L’Interrogatoire et déposition de Jean de Poltrot sur la mort de monsieur le duc de Guise

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L’interrogatoire et deposition faicte à un nommé Jehan de Poltrot, soy disant seigneur de Merey, sur la mort de feu monsieur le duc de Guyse.

1563



L’interrogatoire et deposition faicte à un nommé Jehan de Poltrot, soy disant seigneur de Merey, sur la mort de feu monsieur le duc de Guyse.
Nouvellement imprimé à Paris.
Avec privilége.
15631.

Du 21e jour de février mil cinq cens soixante deux,
Au camp de Sainct-Hilaire, près de
Sainct-Mesmin
.

Pardevant la royne mère du roy, MM. le cardinal de Bourbon, duc d’Estampes, prince de Mantoue, comte de Gruyères, seigneurs de Martigues, de Sansac, de Cipierre, de Losse, et l’evesque de Lymoges, respectivement tous conseillers du roy et chevaliers de son ordre, presens, a esté amené Jehan de Poltrot, soy disant sieur de Merey, natif du pays d’Angoumois, en la seigneurie d’Aubeterre2, aagé de vingt-six ans ou environ ; lequel, admonnesté qui l’a suscité de donner le coup de pistole dont M. le duc de Guyse fut attaint et frappé jeudy dernier, quel estoit son but et intention, ou de ceux qui l’avoient induit à ce faire, et quels deniers il en a pour ce faire receuz et espère en recevoir, a dit et confessé, se mettant à genoux devant la dite dame et luy demandant pardon, ce que s’ensuyt :

C’est assavoir, qu’environ le mois de juing ou de juillet dernier, le prince de Condé estant à Orléans et le seigneur de Soubize en sa compagnie, duquel il est serviteur, il s’en alla audit Orléans3.

Auquel lieu le seigneur de Feuquères, le jeune gouverneur de Roye et le capitaine de Brion4 s’adressèrent à luy, et luy dirent qu’autrefois ils l’avoyent cogneu homme d’execution et entreprinse, et que, s’il vouloit entendre à faire une bonne entreprinse qui tourneroit au service de Dieu, à l’honneur du roy et soulagement de son peuple, il en seroit grandement loué et estimé. Et les ayant iceluy confessant requis de se descouvrir davantage et luy faire ouverture de quelle entreprinse ils entendoyent parler, les asseurant que de sa part il seroit tousjours prest de faire un bon service au roy, cognoissans sa bonne volonté, ils le remirent à M. l’admiral et luy dirent qu’il luy feroit plus amplement entendre le propos qu’ils luy avoyent touché.

Et de fait, deux ou trois jours après, les dits Feuquères et Brion le presentèrent au dit seigneur de Chastillon, admiral, estant logé au dit Orleans, près la maison du prince de Condé, et estoit pour lors le dit seigneur de Chastillon en une salle basse dessous le dit logis ; et après que les dits Feuquères et Brion l’eurent presenté au dit seigneur de Chastillon, il commanda à tous ceux qui estoyent en sa salle de se retirer, ce qu’ils feirent. Et mesmes les dits Feuquères et Brion s’en allèrent, et demeura seul avec le dit seigneur de Chastillon, qui luy demanda, en telles paroles ou semblables, s’il vouloit prendre la hardiesse d’aller au camp de M. de Guyse (estant lors le camp du roy, que le dit sieur de Chastillon appelloit le camp de M. de Guyse, près de Bogency), et que, s’il entreprenoit d’aller au dit camp pour l’effet qu’il luy declareroit, il feroit un grand service à Dieu, au roy et à la republique ; et luy ayant iceluy confessant demandé de quelle entreprinse il entendoit parler, il luy dist que, s’il vouloit entreprendre d’aller au dit camp pour tuer le sieur de Guyse, qui persecutoit les fidèles, il feroit un œuvre meritoire envers Dieu et envers les hommes ; oyant lesquels propos, qui luy sembloyent passer outre ses force et puissance, il dist au seigneur de Chastillon qu’il n’eust osé entreprendre si grande charge. Ouye laquelle responce, le dit seigneur de Chastillon ne l’en pressa davantage, mais le pria de tenir ce propos secret et n’en parler à personne5.

Et depuis, le dit seigneur de Soubize partant de la dite ville d’Orleans pour s’en aller à Lyon, et iceluy confessant l’accompagna, et y demeura continuellement avec luy, jusques environ quinze jours après que la bataille fut donnée près Dreux6.

Que le dit seigneur de Chastillon escrivit au dit seigneur de Soubize estant au dit lieu de Lion qu’il eust à luy envoyer iceluy confessant7. Et de fait iceluy seigneur de Soubize le depescha pour aller par devers le dit seigneur de Chastillon, et luy bailla un paquet à porter, sans luy communiquer ce qu’il escrivoit au dit seigneur de Chastillon ; et estant arrivé près la ville de Celles, en Berry, en un lieu nommé Villefranche, il y trouva le dit seigneur de Chastillon, auquel il presenta le dit paquet8, et, après l’avoir veu, il luy commanda de l’aller attendre au dit Orleans, ce qu’il feit9.

