait décidément de son amour pour la plaisanterie, il n’est que l’écho exact des discours par lesquels les Anglais ne cessent de répéter qu’ils veulent délivrer l’Egypte de tous les jougs qui pesaient sur elle et la rendre enfin aux Égyptiens. Et qui sait ? Peut-être Arabi a-t-il raison de dire qu’il reviendra au Caire. Quelques personnes pensent même qu’on ne saurait mieux faire que de le rappeler dans deux ou trois ans, pour le nommer président d’une chambre des notables quelconques. Il a été le précurseur des Anglais. Il leur a tracé le plan qu’ils suivent si fidèlement. A la vérité, il faudra d’abord lui rendre ses grades et décorations. On n’avait pas songé à les lui enlever au moment du procès, et l’on a pu remarquer que le jugement et le décret de grâce le traitaient l’un et l’autre de pacha. Mais l’indignation publique s’étant soulevée trop vivement, on s’est décidé, au bout de quelques jours, à prononcer la dégradation. C’a été encore une cérémonie bouffonne. Arabi, Toulba, etc., ont été conduits dans la cour d’une caserne où l’on avait rangé quelques soldats. Ils étaient vêtus, comme au procès, de mauvais pardessus et de foulards malpropres ; ils n’avaient ni uniformes, ni galons, ni armes. On leur a lu le décret qui les dégradait ; puis quelqu’un a dit : « Mais où sont vos sabres et décorations. « Les accusés, pris d’une subite hilarité, ont déclaré qu’ils avaient jugé inutile de les apporter et qu’on ferait bien, si on les voulait, d’aller les chercher chez eux. Après ce bon mot, dit avec la plus parfaite impertinence, tout le monde est parti. On ne s’en est pas tenu là. Toujours sous l’impression de la clameur publique, un décret a été promulgué pour confisquer les biens des rebelles au profit des victimes du pillage et de l’incendie. Mais voyez quel singulier hasard ! Il s’est trouvé que presque aucun d’eux n’avait d’importantes propriétés, et que ceux qui en avaient étaient accablés de dettes qu’il fallait payer avant tout. La fortune des plus riches appartenait à leurs femmes ou à leurs parens. De plus, il a été décidé qu’on ne les fouillerait pas à leur départ pour s’assurer si quelques bijoux de grand prix ou quelques titres de rente ne se seraient pas égarés dans leurs poches. C’eût été un acte indiscret envers des personnages aussi délicats qui n’ont, comme chacun sait, aucun débris du pillage d’Alexandrie dans les mains. Je m’étonne d’ailleurs qu’on ait même prononcé un décret de confiscation contre les rebelles, attendu que le hatti-cherif de Gullkané du 3 novembre 1833, qui est applicable à l’Egypte, interdit formellement toute mesure pareille : « Chacun possédera, dit-il, ses propriétés de toute nature et en disposera avec la plus entière liberté sans que personne puisse y porter obstacle. Ainsi, par exemple, les héritiers innocens d’un criminel ne seront point privés de leurs droits légaux et les biens du criminel ne seront pas confisqués. » Quoi de plus clair ? On a bien senti en Egypte qu’on violait la loi et qu’on commettait encore un acte arbitraire en confisquant les biens des insurgés ; mais pour donner à cet acte, parfaitement illégitime, une apparence de légalité, on s’est adressé à la mosquée d’El-Azar. Le moufti, les cheiks importans ayant refusé de répondre, un jurisconsulte moins scrupuleux, a bien voulu donner le fetva suivant après lequel je ne pense pas qu’il reste le moindre doute au lecteur européen. Qu’en dites-vous ?

Certaines personnes, dépendant du gouvernement, ayant commis ce qui méritait un châtiment, le chef de l’état les a condamnées au bannissement et a confisqué leurs biens : cette condamnation est-elle conforme à la doctrine de certains législateurs ou complètement contraire aux dispositions de la loi (cheria) ?

Veuillez nous indiquer le législateur qui a traité cette question et l’ouvrage où elle est développée. Réponse. — Il est dit dans l’ouvrage Mouïa-el-Houkham qu’il est permis de punir par la confiscation des biens (doctrine d’Abou-Youssef, compagnon du grand iman Ali-Hanïfa) et quiconque prétendrait que ce texte est aboli ferait erreur, soit par tradition, soit par induction.

Dans le commentaire El-Mougtaba, il est dit, « que la manière de confisquer n’est pas indiquée, mais je suis d’avis (commentateur) que le chef de l’état peut s’emparer de leurs biens, savoir les confisquer, et s’il désespère de leur repentir (des condamnés), il en disposera comme bon lui semblera. » Dans l’ouvrage Fathe-el-Kadir, citant un paragraphe de El-Khoulassa, il est dit : « J’ai entendu d’une personne faisant autorité que la punition par la confiscation des biens est permise si le chef de l’état le juge à propos ; on ajoute que cela est basé sur l’opinion à laquelle se sont arrêtés sur la matière des jurisconsultes tels que Abou-Youssef. »

Enfin, dans le commentaire El-Nahbaouyeh, il est dit : « que la punition consiste aussi en le bannissement ; cela est dit également dans l’ouvrage El-Dourdi-el-Moukhtar et autres. »

Par conséquent :

La condamnation prononcée par le chef de l’état contre les personnes dont il est question dans la demande ci-haut posée est confirmée par les ouvrages sus-visés et ne s’écarte pas des opinions y contenues.

