Le Faict du procez de Baïf contre Frontenay et Montguibert

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Le Faict du procez de Baif
contre Frontenay et Montguibert
[1].


 
Desportes, je suis revenu,
Un pied chaussé et l’autre nu,
Pour vous dire que la fortune
En me sous-riant m’importune ;
Qu’ainsi ne soit, j’avois arrest ;

Arrest d’estre arresté tout prest,
Sans cet homme plein d’artifice
Qui vint destourner la justice,
Mais pourtant ne l’evita pas ;

 
Car Nemesis sçait bien son cas,
Et n’en faut point d’autre asseurance
Que ce grand chancelier de France,
Qui, poussé de juste equité,
Verra son infidelité.
Nostre homme, à trois pieds barbe grise,
Pour mettre à chef son entreprise
Et tenir le monde en erreur,
Aux passages fait le pleureur,
Comme un cocodril plein de feintes,
Effrontement jette ses plaintes,
Prescrit son terme à vendredy.
Mais après tout cela je dy,
Pour mieux jouer son personnage,
Qu’il devoit dire davantage
Et demander courtoisement
Jusques au jour du jugement :
Car, quoy qu’il allonge et qu’il cause,

 
Il ne sçauroit gaigner sa cause,
Si ce n’est par un droict nouveau
Qu’il s’est forgé dans le cerveau.
En ce faict, que je veux descrire,
Il n’y a pas pour tous à rire ;
Toutefois le ris est commun,
Alors qu’on voit choper quelqu’un.
Or feu mon père fit des rimes,
Dont un livre s’appelle Mimes[2],
Où, s’adressant, comme je croy,
À monseigneur de Villeroy[3],

Il dit qu’il ne veut plus se taire,
Estant malheureux secretaire ;

 
Qu’il a bien du renom assez,
Et non des thresors amassez ;
N’ayant en toute sa puissance
Qu’à Castres, bien loing de la France,
Deux offices de receveur,
Qu’il a receus par la faveur
Du feu Roy d’heureuse memoire[4].
Par là vous en sçaurez l’histoire ;
Et, pour vous faire voir l’excez
Du train de ce maudit procez,
Il faut qu’en mon chant je desgoise
Le vray subject de ceste noise.

 
Environ l’an quatre vingts neuf,
Que j’etois barbu comme un œuf,
Ce brave Patelin m’emmeine
Tout droit au païs d’Aquitaine,
Partant du faux-bourg Sainct-Victor.
Ainsi que Pollux et Castor
Il jura qu’il nous falloit vivre,
Et moy promptement de le suivre,
L’estimant franc et non menteur,
Mais surtout loyal serviteur.
Par son dire et sa douce mine
En Languedoc il m’achemine ;
Droit à Toloze il m’adressa,
Où dans peu de jours me laissa.
Après survint le coup du moine,
Et la mort du bon Jan Antoine[5],
Si bien que, de malheurs troublé,
Tout à coup je fus accablé,
Et, pour soulager mon dommage,

Je me resous, prenant courage :
Sans le cheval de Pacolet[6],
À Paris j’envoye un valet,
Nonobstant les mois des roupies,
Qui m’apporta bonnes copies
D’un contract fait devant Lusson.
Aussitost il esmeut le son,
On luy rescrit un mot de lettre,
Comme en procez je le veux mettre,
Et que, pour ne s’incommoder
Il faut tascher de s’accorder.
De faict le compère s’explique,

 
Me sonde, recherche et pratique,
M’offre, afin qu’on n’en parle plus,
Pour un estat six cens escus,
Sçachant le fonds de ma finance,
Assavoir cinquante d’avance,
Le reste en trois ans peu à peu
Pour me brusler à petit feu.
Remarquez ce mot à la marge :
Ce contract fut fait à la charge
D’un bon Requiescat in pace
Pour tous les gages du passé.