Et quelque temps après le retour du dit seigneur de Chastillon au dit Orleans, s’estant presenté au dit seigneur de Chastillon pour entendre sa volonté, il demanda s’il luy souvenoit du propos qu’il luy avoit tenu l’esté precedent ; et luy ayant fait response qu’il s’en souvenoit très bien, mais que c’estoit une chose trop hasardeuse, le dit seigneur de Chastillon luy dist que, s’il vouloit executer la dite entreprinse, il feroit la chose la plus belle et la plus honorable pour le service de Dieu et le bien de la republique qui fut onques faite, et s’efforça de luy donner courage et hardiesse pour executer la dite entreprinse, dont de rechef il se voulut excuser. Mais à l’instant survint Theodore de Besze et un autre ministre de petite stature, assez puissant, portant barbe noire ; lesquels luy firent plusieurs remonstrances, luy demandans s’il seroit pas bien heureux de porter sa croix en ce monde, comme le Seigneur l’avoit portée pour nous ; et, après plusieurs autres discours et paroles, luy dirent qu’il seroit le plus heureux homme de ce monde s’il vouloit executer l’entreprinse dont M. l’admiral luy avoit tenu propos, parce qu’il osteroit un tyran de ce monde, pour lequel acte il gaigneroit paradis et s’en iroit avec les bien heureux, s’il mouroit pour une si juste querelle. Desquelles remonstrances iceluy confessant se laisse persuader, et dit au dit seigneur de Chastillon, qui estoit present et assistant à tous les dits propos des dits ministres, qu’il feroit donc la volonté de Dieu, et s’en iroit au camp du dit seigneur de Guyse pour s’efforcer de mettre la dite entreprise à execution, dont il fut fort loué et estimé, tant par le dit seigneur de Chastillon que les dits ministres ; et luy dirent qu’il n’estoit pas seul qui avoit fait de telles entreprises, parce qu’il y en avoit plusieurs autres qui avoyent entrepris semblables charges ; et mesme le dit seigneur de Chastillon luy dist qu’il y avoit plus de cinquante autres gentils-hommes de bon lieu qui luy avoyent promis de mettre à effect autres semblables entreprises ; et luy feit à l’instant bailler vingt ecus par son argentier pour venir au camp de Messas10, où lors estoit le dit seigneur de Guyse, afin de penser et adviser les moyens comme il pouvoit venir à bout de la dite entreprinse11.

Lesquels vingt escus il receut et s’en vint au dit camp de Messas, où il se presenta au dit sieur duc de Guyse, et luy dist qu’il se repentoit d’avoir porté les armes contre le roy et qu’il se vouloit doresnavant rendre à luy. Ce que le dit seigneur duc de Guyse print en bonne part et luy dist qu’il estoit le bien venu ; et quand le dit seigneur duc de Guyse se partit du dit Messas pour s’en aller à Blois, iceluy confessant y alla et retourna avec luy12.

Et quelques jours après il retourna au dit Orleans par devers le dit seigneur de Chastillon, et s’efforça de s’excuser envers luy d’entreprendre une si grande charge, parce que le dit seigneur duc de Guyse n’avoit accoustumé de sortir de sa maison sans estre bien accompagné. Mais le dit seigneur de Chastillon luy renforça le courage plus que devant et luy dist qu’il sçavoit bien ce qu’il luy avoit promis, et qu’il ne falloit point qu’il usast d’aucune excuse. Et d’abondant luy fist faire plusieurs remonstrances par le dit de Besze et l’autre ministre qui luy en avoit premierement parlé, qui luy troublèrent tellement l’esprit et l’entendement qu’il s’accorda à faire ce qu’ils voudroyent. Et pour le confermer en ceste mauvaise opinion, le dit seigneur de Chastillon luy bailla luy-mesme cent escus sol dedans un papier pour acheter un cheval si le sien n’estoit assez bon pour se sauver après avoir fait le coup13 ; lesquels cent escus iceluy confessant receut, et s’en vint au dit camp de Massas pour adviser les moyens de mettre à fin la dite entreprise14.

Et depuis le dit sieur de Guyse estant venu avec l’armée en ce lieu de Sainct-Hilaire après Sainct-Mesmin, il le suivit, ayant acheté du seigneur de la Mauvoysinière15 un cheval d’Espaigne au dit lieu de Messas, moiennant la somme de cent escus qu’il lui bailla avec le courtaut sur lequel il estoit monté auparavant. Et fut pour quelques jours logé au chasteau de Corneil16, distant de deux ou trois lieues du dit camp de Sainct-Hilaire, differant d’executer la dite entreprise jusques à ce qu’il vid qu’on pressoit fort ladite ville d’Orléans et qu’on faisoit tous efforts de la prendre17 ; et craignant lors que plusieurs des gens de bien qui y estoient fussent tuez et saccagez, il resolud en son esprit de tenir la promesse ; et pour ce faire, jeudy dernier, dix-huitiesme de ce present mois, après avoir disné en une métairie distant de demie lieue de la maison où est logé le dit seigneur duc de Guyse18, il luy vint en intention d’executer le dit jour la dite entreprise ; et de fait le dit sieur de Guise passant la rivière de Leret19 pour s’en aller au Portereau, il l’accompagna et suivit jusques au dit Portereau ; puis s’en retourna par le pont et vilage d’Olivet, où sont logez les Suisses, et vint attendre le dit sieur de Guyse au passage de la dite rivière de Leret, en intention, soit qu’il fust bien ou mal accompagné, d’executer son entreprise, comme il feit ; et oyant une trompette qui sonnoit au retour du dit sieur de Guyse, quand il voulut entrer dedans le basteau pour passer l’eau, il s’approcha de la rivière, et après que le dit sieur duc de Guise se fut descendu en terre, estant seulement accompagné d’un gentilhomme qui marchoit devant luy, et d’un autre qui parloit à luy monté sur un petit mulet, il le suivit par derrière, et approchant de son dit logis en un carrefour20 où il y a plusieurs chemins tournans de costé et d’autre, il tira contre luy sa pistole chargée de trois balles, de la longueur de six à sept pas, s’efforçant de le frapper à l’espaulle, parce qu’il pensoit qu’il fut armé par le corps21 ; et à l’instant picqua le dit cheval d’Espaigne sur lequel il estoit monté, et se sauva de vitesse, passant par plusieurs bois tailliz, et feit ceste nuit environ dix lieues de pais, pensant s’eslongner de la ville d’Orléans. Mais Dieu voulut qu’à l’obscurité de la nuit il se destourna de son chemin, et se vint rendre jusques au village d’Olivet dedans le corps de garde des Suisses, où il luy fut dit par l’un des dits Suisses ces mots : « Ho ! wer do ? » Entendant lesquels mots, il cogneut que c’estoit la garde des Suisses, et se retira en arrière picquant jusques au lendemain huit à neuf heures du matin, et cognoissant que son cheval estoit las et travaillé, il se logea en une cense, où il se reposa jusques au lendemain, qu’il y fut trouvé et amené prisonnier22.