Signé : ABDER-RAHMAN EL-BAHRAOUI-EL-HANAFI.

O Pascal ! ô théorie des docteurs graves et des opinions probables ! ô éternelle similitude de l’esprit humain dans les civilisations, les milieux, les époques les plus différentes ! C’est en vertu du fetva ci-dessus que les Anglais ont autorisé, sinon ordonné, la confiscation des biens des insurgés. Il leur restait encore un dernier acte d’arbitraire à commettre, ils l’ont commis. Le jugement de la cour martiale, modifié par le décret du khédive, condamnait simplement Arabi et ses complices au bannissement. Il leur laissait le droit d’habiter où bon leur semblerait, fût-ce à Constantinople, fût-ce en Syrie, fût-ce en Cyrénaïque, pourvu que ce fût en dehors de l’Egypte et de ses dépendances. De quel droit les a-t-on internés à Ceylan ? On prétend qu’on leur a fait signer l’engagement de choisir pour leur résidence une possession anglaise et que ce n’est qu’à ce prix qu’on les a fait passer par un procès et un jugement d’opéra bouffe. Mais que vaut un engagement imposé par la force ? Et quel nouveau scandale si l’on a payé cet engagement d’un déni de justice ? Quoi qu’il en soit, les amertumes du départ ont été du moins adoucies autant que possible pour les insurgés. On leur a permis d’emmener avec eux leurs familles et leurs parens. Bien peu en ont profité, pensant sans doute que ce serait un déplacement inutile, leur retour devant être prochain. La femme d’Arabi, qui se trouvait dans un état de grossesse, n’a pu suivre son mari ; mais elle le rejoindra. C’est à Suez qu’a eu lieu l’embarquement sur un bateau prêté par l’Egypte. La veille, les insurgés ont dû quitter le Caire. Au moment où tous leurs préparatifs étaient faits, où ils étaient tous montés en wagon, sir Charles Wilson reçut une dépêche qui faillit amener un contre-ordre. La mer était mauvaise ; on ne pouvait pas exposer les futurs passagers aux inconvéniens d’une traversée commencée par un temps houleux. Chacun descendait déjà du train, lorsqu’une seconde dépêche est venue rassurer sir Charles Wilson : la mer s’était calmée. Tout était donc prêt ; on pouvait partir. Mais un des rebelles s’aperçoit subitement qu’une des femmes de son harem était restée à la maison ; sir Charles Wilson se précipite pour la chercher ; il la ramène, elle monte dans le train ; personne n’y manque ; la locomotive file. Quelques heures plus tard, les hommes qui avaient joué un si grand et si triste rôle en Egypte, embarqués sur la Mer-Rouge, voyaient fuir les côtes d’un pays dont ils ont détruit l’indépendance, peut-être pour toujours !

J’ai besoin de dire, en finissant, que tout ce qui précède est rigoureusement exact, que j’ai plutôt affaibli qu’exagéré la vérité, que je n’ai pas cherché les détails comiques et pittoresques en racontant le procès d’Arabi, pas plus que je n’avais cherché les détails dramatiques en faisant le récit du pillage d’Alexandrie, les Anglais, je le crois, se sont lourdement trompés lorsqu’ils ont donné aux Égyptiens une parodie judiciaire qui a persuadé plus que jamais à ceux-ci que le droit n’était autre chose que la force déguisée sous un nom européen. Ils n’avaient pas besoin de cette nouvelle cause de démoralisation. L’avilissement suprême des chefs de l’insurrection, leur lâcheté, leur abandon d’eux-mêmes et de leur cause avaient déjà produit en Egypte une impression de dégoût et de scepticisme épouvantables. On ne saurait croire jusqu’où est descendu ce pays qui, un instant, a failli croire à l’honneur, à la justice, à l’honnêteté. Tout y est ébranlé. Aucune institution, aucune croyance, aucun principe n’a résisté aux orages qui l’ont si complètement secoué et brisé. Il lui restait cependant un certain sérieux dans la conduite extérieure, un certain respect des formes et des apparences. Cela même a disparu devant les leçons du procès d’Arabi, devant le dédain éclatant des lois, l’insouciance pour l’opinion, l’absence de tout sentiment du ridicule dont cette malheureuse affaire leur a donné le spectacle. On ne les convaincra plus désormais que ceux qui les ont traités avec cette désinvolture morale leur soient supérieurs autrement que par la puissance militaire. Ils s’inclineront toujours sous cette dernière ; mais, en s’inclinant, ils n’éprouveront aucun respect pour leurs nouveaux maîtres. C’est ainsi que, jusqu’au bout, Arabi et ses complices auront fait du mal à cette Egypte qu’ils prétendaient aimer et sur laquelle ils n’ont attiré que des désastres.


GABRIEL CHARMES.

  1. Voyez la Revue du 15 août.
  2. The Egyptian Gazette parait en anglais et en français ; je ne traduis donc pas, je cite la traduction du journal lui-même.