Depuis trois fois la lune egale
Vint madame la mareschale,
Avec qui ma mère arriva,
Qui de cest accord me priva,
Et fit tant, sans aucune tresve,
Que par lettres on m’en relève,
Où, nostre bon droict poursuyvant,
L’on nous mit comme auparavant.
Par un arrest luy qui m’affronte
Est condamné de rendre compte,
Et de resigner un estat.
Voilà donc le poinct du debat.
L’autre, il est dit sans prejudice
Qu’il en doit faire l’exercice
Pendant le compte pretendu
Jusques à tant qu’il l’ait rendu,
Afin de voir qui pourroit estre

Debiteur, le clerc ou le maistre,



Je trouve d’un autre costé,
Que la puissante Majesté

D’un Roy le plus grand qui se treuve
Arriva par la porte neufve[7]
Dans Paris, sa bonne cité,
Où je l’avois bien souhaitté :
Car ceste negrite canaille[8]
S’attaquoit mesme à la muraille,
Abattant, sans droict ne raison,
Jusques au grec de ma maison[9].
J’en parle ; mais, peur de l’amende,

Je ne dis pas que je l’entende.
Or, revenant à nos moutons,

 
À moins de cinq cens ducatons,
Sur les desbris de ce naufrage

J’entreprins le petit voyage.
À Paris estant arrivé,
Je n’ay ne chien ne chat trouvé ;
Au palais je ne voy paroistre
Pas un que je puisse cognoistre.
Lors je m’enqueste à l’environ
Ce que fait monsieur de Tiron[10].
J’apprens qu’à Rouen il commande
À la bonne race normande[11].

Là je pique droict, sçachant bien
Qu’à mon nom il vouloit du bien.
Si tost que j’arrive il m’embrasse,
À sa table il me donne place,
M’engage à luy, je vous promets,
Si fort que j’y suis pour jamais,
Tenant pour souveraine gloire
De rendre honneur à sa memoire,
Et de servir qui l’aymera
Tant que possible me sera.
Avec luy je fus une année.
Cependant ma cause est menée
Sur la ligue recommençant ;
Autre accord l’on vient pourchassant ;
Sur quoy ma mère, craignant pire,
De moy procuration tire,
Pensant pour du temps se garder
Venir ailleurs s’accommoder.
Pour quelque mois elle sejourne,
Et puis à Paris s’en retourne,
Ayant le mesme accord passé,
Qui par justice fut cassé,
Coloré d’une autre manière ;
Mais s’il vaut mieux, ce n’est de guère :
Car, de mil escus qu’il donnoit,
En ceste somme il comprenoit,
Par un trop grossier artifice,
Les quatre cens de mon office,
Qu’il devoit exercer pour moy,
Et m’en descharger vers le roy.

Icy pis encores m’arrive,

De tous biens fortune me prive :
L’un me demande cent escus,
Les autres moins, les autres plus ;
Vingt et deux procez je me compte,
Tout pour rente ou reste de compte ;
Boulanger, patissier, boucher,
Estoient sans fin à mon coucher ;
Le matin nouvelles aubades,
Le plus souvent faire à gourmades
Avec quelque triste sergent,
Et le tout à faute d’argent.
Voilà comment le temps je passe,
Tandis que mon homme en amasse ;
Et, m’ayant ainsi attrapé,
De mon traict mesme il m’a frapé.
En tel estat, sans que je meure,
Environ sept ans je demeure ; <
Desbrouillé non pas trop encor,
Un beau matin je prens l’essor :
Droict à Toloze je m’advance,
Bourse vuide à beau pied sans lance,
Comme Tomassi me perdit ;
Mais partout je trouvay credit.
Là je me prepare à combattre
Au mois de Bacchus six cens quatre,
Quand il fournit le vin nouveau
Pour nous reschauffer le cerveau :
Aussitost, et sans rien attendre
À bon conseil je me vais rendre ;
Coneillan, Ferrier, Pumisson,
M’ont fait la petite leçon ;
Et le tout vray comme la Bible

Ils trouvent ma cause infaillible.
Dès lors je m’adresse à la Cour
Par lettres, et, pour faire cour,
En droict la cause est appointée,
Non sans estre bien pelotée.
Chasque advocat met son esprit
À bien rediger par escrit ;
Tout est prest, mais un grand mystère
Ils ont fait de mon baptistère :
Car sur les actes principaux
Frontenay s’est inscrit en faux.
La Cour voit sa chicanerie,
Et n’est le moindre qui n’en rie ;
Mais luy ne s’est point estonné,
Encores qu’il soit condamné.

