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L’Israël des Alpes ou les Vaudois du Piémont/02

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L’Israël des Alpes ou les Vaudois du Piémont
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 74 (p. 567-607).
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L'ISRAEL DES ALPES
OU
LES VAUDOIS DU PIEMONT

II.
LA CROISADE ALBIGEOISE ET LA DISPERSION.

Le lecteur a pu suivre dans une première étude [1] les origines de la protestation religieuse du moyen âge et voir comment elle se partagea dans le midi de la France en deux courans, le courant vaudois et le courant albigeois ou cathare. D’un côté la foi simple et confiante en une autorité antérieure et supérieure à l’église, de l’autre la raison s’érigeant en juge souverain de l’église et de la foi, telles furent alors comme aujourd’hui les armes des adversaires de la théocratie, papale. La secte vaudoise trouva sa forme ecclésiastique dans cette institution occulte et démocratique des bardes qui nous est apparue autour du Viso. L’organisation de la secte albigeoise est beaucoup plus compliquée. Le système qu’elle oppose à celui des papes est un étrange amalgame de matériaux divers tirés des religions d’Asie et des plus purs élémens du christianisme. Par sa théologie et sa morale dualistes, le catharisme a fait le tourment des esprits qui voudraient y voir une manifestation exclusivement chrétienne ; mais la puissance incomparable de dévouement et d’amour qu’il a développée dans le monde, la patience de ses disciples au milieu des persécutions, leur enthousiasme devant le bûcher, leurs mœurs pures, leur piété profonde, font de cette secte, pour l’observateur dégagé des préjugés d’église, comme une des plus hautes expressions de la morale chrétienne. Si le catharisme est dualiste par la théologie, il est vraiment évangélique, par les œuvres. On ne peut en bien saisir la constitution et la discipline que lorsqu’il s’est assis dans le midi de la France, vers la fin du XIIe siècle. Jusqu’alors il avait erré sur une grande partie de l’Europe, sur le Danube, le Rhin, dans nos provinces du nord, rassemblant çà et là des congrégations éphémères et semant sa route incertaine des cendres de ses disciples brûlés vifs. Ce n’est que sur deux points, le nord de l’Italie et le midi de la France, qu’il a pu résister assez longtemps à l’orthodoxie pour se constituer et permettre de l’étudier à l’aise.


I

Ce qui frappe d’abord l’attention dans le catharisme albigeois, c’est sa tendance à imiter la hiérarchie de l’église dominante. Sur la constitution sectaire, on aperçoit nettement dessinés tous les ordres et tous les degrés de la constitution romaine. L’existence du pape cathare, mise en doute par des écrivains modernes, a été reconnue par des écrivains contemporains. Le prévôt de Steinfelden, Évervin, écrivant à saint Bernard, lui dit que les cathares ont un chef suprême, suum papam habent, et l’abbé Joachim de Flore, le célèbre fondateur de la religion de l’Évangile éternel, qui s’efforçait de les convertir dans la Calabre à l’idée de la troisième alliance de grâce, assure qu’ils obéissaient aveuglément à ce chef qu’ils nommaient « l’apostole. » Des pays slaves, où il réside, il fait des apparitions fréquentes en Italie et en Languedoc. Il préside en 1167 le concile hérétique de Saint-Félix-de-Caraman. On voit par une lettre du légat du pape Conrad, adressée en 1223 aux évêques du midi, que ce chef redouté envoie aussi des légats aux églises persécutées pour les affermir dans la foi et offrir un asile aux fugitifs. Le lieu de sa résidence est placé par l’inquisiteur Raineri à Tragurium, nom latin de la petite ville de Trau en Dalmatie, la ville sainte du catharisme. D’autre part, il résulte des actes mêmes du concile de Caraman qu’il résidait à Constantinople et s’appelait alors Nicétas. Quoi qu’il en soit, l’autorité d’un chef suprême n’a pu grandir et se développer dans la secte cathare comme dans l’église catholique, et Y évoque y est seul resté en vue. Le catharisme a revêtu la forme ecclésiastique épiscopale ; l’évêque y occupe le premier degré, du moins le premier degré bien connu de la hiérarchie. Par là il se distingue de l’église vaudoise, qui a été de tout temps presbytérienne, ne reconnaissant pas de fonction supérieure à celle du simple prêtre. Le presbytérianisme est la forme constitutive du christianisme persécuté. Ce n’est qu’aux époques où il est devenu religion d’état et église officielle, c’est-à-dire lorsqu’il s’est altéré dans son esprit, qu’il a poussé par en haut une végétation inutile et épuisante de fonctions et de dignités supérieures. On comprend que l’église vaudoise, opprimée jusqu’à nos jours, se soit enfermée dans cette constitution primitive, et qu’elle se soit retranché ce luxe de hautes dignités qui ne pouvaient que la compromettre et attirer les foudres de l’église rivale. Le catharisme, plus audacieux ou moins scrupuleux dans le choix des matériaux dont il a construit son sanctuaire, a eu la prétention de s’élever à la hauteur de l’église romaine et de reproduire dans sa constitution tous les étages de l’échafaudage papal. Il se découpe sur la terre de la « langue d’oc » de grands diocèses mesurés sur les diocèses catholiques et divisés en paroisses ou congrégations. A la tête de chacun d’eux étaient placés des évêques dont les écrivains contemporains donnent les noms et la succession ; au-dessous venaient les deux fils spirituels de l’évêque, le majeur et le mineur, dont le premier était son successeur désigné, puis les ministres, les diacres, les anciens ; enfin nous retrouvons ici les deux grandes divisions du catholicisme, l’église enseignante et l’église enseignée, appelées par les cathares l’une l’ordre des consolés et l’autre l’ordre des croyans. On passait de celui-ci à celui-là par l’ordination du consolamentum, sacrement qui conférait au croyant des grâces surnaturelles et une vertu merveilleuse.

Un écrit recueilli par deux moines laborieux de la congrégation de Saint-Maur [2] nous apprend comment s’accomplissait cette initiation. On se réunissait de nuit, en silence, dans un lieu caché aux regards profanes, éclairé par de nombreux flambeaux qui symbolisaient le baptême du feu, — symbole expressif, car l’initié, s’il était découvert, était de droit voué au bûcher, — on se groupait en cercle autour du récipendiaire, seul au centre, à genoux et prosterné à la manière orientale, les mains appuyées sur le sol. Le ministre, rompant le cercle, s’approchait un évangile à la main, et, Je posant sur la tête du croyant, lui demandait par trois fois : « Frère, veux-tu te rendre à notre foi ? — Oui, bénissez-moi. » Alors, étendant les mains, le ministre le bénissait en lui disant en langue d’oc : « Dieu te bénisse, Deus fassa bon chrestian, Deus port a Aana.fi. » Puis il lui adressait une série de questions liturgiques sur le genre de vie qu’il devait mener. « Promets-tu de ne pas manger de viande, d’œufs, de fromage, et de te nourrir exclusivement de ce qui vient de l’eau et des végétaux ? Promets-tu de ne pas mentir, de ne pas jurer, de ne pas tuer ? Promets-tu de ne pas livrer ton corps à la concupiscence, de ne pas vivre dans la solitude quand tu peux avoir une compagnie, de ne pas manger seul quand tu peux avoir des commensaux, de ne pas te coucher sans être vêtu d’une chemise et d’un caleçon, et de ne pas abandonner la foi par crainte du feu, de l’eau ou de tout autre supplice ? » — Je le promets, répondait l’initié à toutes ces questions. On lui passait autour du cou un fil de laine ou de lin qu’il ne devait plus quitter : c’était le symbole de la chasteté perpétuelle qu’il s’engageait â garder. L’assemblée tout entière tombait alors à genoux., on récitait l’oraison dominicale à l’unisson, et la cérémonie se terminait par la communion du baiser de paix, imitée des premiers chrétiens. Le ministre la donnait d’abord au nouvel initié en l’embrassant sur la bouche, celui-ci rendait le baiser à son voisin, et la paix circulait à la ronde jusqu’au dernier assistant, à moins qu’il n’y eût des femmes dans l’assistance. La morale cathare, inspirée par la croyance que l’attrait des sexes est une invention du malin pour prolonger la captivité de l’âme dans les corps, interdisait aux initiés du consolamentum non-seulement l’union légitime du mariage, mais encore le simple contact de la femme. Pour elle, la communion de la paix qui terminait toutes les cérémonies cathares prenait un autre tour. On lui donnait la paix en la touchant non de la main, mais du coude, et en la frappant sur l’épaule avec l’Évangile du Dieu bon, avec le Nouveau Testament, car l’ancien était censé celui du grand Satan. La femme rendait la paix de la même manière, si son voisin était d’un sexe différent, et dans la forme accoutumée, c’est-à-dire par un baiser sur la bouche, si c’était une femme.

L’état moral du consolé était changé par cette cérémonie, il n’était plus le même homme, il n’appartenait plus au monde, à Satan et à ses pompes, car la secte avait aussi emprunté à l’église dominante sa doctrine sur la vertu surnaturelle du sacrement. Le christianisme primitif est la seule religion qui ait attaché la conversion au principe de la foi, à un sentiment personnel et libre, et vouloir faire découler de certains rites des effets surnaturels, c’est s’écarter de la spiritualité et de la liberté des premiers siècles. Le catharisme ne put échapper entièrement à cette tendance. Avec la grande église, il a professé la doctrine matérialiste que les théologiens ont caractérisée par le mot barbare d’opus operatum, l’œuvre accomplie ; avec la grande église, il a cru à la magie dit sacrement. Par le consolamentum, le sectaire entrait dans un état d’âme extra-humain, il devenait un parfait, un pur, mot qui a désigné la secte en général. Tourmenté dès lors par le désir d’atteindre son idéal de perfection, la domination absolue de l’esprit sur la chair, il se livre à un ascétisme dont la rigueur a étonné le moyen âge lui-même. L’idée de mortifier le corps pour sanctifier l’âme n’est pas sortie de l’Évangile. Rien n’est plus contraire à la doctrine du maître, qui a voulu « la miséricorde et non le sacrifice, » que le jeu cruel d’un homme qui se torture lui-même. C’est une importation venue des religions de l’Asie, toutes plus ou moins dualistes, toutes reposant sur le dogme des deux natures ennemies. Admettant cet antagonisme non-seulement dans l’homme, mais encore en Dieu, les saints du catharisme poussèrent l’ascétisme beaucoup plus loin que ceux du catholicisme, qui n’a jamais admis un dualisme aussi absolu ; mais c’est la même idée qui domine les uns et les autres, l’idée asiatique des deux natures, dont l’une est mauvaise, et qu’il faut traiter durement, abaisser, faire souffrir.

Sous l’empire de cette illusion, les consolés s’interdisent toutes les douceurs de la vie, jeûnent quarante jours au pain et à l’eau trois fois par an et trois jours par semaine, ne mangent jamais de ce qui a eu vie. Ils diffèrent pourtant des moines et des anachorètes par une activité dévorante pour la propagation de leur foi. Poussés par un zèle incroyable, ils sont toujours en mouvement pour la conversion des- âmes, entreprenant de longs voyages à travers un monde ennemi, marchant nu-pieds ou en sabots, vêtus d’une étoffe sombre, le visage pâle et défait, vivant au jour le jour de la charité des croyans. Le prévôt de Steinfelden tire de la bouche de l’un d’eux qu’il va brûler cette confession : « Nous menons une vie errante et dure, nous fuyons de ville en ville, pareils à des brebis au milieu des loups, et pourtant notre vie est sainte et austère. Elle se passe en abstinences, en prières et en travaux que rien n’interrompt ; mais tout nous est facile, parce que nous ne sommes plus de ce monde. » Insoucians de la vie, ils ne résistent pas à qui veut la leur ôter. Parmi leurs préceptes moraux, celui de ne pas tuer est absolu. Celui qui tue, fût-il un magistrat armé du glaive de la justice, fût-il même dans le cas de légitime défense, est le continuateur de la tradition de Caïn le meurtrier, qui tua son frère et fît l’œuvre par excellence de Satan. Le catharisme fut conduit a cette horreur du sang par un reste de croyance à l’a métempsycose qu’il avait retenu du gnosticisme alexandrin et du manichéisme du IVe siècle. Il croyait que les âmes sont ici-bas en enfer et qu’elles y passent dans des corps d’hommes et même dans des corps d’animaux jusqu’à ce qu’elles soient parvenues à la foi des purs, et qu’elles aient reçu la consolation des mains d’un parfait. Tuer un homme ou un animal, c’était donc s’exposer à replonger une âme dans l’enfer terrestre. De là l’engagement de l’initié à ne manger jamais de ce qui a eu vie et à ne tuer ni homme ni animal. Ce trait de la morale parfaite, connu des soldats de Simon de Montfort, leur avait fait imaginer un singulier moyen pour reconnaître un consolé : ils présentaient au suspect, dit Etienne de Belleville, une poule à saigner, et s’il refusait d’accomplir cette opération culinaire, c’est lui-même qui était massacré sans autre forme de procès ; mais à un pur il importait peu d’être tué, il aspirait à la mort comme l’homme ordinaire aspire à la vie. Prenant à la lettre l’exclamation de saint Paul : « Malheureux que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort ? » il allait au-devant de cette délivrance, la hâtait par ses abstinences meurtrières et en certains cas par le suicide. Les archives de l’inquisition dans le midi, recueillies par Doat en 1669 [3], nous fournissent de nombreux exemples de parfaits et de parfaites qui ont mis fin volontairement à leur vie soit par le poison, soit en s’enfonçant dans la poitrine un petit fer pointu, une espèce d’alène qu’ils portaient toujours sous leur vêtement pour le cas où ils tomberaient entre les mains de l’inquisiteur. Quand ce moyen leur manquait, ils se soumettaient au régime terrible de l’endura, qui consistait à se laisser mourir de faim dans la prison. Le greffier du sanglant tribunal cité par Doat rapporte qu’une femme nommée Montolina se laissa ainsi mourir d’inanition devant les mets succulens qu’on lui présentait.