Et sur ce que la dite dame l’a enquis si autres estoient consentans à la dite entreprise que le dit seigneur de Chastillon et le dit ministre, a dit qu’il ne luy avoit esté parlé par autres personnes que par le dit seigneur de Chastillon et le dit Besze et son compagnon, mais qu’il estime bien que le seigneur de La Rochefoucault en sçavoit quelque chose, d’autant que quand il arriva au dit lieu de Villefranche, près de la ville de Celle, le dit seigneur de La Rochefoucault luy faisoit bon visage et luy dit qu’il estoit le bien venu23.

Et quand au prince de Condé, estant sur ce enquis, a dit qu’il n’a jamais cogneu qu’il fust participant de la dite entreprise, ne qu’il en sceust aucune chose, et pense en sa conscience qu’il n’en sceut jamais rien, mais au contraire, la première fois que le dit seigneur de Chastillon luy parla de la dite entreprise, luy demandant si c’estoit M. le Prince qui la faisoit faire, le dit seigneur de Chastillon luy feit response qu’il n’avoit que faire de s’enquerir du dit seigneur prince de Condé24. Pareillement a declaré qu’il ne luy en fut jamais parlé par le seigneur d’Andelot ny le seigneur de Soubize ; ains, au contraire, ayant iceluy confessant fait entendre au dit seigneur de Soubize les premiers propos qui luy furent tenus par le dit seigneur de Chastillon, desquels il a cy dessus parlé, il luy dist qu’il n’y falloit aller par tel moyen, et que, si Dieu vouloit punir le dit seigneur de Guise, il le puniroit bien par autre voie sans user de telle manière de faire25.

Et a le dit confessant adverti la dite dame de se tenir sur ses gardes, par ce que depuis que la bataille a esté donnée près la ville de Dreux, le dit seigneur de Chastillon, ensemble tous les capitaines et soldats estant avec luy, luy portent mauvaise volonté, disans qu’elle les a trahis, parce qu’elle leur avoit promis devant Paris beaucoup de choses qu’elle ne leur avoit pas tenus26.

Adjoustant qu’il y avoit plusieurs personnages tant à la suitte de la cour qu’à la suitte de ce camp qui estoient envoiez par le dit seigneur de Chastillon pour executer pareilles et semblables entreprises ; toutesfois n’a oui nommer les personnages que le dit seigneur de Chastillon vouloit faire tuer, mais seulement en general luy a oui dire qu’après que le dit seigneur duc de Guise seroit tué, il feroit faire le semblable à tous ceux qui voudroient successivement commander à l’armée, et aussi qu’il falloit faire mourir six ou sept chevaliers de l’ordre, sans autrement les nommer, sinon qu’il a entendu tout communément des capitaines et soldats estans au dit Orléans qu’ils haioient fort monseigneur le duc de Montpensier et le sieur de Sansac, et que si le dit sieur de Guise estoit tué, ensemble les dits chevalliers ausquels ils portoient mauvaise volonté, ils viendroient puis après se soubmettre sous la bonne grâce du roy, et feroient ce qu’il leur commanderoit27.

A dit davantage qu’estant en la dite ville de Blois avec le dit seigneur de Guise, pendant que le camp estoit au dit Messas, il trouva dedans les jardins du dit Blois, près le roy, qui lors jouoit au palemaille, un homme de moienne taille, aiant barbe rousse, portant chausses rouges, et un colet de cuir dechiqueté, qui avoit la pistole bandée en la main, lequel autresfois il avoit veu au dit Orléans en la salle du dit seigneur de Chastillon28.

Et outre qu’il a veu en ce camp quatre personnages bien montez qu’il n’a peu autrement nommer ; mais en les voiant il les recognoistra, lesquels estoient en la salle du dit seigneur de Chastillon quand il parla à lui la dernière fois, et lui demanda icelui seigneur de Chastillon s’il vouloit se faire cognoistre aus dits personnages, lesquels luy avoyent promis d’executer d’autres entreprises ; mais icelui confessant, craignant d’estre descouvert, pria icelui seigneur de Chastillon de ne le descouvrir envers eux, et a dit qu’en luy donnant liberté de se pourmener par ce camp il espère les montrer et enseigner29.

Enquis ce que le dit seigneur de Chastillon, partant d’Orléans pour aller au pais de Normandie, avoit entrepris de faire et executer, a dit qu’il avoit entrepris de s’aller joindre avec les Anglois et les amener au dit lieu d’Orléans, et qu’il promit, à son partement, au dit seigneur d’Andelot, son frère, que si le dit seigneur duc de Guyse s’efforçoit de venir assiéger la dite ville d’Orléans, il viendroit à son secours et s’efforceroit de luy donner une bataille30.

Davantage, enquis de la forme de la mort du feu mareschal de Saint-André, et en quelle manière il avoit esté tué, a dit qu’il ouyt dire, au dit Orléans, à plusieurs gentils-hommes, que d’autant que le dit seigneur maréchal de Saint-André avoit premièrement donné sa foy à un jeune gentil-homme qui est de haute stature, portant une petite barbe blonde ou rousse, et depuis pour la seconde fois il avoit donné sa dite foy au prince de Portian, le dit gentilhomme auquel il avoit premièrement donné sa foy le tua et luy donna un coup de pistole.

Et plus n’a dit, et a signé à la minutte31.

Le xxiiiesme des dits mois et an, ces presentes confessions le jour d’hier faites par le dit Jehan de Poltrot, par devant la royne et les seigneurs du conseil et chevaliers de l’ordre du roy, ont esté relevées et repetées au dit Poltrot, ausquelles ses confessions, après serment par luy fait, il a persisté, disant qu’elles contiennent verité, et en tesmoing de ce a signé en chacun fueillet à la minutte.