Depuis, comme une vieille mule
Hargneux et quinteux, il recule,
Et par contrainte estant pressé,
Enfin son compte il a dressé
Pardevant le feu sieur Filère,
Qu’on nous donna pour commissaire,
Nomme pour luy monsieur Puget,
Moy Blandinières, sans objet ;
Et pour le tiers, en mon absence,
Comme entendu sur la finance,
Monsieur Austric ils ont nommé.
À tout je me suis conformé.
Ses comptes près de la closture,
Il s’est mis en autre posture,
Nouvellement fait le plaintif,
Et, pour l’estat alternatif,

 
Soustient effrontement, sans honte,
Qu’il n’est tenu d’en rendre compte.
Sur quoy n’ayant un an tenu,
Un autre arrest est survenu,
Suivant sa bonne renommée,
Condamné à l’accoustumée.

Ne pouvant plus de ce costé,
Il en a quelque autre inventé.
Un Monguibert il me suscite,
Qui me trame nouvelle fruite.
Ce qu’il est je n’en diray rien ;
Le connestable[12] le sçait bien ;
Tant y a, cest homme vient joindre,
Et par lettres royaux se plaindre,
Exposant, pour donner couleur,
Qu’il est des tailles controlleur,
Que Frontenay retient ses gages,
Et sous ce pretexte fait rages
Pour nous tirer à Mont-pelier.
Lors de monsieur le chancelier,
Pour le dernier de mes refuges,
J’ay lettre en reglement de juges,
Et, sur nos faicts bien employez,
Sommes à Toloze envoyez, Où ce Monguibert se resveille ;

 
Nouvelle sauce il m’appareille,
Pour m’achever d’assassiner.
À Castres l’on vient m’assigner ;
Un procureur pour moy compare ;
Mais cependant je me prepare ;
Avec des lettres du grand seau
J’ay mis leur dessein à vau l’eau.
Ces compagnons je vous assigne,
L’un et l’autre fait bonne mine ;
Ils ont comparus au conseil,
Pensant avoir le nom pareil
Que d’avoir rencontré Servoles,
Qui fit si bien par ses bricoles,
Et sur quelque formalité,
Qu’en ce lieu tout fut arresté,
Où deux bons arrests l’on me casse.
Pour cela point je ne me lasse.
On leur donne deux mois de temps,
Dequoy les voilà fort contens.
Cependant la bonne justice
Deffend, pour conserver l’office,
À Frontenay d’en disposer,
Afin qu’il n’en puisse abuser,
À peine d’amande arbitraire,
Nullité, s’il vient au contraire.
C’est arrest ainsi fut deduit
En decembre mil six cens huict.
Le terme est long à qui desire ;
Mais à la par-fin il expire,
Et, bien que l’on n’y pense point,
Le temps meine tout à son poinct.
Voicy donc la seconde charge,

Et ne se trouve escu ne targe[13]
Qui puisse en ceste occasion
Les parer de forclusion ;
Mais, par une longue requeste,
Que leur advocat tenoit preste,
Donna charge ce vieux resveur
De remonstrer que la faveur
Qu’à Toloze chacun me porte
Les empeschoit de telle sorte
Qu’il n’estoit pas en leur pouvoir,
Bien qu’ils y fissent tout devoir
Par bemol, becare ou nature,
D’en tirer nulle procedure ;
Chose aussi fausse en verité,
Comme il gèle au fort de l’esté,
Ou qu’ils ont veu blanchir un More
Avecques les pleurs de l’Aurore.
Au rapport du sieur de Chaalay
Pourtant ils ont nouveau delay,
Le conseil, par misericorde,
Deux mois bien entiers leur accorde,
Et pour toutes perfections,
Ou bien sur les productions
Qui seront au greffe produites,
Sans espérance d’autres fuites,
Tout le procèz se jugeroit
En l’estat qu’il se trouveroit.
Le temps se coule en telle sorte
Que pour eux l’esperance est morte.
Les derniers deux mois sont passez,