Pour des hommes qui voyaient le salut de leur âme dans la dissolution du corps, le jour de la mort était un jour de fête. Ils y couraient avec un visage rayonnant, en chantant des cantiques et s’écriant avec l’apôtre Paul : « O mort, où est ton aiguillon ? ô sépulcre, où est ta victoire ? » Le martyrologe des premiers siècles n’a rien qui surpasse le courage des cathares. Aucun de ceux qui avaient reçu le consolamentum n’a renié sa foi. Les agens du pape connaissaient bien cette fermeté inébranlable. Quatre cents consolés ayant été pris par l’armée croisée au château de la Minerve, en Languedoc, le légat promit la vie sauve à tous ceux qui rentreraient dans l’église. Cette condition parut un excès de clémence aux chevaliers français, qui déclarèrent qu’ils n’étaient pas venus dans le midi pour épargner ces hérétiques abominables. « Attendez, dit le légat, ils n’accepteront pas cette condition. » Tous en effet préférèrent mourir, tous furent brûlés, à la joie immense, dit le moine de Vaux-Cernay, des bandes du nord. Les femmes ne montraient pas moins de courage que les hommes. L’inquisiteur Moneta, cathare converti, parle dans sa somme [4] d’une Milanaise jeune et belle qu’il voulait sauver de la mort. Il fit dresser devant elle le bûcher qui devait brûler son père, sa mère et ses frères, espérant qu’en présence de ce spectacle horrible elle se laisserait arracher une abjuration qui la sauverait. Il n’en fut rien. Elle regarda d’un œil sec tous ces préparatifs, sa famille liée sur le bois, la torche qui s’en approche, la flamme qui monte, et tout à coup, échappant aux mains des familiers de l’inquisition, elle s’élança dans le brasier, où elle fut consumée avec ses parens. Ce courage répandait autour des martyrs cathares un enthousiasme contagieux dont les inquisiteurs eux-mêmes ne purent pas toujours se garantir, et l’on vit à Cologne en 1234 le moine Échard, jusque-là tourmenteur d’hérétiques, entraîné par le vertige de ses victimes, se précipiter avec elles sur le bûcher qu’il leur avait préparé. Si cette folie de la mort gagnait jusqu’aux bourreaux, quel ne devait pas être sur la foule l’effet de tant d’héroïsme devant les supplices ! Les bûchers ne faisaient que multiplier les sectaires. L’église dut se montrer moins prodigue d’auto-da-fé, et elle mit à la mode les tortures à huis clos, les morts lentes des oubliettes. Partout s’élevèrent des prisons construites avec les biens des hérétiques, où ils se consumaient en secret sans répandre autour d’eux cette puissance mystérieuse de prosélytisme qu’engendrent la souffrance et la mort supportées avec résignation.

L’ordre des parfaits a été nécessairement limité par cette perfection surhumaine qu’il exigeait de ses initiés. L’inquisiteur Raineri en porte le nombre à 4,000, répandus en Italie et dans le midi de la France. Il est vrai que ce chiffre est donné après 1240, c’est-à-dire après les grandes exterminations qui en avaient dû éclaircir déjà les rangs des deux côtés des Alpes ; mais en aucun temps ils n’ont formé la majorité de la secte. La grande masse du catharisme est demeurée au-dessous de cette perfection délirante et même en dehors de la croyance dualiste qui produisait ces étranges phénomènes moraux. On voit en effet dans les manuscrits de Doat que les parfaits ne révélaient pas toute la doctrine cathare aux simples croyans. Ceux-ci, interrogés par l’inquisition, ne savent rien de cette théogonie qui fait sortir le monde visible, la matière et les corps des mains du diable, ni de cette exégèse qui fait de l’Ancien Testament la révélation de Satan. Ils protestent seulement qu’ils forment la véritable église de Dieu, et que tous les papes depuis Sylvestre, qui devint un prince temporel par la donation de Constantin, sont des antechrists et des ennemis de l’Évangile. Leurs réponses ne trahissent aucune idée dualiste absolue malgré les efforts des inquisiteurs pour leur faire avouer qu’ils croient à deux dieux. Le dualisme paraît donc avoir été une doctrine d’initiation à laquelle le simple croyant demeurait étranger jusqu’à ce qu’il eût reçu le comolamentum. Si on lui avait demandé le même degré de perfection et de foi, le catharisme albigeois se serait condamné à n’être qu’une société fermée comme les corporations religieuses qui surgissaient diras l’église ; mais, ayant la prétention d’embrasser toute la société civile, il lui fallait élargir ses cadres et s’accommoder à la faiblesse humaine. Il y réussit par ses divers degrés d’initiation.

On entrait dans l’initiation des croyans de deux manières, par l’imposition des mains d’un parfait ou par la cérémonie de la covenenza, sorte de pacte par lequel on s’engageait à recevoir le consolamentum avant la mort. Le sacrement étant dans la croyance occulte le moyen magique de faire rentrer l’âme sous l’empire du Dieu bon, celui qui s’engageait à le recevoir se mettait à la disposition de Dieu. Il n’était pas tenu à la pratique de la morale parfaite : il pouvait se marier, manger de ce qui avait eu vie, porter les armes, faire la guerre ; mais l’engagement qu’il venait de prendre lui inspirait pour les parfaits une vénération qui a fait dire aux écrivains orthodoxes que le croyant albigeois adorait ses ministres. Quand l’un de ceux-ci arrivait dans une localité, tous les croyans s’empressaient de lui offrir le logement, la nourriture ou le vêtement, et de lui demander en retour sa bénédiction, qui était d’un grand prix. Un évêque orthodoxe en tournée parmi ses fidèles lève la main sur la foule et donne libéralement sa bénédiction à tous, â ceux qui la demandent et à ceux qui ne la demandent pas ; mais, d’après le Livre des Sentences de l’inquisition de Toulouse [5], un parfait ne la donnait qu’à ceux qui la lui demandaient. On s’arrêtait pour cela devant lui, on fléchissait le genou et on lui disait : « Bon chrétien, bénissez-moi, » ou bien on posait les deux mains sur ses bras en inclinant trois fois la tête sur son épaule et en répétant autant de fois la demande. L’austérité de sa vie exerçait un prestige qui courbait devant lui l’imagination populaire. Le moine et l’ascète sont les hommes parfaits du moyen âge. L’esprit de cette époque a beau s’emporter et se révolter contre l’autorité religieuse, il se retrouve toujours monacal, et il reproduit jusque dans ses emportemens sectaires le type orthodoxe qui l’obsède. Le parfait cathare a exercé une grande influence non-seulement sur sa secte, mais encore sur la population demeurée catholique. On le croyait revêtu d’une puissance surnaturelle dans l’ordre moral et dans l’ordre physique : il commandait aux vents et à la tempête, il délivrait des puissances invisibles de l’air ; par la parole sacramentelle et l’imposition des mains, il sauvait les âmes, chassait le grand Satan et rétablissait le règne de Dieu dans le monde des esprits. On lui donnait des noms qui expriment les idées superstitieuses qu’on avait de lui : dans le midi de la France, les parfaits sont appelés les bons chrétiens, les bonshommes, les consolateurs ; en Italie, leur invincible patience dans les souffrances les fit appeler patari et paterini, de pati, souffrir, et cathari à cause de la pureté de leurs mœurs ; dans les pays gréco-slaves, ils reçurent le nom étrange de θεοτόχοτ, qui signifie pères de Dieu, parce qu’ils étaient censés engendrer le Verbe de Dieu dans les âmes chaque fois qu’ils administraient le consolamentum.

Ainsi s’avancent sur les plages méridionales les deux protestations albigeoise et vaudoise, divisées sur leurs principes de croyance et d’organisation religieuse, mais unies par des préceptes moraux communs. Extérieurement, et à les considérer dans la vie pratique, le barbe vaudois et le parfait albigeois se ressemblent, ils poursuivent la même perfection, cette perfection ascétique consistant dans le renoncement au monde, le détachement des richesses et la pauvreté apostolique ; mais ils la poursuivent sous une impulsion de foi différente. L’un, tourmenté de l’illusion que le monde visible est l’œuvre du diable, aspire à en sortir et livre au corps qui retient l’âme captive une guerre à mort, réprimant les affections naturelles, même légitimes, comme des inspirations du mal, et exerçant sur lui-même des violences qui rappellent les anachorètes du désert et les fakirs de l’Inde. L’autre agit sous l’empire d’une foi plus chrétienne et plus rationnelle en un Dieu unique qui a créé le corps aussi bien que l’âme ; mais il n’en admet pas moins l’existence du mal dans l’homme et dans le monde, et aspire aussi vivement à déloger, selon l’expression de l’apôtre Paul, pour être avec son Dieu et son sauveur. Dans la morale, les deux sectaires aboutissent à des résultats identiques. Ce que l’un fait par terreur, l’autre le fait par amour. Chez les deux, la domination de l’esprit sur la matière est portée à un degré de puissance qui a étonné le moyen âge, et qui explique les succès rapides de la propagande hostile à l’orthodoxie. La brusque invasion du midi par les deux sectes est demeurée pour beaucoup d’historiens un fait inexplicable ; mais ils n’ont pas réfléchi à l’impression qu’a dû produire sur l’esprit d’une population vive et mobile l’arrivée de ces apôtres réalisant l’idéal de perfection qui était dans la pensée de tous, et cela en face d’une église déchue qui présentait alors un spectacle tout contraire. Il faut se rendre compte de ce contraste pour comprendre la puissance des sectes errantes devant la grande organisation romaine. — Ici une déchéance morale sans exemple que les écrivains amis avouent en rougissant, des évêques entretenant des bandes de routiers pour percevoir les dîmes et rançonner leurs ouailles, des prélats allant en guerre, menant la vie violente et dissolue des grands seigneurs, chasseurs et viveurs intrépides, dit un troubadour, « aimant les femmes blanches, le vin rouge et les beaux habits ; » un clergé inférieur dégradé par sa dépendance du seigneur laïque, qui s’était arrogé le droit de nomination aux cures et aux bénéfices sur ses domaines, — un clergé inférieur ignorant, sachant à peine lire son bréviaire, et tombé si bas dans l’opinion que le peuple disait en langue vulgaire, quand il voulait témoigner son éloignement pour quelqu’un de méprisable : Ameriou miou esser capelan, j’aimerais mieux être prêtre ! Contre cet abaissement, les saints hommes de l’église cherchent à réagir. Saint Bernard parcourt le midi à plusieurs reprises, combattant les sectaires et reprochant aux clercs leurs mauvaises mœurs en termes que nous ne saurions reproduire. Ce qui rendait cette situation plus dangereuse dans le midi que partout ailleurs, c’est qu’elle se produisait au milieu d’une civilisation hâtive, à côté d’une littérature déjà formée, railleuse, sarcastique et légère, qui déversait le ridicule et la satire sur les plaies béantes de la société religieuse. Les troubadours du XIIe siècle sont les dignes ancêtres des humanistes du XVIe et des littérateurs-philosophes du XVIIIe. Dans leurs canzones satiriques, l’église est plus malmenée que dans les écrits des dissidens religieux. « Ah ! faux clergé, s’écrie le troubadour marseillais Bertrand Carbonnel, mensonger, traître, parjure, larron, débauché, mécréant, tu fais tous les jours tant de mal que tu as mis tout le monde dans l’erreur. Jamais saint Pierre n’eut capital d’argent en France, jamais il n’eut bureau d’usure. Il tint au contraire droite la balance de loyauté. Vous ne faites pas de même, vous qui pour de l’argent prononcez des interdictions, pour de l’argent absolvez, pour de l’argent condamnez, et auprès de vous nul sans argent ne trouve de rémission. » Au lieu de répondre à ces mordantes surventes par la réforme des mœurs, le clergé accusait à tout propos ses ennemis de tendances hérétiques ; mais cette accusation restait sans force sur des esprits à moitié détachés de l’orthodoxie, et un troubadour indigné y répondit par la comédie sanglante intitulée l’Hérésie des prêtres, qui fut jouée aux applaudissemens des princes et des barons de la langue d’oc. Ces piqûres de la littérature légère ne sont guère dangereuses pour une théocratie qui règne dans l’état et dans la famille. Voltaire et son école ont plutôt affermi qu’ébranlé le catholicisme de France. L’action d’Érasme et des humanistes de son temps n’eut pas des résultats plus sensibles, et, sans l’arrivée des sectaires religieux, l’école des troubadours n’eût pas sérieusement inquiété la domination de Rome sur le midi de la France. Pour l’ébranler, il fallait les apôtres vaudois et cathares : ils avaient la foi, une foi ardente ; ils vivaient par elle et pour elle, et elle produisait en eux ce genre de vie étrange qui frappa d’étonnement un peuple à imagination vive. L’austérité de leurs mœurs provoque des comparaisons avec celles du clergé dominant. Toutes les colères, toutes les haines sourdes qui couvent au fond des cœurs contre la domination et les richesses des prélats et des clercs se précisent et savent désormais à qui s’en prendre. Le peuple se détourne des cérémonies officielles et court à celles des nouveau-venus avec l’entraînement du caractère méridional. Autour de l’apôtre errant se presse la foule avide, curieuse d’abord, attentive bientôt, convertie d’avance à la foi nouvelle. Il parle l’Évangile à la main, l’Évangile en langue vulgaire, à la portée de tous, et il peut asseoir à l’aise sur cette base ses doctrines particulières, car de ce livre les foules du moyen âge ne savent qu’une chose, qu’il est le livre de Dieu, dont l’église avait par système interdit la lecture au peuple. Les sectes ont traduit ce code primitif du christianisme, ce fut leur honneur et leur force devant la république chrétienne. Se figure-t-on la puissance du sectaire armé de la parole divine sur des foules incapables de le contrôler, qui croient que par ce livre Dieu parle à l’humanité ! Sa prédication renouvelle les merveilles de celle des premiers apôtres. On se précipite dans le sanctuaire hérétique pour échapper à l’oppression orthodoxe. La congrégation se forme instantanément, simple et primitive autour de l’apôtre vaudois, compliquée et divisée en degrés d’initiation autour du cathare, et la congrégation, en se multipliant, couvre en quelques années, dit le poète provençal Guillaume de Tudèle, le Carcassonnais, l’Albigeois, le Lauraguais, le pays de Béziers à Bordeaux, « et, ajoute-t-il, qui dirait plus ne mentirait pas. » En 1198, année de l’avènement au trône pontifical d’Innocent III, du pape qui va porter le fer et le feu parmi cette étonnante végétation sectaire, l’hérésie a gagné la Guienne, la Gascogne et la Provence en-deçà du Rhône, le raidi presque tout entier.