Ainsi signé : P. Malvaut32.




1. Cet interrogatoire, où, comme on le verra, Coligny fut très énergiquement chargé par le coupable, qui l’accusa d’avoir été son principal instigateur, donna lieu à une réplique de la part de l’amiral ; en voici le titre : Response à l’interrogatoire qu’on dit avoir esté fait à un nommé Jean de Poltrot, soy-disant seigneur de Merey, sur la mort du feu duc de Guyse, par M. de Chastillon, admiral de France, et autres nommez audict interrogatoire, avec autre plus ample declaration dudit seigneur admiral, quant à son faict particulier, sur certains poincts desquels aucuns ont voulu tirer des conjectures mal fondées. Brantôme connut cette Response ; il en parle ainsi dans sa Vie du duc de Guise, lorsqu’il arrive au crime de Poltrot : « M. l’admiral, dit-il, s’en excusa fort, et pour ce en fit une apologie repondant à toutes les depositions dudit Poltrot, que j’ai vue imprimée en petites lettres communes… là où plusieurs trouvoient de grandes apparences en ses excuses, qu’ils disoient être bonnes ; d’autres les trouvoient fort palliées… » (Édit. du Panthéon littéraire, t. 1, p. 435.)

2. « Ce maraud, dit Brantôme, estoit de la terre d’Aubeterre, nourri et eslevé par le vicomte d’Aubeterre, lorsqu’il estoit fugitif à Genève, faiseur de boutons de som metier. »

3. Ici commencent les répliques de l’amiral. Il répond « en verité et comme devant Dieu, qu’il ne sçait quand le dit Poltrot arriva au dit Orleans, ni quand il partit, et n’a souvenance de jamais l’avoir veu, ne en avoir ouy parler en sorte quelconque, jusques au moys de janvier dernier, par l’occasion qui sera dite cy-après. » Selon Brantôme, c’est M. d’Aubeterre qui, reconnoissant par la plus noire ingratitude le service que lui avoit rendu M. de Guise, lorsqu’il l’avoit sauvé du supplice des conjurés d’Amboise, avoit suscité, prêché et animé Poltrot. C’est lui encore qui l’avoit présenté à M. de Soubise, son beau-frère, « qui étoit gouverneur de Lyon pour les huguenots ».

4. L’amiral, dans sa réponse, nie que Brion, mort depuis au service de Guise, lui eût jamais parlé de Poltrot ; mais, quant à M. de Feuquères, il avoue avoir bien souvenance « qu’environ la fin de janvier dernier, et non jamais auparavant, il luy dit, en parlant dudit Poltrot fraischement arrivé de Lyon, qu’autrefoys il l’avoit cognu homme de service durant la guere de Picardie », ce qui fut cause qu’il consentit à l’employer.

5. À tout ce long paragraphe l’amiral répond : « Le contenu de cest article est entierement faux et controuvé. » Il s’élève ensuite contre ceux qui ont dicté « ceste deposition à ce povre confessant », et la meilleure preuve qu’il trouve des instigations auxquelles Poltrot a été en butte et qui l’ont poussé à « ne rien obmettre qui pût le charger », c’est, dit-il, « qu’en toute cette confession, luy amiral de Coligny n’est appelé que le seigneur de Chastillon, qui est un nom qu’il ne desdaigne point ; mais tant il y a que cela monstre clairement de quelle boutique est sortie cette confession, attendu qu’il n’est ainsi appelé en pas un lieu de ce royaume ni ailleurs, sinon par ceux qui pretendent par tels artifices le despouiller de l’estat et degré qui luy appartient. » L’amiral trouve aussi un étrange mauvais vouloir dans ces mots : « estant lors le camp du roy, que le dit seigneur de Chastillon appelle le camp de M. de Guyse, près Baugency ». Coligny avoit la prétention de croire que c’étoit son armée qui étoit l’armée royale ; aussi, dans l’Epistre placée en tête de cette Response, s’étoit-il qualifié lieutenant en l’armée du Roy sous la charge de M. le prince de Condé. Les paroles dites par Poltrot tendoient à changer les rôles, puisqu’en faisant de M. de Guise le seul chef des troupes du roi, elles le posoient, lui, en rebelle. C’est pourquoi cette partie de la déposition lui tenoit tant au cœur.

6. « Le dit seigneur admiral ne sait rien de tout cela », dit la Response.

7. Nouvelle dénégation de Coligny. Plusieurs fois, il est vrai, il a écrit à Lyon, à M. de Soubise ; « mais, sur sa vie et sur son honneur, il ne se trouvera que jamais il ait escrit qu’on luy envoyast le dit Poltrot, lequel il ne sache avoir jamais veu ni cogneu auparavant, et ne pensoit aucunement à luy. »

8. « Le seigneur admiral est memoratif qu’il est ainsi ; mais tant s’en faut que ce fust pour employer le dit Poltrot au fait dont il est question ; au contraire, le dit seigneur de Soubize mandoit qu’on le luy renvoyast pour ce qu’il estoit homme de service, comme les lettres en feront foy. »

9. « Le dit admiral, dit la Response, ne le renvoya point à Orleans, mais luy donna congé d’y aller, pour ce qu’il disoit y avoir affaire. »