Et pensois que ce fust assez ;
Ma forclusion est acquise,
Aux mains du greffier je l’ay mise,
L’on peut voir si je suis menteur,
Le sieur d’Amboise est rapporteur,
Ma cause en bonne forme instruite
Devant le conseil est deduite ;
Plusieurs des seigneurs font l’arrest.
Comme, au resultat, il est prest,
Je ne sçay quel malheur m’arrive
Qui me le retient et m’en prive ;
Mais je sçay, quoy qu’il en sera,
Qu’un chancelier le signera,
Et d’un œil flambant et sevère,
Cognoissant la façon de faire
De tous ces hydres assemblez
Ils seront du tout accablez,
Et les Muses eschevelées,
Qui souloient courir desolées,
Et solliciter pour Baïf,
D’un visage ouvert et naïf
Diront jusqu’aux terres estranges
De ce chancelier les louanges,
Si l’on peut chanter dignement
De nostre siècle l’ornement,
Le vray soleil de la justice,
L’effroy de l’humaine malice,
L’honneur de la pure vertu,
Sous qui tout vice est abattu.

Des-Portes, que sur tous j’estime,
J’ay reduit ce factum en rime :

 
Vous en serez le protecteur,
Venant de vostre serviteur.
Assez bien vous savez l’affaire,
Voilà pourquoy je me veux taire ;
Car pour les faicts non advenus,
Je les quitte à Nostradamus.


À Fontainebleau, le 14 juin 1609.