Le mouvement n’entraîna pas seulement les classes inférieures, les petites gens ; il gagna les hautes classes, cette brillante chevalerie méridionale, si fière de sa civilisation, de sa noblesse et de son indépendance. Le spectacle de l’austérité albigeoise et vaudoise l’étonne et l’attire. Elle suspend le cours ordinaire de sa vie mondaine et raffinée pour regarder, et, par un de ces contrastes où se plaît la nature humaine, elle passe sans transition de ses fêtes, de ses tournois, de ses cours d’amour, aux assemblées d’un culte sévère, pauvre et nu, qui ne parle qu’à l’âme. Gaston IV, vicomte de Béarn, Gérald IV, comte d’Armagnac, Bernard IV, comte de Comminges, Raymond-Roger, comte de Foix, tous les grands noms du midi, et le plus grand de tous, Raymond VI, comte de Toulouse, deviennent les protecteurs de l’une et l’autre secte, et vont à la congrégation hérétique. Le comte de Foix fréquente l’assemblée cathare, et de ses deux sœurs l’une est vaudoise, l’autre, la belle Esclarmonde, est albigeoise. Au château de Toulouse, dans la demeure même du « grand Ramon, » comme l’appelle Guillaume de Tudèle, se tenait le culte des purs, et le comte y assiste, s’agenouille avec les autres croyans, communie avec eux par le baiser de paix qui terminait la cérémonie. Il avait en grande révérence, dit Guillaume de Puy-Laurent, la consolation hérétique et les consolateurs, et dans ses expéditions guerrières et ses voyages il emmenait toujours un parfait avec lui en guise de chapelain pour se faire administrer le sacrement de la secte en cas de blessure ou de maladie mortelle. Il ne voulait pas mourir sans être délivré de la domination de Satan. Ses mœurs ne ressemblaient guère à celles des parfaits, si l’on en croit les écrivains catholiques, mais il n’en avait pas moins les parfaits en grande estime. « Je sais, disait-il souvent, que pour ces bonshommes je perdrai ma terre ; eh bien ! la perte de ma terre, et même celle de ma tête, je suis décidé à tout endurer. »

On ne saurait s’expliquer comment a pu se produire cette grande rupture de l’unité catholique, si l’on n’avait pas une idée plus exacte de la constitution politique et sociale du midi de la France au moment où elle a éclaté. La race méridionale s’était donné de bonne heure une organisation sociale des plus favorables au développement de l’individualisme politique et religieux, une sorte de confédération féodale unie par des liens très relâchés, sans organe spécial d’unité, mais dont tous les membres étaient animés d’un vif esprit d’indépendance et de nationalité. Sous ce couvert d’existences indépendantes et se faisant équilibre entre elles, la liberté, qui n’est jamais, quoi qu’on fasse, que le résultat de la pondération des forces limitées par un contrôle mutuel, la liberté sous toutes ses formes avait poussé vigoureusement : la commune, rejeton du municipe romain, était née, et le sol de la langue d’oc s’était chargé de villes prospères, industrieuses, entourées de leurs murailles et de leurs franchises, gouvernées par leurs consuls ou leurs capitouls sortis de l’élection. Dans l’enceinte même de la ville, l’individualisme s’était fortifié. le riche bourgeois s’était construit une maison flanquée de tours où il se sentait à l’abri des puissances politiques et religieuses. Au dehors, les barons de vieille race avaient planté leurs châteaux-forts sur toutes les éminences de la contrée. Derrière ces remparts, la personnalité humaine avait atteint dans les classes supérieures de la chevalerie et de la bourgeoisie des proportions parfois gênantes pour les existences moins hautes ; mais ce développement de la vie individuelle, qui fut si fatal à la liberté des petites républiques italiennes, est tempéré dans le midi de la France par la générosité du caractère national, par une sympathie naturelle, un besoin de relations sociales et un tour d’esprit communicatif qui inclinait les grands vers les petits, les forts vers les faibles. Pendant qu’au nord de la Loire la chevalerie demeure une caste fermée, au midi elle s’ouvre toute grande du côté de la bourgeoisie et du peuple, elle s’ouvre à tout ce qui s’élève, aux nobles sentimens et aux nobles actions, au mérite guerrier et à la poésie. La gaie science et la guerre furent à la chevalerie méridionale ce que sont aujourd’hui le génie et la fortune à l’aristocratie anglaise. Des troubadours sortis des derniers rangs reçoivent l’accolade des barons, marchent de pair avec eux, et souvent obtiennent le pas sur eux à la cour et les préférences dès grandes dames, ils sèment à pleines mains les sentimens chevaleresques, la religion de la loyauté, de l’honneur ; de la courtoisie, de la pitié pour l’opprimé, et cette religion tempère ce qu’il y a encore de violent et d’excessif dans les mœurs. Leurs chants dissipent le fanatisme sombre et les préoccupations, étroites qui produisent l’intolérance et l’oppression. Aux accens harmonieux de la lyre provençale s’élève une civilisation originale, naïve, spontanée, qui repousse la contrainte de la règle, où s’épanouit librement la souveraine indépendance du caractère. C’est surtout dans lès choses de la conscience que cette indépendance se manifeste. Le comte de Foix s’indignait à la seule pensée de l’intervention du pape sur ce domaine réservé. « Quant à ma religion, dit-il un jour au légat d’Innocent III, le pape n’a rien à y voir, vu que chacun la doit avoir libre. Mon père m’a recommandé toujours cette liberté, afin qu’étant en cette posture, quand le ciel croulerait, je le pusse regarder d’un œil ferme et assuré, estimant qu’il ne me pourrait faire aucun mal. » Cette fière attitude n’était pourtant point un défi porté par l’incrédulité contre le monde surnaturel. L’homme du moyen âge n’a point connu le procédé de la raison pure qui élimine les affirmations de la foi, Les esprits forts de cette époque ne sont pas de la même trempe que ceux de la nôtre. Ils restent courbés sous le poids de l’invisible et du surnaturel, et c’est par leur énorme faculté de croire qu’ils échappent à la croyance traditionnelle. Sur ces consciences dominées par la foi, agitées par ce vent d’en haut « qui souffle où il veut, » la théocratie n’a pu maintenir son empire qu’à l’aide des hautes pressions politiques et séculières, et partout où ces pressions ont été neutralisées par une civilisation développée en sens contraire, comme cela est arrivé dans le midi de la France, la conscience religieuse du moyen âge a éclaté, l’orthodoxie a été rompue, les sectes et les hérésies ont fait irruption.

La papauté hésita d’abord sur les moyens à prendre pour arrêter les progrès des doctrines hétérodoxes. Deux voies s’ouvraient devant elle, celle de la persuasion, celle de la force. La force, il ne fallait pas y songer. Comment armer contre leurs vassaux ces barons protecteurs de sectes ou sectaires eux-mêmes ? La civilisation méridionale avait commencé d’accomplir l’œuvre de la séparation du temporel et du spirituel, après laquelle soupire encore la civilisation moderne. L’église avait été désarmée du glaive de la persécution. Le fanatisme s’était endormi aux chants des troubadours, et il n’y avait pas à espérer de le réveiller dans les pays de langue d’oc. Devant cette abstention du bras séculier, Innocent III essaya d’abord de la persuasion. Les historiens ont accordé peu d’attention aux efforts qui furent tentés pour ramener le midi dans le giron par les armes de l’esprit. Cette croisade missionnaire, qui dura près de dix ans, où l’on voit Rome lutter corps à corps avec les sectes sur le terrain théologique et moral, forme pourtant un tableau qui pique plus vivement la curiosité que les exterminations épouvantables qui vont suivre.


II

Dès que les légats d’Innocent III eurent reconnu que l’épée des barons ne sortirait pas du fourreau pour défendre l’église menacée, ils organisèrent des missions, inondèrent les versans des Alpes et des Pyrénées de moines prêcheurs et se mirent eux-mêmes à la tête du mouvement. Bientôt tout le midi retentit du bruit des controverses sur les caractères de la véritable église, sur les pouvoirs temporels et spirituels, et sur le Satan créé ou incréé. L’orthodoxie avait certainement l’avantage de la position théologique sur l’une des deux sectes, et les rêveries extra-chrétiennes du catharisme n’auraient pu affronter une discussion sérieuse ; mais sur le terrain de la morale elle était d’une faiblesse extrême devant l’austérité des mœurs sectaires. Le train princier des légats, leur faste mondain, annulaient les effets de leur prédication sur des esprits qui faisaient consister le christianisme dans le renoncement au monde et dans une vie pauvre et humiliée. « Voyez, disait le peuple, voyez ces cavaliers superbes, ils veulent nous entretenir de leur maître Jésus-Christ, qui pourtant est allé à pied ; ces abbés riches et comblés de dignités nous parlent du Seigneur, qui a été humble et pauvre ! » L’église a rencontré dans tous les temps cette fin de non-recevoir tirée de l’opposition de la morale qu’elle enseigne avec la morale qu’elle pratique, du renoncement aux biens de ce monde et au pouvoir avec ses richesses et son esprit de domination. Il fallait renoncer à ces dehors pompeux pour ressaisir les esprits, car c’était la pompe même et la puissance politique de l’église qui les avaient rejetés dans l’hérésie. C’est ce que comprit un homme dont le nom réveille plus de souvenirs sanglans que celui d’Attila, Dominique de Gusman, le célèbre fondateur de l’ordre des inquisiteurs de la foi. « Vous n’y entendez rien, dit-il hardiment aux légats, quittez cet appareil mondain, renvoyez ces chevaux et ces serviteurs, et allez par le monde à la façon des hérétiques. » Le conseil parut une révélation du ciel, et on vit les légats, ces proconsuls de la Rome papale, plus puissans et plus orgueilleux que ceux de la Rome antique, dépouiller tout à coup les insignes de la puissance, renvoyer au-delà des monts leurs équipages et leurs serviteurs, parcourir le midi vêtus pauvrement, sans or ni argent, se soumettant volontairement aux disputes théologiques, aux contradictions, aux déboires, aux outrages d’une mission en pays ennemi. A ce spectacle étrange, les sectaires, qui n’avaient pas répondu aux premiers appels, où ils soupçonnaient un piège, accourent maintenant, acceptent la lutte avec des adversaires ainsi transformés. On règle les conditions du combat comme pour un tournoi : le colloque sera libre, les arbitres seront choisis dans les deux partis, les sujets de la discussion, arrêtés d’un commun accord, ne seront abandonnés qu’après épuisement de la matière ; enfin l’autorité de la Bible sera seule invoquée des deux parts comme juge de la controverse. Les légats acceptent tout, même cette dernière condition, la plus dangereuse pour eux, car ce qui faisait la force des sectes, c’était précisément leur habileté à manier les textes de l’Écriture sainte. Elle n’était pas moins dangereuse pour le catharisme albigeois, du moins pour ceux d’entre les cathares qui avaient adopté l’idée asiatique des deux principes éternels, car la Bible, aussi bien que la saine philosophie, se dérobe à cette doctrine. Comment soutenir en face des textes et de la raison le dogme dualiste ? Comment faire passer dans une discussion publique ce dogme non moins étrange d’un Christ fantastique qui naît, vit et meurt sans avoir eu un corps ? Il fallait de la part des sectaires ou bien de Fau-dace ou bien de l’illusion pour appuyer ces doctrines sur les Écritures. L’église présentait aussi des côtés faibles, des dogmes qui manquaient de base, et dont les légats auraient dû faire tout d’abord le sacrifice, comme ils venaient de se dépouiller de leurs beaux habits.

C’est avec les cathares dualistes qu’eurent lieu les premières passes d’armes, en 1207, au château de Verfeuil, à Saint-Félix-de-Caraman et à Béziers. Les parfaits qui luttèrent là contre le bataillon orthodoxe ne sont pas séparés de l’église sur quelques points seulement de dogme et de discipline : ils en sont séparés sur tous les points, disant qu’elle n’est pas l’église du Dieu bon, qu’en devenant une puissance politique et terrestre, en faisant servir l’épée à la défense de ses dogmes, elle est tombée sous le pouvoir de Satan. En présence de cet étrange argument tiré de la théologie dualiste, les légats de Rome sont saisis d’indignation. L’un d’eux, l’évêque d’Osma, s’écrie : « Que Dieu vous damne ! vous n’êtes que des hérétiques… » L’homme du pouvoir reparaît sous l’humble missionnaire, et sous ses argumens perce la pointe des hallebardes. Il menace les peuples du midi de la colère de Dieu et des hommes, s’ils ne chassent pas ces hérétiques abominables ; mais les menaces ne font que confirmer ceux-ci dans leur point de vue qu’une religion qui persécute et tue n’est pas le christianisme. Les légats espèrent avoir plus facilement raison de la secte vaudoise, et c’est avec celle-ci qu’ils tinrent la fameuse conférence de Montréal, qui dura quinze jours, selon le témoignage du moine Pierre de Taux-Cernay. Sur les questions de dogme, les vaudois ont été de tout temps catholiques, c’est-à-dire qu’ils ont admis le même symbole. Ils ont même admis jusqu’au XVIe siècle le sacerdoce et la hiérarchie, et ne se sont séparés de l’orthodoxie dominante que parleur manière de considérer le prêtre. Pour eux, il y a un bon et un mauvais prêtre. Celui-ci n’est pas, ne peut pas être le dépositaire des pouvoirs surnaturels que Jésus-Christ a promis à son église ; il ne peut ni absoudre ni consacrer l’hostie, et les sacrements qu’il administre n’ont aucune valeur. C’est la doctrine que soutinrent plus tard Jean Huss et Jérôme de Prague devant le concile de Constance. Ce qui constitue le mauvais prêtre, c’est l’esprit de domination temporelle, l’orgueil de la vie, la participation aux richesses, à la gloire mondaine, et en cela les vaudois aboutissaient au même résultat que les albigeois, tout en partant d’un point de vue différent : pour les deux sectes, une église qui est une puissance temporelle, qui persécute et tue, n’est pas l’église de Dieu. Aujourd’hui on dirait qu’elle est en contradiction avec les idées d’humanité et de civilisation, qui tendent à laisser chacun libre dans sa conscience et sa religion ; mais alors l’esprit de protestation invoquait des argument d’un autre ordre. L’orateur vaudois de la conférence de Montréal, un certain Arnaud Hot, soutient que le ministère apostolique s’était vicié dans l’église en devenant un ministère temporel et politique. Il parla longuement, dit Jacques Ribera, et en langue vulgaire. Si les chroniqueurs avaient rapporté son discours tel qu’il fut prononcé, on aurait sans doute un curieux monument de cette langue d’oc, qui jetait alors un si vif éclat dans la poésie des troubadours. Guillaume de Puy-Laurent rapporte qu’en entendant cette parole ardente, en voyant l’impression produite sur la foule qui assistait aux débats, les légats levèrent brusquement la séance et se retirèrent avec leurs adhérens. Les arbitres ne prononcèrent pas de jugement ; la désertion du champ de bataille en disait plus que toutes les décisions. On avait si peu de confiance aux lumières des clercs que tous les arbitres choisis des deux parts étaient laïques. Guillaume de Puy-Laurent s’en indigne et s’écrie : « O honte ! que l’église et la foi catholique soient tombées dans un tel mépris que l’on s’en remette au jugement des laïques ! »