10. Messas est une commune de l’arrondissement d’Orléans, canton de Beaugeney.

11. À tout cela l’amiral réplique avec beaucoup d’indignation. Maintes fois, pendant ces « derniers tumultes », il a su des gens qui vouloient tuer M. de Guise, et toujours « il les en a desmeus et destournez », comme peut même savoir Mme de Guise, « laquelle il en a suffisamment advertie en temps et lieu ». — Remarquons, en passant, que ce dernier fait est attesté par Brantôme. — Quand il a su pourtant que M. de Guise et le maréchal de Saint-André « avoient attitré certaines personnes » pour tuer le prince de Condé et M. d’Andelot, son propre frère, il avoue qu’il n’a cherché à détourner ceux qui disoient « qu’ils iroient tuer M. de Guyse jusques en son camp ». Il s’est contenté de ne pas les y induire et solliciter par paroles, argent ou promesses. Pour ce qui est des vingt écus donnés à Poltrot, il reconnoit qu’à son dernier retour à Orléans, délibérant de l’employer « à savoir des nouvelles du camp des ennemys », il lui fit délivrer cette somme, mais « sans luy tenir autre langage ny propos ». Tavannes confirme ce fait : « L’admiral avoüe, dit-il, luy avoir donné argent pour espion, non pour assassin ». (Mémoires, coll. Petitot, 1re série, t. 24, p. 293.) Poltrot d’ailleurs n’inspiroit pas grande confiance à l’amiral. Il lui sembloit qu’il avoit des moyens trop faciles pour entrer au camp ennemi ; il l’avoit même fait remarquer à M. de Grammont. Quant à Bèze, Coligny le défend comme lui-même. Le meurtre de Vassy ne l’a pas poussé aux représailles sanglantes. « Il n’a jamais été d’advis de proceder contre le dit sieur de Guyse que par voye de justice ordinaire. » Il a sans doute demandé à Dieu qu’il lui changeât le cœur ou qu’il en délivrât le royaume ; mais, ses lettres à Mme de Ferrare sont là pour en faire foi, jamais ses désirs ne sont allés plus loin.

12. « Ledit seigneur admiral croit qu’il est ainsy, d’autant que le dit Poltrot luy fit ce mesme rapport, non pas à Orléans, là où il ne le vit oncques…, mais dans un lieu appelé Neufville. »

13. L’amiral ne nie pas cette nouvelle somme de cent écus donnée à Poltrot, mais, comme il l’a déjà dit tout à l’heure, et comme l’a répété Tavannes, c’est pour son service d’espion, et non pour autre chose, qu’il le paya ainsi : « L’ayant ouy, dit la Response, le seigneur admiral jugea qu’on s’en pouvoit servir pour entendre certaines nouvelles du dit camp ; et, pour cest effect, luy delivra les cent escus dont il est question, tant pour se mieux monter que pour faire les diligences requises en tels advertissements. » L’amiral ne s’en tient pas à cet aveu, la mémoire lui est complètement revenue, et il ajoute : « Davantage, le dit seigneur admiral est bien recors maintenant que le dit Poltrot s’avança, luy faisant son rapport, jusques à luy dire qu’il seroit aise de tuer le dit seigneur de Guyse. Mais le dit seigneur admiral n’insista jamais sur ce propos, d’autant qu’il l’estimoit pour chose du tout frivole, et sur sa vie et sur son honneur n’ouvrit jamais la bouche pour l’inciter à l’entreprendre. » S’il falloit en croire Brantôme, l’entretien de l’amiral avec Poltrot ne se seroit pas tout à fait passé ainsi. L’amiral auroit chargé Chastelier, « grand confident de M. de Soubize et habil homme », de lui faire envoyer le gallant par son patron, mais sans dire qu’il le mandoit lui-même, et surtout sans laisser penser qu’il le désiroit voir pour lui commander de faire le coup. Tout ce que vouloit l’amiral, c’est que Poltrot lui donnât à lui-même assurance de son zèle, afin qu’il sût, sans autre explication, ce qu’il devoit en attendre. Tout se fit ainsi qu’il l’espéroit, « car, dit Brantôme, après qu’il (Poltrot) luy eust representé ses lettres et que mon dict sieur l’admiral les eust lues devant luy, il luy dist : C’est M. de Soubize qui m’escrit, et me mande comme vous avez grande envye de bien servir la religion. Vous soyez bien venu. Servez la donc bien. » Brantôme ajoute : « M. l’admiral n’avoit garde, disoit-on, de se confier en ce maraud, malostru et trahistre, car il sçavoit bien que mal luy en prendroit s’il estoit pris et descouvert, et que tels marauds et trahistres, en leur desposition, gastent tout et se desbagoullent, et disent plus qu’il n’y en a quand ils sont pris. Voila pourquoy M. l’admiral fut fin et astuce d’user de telle sobres paroles à l’endroit de ce maraud ; mais usant de ceste-là, il faisoit comme le pasteur auquel les veneurs ayant demandé s’il avoit veu le cerf qu’ils chassoyent, luy, qui l’avoit garanty dans sa grange, soubs bonne foy, il leur dist et cria tout haut, afin que le cerf qui estoit caché l’entendist, qu’il ne l’avoit point veu, en le jurant et l’affirmant ; mais il leur monstroit avec le doibt et autres signes là où il estoit caché, et par ainsi il fut pris. »

14. Dans l’autre plus ample déclaration, mise à la suite de la Response, l’amiral revient encore sur les cent écus donnés à Poltrot et rapporte l’entretien qu’il y auroit eu entre eux : « Il dit au dit Poltrot qu’il faloit qu’il s’en retournast en toute diligence pour le tenir adverty de ce que feroit ledit seigneur de Guyse, lequel luy fist response qu’il le feroit volontiers, mais qu’il n’estoit pas bien monté. Lors luy fut dit par M. l’admiral : « Je voudroye avoir quelque bon cheval ; je le vous bailleroye ; mais il ne m’est pas demeuré un seul bon courtaut, je les ai tous donnez à ceux que j’ay envoyés en Allemagne, devers M. Dandelot, mon frère. » Il luy fit response que s’il avoit de l’argent il en trouveroit bien. Lors le dit seigneur admiral luy dit : « Qu’il ne tienne point à l’argent, je vous en bailleray, mais advertissez-moy soigneusement et diligemment de ce que fera M. de Guyse, et si d’adventure vous tuez vostre cheval, je vous donneray de l’argent pour en avoir un autre. »

15. C’est de La Mauvissière qu’il faut lire, comme l’écrit Brantôme. Michel de Castelnau de La Mauvissière, tout récemment de retour de Normandie, se trouvoit en effet alors au siége d’Orléans, ou il étoit venu de la part de M. de Brissac prier le duc de Guise d’abandonner cette entreprise pour porter tout son effort vers Rouen, qui manquoit de secours. Il avoit assisté à la prise du Portereau par l’armée du duc. V. ses Mémoires, liv. 4, ch. 9, et l’excellente étude de M. G. Hubault (Ambassade de Michel de Castelnau en Angleterre, 1856, in-8, p. 11–12).