Fin.
  1. Ce Factum en vers, écrit par le fils du poète Antoine de Baïf, et rempli de curieux détails sur l’un et l’autre, est on ne peut plus rare. L’exemplaire d’après lequel nous le publions est le seul que nous ayons jamais vu. Nous ne savons au juste quel est le procès dont il traite, et nous ne chercherons pas trop à le savoir : l’intérêt n’est pas là ; ce qui nous importe, c’est que nous trouvons ici des renseignements sur l’un des plus charmants poètes de la Pléiade, et que ces renseignements nous y sont donnés par son fils. Ce fils jusqu’alors nous étoit à peu près inconnu ; nous n’avions trouvé trace de son existence que dans le manuscrit de G. Colletet (Vies des poètes françois, article Baïf) ; nous savions qu’il s’appeloit Guillaume et qu’il étoit curieux de tout ce qui intéressoit la gloire de son père, car après la dissolution de l’Académie tout à la fois littéraire et lyrique dont Baïf, Desportes et quelques autres avoient été les fondateurs, le livre d’institution de cette compagnie ayant disparu par la négligence du fils naturel de Desportes, il le chercha avec le plus grand soin, mais ne parvint malheureusement qu’à en trouver quelques feuilles entre les mains d’un pâtissier à qui il avoit été vendu : « Perte irréparable, dit Colletet, et qui me fut sensible au dernier point, et ce d’autant plus que, dans le livre de cette institution, qui estoit un beau vélin, on voyoit ce que le roi Henri III, ce que le duc de Joyeuse, ce que le duc de Retz, et la plupart des seigneurs et des dames de la cour, avoient promis de donner pour l’établissement et pour l’entretien de l’académie, qui prit fin avec le roi Henri III et dans les troubles et confusions des guerres civiles du royaume. » Cet établissement avoit été une sorte de précurseur de l’illustre compagnie constituée par Richelieu. C’étoit mieux même : l’Académie françoise s’y compliquoit de l’opéra ! Celui-ci, pour lequel Antoine de Baïf s’étoit associé Joachim de Thibault de Courville, maistre de l’art de bien chanter, comme il l’appelle en une pièce du 9e livre de ses Poëmes, étoit la partie importante, à en juger d’après ce qu’il est dit dans les Lettres patentes données par Charles IX, en novembre 1570, et que la Revue rétrospective a publiées pour la première fois (t. 1, p. 102–111). Après la mort de Henri III, comme nous l’a dit Colletet, rien ne survécut de ce qui représentoit la littérature dans cette première Académie. La partie lyrique fut plus vivace ; même après Baïf nous la trouvons encore debout : elle a émigré rue de la Juiverie, dans la maison d’un certain Mauduit, qui en est le directeur. Sauval, de qui nous tenons ces dernière faits (liv. IX, chap. Académie), nous avoit donné à penser, d’après un autre passage des Antiquités de Paris (t. 1, p. 112), que le fils de Baïf avoit été pour quelque chose dans cette continuation de l’entreprise lyrique. Il nous parle, en effet, d’un Claude Baliffre, surintendant de la musique du roi Henri IV, qui, sauf une légère altération de nom, pouvoit bien être pris pour le fils du fondateur de la première académie musicale ; malheureusement Jaillot a prouvé que Sauval s’étoit trompé (Recherches sur Paris, quartier Saint-Eustache, p. 4–5), et nous, par surcroît, nous venons de faire voir que le fils du poète s’appeloit, non pas Claude, mais Guillaume. Il ne faudra donc plus dire, comme l’ont fait MM. Lazarre dans leur livre d’ailleurs si estimable, Dictionnaire des rues de Paris, 2e édit., p. 184, que ce Claude Baillifre, qui a donné son nom à une rue bâtie sur des terrains que lui avoit concédés le roi, étoit le fils du poète.
  2. Une première édition des Mimes avoit paru en 1576, ce fut la seule que Baïf donna lui-même ; mais en 1608, c’est-à-dire un an avant l’époque où fut écrit ce factum rimé, son fils, ayant fait à Toulouse le voyage dont il parle ici, en profita pour publier chez Jean Jagoust une partie des œuvres de son père : Les mimes, enseignements et proverbes de J. A. Baïf ; Tolose, Jean Jagoust, 1608, in-16. Cette édition ne fut pas la dernière. Il en parut encore une à Tournon en 1619, imprimée chez G. Linocier. C’est un in-12 de 327 pages. Dans l’Epistre dedicatoire à Estienne Empereur, sieur de La Croix, auditeur des comptes à Grenoble, il est dit que Linocier a ajouté à cette édition « quelque pièce qui n’a encore cy devant esté veue, l’ayant recouvré n’aguères, après l’avoir laissé eschapper, lorsque son ouvrier du Baïf la luy donna pour l’imprimer, environ trente ans auparavant ». Le bibliophile Jamet en possédoit un exemplaire. Nous tirons ces détails d’une note manuscrite de l’abbé Mercier de Saint-Léger sur l’article Baïf, dans la Biblioth. de du Verdier, édit. Rigoley de Juvigny, t. 1, p. 324.
  3. G. Baïf ne se trompe pas ; son père, au livre 1er des Mimes enseignements et proverbes (Tolose, 1619, in-16, p. 26), s’adresse à M. de Villeroy, secrétaire du roi, et lui fait le récit de ses vains efforts, qui, après l’avoir mené à une sorte de renommée, n’ont pu le conduire à la fortune :

    Quand je pense au divers ouvrage
    Où j’ay badiné tout mon âge,
    Tantost epigrammatisant,
    Tantost sonnant la tragedie,
    Puis me gaussant en comedie,
    Puis des amours petrarquisant,
    Ou chantant des roys les louanges,
    Ou du grand Dieu, le roy des anges…
    Je ry de ma longue folie
    (Ô Villeroy, de qui me lie
    L’amiable et nette vertu),
    Et je di, voyant ma fortune
    Maigre, s’il en fust jamais une :
    « Je suis un grand cogne-festu,
    Qui cogne, cogne et rien n’avance.
    J’ay travaillé sous esperance.
    Les rois mon travail ont loué,
    Plus que n’a valu mon mérite ;
    Mais la récompense est petite
    Pour un labeur tant avoué,
    Puisque je n’ay crosse ni mitre ;
    Puisque je n’ay plus que le tiltre
    D’une frivole pension,
    Bonne jadis, aujourd’huy vaine,
    Qui m’emmuselle et qui me meine
    Pour m’accabler de passion.
    Doncques le mieux que je puisse faire,
    C’est me tromper en ma misère,
    Maladif pauvre que je suis.
    Voire, au milieu de mon martyre,
    Me faut essayer la satire :
    Souffrir et taire ne me puis.