Découragés et irrités de tant d’insuccès, les légats renoncent aux conférences publiques et divisent leur armée missionnaire en petits groupes de deux ou trois apôtres pour imiter plus complètement le mode d’évangélisation sectaire. L’un de ces groupes, formé de l’évêque d’Osma et du fameux Dominique, se porta sur Pamiers, dans le comté de Foix, où il y avait beaucoup de vaudois. Bien que les conférences publiques eussent peu réussi, le zèle ardent de Dominique pour la conversion des hérétiques lui fit accepter celle qu’on lui offrit dans cette ville. Elle se tint au château du comte, et cette fois l’apôtre orthodoxe obtint un magnifique succès qui aurait dû encourager la papauté à persévérer dans la voie pacifique. Il ramena à l’église un certain nombre de vaudois gagnés par la parole enthousiaste d’un homme qui s’efforçait d’imiter leurs barbes errans, et qui réalisait dans sa vie leur idéal de pauvreté apostolique. Avec ces nouveaux convertis, il fonda sur le modèle du preverage vaudois un ordre religieux appelé les pauvres catholîques, pour travailler avec lui à la conversion de leurs anciens coreligionnaires. Encouragé par ce triomphe, il poursuit l’œuvre pacifique avec un zèle qu’on ne peut s’empêcher d’admirer. Cet homme qui va épouvanter le monde par des supplices l’étonne d’abord par une piété profonde et un zèle religieux incomparable. Il aurait voulu, dit-il lui-même, donner sa vie pour sauver les âmes ; il aspirait au martyre, mais à un martyre horrible, afin que la vue de ses os brisés et de ses entrailles arrachées fît impression sur le cœur des hérétiques rebelles. Dans son enthousiasme, il court là où il soupçonne qu’on le tuera ; il se jette au plus épais de l’hérésie, dans le château de Fanjeaux, où se tenait la réunion des parfaits, et il va les provoquer et les troubler jusqu’au milieu de leur rite du consolamentum. Il ne trouva pas ce qu’il cherchait : aucun bras ne se leva sur lui, et la liberté qu’il maudissait tut la sauvegarde de sa vie. Les assassinats religieux, devenus depuis si fréquens dans le midi de la France, y furent inconnus avant la croisade : la liberté avait calmé l’ardeur du sang méridional.

Un succès partiel, quelques sectaires ramenés par la persuasion, ce n’était rien pour une église qui n’a jamais admis la légitimité d’une dissidence quelconque. Un seul sectaire laissé libre eût été un démenti donné à son principe fondamental, qu’en dehors d’elle il n’y a point de salut. On n’a pas assez réfléchi à l’idéal effrayant qu’ont poursuivi les papes : c’est l’unité absolue, une abstraction métaphysique entrant de force dans le domaine des choses nécessairement mobiles et variables, l’unité de Dieu se réalisant par l’unité de foi, l’unité de foi par l’unité d’église, et l’église une absorbée dans un chef qui résume en lui tous les pouvoirs divins et humains, toutes les forces de la société religieuse et de la société politique. Ce fut Innocent III qui se rapprocha le plus de cet idéal. Il mit à le poursuivre les ressources immenses d’un génie incomparable, l’enthousiasme d’un croyant, le fanatisme d’un inquisiteur. Tout ce qui faisait obstacle à l’unité dans l’église et à l’absorption de l’état par l’église fut brisé et renversé par cet homme extraordinaire. Rois, empereurs et peuples furent réduits au rôle de serviteurs de l’église et de la foi, et c’est au moment même où il vient de faire courber devant la tiare les plus hautes couronnes de l’Europe, — Philippe-Auguste, le roi Jean d’Angleterre et l’empereur Frédéric, — que se produit dans le midi de la France la rupture de l’unité rêvée ! Si nous avons insisté sur ses efforts pacifiques tentés pour réduire l’hérésie, c’est pour montrer combien il y avait en cet homme étonnant de confiance dans ce qu’il croyait être la vérité, Sa patience était à bout. A la place des légats missionnaires, il en envoie d’autres qui reprennent l’appareil de la puissance et parlent sur un autre ton. L’abbé Guy de Vaux-Cernay, général des cisterciens, arrive dans le midi avec les moines de son ordre. Ce sont les prédicateurs ordinaires de la croisade, et leur arrivée seule indique assez ce qui va suivre. Ils veulent cependant agir encore pat la discussion sur lé mouvement sectaire. Ils se répandent dans les villes et les châteaux, refusant les colloques, prêchant dans les églises et sur les places publiques ; mais on ne les écoute pas, et ces voix puissantes qui ont plusieurs fois ébranlé l’Occident, entraîné les rois et les peuples dans la croisade contre l’islamisme, cette parole à laquelle nulle puissance n’a osé résister, frappent ici dans le vide, et, dit Guillaume de Puy-Laurent, « on ne se soucie de leurs sermons pas plus que de pommes cuites. » A l’indifférence on ajoute la moquerie et l’outrage : on leur jette de la boue au visage, on attache des pailles à leur capuchon pendant qu’ils parlent. Sur un ordre venu de Rome, ils quittent la partie avec leur chef, et rentrent en frémissant de colère dans leurs couvens du nord pour attendre le signal de la prédication de la croisade. Il ne reste dans le midi que le légat espagnol Castelnau et son compatriote Dominique, qui poursuit sa mission sans se laisser décourager. Le légat fait un dernier appel au comte de Toulouse pour l’engager à tirer l’épée contre les hérétiques, et sur son refus il l’excommunie, le maudit et déclare en sa présence que ses vassaux et ses sujets sont déliés du serment de fidélité, que ses terres sont dévolues au premier occupant. Ce légat cherchait aussi le martyre ; comme Dominique, il espérait émouvoir la chrétienté par une mort violente, et il y réussit. Un gentilhomme de la suite de Raymond, prenant sur lui l’outrage fait à son seigneur, alla l’attendre au passage du Rhône, se prit de querelle avec lui et le frappa mortellement d’un coup d’épée le 15 janvier 1208.

A la nouvelle du meurtre de Castelnau, Innocent III poussa enfin le cri longtemps contenu de la guerre sainte. « Sus donc ! soldats du Christ, s’écrie-t-il dans sa lettre du 10 mars au roi de France, aux barons et aux peuples de la langue d’oil, exterminez l’impiété par tous les moyens que Dieu vous aura révélés, étendez le bras au loin, combattez d’une main vigoureuse, leur faisant une plus rude guerre qu’aux Sarrasins, car ils sont pires. » Dans sa lettre du 19 octobre, il ouvre devant l’ambition de la monarchie française la perspective de l’annexion du midi de la Loire. La souveraineté du comte Raymond VI est désignée particulièrement comme devant disparaître. « Le roi, dit-il, devra faire peser sur lui le poids de sa royale oppression, le chasser de ses châteaux et de ses villes, en exterminer les habitans et les remplacer par des catholiques. » Les moines cisterciens, qui attendaient le signal de Rome, sortent de leurs retraites, se répandent dans le royaume, en Flandre et sur les bords du Rhin. Ils promettent les mêmes indulgences que pour la croisade contre les Sarrasins, le pardon général des péchés commis et à commettre. Ils ne se contentent pas de faire briller aux yeux de la foi la prime des récompenses célestes : cela n’eût peut-être pas été assez engageant pour lancer le nord sur le midi ; ils offrent des primes plus substantielles, les dépouilles opimes d’une civilisation renommée par ses richesses et sa prospérité. « Le travail ne sera pas long, dit la circulaire du cistercien Gervais de Prémontré aux moines de son ordre, et la récompense sera abondante. » Le midi est présenté comme une riche proie à dévorer, et il est à deux pas, à deux jours de marche. Avec cette prime d’engagement offerte à toutes les avidités, les cadres de l’armée de la foi furent bientôt remplis : barons avides, cotereaux, routiers, serfs en rupture de ban, tout ce qui vivait de pillage et de violence s’engagea, prit la croix pour exterminer l’hérésie. Dans cet immense soulèvement, il y avait sans doute des sentimens élevés, des scrupules généreux sur les moyens de faire rentrer le midi dans le giron de l’orthodoxie. Innocent III mit à l’aise ces consciences délicates. « On ne doit pas garder la foi à qui ne la garde pas à Dieu, » écrit-il au roi de France. Cette maxime dissout toute société humaine, car toute société repose sur des engagemens qui lient les hommes entre eux, traités publics et privés, contrats, sermens, fidélité à la parole donnée, et, s’il est permis de les violer envers celui qui ne garde pas la foi à Dieu, où s’arrêtera la violation ?

C’est en déchaînant ainsi la bête humaine que la papauté parvint à se composer une armée immense que la chronique des comtes de Toulouse élève à 500,000 hommes. Elle se réunit à Valence sous le commandement de Simon de Montfort, « un homme selon Dieu, » dit le moine de Vaux-Cernay. Le midi fut écrasé par le choc du nord. Les villes s’écroulent devant cette nouvelle invasion barbare, les populations sont massacrées, la terre elle-même est frappée, et les soldats de Simon sont armés de pics et de haches pour arracher les vignes et couper les arbres. Point de distinction subtile entre catholiques, vaudois et albigeois ; on tue tout pour obéir à l’ordre fameux d’un légat laissant à Dieu le soin de trouver les siens parmi les morts. Les bandes se renouvellent souvent, car l’engagement féodal n’est que de quarante jours, et on leur a promis « que le travail ne serait pas long ; » mais pendant que les unes regagnent le nord chargées de butin, d’autres en descendent pour prendre part à la curée. L’armée de la foi descend et remonte jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à tuer ni à piller. Après les exécutions en masse vient la persécution en détail, après la croisade l’inquisition, c’est l’ordre naturel. Les deux sectes avaient jeté de si profondes racines dans l’esprit méridional, qu’elles n’ont pu en être arrachées par une guerre qui a duré près de quarante années ; tant qu’il y a eu au midi de la Loire un château-fort et un baron indépendant, elles ont soutenu le choc de la persécution. L’esprit national s’était si bien confondu avec l’esprit sectaire que l’un n’a pu être détruit sans l’autre. Les congrégations dispersées et décimées dans les villes se reforment dans les châteaux, et quand les châteaux sont emportés, elles vont se cacher dans les forêts, dans les chaumières abandonnées et dans les retraites des montagnes. La persécution rejette plus avant les deux sectes dans leur principe commun de protestation, savoir qu’une église qui persécute et tue n’est pas la véritable église. Avant cet effroyable déchaînement de violences, pendant que Rome agissait encore par les voies de la persuasion, on voit beaucoup d’hérétiques retourner à l’orthodoxie ; mais depuis le commencement de la guerre ils meurent au lieu de se rendre, ils meurent par centaines, quoiqu’on leur offre la vie, s’ils veulent prononcer seulement une parole d’adhésion à l’église. Les catholiques eux-mêmes, qui étaient restés neutres avant la croisade, confondirent dans la même haine la papauté et la monarchie quand ils virent les maux qu’elles avaient déchaînés sur le midi. Simon de Montfort sentit bien que la guerre allait donner à l’esprit sectaire le rempart de l’esprit national. Il ordonna dans les domaines du comte de Toulouse, que le pape lui avait inféodés, que les filles des seigneurs catholiques ou leurs veuves ne pourraient épouser que des chevaliers du nord, afin d’introduire un autre esprit dans les hautes classes méridionales. La monarchie française suivit la même politique, et les grandes familles du midi furent peu à peu remplacées par celles du nord ou alliées avec celles-ci. Grâce à cette politique violente, imitée de nos jours par la Russie, la protestation religieuse tomba enfin avec la protestation nationale ; mais cette œuvre fut longue. Après une guerre de quarante ans, interrompue seulement par des trêves de courte durée, il y fallut encore soixante ans de persécution. Une législation atroce, produit de l’union de l’église et de la monarchie, succède à la croisade. Jusque-là, le bras séculier avait frappé, massacré et incendié aux ordres de Rome, sans loi ni règle ; mais voici la répression légale et régularisée. Tous les cas d’hérésie définis par l’autorité religieuse reçoivent leur châtiment en vertu d’une loi civile. L’infraction à l’orthodoxie est un crime contre l’état ; coupable de lèse-majesté divine, l’hérétique devient par là même coupable de lèse-majesté humaine ; retranché de l’église, il est aussi retranché de l’état. Les ordonnances de saint Louis ont un mot qui exprime sa condition : il est « faydit, » c’est-à-dire réfractaire de la société humaine, religieuse et politique, et comme tel banni de la terre des vivans. Il n’a plus le droit de vivre. Ses biens sont confisqués, sa maison est démolie, et sur l’emplacement on ne rebâtira jamais, afin de porter aux générations futures l’horreur de son crime. Pour tomber dans cette condition effrayante, il suffit d’un jugement du tribunal de l’inquisition. La procédure suivie envers l’accusé, traité tout d’abord en coupable, lui enlève tout moyen de défense. Il ne connaîtra ni son dénonciateur ni les témoins. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, même alors qu’il se reconnaît hérétique, on ne se fie pas à sa parole, on veut encore lui arracher l’aveu par la torture. Les peines portées sont de trois sortes : la mort par le feu pour celui qui a occupé un ministère dans la secte, pour les évêques, les diacres, les anciens et les parfaits, l’immuration pour les croyans qui ne renoncent pas à leur croyance, les pénitences publiques au choix de l’église pour ceux qui y renoncent, pour les suspects et pour tous ceux qui ne détestent pas l’hérésie et les hérétiques. La mort par le feu fut généralement appliquée jusque vers le milieu du XIIIe siècle aux parfaits ; mais l’enthousiasme qu’ils montraient pour ce genre de supplice y fit renoncer dans beaucoup de cas, et on s’en débarrassait alors par l’immuration. Ce supplice consistait à maçonner vivant le condamné dans l’épaisseur d’un mur intérieur de la prison en lui laissant à hauteur de tête un trou pour respirer et recevoir sa nourriture. Sa niche lui servait de cimetière, et on refermait le trou quand il avait cessé de vivre. L’immuration devint si fréquente, que les prisons, les murailles, comme on les appelait, étant insuffisantes pour contenir tous les condamnés, le concile de Béziers, en 1242, ordonna que le tiers des biens confisqués sur les hérétiques serait consacré à en construire de nouvelles. Dans toutes les villes du midi et même dans les villages s’élevèrent des édifices massifs dont les murs s’ouvraient et se refermaient sur une population maçonnée de vivans et de cadavres.

