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L’Italie d’hier/Sienne

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Charpentier & Fasquelle (p. 183-192).

SIENNE

Dans la montée de cette sorte de chemin de ronde, qui fait le tour de Sienne, et dans lequel, des pans restés debout d’un mur des anciennes fortifications, descendent de grandes ombres aux dentelures bizarres, d’où, obscurs et noyés en la pénombre, émergent dans le soleil, des mulets à la pourpre éclatante de la couverture, aux éclairs des plaques de cuivre, toutes cliquetantes ; — là, dans ce chemin, entre une colonne en pleine lumière, à gauche, et à droite, la montagne aux oliviers d’hiver vert-de-grisés, portant l’église San-Dominico, soudain m’est apparue, une tannerie : un coin de bâtisse à faire la joie de Decamps, un morceau de paysage urbain, chauffé, recuit, calciné, rissolé, avec des pétards de blanc d’argent, de vermillon, d’outremer, dans des ombres de bitume et de terre de Sienne brûlée.

Un petit mur montant à la façon d’une rampe d'escalier : un petit mur blanc, ayant l’air de craie grattée, rayée, égratignée, et tout recouvert de peaux qui sèchent, suspendues à des moitiés de cerceaux, des peaux de toutes couleurs : des peaux couleur d’amadou, couleur de feuilles séchées, couleur de lie de vin, glacée de tons bleuâtres.

Au bas d’une terre, que l’égouttement de l’eau chargée de tan, a rendue toute rouge, un grand réservoir, rempli d’une eau verdâtre, du vert dense d’un marbre, et dans cette eau, comme solide, les reflets du mur blanc, de la terre rouge, des peaux multicolores, avec au milieu de ces taches, arrêtées par de dures cernées, des rayures de lapis, dans lesquelles se mire le bleu inaltéré du ciel.

Contre le réservoir, s’élève un bâtiment à l’aspect d’une ruine antique, un grand bâtiment de brique tout rouge, où le plâtre qui le recouvrait, éclaté sous l’action du soleil, n’a laissé que quelques esquilles blanches : un bâtiment aux trois immenses baies cintrées, sans portes, et où, à la place des portes, sont encore suspendues de grandes peaux, qui ont l’air d’animaux desséchés. Et au-dessus de ces trois baies, dont le dessous est tout émeraudé par les jolies nuances frigides de l’humidité, une terrasse, au haut de laquelle, autour des pilastres, se contournent les sarments desséchés d’une vigne, qui fait le toit de l’édifice, en été.

Sur le bord du réservoir, était couchée sur le dos, une mâtine en mal de chien, les quatre pattes en l’air,uatre pattes en l’air, les pattes inférieures toutes raides, les pattes supérieures agitées d’un mouvement convulsif, montrant les mamelles pressées de son ventre et le blanc de dessous de sa gorge, dans sa peau rayée de tigre, la tête renversée sur la margelle, et ne laissant voir qu’un bout de nez noir, et l’enroulement d’une langue rose dans un coin de gueule, à fleur d’eau, pendant qu’un mâtin rayé de noir dans sa peau grise, comme la mâtine, tournoyait, grondant autour d’elle. Oh ! tout à fait un motif de Decamps, dans l’atmosphère limpidement claire d’un jour d’hiver italien, et dans un air chargé d’émanations acres, toniques, astringentes.

Peintures du Pinturicchio au Dôme, d’une conservation miraculeuse, mais peintures moins libres, moins nature, moins intimes, que ses peintures de Florence, peintures plus soumises à un style de convenance et d’élévation plus classique, présentant cette curiosité, que les reliefs des choses dorées sont tels, que ce sont de véritables boutons, de véritables mors de chevaux, de véritables manches de poignards, sans que la perspective du tableau en souffre.

Devant le Sodoma, de l’église de Saint-Dominique, devant le tableau de « l’Évanouissement de Catherine de Sienne », me revenait l’histoire de cette sainte hystérique.

Je me la rappelais à l’âge de six ans, dans cette ancienne rue de la Valle piatta, levant les yeux vers cette église où j’étais entré, et voyant le Christ sur un trône, à travers un voile d’or tenu par des séraphins, et éprouvant une joie si puissante de cette vision, que secouée dans son extase par son frère, elle s’écriait : « Oh ! si tu pouvais voir les belles choses que je vois, tu ne me dérangerais pas ainsi ! » et la petite fille fondait en larmes. C’est elle encore, qui devenue une fille de Saint-Dominique, et demeurée sans instruction jusqu’à l’âge de trente ans, déclare que Jésus-Christ lui a appris à écrire dans une extase, en cette curieuse phrase : « Je commençai à écrire, comme en dormant ». C’est elle enfin, qui, à Pise, après un long agenouillement les bras en croix, tombait par terre, comme foudroyée, et se relevait rayonnante d’une beauté surhumaine, portant sur le corps, les stigmates de Jésus-Christ.