    En plus d’un autre endroit de ses œuvres Baïf avoit fait les mêmes plaintes : ainsi au livre IX de ses Poëmes, dans ses vers à Belot ; et dans son Epistre à M. de la Molle, où, entre autres choses, il avoit dit :

     
    Quand, malcontent, resveur, je panse
    Que vingt et cinq ans par la France
    J’ay faict ce malheureux mestier
    Sans recevoir aucun salaire
    De tant d’ouvrages qu’ay sceu faire,
    Oh ! que j’eusse été coquetier !

  4. Charles IX, suivant Colletet, dans sa Vie manuscrite de Baïf, l’avoit fait secrétaire ordinaire de sa chambre ; « et, ajoute-t-il, comme ce prince liberal et magnifique luy donnoit de bons gages, il luy octroya encore de temps en temps quelques offices de nouvelle creation, et de certaines confiscations qui procuroient à Baïf le moyen d’entretenir aux études quelques gens de lettres, de regaler chez lui tous les savans de son siècle et de tenir bonne table. » Baïf fit trop en conscience ces bombances littéraires dont on lui confioit les fonds. Quand, après Henri III, qui avoit repris de son frère le rôle de protecteur de cette compagnie, l’argent cessa d’être fourni, notre poète, qui n’avoit rien gardé, se trouva sans un écu.
  5. Ce n’est pas le 19 septembre 1589, comme le disent les Biographies, que Baïf seroit mort ; s’il falloit en croire Scévole de Sainte-Marthe, cité par La Monnoie dans ses notes sur la Biblioth. franç. de du Verdier (édit. Rigoley, t. 1, p. 440), il auroit vécu un an encore après cette date, et il faudroit fixer l’époque de sa mort au mois de juillet 1590. Scévole de Sainte-Marthe dit en effet qu’elle précéda de peu de jours l’attaque que Henri IV tenta contre les faubourgs de Paris, et qui l’en rendit maître. Selon La Croix du Maine, il auroit eu cinquante-huit ans ; Sainte-Marthe dit soixante, et c’est lui que je crois, car il avoit connu Baïf. Il faudroit dans ce cas faire naître celui-ci en 1530, et non plus en 1532, ainsi que l’ont répété les uns après les autres les biographes, ces moutons de Panurge.
  6. C’est le fameux cheval de bois qu’on faisoit galoper dans les airs à l’aide d’une cheville qu’il suffisoit de pousser. Il en est parlé dans plusieurs anciens romans, notamment dans Valentin et Orson, et dans l’Histoire de Maguelone et de Pierre de Provence. Le coursier de bois Clavilègne le Véloce, que Cervantes (Don Quichotte, ch. 40) fait bravement enfourcher par son héros ayant Sancho en croupe, n’est qu’une imitation ou plutôt une parodie du cheval de Pacolet. Celui-ci descendoit lui-même en ligne directe du cheval de bronze des Contes orientaux, qui, après avoir passé par l’une des charmantes inventions du vieux Chaucer, l’Histoire de Cambuscan, roi de Tartarie, est arrivé, toujours volant, jusqu’à notre Opéra-Comique. La pièce de M. Scribe, qui, opéra-comique hier, sera grand-opéra demain, sans changer son titre, Le Cheval de bronze, et sans rien perdre, Dieu merci, de la musique d’Auber, est une ingénieuse imitation du conte de la Corbeille, qui se trouve parmi les Contes orientaux qu’a publiés M. de Caylus (La Haye, 1743, 3 vol. in-12). M. Loiseleur-Deslongchamps a lui-même constaté l’emprunt. (Essai historique sur les contes orientaux et sur les Mille et une nuits, 1838, in-12, p. 97, note.)
  7. L’entrée de Henri IV dans Paris, par la Porte-Neuve, eut lieu le mardi 22 mars 1594.