Le régime auquel l’inquisition soumettait ses pénitens n’était guère plus humain. Séparés du reste de leurs compatriotes, portant un costume particulier et sur le dos une large croix rouge qui les faisait reconnaître, parqués dans des villages isolés pour être plus facilement surveillés, ces parias de l’église devinrent un objet de terreur et d’horreur pour la population fanatique. On se détournait d’eux aussitôt qu’on apercevait leur croix rouge, et si quelqu’un leur témoignait de la pitié, l’inquisition réprimait ce sentiment par une pénalité spéciale, en soumettant celui qui s’y était laissé aller à une pénitence temporaire. Obligés d’assister aux cérémonies de l’église comme ceux qui n’avaient pas failli, les pénitens y occupaient une place à part, la place des infâmes et des abominables, où le curé venait les compter chaque dimanche. L’église semblait tirer gloire de ces maudits rentrés dans ses cadres, et, comme le triomphateur romain, elle les attachait à son char et les montrait dans toutes ses cérémonies pour faire preuve de sa force. Elle se relâcha néanmoins de ses rigueurs quand l’hérésie fut domptée ; mais l’horreur qu’elle avait su inspirer parmi le peuple catholique pour ces malheureux subsista longtemps encore. On attribue à la malédiction qui pesait sur les pénitens méridionaux l’origine d’une population dégradée et affligée de maladies endémiques que l’on rencontre encore aujourd’hui dans quelques vallées des Pyrénées. Sous le poids du mépris qui les accablait, devant l’horreur qu’ils inspiraient, ils se retirèrent peu à peu des plaines et des lieux habités, où rien ne les retenait, car, quoique rentrés dans l’église, ils n’avaient pas recouvré leurs biens confisqués, et ils gagnèrent les vallées perdues, où ils ont formé des colonies maudites connues sous le nom de cagots. Plusieurs historiens, entre autres P. de Marca [6], ont pensé que la secte des cagots était plus ancienne que celle des albigeois, que par conséquent les premiers ne tirent pas leur origine de ceux-ci ; mais dans son Histoire des races maudites en France et en Espagne M. Francisque Michel a publié un document qui donne pour ancêtres des cagots les débris des sectes méridionales. Dans une requête adressée au pape Léon X en 1514, ils lui disent « que leurs ancêtres ont été séparés de la sainte mère église pour avoir fait adhésion à l’hérésie d’un certain comte Raymond de Toulouse. » Une fois éloignés de leurs persécuteurs et concentrés dans les montagnes, ils furent ressaisis par l’esprit sectaire et se livrèrent à des pratiques superstitieuses d’où leur est venu le nom de cagots, changé plus tard en celui de caffos, que l’on donne encore aujourd’hui aux goitreux et aux crétins de la région des Pyrénées. Le type humain et l’intelligence se sont dégradés à travers la longue succession de misères et d’opprobres par laquelle ils ont passé, et ces maudits ont été saisis par l’affreuse affection du crétinisme. Quand le monde comprendra-t-il enfin qu’une religion, quelque élevée et pure qu’elle soit, n’est bienfaisante au point de vue humain qu’à la condition de se renfermer dans le domaine de la conscience ? On est étonné qu’en présence des effroyables oppressions que l’union du temporel et du spirituel a produites à traversées âges, l’état moderne n’ait pas encore rompu ce mariage adultère, et relégué l’église sur son véritable terrain.


III

Tous les sectaires du midi ne purent être réduits à cette condition misérable de pénitens de l’église. Ceux que l’épée des croisés et le bûcher de l’inquisition n’avaient pu atteindre se dispersèrent dans les pays où ils espéraient trouver des sympathies religieuses ou politiques. Dès la première croisade, il se forma deux courans principaux d’émigration, dont l’un se dirigea vers le massif des Alpes, d’où la protestation vaudoise était descendue, l’autre dans la Lombardie, qui avait été la première étape du catharisme dans sa marche sur l’Occident. C’est là qu’il subsista le plus longtemps. Il y résistait encore en 1306 sur le versant italien du Mont-Rosa, où le célèbre cathare frà Dolcino soutint un siège de six ans contre les forces des évêques et des seigneurs guelfes du Novarais et du Verceillais. En Lombardie comme dans le midi de la France, la secte avait trouvé des protecteurs puissans. La plupart des grandes familles gibelines, les Manfredi di Sesto, les Biandrate de la Valsesia, les Cortenova, les Gonfalonieri d’Allia, les Pallavicini et les Della Torre de Milan, abritaient des congrégations de paterini sur leurs terres ou dans les villes qui subissaient leur influence. Le comte Uberto Pallavicini avait attaché à sa maison comme ministre le parfait provençal Béranger, célèbre dans sa secte par son éloquence et très redouté de Rome. L’inquisiteur Raineri, ayant voulu s’opposer à ce choix, fut expulsé de Milan, où dominaient alors les Pallavicini et les Della Torre. Le fameux Eccelino III da Romana protégeait aussi les églises cathares dans la marche trévisane, dont il s’était emparé, et en 1256 le pape Alexandre IV fit prêcher contre lui une croisade qui abattit sa puissance. C’est auprès de ces seigneurs gibelins et ennemis de la domination du pape que se réfugièrent les albigeois échappés aux massacres du midi. A Vérone, l’église cathare avait à sa tête un réfugié, Bernard Oliba, évêque hérétique de Toulouse. Elle comptait, dit Raineri, 150 parfaits venus de la langue d’oc. Il se forma aussi à Como, à Crémone, à Pavie et à Vicence des centres religieux, qu’on appelait les églises du refuge, pour recevoir les épaves de la persécution albigeoise. Les affinités de l’italien du moyen âge et de l’ancienne langue des troubadours, affinités qui ont été mises en lumière par les savantes études de Raynouard et de Perticari, ne sont pas étrangères sans doute à cette affluence des réfugiés de la langue d’oc dans la Haute-Italie ; mais ce qui a surtout déterminé le courant cathare dans cette direction, ce sont les affinités religieuses. Les albigeois étaient attirés par leurs frères dans la foi comme trois siècles plus tard les luthériens et les calvinistes français échappés aux dragons de Louis XIV l’ont été par les pays où dominait leur forme préférée d’église.

Un courant d’émigration qui a laissé moins de traces dans l’histoire est celui qui s’est dirigé sur le midi de l’Italie. Deux documens découverts récemment dans les archives de la maison d’Anjou à Naples pnt révélé cette direction prise par quelques réfugiés. On sait que Charles d’Anjou, frère de saint Louis, fut appelé en Italie par le pape Urbain IV contre les Hohenstauffen, et qu’il renversa leur domination dans les deux sanglantes batailles de Benevento et de Tagliacozzo, en 1266 et 1268. Maître du royaume des Deux-Siciles, il s’occupa d’en extirper l’hérésie qui s’y était amassée sous la dynastie populaire et anti-papale qu’il venait de détruire. Les deux documens en question sont des diplômes par lesquels il donne plein pouvoir aux inquisiteurs pour rechercher les fugitifs échappés de la France méridionale. Il écrit à ses comtes, marquis, barons, podestats et consuls de favoriser ces recherches et de prêter main-forte aux inquisiteurs. L’un de ces documens donne même les noms de quelques fugitifs, et ces noms sont ceux de sectaires qui figurent dans le mouvement religieux du midi. Il ne reste donc aucun doute sur ce courant d’émigration, qui paraît avoir été déterminé, comme celui qui se dirigea sur la Lombardie, par l’existence de centres sectaires de même religion dans le royaume de Naples.

L’émigration emporta d’abord les sectaires les plus en vue, les plus compromis, ceux qui n’avaient pas d’autre perspective que la mort ou l’immuration dans leur pays, les dignitaires ecclésiastiques albigeois, évêques, ministres, diacres et anciens. A ceux-là, l’église n’accordait pas de quartier. Les écrivains orthodoxes les appellent les hérétiques par excellence, et on les brûlait impitoyablement. Les parfaits surtout sont poursuivis avec un acharnement étrange. Ils furent les premiers décimés par la guerre et la persécution oui emportés par l’émigration. Il n’en restait plus au midi de la Loire en 1274, et on lit à cette date dans les manuscrits de Doat la plainte touchante d’un pauvre croyant albigeois qui se lamente de ce qu’il n’y a plus de bonshommes pour administrer la consolation aux mourans : « A quoi nous sert-il de rester dans ce pays et d’y travailler, puisque nous n’avons plus de ces bonshommes qui savaient nous apporter la consolation à nos derniers momens ? Hélas ! durera-t-elle toujours cette cruelle persécution ? Quel malheur pour nous. pour le salut de nos âmes, que ces fidèles serviteurs de Jésus-Christ soient ainsi forcés de vivre à l’étranger ! Notre pays n’en serait que plus heureux, si tous ces exilés pouvaient y revenir. »

Avec les saints et les hauts initiés du catharisme disparurent aussi les différences d’organisation et de croyance qui avaient jusque-là séparé les deux sectes. Vaudois et albigeois ne formèrent plus qu’une seule et même protestation. Cette fusion, à laquelle les écrivains orthodoxes prêtent peu d’attention, est l’événement le plus important dans l’histoire des deux sectes. Elle s’accomplit au plus fort de la persécution. L’organisation albigeoise, hiérarchique et imitée de celle de Rome, attirant le regard et présentant plus de surface aux coups de l’adversaire, fut beaucoup plus éprouvée et plus vite atteinte que celle des barbes des Alpes, humble, occulte, insaisissable et fuyante. Un vaudois mettait en pratique le précepte de l’Évangile : « quand ils vous persécuteront dans une ville, fuyez dans une autre, » tandis que le cathare albigeois, celui du moins qui était arrivé à la perfection, se raidissait, attendait la mort, lorsqu’il ne courait pas au-devant de l’ennemi. L’imitation des parfaits, formant en quelque sorte une secte dans la secte, disparut bientôt dans le cercle de fer et de feu où l’église et l’état l’avaient enfermée, et avec elle la doctrine dualiste, dont les parfaits étaient les seuls dépositaires. Avant même la croisade albigeoise, le catharisme gréco-slave s’était scindé sur cette doctrine en deux sectes que Raineri appelle les branches de Concorezzo et de Tragurium, noms défigurés de Görtz en Illyrie et de Trau en Dalmatie. La branche de Görtz professait un dualisme mitigé, dont le principe mauvais n’est pas éternel, et se réduit presque aux proportions de celui de la donnée chrétienne. C’est cette branche cathare qui avait envahi le midi de la France. Même réduit à ces proportions, le dualisme y est resté une doctrine d’initiation limitée à la classe des parfaits, et quand cette classe fut emportée par la mort ou l’exil, la doctrine occulte disparut avec elle, et on n’en saisit plus trace dans les réponses des accusés. Le dualisme étant le point faible de la théologie sectaire et ce qui en faisait un objet d’horreur pour le peuple catholique, les inquisiteurs et les controversistes insistent sur ce point, pressent les accusés, multiplient les tortures et les accusations ; mais les simples croyans ne savent rien de cette cosmogonie asiatique des deux principes éternels, et leurs aveux sont en tout conformes à ceux des vaudois. On est confondu d’étonnement en lisant les procès-verbaux de l’inquisition de Toulouse et de Carcassonne. Comment la papauté a-t-elle pu de gaîté de cœur ameuter toutes les mauvaises passions du moyen âge et soulever l’antique barbarie contre des hommes aussi simples, aussi doux, aussi pénétrés de la foi et de la morale du christianisme ? En présence de ces persécutions implacables, acharnées, on s’explique parfaitement que l’idée d’une église satanique et d’un dieu mauvais, vengeur et exterminateur, ait germé dans la conscience indignée de ces malheureux. En tout cas, elle ne fut admise que par les exaltés du catharisme, et une fois ceux-ci disparus et l’organisation ecclésiastique décapitée de sa hiérarchie, la secte albigeoise fut ramenée au niveau de l’humble association semi-occulte des montagnards des Alpes. Alors les deux branches de la protestation se rapprochèrent par un mouvement analogue à celui qu’on a vu se produire de nos jours dans la Prusse et dans le royaume de Wurtemberg entre les luthériens et les calvinistes, réunis sous la même dénomination d’église évangélique. Déjà confondues dans le même martyre, elles n’ont plus formé dès lors qu’une seule et même secte.