16. C’est le château de Cornay, aujourd’hui détruit. Il se trouvoit en Sologne, à quatre lieues d’Orléans, près de l’immense plaine de Cornay ou des Quatre-Vents, qui servit, en 1815, aux campements de l’armée de la Loire. On la trouve au midi du chemin de La Ferté, l’un des six quartiers qui formoient autrefois la paroisse d’Olivet.

17. Le Portereau étoit pris, ainsi que les tourelles qui étoient la tête du pont. Restoit à s’emparer des îles ou mottes fortifiées sur lesquelles le pont étoit comme à cheval. Cette défense emportée, la ville demeuroit presqu’à merci et n’eût pas tenu longtemps. L’attaque des îles étoit donc résolue. « M. de Guyse, dit La Noue, avoit deliberé de les battre deux jours avecques vingt canons, puis y donner un furieux assaut. Et, comme elles n’estoient guère fortes, à mon avis, il les eust emportées. » Mais Poltrot fit son coup, « ce qui, dit encore La Noue, troubla toute la feste… Cela, continue-t-il, rabattit toute la gaillardise et l’espoir des gens de guerre de l’armée, se voyant privés d’un si grand chef ; ensorte que la reyne, lassée de tant de misères et de morts signalées, embrassa la négociation de la paix. »

18. Cette maison est celle des Vallins, dans le quartier de Caubray, à peu de distance du Rondon, l’une des plus charmantes villas qui soient assises sur les bords du Loiret. Le duc de Guise se trouvoit là tout près de son camp de Saint-Hilaire. L’église de ce nom, celle de Saint-Mesmin, et la maison des Vallins, forment en effet une sorte de triangle dont celle-ci est la pointe ; les chemins, qui se réunissent près de là et forment un carrefour dont il va être parlé, rendoient d’ailleurs au duc de Guise les communications faciles pour toutes les parties de ce quartier. C’est dans la maison de Caubray, voisine de celle que le duc habitoit et où il mourut, que Catherine de Médicis logeoit, avec le jeune roi et un autre de ses fils. C’est là qu’elle et les chefs du parti protestant réglèrent les préliminaires de la paix, qui fut, peu de temps après, ratifiée à Amboise. Le propriétaire du château fit mettre, en souvenir de ces événements, une inscription au-dessus de la porte de sa salle. Elle fut effacée, puis rétablie. La voici, telle que nous la trouvons dans la Description de la ville et des environs d’Orléans, par Polluche et Beauvais de Préaux, p. 78 :

Marmore barbarico licet haud sit structa, viator,
––--Haec domus, idcirco non tibi vilis erit.
Hic prope Guisæus dux vitae fata peregit ;
––--Hospes huic mater Regia facta casa est.
Rex comitatus ea cum fratre hæc tecta subivit,
––--Quæ coluit menses plus minus illa duos.
Aurea de cœlo sed et hanc pax venit in ædem,
––--Præconum decies hic celebrata tubis.
Villa prius Caubræa fuit, nunc fœderis ara est :
––--Pacem quisquis amas, hunc venerare locum.

19. C’est la petite rivière du Loiret, qu’on trouve appelée en 1409 Leiret, et en 1500 Lerret.

20. « Au droict d’un chemin croisé, entre deux grands noyers sur le destour de main gauche, qui conduit à son logis, estant jà my-heure de nuict. » (Lettre de l’évêque de Riez sur la mort du duc de Guise, Archiv. cur., 1re série, t. 5, p. 176.)