  8. Par negrite canaille Guillaume de Baïf entend parler de la garnison, en grande partie africaine, qui, au nom de Philippe II, occupoit Paris, et principalement les quartiers des faubourgs avoisinant les portes. Il est parlé de ces Môres et Africains des troupes du roi d’Espagne dans la Satyre Menippée, édit. Ch. Labitte, p. 77.
  9. Cette maison, dont il nous faut enfin parler, et qui étoit pour Guillaume Baïf la plus belle partie de l’héritage de son père, se trouvoit, comme il est dit dans les Lettres patentes citées tout-à-l’heure, « sur les fossez Saint-Victor, aux fauxbourgs », c’est-à-dire dans la rue actuelle des Fossés-Saint-Victor. Suivant Jaillot, dont Hurtaut et Magny, dans leur Dictionnaire historique de Paris, t. 1, p. 272, 324, confirment le témoignage, ce vaste logis fut ensuite occupé par la communauté des Augustines angloises. Elles le firent rebâtir dès les premiers temps de leur occupation, c’est-à-dire en 1639. Après avoir été forcées de le quitter à l’époque de la Révolution, elles y revinrent en 1806, et l’habitent encore. Leur couvent forme les nos 23 et 25 de la rue. La maison du poète se trouve ainsi singulièrement agrandie. Elle avoit d’ailleurs été reconstruite, comme je viens de le dire ; depuis longtemps on n’y trouve rien qui rappelle son passé. La physionomie que lui avoit donnée le poète étoit toute profane, et les religieuses angloises n’avoient par conséquent pu s’en accommoder. Guillaume nous parle du grec que la negrite canaille dégradoit sur la poétique façade : il entend par-là les devises un peu pédantes, et réellement écrites en grec, qui se lisoient sur les murs de ce cénacle de la Pléiade. Sauval (liv. IX, ch. Académie) nous en avoit déjà dit un mot, et nous le connoissions aussi par de curieuses lignes que Colletet le fils avoit mises en note auprès d’un passage du manuscrit de son père où il est question de ce logis à la grecque. C’est étant tout enfant, je veux dire un peu avant la reconstruction, faite en 1639, que Fr. Colletet l’avoit pu voir : « Il me souvient, dit-il, estant jeune enfant, d’avoir vu la maison de cet excellent homme, que l’on montroit comme une marque precieuse de l’antiquité ; elle estoit située (sur la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet) à l’endroit même où l’on a depuis bâti la maison des religieuses angloises de l’ordre de Saint-Augustin, et sous chaque fenêtre de chambre on lisoit de belles inscriptions grecques, en gros caractères, tirées du poète Anacréon, de Pindare, d’Homère, et de plusieurs autres, qui attiroient agréablement les yeux des doctes passants. » Ces inscriptions étoient assez d’usage en ce temps-là ; c’étoit comme une sorte d’enseigne que prenoient volontiers les logis de savants. G. Colletet nous dit, par exemple, qu’Estienne Pasquier s’étoit donné ce luxe classique : « Sur le quai de la Tournelle, vis-à-vis du pont de pierre, écrit-il dans la notice qu’il lui consacre, il possédoit une maison fort agreable, sur la porte de laquelle il avoit fait graver des devises grecques et latines, qui furent, vingt ans après sa mort, effacées par un nouveau maître. » Charles IX et Henri III vinrent souvent dans la maison de la rue des Fossés-Saint-Victor pour assister aux «  épreuves de poésie et de musique » qui y avoient lieu, et pour faire ainsi acte de protecteurs de cette primitive académie. Elle étoit, avec celle qui se tenoit tout près, à l’abbaye de Saint-Victor, sous les auspices de Fr. du Harlay, et que Charles IX et Henri III