L’effet du rapprochement religieux est sensible sur la direction que prirent les fugitifs. Ils ne cherchèrent pas d’abord les mêmes pays de refuge. Les vaudois gagnent les retraites des Alpes par les vallées qui débouchent sur la Durance, où le roi d’Aragon, souverain du comté de Provence, leur fait donner la chasse dès le commencement de la croisade, et les albigeois vont en Lombardie ou s’échappent par la mer vers l’Italie méridionale. C’est en Lombardie que nous retrouvons les noms marquans de l’albigéisme, Bernard Oliba, son frère Pons, Raymond de Bautio, Bernard Prim et Guillaume Petit, que dom Vaissette désigne comme évêque de l’église française d’Italie. Peut- être cette église est-elle celle de Vérone, où nous avons vu, sur le témoignage de Raineri, cent cinquante parfaits émigrés. Le courant dans cette direction tarit en 1274 par la fusion des deux sectes, qui ne fuient dès lors que par les vallées de la Provence et du Dauphiné vers les sommités des Alpes. A cette époque, tous les appuis que l’esprit sectaire avait trouvés sur la terre de la langue d’oc sont abattus. Plus de seigneurs amis, plus de tolérance, encore moins de protection. La maison de Toulouse n’existe plus, et toute la généreuse famille des comtes de Foix, qui repoussaient l’intervention du pape dans leur croyance, a péri. La petite chevalerie elle-même, les nobles de second et de troisième rang, qui avaient offert à la congrégation l’abri de leurs châteaux, sont morts sur les bûchers, tombés sur le champ de bataille, ou bien fugitifs comme le dernier des sectaires et remplacés dans leurs domaines par des barons de langue d’oil. Ceux qui n’ont pas quitté le pays sont forcés de se mettre au pas de la monarchie et de l’église, de persécuter, de faire la chasse aux hérétiques et de les livrer à l’inquisition. Dans chaque paroisse, il s’est formé une commission composée du curé, d’un familier de l’inquisition et d’un officier royal pour faire la chasse des hommes. Le concile d’Alby, en 1254, fixa une prime de 20 sous tournois pour chaque hérétique saisi, et par un décret du concile de Béziers le seigneur qui aura entravé la chasse sur ses terres sera passible d’une amende de 1,000 marcs d’argent. Traqués partout comme des bêtes fauves et ne trouvant plus de protection nulle part, les malheureux fuient par toutes les issues. Ils se mettent en route par troupes, hommes, femmes, enfans et vieillards, disent les manuscrits de Doat, cachés le jour dans les forêts, les ravins et le lit des torrens, voyageant la nuit par des voies détournées afin de dépister les poursuites. Ceux qui n’étaient pas encore tombés dans la condition de « faydits, » sur qui ne pesait pas encore le soupçon terrible d’hérésie, vendaient secrètement leurs biens pour aider leurs frères à fuir et pour fuir eux-mêmes. L’un des moyens employés pour assurer leur émigration, c’était d’offrir aux limiers de l’inquisition une somme plus forte que la prime accordée par l’église. Aussi avaient-ils soin de se munir de l’argent provenant de la vente de leurs biens ou des- collectes faites parmi leurs coreligionnaires. Quelques-uns de ces fugitifs ayant trouvé un asile dans les églises, le pape Martin IV abolit pour les hérétiques, par un bref du 21 octobre 1281, ce droit d’asile, déclaré inviolable au moyen âge pour les plus grands criminels.

Cet exode, comparable à celui que la France a vu après la révocation de l’édit de Nantes, entraîna la population laborieuse du midi, car si les parfaits du catharisme ne travaillaient pas de leurs mains, il n’en fut pas de même de la masse des croyans et des disciples vaudois. Ce ne fut pas uniquement par un sentiment chevaleresque que les barons du midi refusèrent de tirer le glaive de la persécution contre eux, ce fut aussi par un intérêt bien entendu. Actifs et économes par zèle religieux, les sectaires s’étaient emparés de l’industrie des laines et des soies, déjà florissante à cette époque dans le midi ; ils avaient fondé en plusieurs villes des fabriques de tissage dont tous les ouvriers étaient engagés dans le mouvement religieux, et qui étaient autant de centres de propagande. De là le nom de tixerands donné aux hérétiques du midi et des Flandres, dont la signification primitive a embarrassé beaucoup d’historiens. L’hérésie s’était confondue avec l’industrie du tissage, et il suffisait aux yeux de l’inquisition d’exercer l’une pour être accusé d’appartenir à l’autre. Dans tous les autres travaux, les croyans se distinguaient par leur activité. Ils travaillaient et amassaient sous une impulsion religieuse pour avoir de quoi fournir à l’entretien de leurs apôtres et de leurs œuvres de bienfaisance, car le catharisme a voulu imiter aussi l’église dominante par ses établissemens de charité, ses hôpitaux et même par ses couvens. Les manuscrits de Doat citent plusieurs maisons de parfaits et de parfaites vivant en communauté, non-seulement dans le célibat comme les moines et les sœurs orthodoxes, mais encore dans une abstinence et une chasteté absolues. Le moine Pierre de Vaux-Cernay s’indigne de ce que ces établissemens hérétiques sont plus riches que ceux du catholicisme. La classe nombreuse des croyans fournissait libéralement par son travail à toutes ces œuvres, et on comprend que les nobles méridionaux aient hésité à proscrire des gens qui enrichissaient le pays par leur travail. L’église et la monarchie ne furent pas retenues par ces considérations. En frappant les sectes, elles frappèrent du même coup l’industrie et l’agriculture, et arrêtèrent le mouvement qui avait élevé la civilisation de la langue d’oc bien au-dessus de celle de la langue d’oil.

Dans leur fuite, les proscrits gagnèrent principalement la région des Alpes, qui leur offrait des retraites encore peu connues au moyen âge, où ils pouvaient disparaître aux regards de l’inquisition, où du moins ils ne pouvaient être poursuivis par de grandes masses armées, comme dans les pays de plaines. Ils y arrivent non-seulement du côté du couchant, de la Provence et du Dauphiné, mais encore de la Lombardie, qui ne tarda pas à devenir le théâtre d’une persécution semblable à celle que subit le midi de la France. Ces seigneurs gibelins qui avaient accueilli les premiers proscrits devinrent dans la seconde moitié du XIIIe siècle le point de mire des efforts de la papauté. Elle tourna contre eux le sentiment catholique et le sentiment national. Ces nobles formaient, comme on dirait aujourd’hui, le parti de l’étranger. Ils étaient pour l’empereur, pour la domination impériale en Italie, dans la pensée que la liberté des municipes italiens était plus efficacement garantie sous le couvert de l’empire que sous celui du sacerdoce. Par une brusque volte-face, les papes se firent les défenseurs des villes libres et des ligues républicaines, et cette politique habile, dans laquelle Rome ne devait pas toujours se maintenir, tourna contre le gibelinisme et la dissidence l’esprit municipal et le parti guelfe. Dès lors on procéda par des coups de main, des émeutes populaires et des croisades partielles contre les seigneurs dont le château abritait la congrégation sectaire. C’est ainsi que fut chassé de Milan cet Uberto Pallavicini qui avait reçu le cathare provençal Béranger, et qu’à Bergame le comte Egidio di Cortenova vit ses tours rasées et ses châteaux démolis. Les familles des Gambara, des Ugoni, des Oriani, des Bottazzi et des Biandrate éprouvèrent le même sort. Le dernier soulèvement eut lieu en 1306 contre le fameux frà Dolcino, retranché dans les montagnes de la Valsesia. Partout vaincue sur le cours du Pô, l’hérésie accomplit de ce côté le même mouvement que de l’autre ; elle fuit les pays de plaines et les centres de populations, et s’amasse sur les sommités des Alpes, où va se jouer désormais le véritable drame vaudois.


IV

La grande lutte à laquelle nous venons d’assister est suivie d’une sorte de lassitude pendant le XIVe siècle. L’inquisition est toujours à l’œuvre dans le midi de la France et dans le nord de l’Italie ; mais les pouvoirs séculiers sont fatigués de frapper, l’église est paralysée dans son action contre la dissidence par ses propres dissensions intérieures, par l’exil d’Avignon et par ce qu’on a appelé le schisme d’Occident. Les sectes mirent à profit ce moment de répit pour aller se reformer dans les retraites inaccessibles. L’inquisition voulut les y poursuivre, mais elle rencontra des résistances inattendues de la part des châtelains montagnards. Grégoire XI écrit au roi de France, en 1373, pour se plaindre des seigneurs du Dauphiné qui, dit-il, mettent des obstacles au travail des inquisiteurs, les forcent à tenir leur tribunal dans les lieux ouverts et exposés aux attaques des ennemis de la foi, ne leur permettent pas d’instrumenter sans le concours des juges civils, et les contraignent à révéler le secret de leurs procédures. « Hâtez-vous, ajoute-t-il, de remédier à une telle conduite, sous peine de vous attirer l’indignation des saints apôtres-Pierre et Paul. » Du côté de l’Italie, les adhérens de la doctrine persécutée trouvèrent une protection efficace dans la famille seigneuriale des comtes de Luserna, que les écrivains vaudois supposent avoir embrassé à l’origine les opinions religieuses des barbes. C’était une famille impériale, c’est-à-dire relevant directement de l’empire d’Allemagne, dont les descendans subsistent encore aujourd’hui dans les familles des Rorà et des d’Angrogna, qui tirent leurs noms de deux localités vaudoises. Une tradition encore vivante parmi les vaudois du Piémont attribue à cette famille le rôle que la maison de Savoie a joué entre la France et l’Autriche, celui d’amortir par son interposition les chocs entre deux adversaires irréconciliables. Elle avait intérêt à remplir cette fonction, car, en empêchant la destruction des sectaires, elle conservait sur ses vastes domaines, suspendus au versant des Alpes, une population active et rangée, heureuse de vivre en paix en payant de larges redevances à son seigneur.

Derrière ces barrières élevées devant les inquisiteurs par l’esprit d’opposition et par l’intérêt féodal, la secte antique des barbes se grossit de tous les débris des autres sectes écrasées sur les deux versans des Alpes. Il résulte du rapport d’un inquisiteur de la fin du XIVe siècle que la région supérieure renfermait alors cinquante mille fugitifs venus de divers pays. Ces étrangers amenèrent la détresse et la famine dans ces vallées arides et froides, où la population indigène trouvait déjà difficilement sa maigre subsistance. Il fallut ouvrir des issues, chercher un supplément de nourriture dans les vallées inférieures et les pays environnans. Un mouvement se produisit dès le milieu du XIVe siècle, qui entraîna d’abord des individus isolés et bientôt des essaims entiers. Ce ne sont pas ces ardens squatters de la foi dont nous avons suivi les traces dans une première étude, ce sont des colporteurs, des merciers ambulans, des manœuvres, des hommes de peine, bons à tout faire et à tout recevoir, qui se font tout à tous, comme ceux que nous voyons encore aujourd’hui sortir chaque année de la région des Alpes. La foi des anciens jours n’est pas éteinte en eux, mais ils n’offrent plus comme autrefois cette marchandise à tout venant. Deux de ces émigrans, se trouvant un jour dans une hôtellerie de Turin, y rencontrent le seigneur calabrais Spinelli di Fuscaldo, qui avait de vastes domaines incultes sur le versant de l’Apennin, tout au fond de l’Italie, en face de la Sicile. Ils lui parlent naturellement de leur pauvreté et de la détresse de leur pays, résultant du trop-plein de population. Fuscaldo leur demande d’engager leurs compatriotes à venir s’établir sur ses domaines. Les deux émigrans rentrent dans leurs vallées et y répandent la nouvelle de cette proposition, qui fut acceptée sous la condition qu’on enverrait une commission en Calabre pour visiter les lieux. Le rapport des explorateurs fut des plus encourageans, dit le vieil historien vaudois qui raconte l’événement [7] : un beau pays, des terres fertiles, des collines étagées sur les versans, en haut des arbres fruitiers, des noyers et même des châtaigniers, l’arbre national des vaudois, plus bas le figuier, l’olivier, l’oranger, et tout au loin sur la plaine des champs propres à la culture des céréales et de la vigne, en un mot un véritable Éden pour une population misérable retenue sur les sommets glacés par la terreur de l’inquisition. On signa donc une convention pour régler l’établissement colonial et les redevances du seigneur, acte qui fut plus tard approuvé par le roi de Naples Ferdinand d’Aragon, et aussitôt il sortit des Alpes un premier essaim qui mit à se rendre en Calabre vingt-cinq jours, ajoute notre vieil historien, dont le bisaïeul, barde vaudois, avait fait plusieurs fois le voyage. Ce premier essaim fut suivi par d’autres, car les terres à cultiver étaient considérables, et les autres seigneurs du voisinage, voyant le travail et l’activité des émigrans, les attirèrent aussi sur leurs domaines par des conventions semblables.

Gilles place en l’année 1316 le commencement de cette curieuse émigration, qui fonda plusieurs bourgs ou villages dont les noms rappellent encore leur origine, entre autres la Guardia dei Lombardi, le Borgo degli Oltramontani, et les deux villages de Montaut et de Monteleou, qui trahissent une origine provençale. Les mots aut et leon, qui signifient haut et lion, sont en effet tirés de la langue d’oc. Cette émigration avait donc entraîné au fond de l’Italie les malheureux débris échappés à la croisade albigeoise et concentrés dans les Alpes. Vaudois et albigeois venus des bords du Rhône et de la Garonne, sectaires primitifs de la région du Viso, tous s’étaient jetés pêle-mêle dans l’issue ouverte au réservoir trop plein. Ils s’y étaient jetés avec d’autant plus d’empressement que ce courant d’émigration les éloignait alors de l’ennemi traditionnel qui venait d’élire domicile sur le versant français, à Avignon. De ce côté, le mouvement d’émigration est contenu pendant le XIVe siècle ; mais aussitôt que la papauté est rentrée à Rome, on voit la région des Alpes essaimer aussi sur la Provence. Ce fut également l’intérêt féodal qui ouvrit cette issue, non moins curieuse que l’autre. Vers l’année 1400 d’après l’historien de Thou, plus tôt d’après Camérarius, les seigneurs de Boulier-Cental et de Rocca-Sparviera attirèrent les émigrans dans la vallée d’Aiguës, sur les pentes adoucies du Lube-ron, et les y fixèrent par un bail emphytéotique, espèce de contrat féodal qui aliénait le domaine direct en réservant au seigneur le haut domaine avec une redevance perpétuelle en argent ou en nature. Une guerre de dix ans avait dépeuplé cette vallée, et tout le pays à l’orient de Cavaillon était inculte. Les nouveau-venus le firent refleurir par leur activité, « et la bénédiction de Dieu reposa sur leurs travaux, » dit un auteur vaudois. La colonie se remplit non-seulement des émigrans de la région supérieure, mais encore d’une partie des colons de la Calabre, qui revinrent au pays d’où leurs pères avaient été chassés par la persécution. Ils y fondèrent les bourgades de Mérindol, Cabrières et Lourmarin, qui furent détruites en 1545 par le fameux baron Ménier d’Oppède. Cette destruction rappelle les événemens les plus sinistres de la croisade albigeoise. Comme à la prise de Béziers, on entendit de nouveau le cri du fanatisme : tuez-les tous ! — Cinq mille personnes périrent dans cette affreuse boucherie de gens désarmés et inoffensifs ; mais des actes semblables ne pouvaient plus se commettre au XVIe siècle comme au XIIIe sans soulever la réprobation publique. En apprenant ce massacre, le vénérable chancelier de l’Hôpital poussa un cri d’horreur qui retentit encore au fond de la conscience moderne. Dans une épître à son ami François Oliviers [8], il appelle sur la tête de l’exécuteur les malédictions de la postérité ; la postérité a ratifié la sentence.