Ah ! l’incroyable extatique que cette Catherine de Sienne, à laquelle auraient été donnés, pour ainsi dire, des sens spirituels qui lui faisaient sentir une odeur fétide chez les êtres, en état de péché mortel, et qui, en ce temps des factions remplissant l’Italie de meurtres et d’empoisonnements, à cette époque des pestes noires faisant des rafles de 80 000 individus, et poussant les survivants aux jouissances brutalement hâtives, parlait aux multitudes accourues à sa voix « appelées comme par des trompettes invisibles, » parlait de la beauté des âmes, lavées du limon bourbeux du péché, avec l’illumination artiste d’une voyante céleste, devenant la purificatrice des laides consciences de son siècle, méritant le surnom de la Chasseresse mystique des âmes.

Un régime de vie du reste tout propre à l’exaltation de la mysticité, de l’érotomanie religieuse. Trois années entières, où Catherine de Sienne ne sortit de sa chambre que pour aller à l’église, trois années où elle se renferma dans un silence si entier, qu’elle ne parlait qu’à la confession, pour avouer ses fautes. Le coucher sur une planche, où elle ne s’accordait qu’une demi-heure de sommeil, tous les deux jours. La privation de la viande depuis l’âge de quinze ans, l’abandon du vin pendant les dernières dix-huit années de sa vie, le retranchement même du pain : sa nourriture, quelques feuilles de légumes et quelques fruits ; et encore ne faisait-elle que les mâcher et les rejeter après, ne se nourrissant que de leur suc. En sorte que l’hostie de l’eucharistie était presque son unique manger, et qu’elle ne se soulevait un peu de sa faiblesse presque mortelle, qu’à ce repas spirituel de tous les jours. Et dans ce corps fermé à toute jouissance, à toute satisfaction matérielle, une seule sensualité était demeurée, un goût passionné pour les fleurs, et sa pauvre chambre de la Fullonica était toujours odorante de la senteur des lys et des violettes.

Or, dans cette chambre à la fois emplie de la suavité des fleurs et de la tendre dilection de Dieu : Doux Jésus ! Jésus amour ! Catherine se croit très sincèrement l’épouse du Christ qui, un jour, a dit à son âme : « Je célébrerai aujourd’hui avec toi, la joyeuse fête de nos fiançailles, en t’unissant à moi par le puissant lien de la foi ». Et en cette réalité humaine, donnée par l'imagination de l’extatique aux êtres qui ne sont pas, donnée aux purs esprits, le diable devient un tourmenteur en chair et en os de son intérieur, le diable qu’elle appelle plaisamment Malatasca (vieille sacoche) — et disant à propos des méchantes choses qui lui arrivent : « N’ayez pas peur, c’est encore un tour de Malatasca. »

C’est ainsi que cette femme du quatorzième siècle, tout en travaillant à réconcilier les guelfes et les gibelins, tout en s’efforçant à utiliser, au service d’une croisade, l’humeur batailleuse des condottieri, passe sa vie entière dans une vision béatifique, en cet état que saint Donaventure décrit ainsi : « L’extase est une élévation délicieuse de l’âme, jusqu’à cette source de divin amour, par laquelle elle se sépare de l’homme extérieur — et où la mémoire, l’intelligence, la volonté sont englouties en Dieu. »

Dans sa réunion d’autographes, la bibliothèque de Sienne possède quelques correspondances d’émigrées françaises, provenant du chevalier de Sarto, attaché à Mme Adélaïde de France. Il y a toute une correspondance d’une Brissac, la fille du duc de Nivernois, toute une correspondance d’une comtesse de Letourville, qui avait établi une fabrique de chapeaux de paille à Florence, en 1800, et lui demandait de faire de la réclame à sa petite industrie.

Mais de toutes les correspondances, écrites en langue française, la plus intéressante est celle de la comtesse Albany. Et je copie cette lettre de la comtesse, sur les Siennoises et les Florentines de 1800.

« Je n'ai pas plus d'opinion des dames siennoises que des florentines, qui sont très vulgaires, excepté la Fabroni, qui est un peu moins ignorante que les autres, parce qu'elle est avec son mari, qui est une vraie bibliothèque ambulante. La Fabroni voit aussi des étrangers, et le peu de gens à Florence qui savent lire. D’après cela, vous jugerez qu’elle est mieux que les autres. La Pallavicini est de sa société ; elle est de nouveau, je crois, brouillée avec Titomanni, qu'elle accuse

ignorantes, elles ne savent pas même faire l'amour avec avec passion... On a la manie des spectacles à Florence, et les femmes ne sont bien que dans leurs loges. Elles sont embarrassées en société, et ne savent que dire. »