21. On ne pourra plus maintenant se méprendre sur le lieu où le duc fut blessé par Poltrot. Ainsi, il n’est pas vrai, comme l’a dit Lottin dans ses Recherches historiques sur Orléans, t. 1, p. 448, et comme nous le lisons dans un petit livre d’ailleurs fort curieux, Quatre jours dans Orléans, etc., p. 120, que la rencontre se fit entre l’église Saint-Marceau et le pont Lazin, près d’Olivet, c’est-à-dire en deçà du Loiret ; au contraire, c’est bien au delà, vers Saint-Mesmin, à peu de distance du logis habité par le duc de Guise, « en un carrefour » très distinct sur la carte de Cassini, feuille 9 H. On ne s’y est pas trompé sur une gravure allemande qui parut peu de temps après le crime. Le duc y est représenté tout près de sa maison. Les hommes du corps de garde sont sous les armes, à la porte ; la duchesse est à la fenêtre, qui salue son mari ; et Poltrot, arrivant derrière le duc, tout près du chemin qu’il va prendre après pour s’enfuir, lâche le rouet de son pistolet. — Sauf quelques détails topographiques qu’on voudroit plus complets, le tout est très clairement raconté par Brantôme : « Il (Poltrot) accompagna souvent M. de Guise avec tous nous autres de son logis jusques au Portereau, où tous les jours mon dit seigneur y alloit, et pour ce cherchoit toujours l’occasion opportune, jusques à celle qu’il trouva, où il fit le coup, car elle étoit fort aisée, d’autant que le soir que mon dit seigneur tournoit, il s’en venoit seul avec son ecuyer ou un autre, et cette fois avoit avec luy M. de Rostaing et venoit passer l’eau du pont de Saint-Mesmin, dans un petit bateau qui l’attendoit tous les soirs, et ainsy passoit avec deux chevaux et s’en alloit à cheval à son logis, qui estoit assez loin. Estant sur un carrefour qui est assez connu, et trop pour la perte d’un si grand homme, l’autre, qui l’attendoit de guet à pens, luy donna le coup, et puis se mit à courir et crier : « Prenez-le ! prenez-le ! » M. de Guise, se sentant fort blessé et atteint, pencha un peu, et dit seulement : L’on me devoit celle-là, mais je crois que ce ne sera rien. Et avec un grand cœur il se retira en son logis, où aussitôt il fut pansé et secouru des chirurgiens, des meilleurs qui fussent en France. » — Le Maire, dans ses Antiquitez de la ville d’Orléans, p. 335, dit que le duc fut tué dans son logis même, « en la maison des Vaslins, sur le Cousteau d’Olivet, se promenant avec la noblesse. » C’est une erreur compliquée d’une autre. Brantôme vient de nous dire que le duc étoit presque seul, et, plus loin, nous donnant la raison de cet isolement, il nous prouve que ce fut une des causes de la facilité avec laquelle le crime fut commis : « Ce qui est fort à noter, dit-il, ce bon et brave prince, pour espargner douze cents francs à son roy, cela fut cause de sa mort ; car il me souvient que le bon homme M. de Serré, qui estoit alors financier en ceste armée et grand commissaire des vivres, secretaire du roy et surintendant des fortifications et magasins de France, un très habile homme de son metier…, que M. de Guyse aimoit fort…, lui remontra qu’il devoit faire rhabiller le pont de Saint-Mesmin, qui seroit un grand soulagement pour luy, en allant et venant de Portereau à son logis, et pour toute sa noblesse qui l’y accompagnoit, au lieu de la grande peine, fatigue, et grand tour que nous faisions d’aller passer au pont d’Olivet, et que ce ne seroit qu’à l’appetit de quatre à cinq cent escus. M. de Guyse luy dit : Espargnons l’argent de nostre roy, il en a assez à faire ailleurs ; tout luy est bien de besoin, car un chascun le mange et le pille de tous costez. Nous nous passerons bien de ce pont ; mais que j’aie mon petit bateau, c’est assez… De sorte que si ce pont eust esté faict à l’appetit de peu, nous eussions toujours accompagné nostre general par le pont jusques à son logis, et ne fussions allé faire ce tour et passer à la débandade à Olivet, et par ainsy luy très bien accompaigné, ce maraud n’eust jamais faict le coup, lequel seut très bien dire qu’autrement il ne l’eust osé attaquer, que par ceste occasion qui certes estoit fort aisée. » — L’évêque de Riez, dans sa lettre, dit que le pont de Saint-Mesmin avoit été ainsi rompu par les protestants.

22. Tout ce long paragraphe ne concernant en rien l’amiral, on lit seulement dans sa réponse : « Cest article appartient particulierement au dit Poltrot, et pourtant on s’en rapporte à luy, louant Dieu cependant, de tous juste jugement. » — Les Mémoires de Tavannes (coll. Petitot, 1re série, t. 24, p. 293) confirment ce que Poltrot raconte ici : « Luy, pensant se sauver et croyant avoir faict vingt lieues, n’avoit fait que tourner, fut pris proche le quartier des Suisses, caché dans une grange. » Lottin (Recherches, t. 1, p. 448) se guidant sur une relation manuscrite, dont, selon son habitude, il ne donne pas l’indication précise, dit aussi en parlant de Poltrot : « Après avoir erré toute la nuit, il se seroit refugié dans une petite maison voisine, où il auroit eté pris par un secretaire du duc de Guise, qui estoit à sa recherche. »

23. L’amiral nie de nouveau, tant pour lui que pour M. de La Rochefoucauld.

24. L’amiral trouve en ceci une insinuation perfide ; il y reconnoît « l’artifice de ses ennemis, taschant par tous moyens à le separer, et toute ceste armée, d’avec M. le prince de Conde, lieutenant general pour le roy en icelle. »

25. Ici, nouvelles dénégations de l’amiral, au nom de MM. de Soubize et Dandelot.

26. Pour répondre à cette allégation mauvaise, l’amiral proteste de sa fidélité à la reine et la prend elle-même à témoin, « avec les services qu’il a faits par ci-devant ».

27. « Le dit seigneur admiral respond à cest article comme du precedent. »

28. « Le dit seigneur admiral ne sait ce que le dit Poltrot a peu voir à Blois, et n’en doit aussi respondre. »

29. L’amiral ne s’oppose point à ce que demande ici Poltrot. « Il veut bien qu’on le laisse pourmener par le camp, avec bonne et seure garde. »

30. Coligny retrouve là encore la mauvaise pensée des gens qui veulent le perdre ; « mais, dit-il, ils devoyent plutôt enquerir de ces choses par quelques autres de son conseil que par le dit Poltrot. » Ils auroient su alors « qu’il aimeroit mieux mourir que de vouloir penser à faire entreprise contraire au devoir d’un vray et loyal sujet et serviteur de Sa Majesté. »