Les colonies de la Calabre eurent une fin aussi atroce, mais beaucoup moins connue. Elle n’a été mise en lumière que tout récemment par la publication de trois lettres d’un témoin oculaire, découvertes dans les archives des Médicis à Florence. Elles ne portent pas de nom d’auteur ; mais on peut conclure du récit d’un écrivain napolitain [9] que ce fut un certain Antonio Anania, chapelain de la maison Spinelli di Fuscaldo, écrivant au cardinal Ghisleri pour lui rendre compte des événemens à mesure qu’ils s’accomplissaient. Le cardinal Ghisleri fut grand-inquisiteur avant d’être pape sous le nom de Pie V, et c’est lui qui organisa avec Catherine de Médicis le massacre de la Saint-Barthélémy. Averti par son correspondant de l’existence d’une population dissidente dans la Calabre, il fit prêcher la croisade avec les indulgences accoutumées. Le marquis calabrais Bucianico se mit à la tête des bandes de la foi, et entra sans résistance à la Guardia dei Lombardi, centre de la colonie vaudoise, le 5 juin 1561. C’est à cette date que commence le récit du témoin oculaire. Tous les habitans sont saisis les uns dans leurs maisons, les autres pendant qu’ils travaillaient paisiblement aux champs. On conduit 1,400 prisonniers à Montaut, pendant que le feu consume toutes les maisons de la Guardia et que les soldats détruisent les vignes et les arbres. Les prisonniers sont suivis de l’inquisiteur frà Valerio, et en les voyant passer le témoin fait cette réflexion : « Il reste à faire une justice qui sera épouvantable, » la quale sarà tremenda. La seconde lettre raconte comment cette justice s’est faite. Nous ne le suivrons pas dans ce récit. Quoique prêtre et Calabrais, doublement ennemi de l’hérésie, il en est effrayé, che solo in pensarvi è spavenlevole. On avait enfermé dans une maison 80 prisonniers, hommes, femmes et enfans. Il les a vus sortir un à un sous la conduite d’un homme aux formes athlétiques, aux bras nus et rouges de sang, qui les faisait agenouiller, leur renversait la tête en arrière, e con un coltello gli tagliava la gola. L’image sanglante de cet homme entré et sorti quatre-vingts fois le poursuit comme un horrible cauchemar. Dans la troisième lettre, datée du 12 juin 1562, il écrit qu’on a fait l’exécution, si è fatta l’esecuzione, de 2,000 personnes, et qu’il en reste encore 1,600 en prison.

L’origine de ces colonies n’est point inconnue du correspondant de l’inquisiteur-général. « Ces hérétiques, dit-il, viennent des montagnes d’Angrogna, et on les appelle ici des ultramontains. Parmi eux régnait le précepte « croissez et multipliez, » comme ils l’ont avoué eux-mêmes. Il en reste encore dans diverses localités du royaume, mais on n’a pas appris qu’ils vivent mal. » Ces détails ne satisfont guère la curiosité. On voudrait savoir comment ces colonies vaudoises avaient pu échapper jusqu’au XVIe siècle à l’étreinte de l’orthodoxie qui les environnait. On ne peut guère admettre l’opinion des écrivains vaudois qui leur donnent gratuitement et sans preuves historiques une organisation d’église apparente et distincte de celle de Rome. Cela est contraire aux mœurs de la secte, à ses habitudes de prudence et de réserve. Instruite par les calamités qu’elle s’était attirées par sa prétention à élever église contre église, autel contre autel, la secte des barbes y renonça après la croisade albigeoise, et se renferma dès lors dans cette association occulte où nous l’avons trouvée d’abord, église invisible, réunion d’adorateurs en esprit et en vérité, priant portes closes, selon la parole du maître, dans l’intérieur domestique ou dans la solitude des montagnes. Le principe de sa protestation contre le matérialisme officiel, les nécessités de son existence, tout la poussait dans le spiritualisme qui est l’essence même du christianisme. La protestation vaudoise n’a jamais tendu d’ailleurs, comme celle du catharisme, à renverser l’église romaine. Pour un vaudois antérieur à la réformation, ce n’est pas le principe de l’église qui est mauvais, c’est l’homme, c’est le prêtre, et il proteste contre les mauvais prêtres, à qui il refuse les pouvoirs surnaturels. « Que s’il y en a quelqu’un de bon qui aime et craigne Jésus-Christ, » comme dit la Nobla Leyczon, le vaudois des anciens jours s’attachait à lui, ne faisait pas bande à part ; mais il se retirait du mauvais, et à ce mot de mauvais il attachait le même sens moral que le cathare lui-même, savoir l’amour de la domination temporelle, des richesses, l’esprit d’orgueil et de persécution. Ce côté moral de la secte vaudoise lui a permis de vivre dans des milieux où elle aurait été écrasée, si elle avait eu la prétention d’opposer son culte à celui de l’église. Les vaudois ont pu passer inaperçus, ou du moins sans attaques violentes, en se renfermant dans leur culte intérieur et caché, analogue à cette initiation particulière qu’en langage maçonnique on appelle « sommeil des loges. »

Le sommeil des colonies vaudoises de la Calabre et de la Provence n’était pas la mort, la foi ancienne n’était pas éteinte, et, si l’observateur avait pu voir au fond de leur situation religieuse, il aurait aperçu l’action secrète de ces mêmes hommes que nous avons vus sortir au XIIe siècle de la région du Viso, toujours attachés à leur foi, mais devenus prudens comme des serpens, selon le mot de l’Évangile. Les barbes des Alpes ne se lancent plus en pleine orthodoxie avec la fureur des combats théologiques ; ils voyagent secrètement, ils vont silencieusement visiter, consoler et affermir dans la foi leurs coreligionnaires dispersés. L’historien Gilles, arrière-petit-fils d’un barbe de même nom et barbe lui-même au temps de la réforme, raconte les visites pastorales de son bisaïeul dans les colonies de la Calabre. L’apôtre errant descendait par la droite de l’Apennin, par l’état de Gênes, par Livourne, Rome et Naples, et revenait par la rive de l’Adriatique, par Venise et la ceinture des Alpes. Dans les villes italiennes, dit-il, où il y avait des disciples secrets, le barbe et son coadjutor, car la secte n’avait pas abandonné l’ancienne manière apostolique de voyager, venaient frapper à la porte de la maison connue, y passaient la nuit, et en échange de l’hospitalité fraternelle y laissaient leur bénédiction, leurs prières et leurs enseignemens. Le voyageur n’entrait pas dans la maison de refuge sans s’annoncer par un signe convenu qui le faisait reconnaître de son coreligionnaire. Dans le cours du voyage, il entendait et voyait bien des choses qui eussent fait sortir des règles de la prudence un barbe d’avant la croisade albigeoise. Un jour, l’un de ces missionnaires entre dans une église de Florence au moment du sermon. Le prédicateur, jouant sur le nom de Florence, s’écrie : « O Florence, tu es la fleur d’Italie, tu l’as été jusqu’à ce que ces ultramontains t’aient persuadé que l’homme est justifié par la foi, et ils en ont menti. » Cette parole, démenti donné au spiritualisme vaudois, eût mis hors de lui-même un Pierre de Bruis ; mais les vieux de la montagne avaient appris la prudence à la terrible école des persécutions. Le barbe sortit de l’église sans être aperçu, car il était en voyage non pour attaquer l’ennemi, mais pour visiter les amis, les brebis dispersées de la maison d’Israël, comme le vieil historien appelle ses coreligionnaires. Il arrivait ainsi sans bruit au terme du voyage, parmi le troupeau qui ne tenait pas plus que lui à mettre l’ennemi en éveil. On remarquait bien dans la colonie quelque chose d’insolite : on n’allait pas aux processions, on ne mettait pas des madones au coin des rues, on fuyait les solennités pompeuses du culte catholique, dont les populations méridionales sont si avides. « La gent cléricale, dit Perrin, autre historien vaudois [10], s’était plainte de ce que ces ultramontains ne vivaient pas en religion comme les autres peuples ; mais les seigneurs retenaient les curés en leur disant que ces cultivateurs étaient venus de terres lointaines, inconnues, où d’aventure les gens n’étaient point tant adonnés aux cérémonies de l’église, mais qu’au principal ils. étaient pleins de prud’homie, charitables envers les pauvres, et remplis de la crainte de Dieu ; qu’ainsi il ne fallait pas qu’on les inquiétât en leur conscience pour quelques processions, images ou luminaires qu’ils avaient de moins que les autres gens du pays. »

L’intérêt féodal avait amené le courant vaudois, il protégea longtemps les laborieuses populations qu’il avait versées sur le midi de l’Italie et sur la Provence. Le moment vint cependant où cette protection fut impuissante. Nous verrons plus tard la réforme faire sortir la secte antique de la prudence où elle s’était enveloppée jusqu’alors. Elle se réveilla au premier retentissement de la parole de Luther et de Calvin, voulut avoir ses temples, ses écoles et ses ministres, et cette prétention naturelle, légitime, amena la ruine lamentable de ces essaims de colons échappés des Alpes. La ruche natale fut aussi protégée longtemps par ces mêmes intérêts ; mais l’esprit sectaire, se trouvant mieux retranché dans les défilés des Alpes, s’y montra moins circonspect et attira sur les vallées vaudoises les regards et les persécutions. Trois fois elles sont cernées dans le cours du XIVe siècle, trois fois l’inquisition s’avance des deux côtés pour en faire le siège. En 1332, le pape Jean XXII ordonne à l’inquisiteur de Marseille de combiner ses efforts avec ceux de l’inquisiteur du Piémont pour vider le repaire. Le motif de cette attaque, dont nous ne pouvons suivre les détails, était la mort d’un moine tué au fond de la vallée du Pellice, sur le versant italien, où il s’était aventuré pour convertir les vaudois. Si le motif est vrai, on peut conclure que ceux-ci avaient abandonné l’ancien principe de l’inviolabilité absolue de la vie humaine professé par la plupart des sectes du moyen âge. Vingt ans plus tard, Clément VI essaie inutilement de former une ligue entre le dauphin du Viennois et la reine. Jeanne de Naples, souveraine de la partie maritime des Alpes. L’inquisiteur Borrelli pénétra en 1378 dans la région haute du versant français et y fit arrêter 150 vaudois qui furent conduits à Grenoble et mis à mort ou condamnés à la prison. Ce n’est qu’en 1400 que le versant italien a été abordé par une bande dont l’histoire a recueilli les ravages. Elle y pénétra du versant français par la vallée de Briançon et de Bardonnèche. Arrivée à Suse, elle rebroussa chemin, franchit les montagnes qui séparent les eaux de la Dora de celles du Chisone, et tomba sur les habitans de Pragela à un moment de l’année où ceux-ci pouvaient se croire à l’abri de toute attaque de ce côté, car c’était aux fêtes de Noël, et la neige à cette époque ferme ordinairement les cols supérieurs. La population, surprise et sans défense, s’enfuit sur une montagne vaudoise qui a porté dès lors le nom de Montagne du refuge, en patois du pays Albergan : triste refuge, car on n’échappa au fer et au feu de l’envahisseur que pour tomber victime du climat de cette région élevée ; 80 enfans furent trouvés morts le lendemain au sommet de la montagne. Il faut dire à l’honneur de l’époque qu’il y eut un soulèvement d’indignation sur les deux versans à la nouvelle de cette razzia. Le pape lui-même écrivit à son inquisiteur de procéder à l’avenir avec plus de modération, de crainte, dit-il, que l’hérésie n’en reçoive des encouragemens.

Ce mécontentement indiquait un esprit nouveau dans la société civile. Deux siècles auparavant, l’accord était parfait entre les deux sociétés. Ce que l’église voulait, l’état l’accomplissait ; ce que l’une retranchait de. son sein comme hérétique, l’autre le retranchait du monde comme ennemi. S’il y avait protestation contre les cruautés commises, elle venait plutôt de quelques hommes véritablement pieux de la société religieuse que des membres de la société laïque. Nous avons vainement cherché dans les documens contemporains émanés d’écrivains catholiques un cri de la conscience contre les iniquités de la croisade albigeoise ; nous n’avons entendu que le cri des victimes, protestant contre la violence au nom d’une idée théologique. Partout, en dehors des sectes et de leurs protecteurs, les cœurs restent fermés à la tolérance et à la pitié ; mais au XVe siècle l’esprit civil et laïque commence à se mouvoir sur le monde, et les deux sociétés, quoique toujours étroitement unies, rencontrent néanmoins des points où leurs tendances respectives se séparent. Le bras séculier n’obéit plus toujours à la volonté religieuse, souvent même il se lève contre elle. La papauté ne le fait plus mouvoir avec le fanatisme seul, et il faut qu’elle mette en œuvre les passions contemporaines, l’orgueil, l’intérêt, les jalousies des princes, l’antagonisme des races. Ce n’est pas de nos jours que ce dernier mobile a été pour la première fois employé. La politique de Rome s’en est servie bien avant nos prôneurs modernes de nationalités. C’est à l’aide de ce levier des âges de barbarie, c’est en excitant les haines de races qu’elle a lancé l’empire allemand sur la Bohême slave, et, une fois la lutte engagée, l’hérésie de Jean Huss et de Jérôme de Prague ne fut plus que le prétexte dont se couvrit l’antagonisme du monde slave et du monde germanique. Cette grande lutte, qui dura pendant presque toute la première moitié du XVe siècle, détourna de la région des Alpes l’attention et les efforts des papes. Ils semblent oublier ce nid de sectaires, et les princes temporels, surtout ceux du versant italien, n’étant plus stimulés par le zèle de Rome, l’oublient aussi, C’est un fait remarquable et qui ressort à chaque page de l’histoire des vaudois, que les princes de Savoie n’ont sévi contre eux que sous une pression étrangère. Les vaudois, devenus sujets des princes d’Achaïe, ne sont pas inquiétés dans leurs vallées sous l’administration patriarcale de cette branche cadette dont la capitale était à Pignerol, et, même après qu’ils sont rentrés dans le domaine de la branche aînée, on ne signale que des mesures de police destinées à les contenir dans leurs demeures et à les empêcher de s’étendre sur la plaine. Ce n’est qu’en 1473, sous la régence de Yolande de France, sœur de Louis XI, que commencent les tentatives à main armée pour amener la population dissidente dans le giron orthodoxe. A cette époque, on ne considérait pas la foi vaudoise comme une scission ou une secte qui avait rompu violemment avec l’église romaine ; on la considérait comme en ayant toujours été séparée, car dans son édit la régente déclare que sa volonté est que ceux de la vallée de Luserne puissent venir à la sainte mère église.