visitoient souvent aussi, la véritable devancière de l’Académie françoise. (Mém. de l’abbé d’Artigny, t. 6, p. 200–201.) Celle-ci ne les récusoit pas ; elle se faisoit même volontiers une loi des traditions qui pouvoient venir d’elles. Lorsque, par exemple, la reine Christine dut lui rendre visite, comme on étoit à se demander quel cérémonial il faudroit observer pour cette réception, on en appela prudemment à la mémoire de ceux qui pouvoient savoir ce qui se passoit en pareil cas chez Baïf, aussi bien qu’aux assemblées de Saint-Victor, et l’on s’en fit une règle. « M. le chancelier, écrit Patru à d’Ablancourt, appela M. de La Mesnardière, qui, sur cette proposition, dit que du temps de Ronsard il se tint une assemblée de gens de lettres et de beaux esprits de ce temps-là à Saint-Victor, où Charles IX alla plusieurs fois, et que tout le monde étoit assis devant lui. Il ajouta qu’on étoit couvert, si ce n’est lorsqu’on parloit directement au roi. » M. Sainte-Beuve, à qui nous devons de connoître une partie de ce qui précède, relève avec raison l’impudence de Moncrif, qui, dans son Choix d’anciennes chansons, p. 33, s’imagine de dire, à propos de Baïf : « Peut-être le premier poète qui a imaginé d’avoir une petite maison dans un faubourg de Paris. Une académie qu’il y établit, dans de certains jours, n’etoit peut-être qu’un pretexte. » — « Il faut bien être de son XVIIIe siècle pour avoir de ces idées-là », dit M. Sainte-Beuve. Un peu plus loin, il fait encore cette remarque, par laquelle nous clorons l’histoire toute littéraire de ce vieux logis : « C’est dans ce couvent des Angloises, bâti sur remplacement de la maison de Baïf, que par la suite (volventibus annis) a été élevée Mme Sand. (Tableau histor. et crit. de la poésie françoise et du théâtre françois au XVIe siècle, édit. Charpentier, p. 422–423.) Mme Sand a longuement parlé elle-même de cette maison, qui la vit enfant. (Hist. de ma vie, in-12, t. 6, p. 105.)
  10. C’est Philippe Desportes, abbé de Tiron, comme on sait.
  11. Desportes, après avoir, en 1587, passé quelque temps triste et découragé chez Baïf, où de Thou le vint voir (Mém. de la vie de Jacq.-Aug. de Thou, 1714, in-12, p. 168), s’étoit décidé pour le parti de la Ligue, pensant peut-être que mieux valoit être rebelle que ne rien faire. C’est à Rouen, près de l’amiral de Villars, qui y régnoit pour la sainte Union, qu’il s’étoit retiré. Dans le parti contraire, sa défection étoit honnie. Les auteurs de la Ménippée le placent parmi les traîtres, et disent, parlant de lui : « Athéiste et ingrat comme le poète de l’amirauté. » (Édit. Ch. Labitte, p. 9.) Il s’en moquoit. Conseiller intime de M. de Villars, principal ministre « de ce moderne roi d’Yvetot », comme la Ménippée appelle l’amiral (p. 231), il menoit tout à sa guise en Normandie, gouvernoit le gouverneur, faisoit secrètement des traités avec le roi, ainsi que nous l’apprend Palma-Cayet (Coll. Petitot, 1re série, t. 45, p. 352), et de cette façon se consoloit d’autant mieux de la perte de ses bénéfices qu’il se ménageoit les moyens de les recouvrer plus tard, ce qui fut en effet.
  12. C’est-à-dire chef de la connétablie qui jugeoit de tous les crimes commis par les gens de guerre, sur les routes ou ailleurs. G. Baïf, en disant que Monguibert étoit un justiciable de ce tribunal, donne à entendre qu’il ne valoit pas mieux qu’un voleur de grands chemins.
  13. Sorte de bouclier.