31. « Si, dit la Response, le dit Poltrot, ou pour crainte de la mort, ou par autre subornation, a persisté en ses confessions fausses et controuvées, à plus forte raison le dit seigneur admiral et ceux qui par icelles sont chargez avec luy persistent en leurs responses, qui contiennent la pure et simple vérité. » L’amiral demande ensuite qu’on le confronte avec Poltrot. Il a récusé le Parlement et autres juges qui se sont manifestement déclarés ses ennemis « en ces presents tumultes » ; mais qu’on attende la paix, que Poltrot, jusque la sûrement gardé « en lieu où il ne puisse être intimidé ni suborné », soit mis alors en présence de l’amiral, par ce moyen le tout pourra être « verifié et vuidé par des juges non suspects ». Si, au contraire, on procède aussitôt au jugement et à l’exécution de Poltrot, enlevant ainsi à l’amiral « et à tous autres le vray moyen de se justifier des susdites fausses accusations, ils protestent de leur integrité, innocence et bonne reputation contre les dessusdits juges et contre tous ceux qu’il appartiendra. » Ainsi se termine cette Response. Puis on lit : « Faict à Caen, en Normandie, ce douziesme de mars, l’an mil cinq cent soixante et deux. Ainsi signé : Chastillon, La Rochefoucaut, Th. de Bèze.» On ne tint pas compte de la demande faite ici par l’amiral, et dont Brantôme a aussi parlé ; l’on passa outre au jugement et à l’exécution de Poltrot. Coligny se plaignit de cette hâte, d’autant plus qu’il avoit appris que, dans un second interrogatoire qu’on n’avoit pas rendu public, l’accusé avoit démenti ce qu’il avoit dit dans le premier. « Il se vérifiera, écrit l’amiral dans sa Plus ample declaration, par le tesmoignage de plusieurs gens de bien et dignes de foy, qu’estant le dit Poltrot en la conciergerie de Paris, il leur a dit qu’il avoit entièrement deschargé le dit seigneur admiral devant les juges, et a faict le semblable à l’ouye d’une infinité de personnes, lorsqu’on le menoit au supplice. » Brantôme atteste aussi que, pour le fait de l’amiral, Poltrot varioit et tergiversoit fort. D’ailleurs, comme le remarque Coligny, qu’étoit-il nécessaire qu’on le poussât au crime ? N’y étoit-il pas assez porté de lui-même ? Ne lui avoit-on pas entendu dire maintes fois ouvertement que M. de Guise « ne mourroit jamais que de sa main », et ne savoit-on pas qu’une fois le coup fait, et le bruit en étant parvenu en Poitou, deux parentes qu’il y avoit « dirent incontinent et d’elles-mêmes qu’elles craignoyent que ce fut le dit Poltrot, veu la resolution qu’elles sçavoient qu’il avoit de longtemps prise de ce faire ? » On trouve encore, dans cette dernière declaration de l’amiral, cette particularité curieuse : « Le dit Poltrot estant parent proche de La Regnauldie, comme l’on dit, il pouvoit bien estre assez incité de sa propre devotion à faire ce qu’il a faict. » Nous savions par Brantôme (édit. du Panthéon littéraire, t. 1, p. 435) que Poltrot avoit eu pour conseiller M. d’Aubeterre, l’un des conjurés d’Amboise, mais nous ignorions qu’il fût parent du chef de ce grand complot.

32. Par l’interrogatoire du coupable, par les réponses de l’amiral, on a pu s’édifier sur les faits du procès et se bien mettre à même de peser la part d’innocence ou de culpabilité qui y revient à celui-ci. Aux yeux de la veuve et des enfants du duc de Guise, malgré toutes ces explications, la complicité de Coligny ne fut pas douteuse, et ils n’eurent cesse ni répit qu’ils n’en eussent pris vengeance. Ils dirigèrent contre l’amiral des poursuites dont on trouve le détail, avec les pièces à l’appui, dans la curieuse publication de M. Louis Pâris, le Cabinet historique, mars 1857, p. 59–69. Des juges auroient pu terminer ce débat envenimé, mais où les prendre ? « Le sieur amiral, écrivoit M. de Morvilliers à l’évêque de Rennes, le 23 décembre 1563, recuse tous les Parlemens », les autres le Grand-Conseil. Pour en terminer, le roi fut obligé de retenir à soi la connoissance du fait, « la poursuite duquel, lit-on dans l’arrest du 5 janvier 1563 qui fixe ce renvoi, il mit en surcéance pour le temps et terme de trois ans », à la condition que, durant ce délai, » les partis n’attenteroient reciproquement les ungs contres les autres », ce qui fut promis. Les trois années passées, le 29 janvier 1566, « on besogna, dit Bruslard, dont M. L. Pâris cite le Journal, p. 65, au jugement de M. l’admiral, sur ce que Poltrot l’avoit chargé du mandement de la mort de feu monseigneur le duc de Guise. Auparavant que d’opiner, M. l’admiral, mandé par le roy, fut interrogé par luy mesme sur la charge du dit Poltrot, lequel dit, en présence de toute la compagnie, qu’il n’avoit faict ni faict faire l’homicide, et qu’il ne l’avoit approuvé ni approuvoit ; et qui voudroit dire et soustenir le contraire, il auroit menty, et luy offroit le combat. » Sur cette déclaration énergique, le roi renvoya l’amiral « innocent… et purgé du cas dont Poltrot l’avoit chargé. » Le cardinal de Lorraine l’embrassa au sortir de la salle du conseil ; mais Henri, duc de Guise, et Claude, duc d’Aumale, refusèrent de lui presser la main et grondèrent de nouvelles menaces. Ils se souvenoient des propos que l’amiral avoit tenus après l’assassinat, et qui, bien loin d’en être comme en ce moment une désapprobation, témoignoient au contraire de la satisfaction qu’il en éprouvoit : « Je n’en suis l’auteur nullement, disoit-il souvent, selon Brantôme, et je ne l’ay point faict faire, et pour beaucoup ne le voudrois avoir faict faire, mais, ajoutoit-il, je suis pourtant bien ayse de sa mort, car nous y avons perdu un très dangereux ennemi de notre religion. » Ce mot, qui étonna d’un homme aussi froid et modeste en paroles, lui nuisit fort, dit encore Brantôme ; c’est même ce qui l’ayant fait le plus soupçonner, « luy cousta la vie par amprès ». M. L. Pâris est aussi de cette opinion. En 1569, les enfants du duc de Guise parvinrent à faire condamner Coligny par le Parlement ; puis, en attendant la sanglante réalité du mois d’août 1572, ils le firent pendre en effigie à Montfaucon. La première pensée de cette vengeance ainsi satisfaite datoit de l’instant où Poltrot avoit commis son crime : « Dans notre opinion, dit M. Pâris, c’est là qu’est tout entière la question de la Saint-Barthelemy. »