Cette volonté ne paraît pas avoir été d’abord très ferme : elle ne trouva d’exécuteurs que parmi les moines de la fameuse Abbadia de Pignerol, qui s’emparèrent de quelques montagnards et épuisèrent sur eux les tortures connues de l’inquisition ; mais quatre ans plus tard Innocent VIII fit prêcher la première croisade contre l’hérésie des Alpes. La bulle qu’il publia en cette circonstance se trouve dans les papiers vaudois déposés à l’université de Cambridge par l’ambassadeur de Cromwell à la cour de Turin. C’est un curieux monument de la littérature pontificale, qui montre qu’en 1477 « la secte très pernicieuse et très abominable des pauvres de Lyon ou vaudois, » probablement rassurée par les années de sécurité relative qu’elle venait de traverser, était sortie de son état occulte, et que, « loin de renoncer à ses coupables et perverses erreurs, elle n’avait pas craint de les prêcher publiquement, et d’engager par ses prédications les fidèles du Christ à mépriser nos excommunications, nos interdits et nos censures. » En conséquence, il charge l’archidiacre de Crémone, Albert Cattaneo, commissaire apostolique et inquisiteur de la foi dans les domaines de la maison de Savoie, de se concerter avec Blaise de Montréal, nommé en la même qualité en Dauphiné et dans les états du roi de France, pour diriger contre la région supérieure une attaque générale combinée des deux côtés à la fois. Les deux inquisiteurs feront prêcher « la sainte croisade, » et il leur indique les motifs qu’ils pourront faire valoir, s’ils le jugent opportun, pour engager les fidèles à y prendre part. Comme dans les lettres d’Innocent III, nous retrouvons dans la bulle d’Innocent VIII, à côté des récompenses spirituelles accordées aux croisés, la promesse étrange des récompenses temporelles, le droit de s’emparer des biens meubles et immeubles des hérétiques. La bulle se termine par la menace accoutumée de déposition à l’adresse des princes et des magistrats qui n’obéiront pas aux ordres des deux inquisiteurs.

La région menacée était alors partagée entre trois souverains, le duc de Savoie et le marquis de Saluces du côté italien, le roi de France sur l’autre versant. Ils ne s’opposèrent pas à cette prise d’armes, mais aucun d’eux n’y intervint directement. L’armée rassemblée en Dauphiné sous les ordres d’un seigneur savoyard, le comte Varax de la Palud, entra en campagne avant celle du versant italien, et pénétra sans résistance jusque dans la gorge de la Vallouise, au pied du mont Pelvoux, d’où était sorti au XIIe siècle le premier prophète vaudois. L’attitude de la population devant l’ennemi montre qu’elle n’avait pas encore abandonné la morale albigeoise, qui défendait de tuer son semblable. Elle fuit partout sans combattre, elle gagne les hauteurs et se cache dans les cavernes. Dans la Vallouise, la population se réfugia sur le Pelvoux. A mi-hauteur de cette montagne, appelée le Viso du Briançonnais, est creusée une caverne qui s’ouvre par un couloir étroit conduisant à une excavation immense d’où jaillit une source qui l’a fait nommer la grotte d’Aigue-Fraide. Au-devant est une plate-forme qui s’avance sur une saillie de la montagne, d’où la vue embrasse tout le système compliqué des vallées qui versent leurs eaux dans la Durance. Désespérant d’atteindre ce refuge par une ascension directe, Varax fit escalader la montagne d’un autre côté par une troupe de hardis montagnards qui vinrent retomber sur la plate-forme à l’entrée de la caverne. Saisis d’épouvante à la vue de ces hommes qui semblent tomber du ciel, et paralysés peut-être par le principe de morale que nous avons rappelé, les vaudois s’entassent dans la grotte au lieu de se défendre. Les soldats élevèrent alors à l’entrée une pile de bois vert et y mirent le feu. Chassés de l’intérieur par la fumée qui les étouffe, les malheureux s’élancent vers l’étroite entrée, où ils périssent jusqu’au dernier par le feu ou par l’épée. On trouva dans la grotte quatre cents cadavres.

Les choses se passèrent différemment sur le versant italien. La secte y avait reçu moins d’élémens mystiques, et le commandement tu ne tueras point y céda plus tôt devant les nécessités de la défense. A l’approche de la croisade, les vaudois abandonnèrent les vallées du Chisone et du Pellice, dont les ouvertures sur la plaine sont trop larges et difficiles à défendre, et se retirèrent dans celle d’Angrogna, creusée au milieu des deux premières. Tout au fond de cette vallée s’ouvre l’entonnoir profond du Prà del Tor, où les barbes avaient caché leur séminaire théologique. Il est protégé au midi par le majestueux Vandalin, qui s’élève directement en face de la plaine italienne, à l’occident par les sommités de la Sella Veglia et du Rous, au nord par les rocs bouleversés de l’Infernet, et n’est accessible à une troupe armée que du côté de l’orient, où le torrent de l’Angrogna a brisé le bord de l’entonnoir en creusant son lit à travers les roches escarpées de la Rocciaglia. Un parti de croisés tenta de le prendre à revers ; mais, arrivés sur le bord occidental, au pied de la chaîne centrale des Alpes, ils y rencontrèrent les montagnards, qui les écrasèrent sous une avalanche de blocs de rochers. L’effort principal se porta sur le bord oriental, défendu par la première colline qui limite la plaine et par le défilé de la Rocciaglia. La tradition, qui côtoie sans cesse l’histoire vaudoise, a conservé le souvenir des combats livrés sur les deux fortifications naturelles du Prà del Tor. Sur la première, qui est formée par le plateau supérieur de Roccamanéot, l’Israël des Alpes fut vaincu par les nouveaux Philistins, après avoir reçu néanmoins des témoignages éclatans de l’assistance du Dieu des armées. On raconte encore sous la chaumière vaudoise quelques-uns de ces témoignages. Avant la bataille, un des chefs ennemis, espèce de géant appelé le Noir de Mondovi, voyant les montagnards à genoux et priant à haute voix, sort des rangs, s’avance vers eux, et, nouveau Goliath, outrage Israël prosterné, criant qu’il en fera un grand carnage ; mais, au moment où il lève la visière en signe de mépris et de défi, une flèche part, décochée par la main d’un pâtre que la tradition nomme, et atteint le géant au milieu du front. Sa chute épouvanta l’armée ennemie, qui plia devant une attaque impétueuse des vaudois ; mais elle revint à la charge, et il fallut abandonner ce premier point. Restait le second, le défilé de la Rocciaglia, où les bandes victorieuses s’engagèrent imprudemment. Déjà elles débouchaient dans l’asile sacré, « dernier refuge terrestre » de la foi vaudoise, dit un écrivain national [11], lorsqu’un brouillard épais s’abaissa sur l’envahisseur et l’enveloppa. Les pieux vaudois, voyant dans ce phénomène naturel un signe de l’intervention divine, attaquent en tête et en flanc l’ennemi, échelonné dans l’étroit sentier suspendu sur le torrent de l’Angrogna, et font rouler sur lui des rochers ; la tête, refoulée, revient dans le sentier, où les fuyards, cherchant à se devancer l’un l’autre, se précipitent eux-mêmes dans le torrent profond. Ici encore la tradition côtoie l’histoire. Elle raconte qu’un autre géant, nommé Sacchetto, de Polonghera en Piémont, aussi animé que le premier et aussi blasphémateur de la foi vaudoise, tomba dans les flots de l’Angrogna, où son cadavre fut retrouvé dans un gouffre qui porte encore aujourd’hui le nom de trou de Sacchetto, en patois vaudois tompi Sacchett.

Malgré cet échec ; les tentatives se renouvelèrent pour emporter le Prà del Tor, et les bandes de la foi tournoyèrent encore pendant une année autour de cette forteresse, qui ne devait être prise que deux siècles plus tard par les efforts réunis de Louis XIV et de Victor-Amédée II. Le jeune duc de Savoie, Charles II, sorti de la tutelle de la régente que les écrivains vaudois appellent la Violente de France, revenu à l’humeur débonnaire de sa race, mit fin à cette croisade en 1489. L’esprit de ce prince n’était pas dégagé des préjugés grossiers de son époque au sujet de la population dissidente : il croyait aux fables débitées par le peuple et les moines pour la rendre odieuse, et, avant de lui accorder paix et pardon, il voulut s’assurer par lui-même que les enfans vaudois n’étaient pas de jeunes cyclopes avec un œil au milieu du front et quatre rangées de dents noires. On lui en amena douze à Pignerol, choisis parmi les plus beaux et les mieux faits. Son regard s’arrêta curieusement sur ces enfans, faits comme les autres, qui lui débitaient un compliment, et après l’examen il se tourna vivement vers l’évêque de Turin en lui témoignant son indignation de ce qu’on l’avait trompé. Depuis la paix de 1489 jusqu’à la réformation, les vaudois sujets de la maison de Savoie n’ont plus été persécutés ; mais ceux du marquisat de Saluces et du versant français furent encore en butte aux entreprises de l’inquisition et à des croisades partielles. La région vaudoise du marquisat comprenait alors les trois vallées de Paesana, de Cruzolo et d’Onzino, creusées sur le flanc du Viso. L’esprit sectaire s’y était retranché aussi anciennement que dans les vallées latérales du Pellice, de l’Angrogna et du Chisone, car une branche de la protestation du moyen âge, que Raineri appelle bagnolensis, a tiré son nom de la petite ville de Bagnolo, qui est assise au débouché des trois vallées. En 1510, Marguerite de Foix, gouvernante du marquisat, fit attaquer les trois vallées, et détruisit le premier temple vaudois dont il soit fait mention dans les annales de la secte. Jusque-là elle n’avait pu adorer que dans le grand temple de la nature, sur les hauts lieux, en face des œuvres merveilleuses de la création « qui racontent la gloire du Dieu fort, » comme s’exprime le prophète, ou dans les cavernes des montagnes. Elle voulut avoir pour son culte un édifice qui était « blanc et de belle apparence au dehors, dit un manuscrit du temps, mais plein de détours au dedans, » et il est propable que cette innovation provoqua la razzia, qui ne réussit qu’à expulser pour un moment la population vaudoîse. Celle-ci revint en armes sur les hauteurs du Viso, chassa la colonie catholique qui s’était emparée de ses terres, et rétablit l’antique foi des barbes dans les trois vallées. Dans la région française, l’inquisition sévit jusqu’à l’avènement de Louis XII. Ce roi, naturellement incliné à la tolérance, nomma une commission pour entendre les plaintes des habitansde Freyssinières, du Queyras, de Barcelonnette et de la Vallouise, qui lui avaient fait parvenir l’expression de leurs griefs contre les gens d’église à l’occasion de son couronnement. Le rapport de la commission conclut à l’annulation de tous les procès de religion, et le roi l’approuva par ses lettres patentes signées à Lyon le 12 octobre 1501. C’est en souvenir de la clémence royale que les habitans de la Vallouise donnèrent le nom du bon roi à leur vallée, qui avait porté jusque-là celui de Val- Pute.

Ainsi se sont conservés jusqu’à la réformation ces curieux débris de la protestation du moyen âge. Rome n’a pu les anéantir, car ils représentaient dans le monde un principe impérissable, la liberté de conscience. Ce principe était nécessaire à l’église dominante elle-même, car sans la liberté l’autorité n’est bientôt plus que le despotisme, l’arbitraire, le caprice d’une volonté imparfaite et le fléau des sociétés religieuses et politiques. Le mot de l’apôtre Paul : « il est nécessaire qu’il y ait des hérésies, » renferme une haute philosophie. C’est par les sectes et les hérésies que la grande église a été contenue et contrôlée, c’est par les sectes bien plus que par l’orthodoxie qu’est arrivée jusqu’à nous la donnée chrétienne primitive. Ces principes de tolérance, de respect de la vie humaine et de paix parmi les hommes qui s’insinuent peu à peu dans la civilisation et dans les législations modernes, ils nous sont arrivés par le courant des sectes. Ce précieux dépôt les a livrées sans défense à une église qui professait ou du moins qui mettait en pratique des principes tout contraires ; mais, en n’opposant à l’adversaire armé que leur propre faiblesse, la souffrance et le martyre, elles ont remporté la véritable victoire, la victoire de la force morale sur la force matérielle.


HUDRY-MENOS.

  1. Voyez la Revue du 15 novembre 1867.
  2. Martène et Durand, Thésaurus novus anecdotorum.
  3. Manuscrit de la Bibliothèque impériale que nous aurons souvent à consulter.
  4. Adversus Catharos et Valdenses libri V.
  5. Liber sententiarum inquisitionis Tolosanœ, dans Limborch.
  6. Histoire de Béarn, Paris 1640.
  7. Gilles, Histoire des églises réformées autrefois appelées vaudoises, Genève 1644.
  8. De Causa Merindolii, ad Fr. Olivarium.
  9. Calabria illustrata, Naples 1691.
  10. Histoire des Vaudois et des Albigeois, Genève 1618.
  11. Monastier, Histoire de l’Église vaudoise.