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L’Italie depuis Villafranca/02

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L’Italie depuis Villafranca
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 31 (p. 513-554).
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L'ITALIE
DEPUIS VILLAFRANCA

II.
LE ROI FRANCOIS II ET LA REVOLUTION DE NAPLES.

Un des plus frappans caractères de cette révolution où l’Italie s’est précipitée, c’est que tout se lie invinciblement, tout procède de la même pensée, tout court au même but. Une fois déchaîné par la guerre, le mouvement s’accélère par la paix elle-même : maître de la Lombardie par la victoire et avec l’aide de la France, il se détourne et s’étend avec une brusquerie imprévue, s’arrête à peine à Florence et à Bologne comme pour se reconnaître et mesurer ses forces, va tournoyer bientôt autour de Rome enveloppée et isolée, s’élance enfin jusqu’en Sicile et à Naples avant de se replier encore une fois vers le nord, où il se retrouve en face des lignes muettes et sombres de l’Autriche attendant un nouveau choc, l’épée tendue, dans son camp retranché entre le Mincio et l’Adige. Le vieil instinct local, autrefois si vivace et si profond au-delà des Alpes, cet instinct remué et transformé par les événemens, semble se noyer en quelque sorte dans le sentiment plus vaste de la patrie italienne, et ce qu’on fait pour combattre ce mouvement ou pour le déjouer ne réussit qu’à l’enflammer en perdant l’un après l’autre les pouvoirs effarés qui cherchent leur sécurité dans la résistance. Ainsi vont s’effaçant ces autonomies qui ont eu leur raison d’être, qui ont été florissantes, dont le dernier souffle peut créer des troubles, des embarras, mais qui, sous leur forme la plus récente du moins, ont cessé d’être une force vivifiante et organique. Nulle part peut-être plus qu’à Naples cette lutte entre les traditions d’indépendance locale et le sentiment nouveau de l’unité n’apparaît dans ce qu’elle a de dramatique et de saisissant.

Quand les duchés du nord abdiquent leur autonomie pour partager la fortune du Piémont et former une puissance italienne, ce ne sont, à tout prendre, que des souverainetés exiguës et précaires qui s’éclipsent à Florence comme à Modène, qui ne font même que se détacher d’un système d’unité par la domination ou l’influence étrangère pour se rattacher à l’unité par le sentiment national. Dans les états de l’église, le problème est surtout d’un ordre religieux. Politiquement, par le caractère des populations, par les mœurs, par les intérêts, par les souvenirs, par la position géographique elle-même, la Romagne se relie au groupe du nord, et elle s’y relie si bien que la présence de l’Autriche dans la Vénétie et sur le Pô, après Villafranca, faisait en quelque sorte une nécessité de l’annexion de Bologne, ne fût-ce que pour fermer aux Autrichiens la route du centre et du midi de l’Italie. Dans les Marches mêmes et dans l’Ombrie, à Ancône et à Pérouse, un intérêt de catholicisme combat pour le pape bien plus qu’un intérêt politique comme difficulté d’assimilation. C’est vraiment à Naples que la question se complique et se noué, et qu’elle rencontre sa souveraine épreuve, car ici l’idée envahissante et victorieuse de l’unité se trouve en face d’une autonomie réelle qui aurait pu vivre, si tout ne se fût acharné à la ruiner.

Ce n’est plus ici un petit duché qui disparaît : c’est un royaume de neuf millions d’hommes attaqué de front par l’idée unitaire, le plus grand royaume italien absorbé comme une province ; un état ayant tout pour lui, la grâce merveilleuse du climat, la fertilité naturelle, la force de la position, une année nombreuse, des côtes assez étendues pour avoir la plus belle marine, une population intelligente et vive, et jusqu’à ce degré de rivalité vis-à-vis du nord qui aurait pu devenir utile à la péninsule e, ne se tournant pas contre les aspirations de progrès civil et d’émancipation nationale, désormais irrésistibles au-delà des Alpes. Cette dynastie elle-même, aujourd’hui réduite à une si cruelle extrémité, se confond dans son origine avec ce premier moment de l’histoire moderne où, après les oisives et corruptrices vice-royautés espagnoles, après une éphémère domination autrichienne, le royaume des Deux-Siciles arrive à l’indépendance politique il y a un peu plus d’un siècle. Comment donc toutes ces conditions Réunies de force et de durée se trouventelles subitement impuissantes ? C’est que si par sa position cette contrée napolitaine est la partie de l’Italie la moins sensible aux blessures de la domination étrangère, aux irritations du sentiment national, et par suite la moins propre à prendre l’initiative du mouvement, elle subit inévitablement le contre-coup des révolutions qui agitent le reste de la péninsule. On ne peut imaginer le midi de l’Italie immobile, inerte ou ennemi, tandis que le nord se lève pour la patrie commune. La divergence seule engendre l’hostilité, l’hostilité appelle le choc, et le nord déborde sur le midi. À Naples comme ailleurs, ce qui se passe aujourd’hui au-delà des Alpes n’est pas le coup de fortune d’une révolution improvisée : c’est la suite d’un ordre de complications par malheur successivement aggravées ; c’est le dénoûment d’une situation où la nature avait mis le pouvoir de vivre et de durer, où la politique a mis la fatalité des catastrophes.

Je n’irai pas dire que de cette étreinte soudaine du nord et du midi il ne puisse surgir pour l’Italie de singuliers embarras d’assimilation et d’organisation, et que cette épreuve n’eût pu être évitée ou ajournée. C’est ma pensée au contraire que bien des choses récemment accomplies au-delà des Alpes auraient pu être évitées à la condition qu’on eût voulu la première, l’essentielle, la seule inévitable, l’affranchissement national et l’exclusion de l’étranger. Je voudrais dire seulement comment l’orage s’est amassé à Naples et comment à chaque période de cette crise, à mesure qu’elle a grandi, on a fait tout juste ce qu’il fallait pour l’irriter, en ne faisant jamais ou en faisant toujours tardivement ce qui aurait pu la détourner. Cette révolution, telle qu’on l’a vue se dérouler depuis quelque temps à Naples, cette grande décomposition, pour lui laisser son nom, n’est point en effet l’œuvre d’un jour ; c’est le legs fatal d’une politique qui a trouvé surtout sa souveraine expression dans le dernier règne, et qui est venue peser de tout son poids sur un jeune prince dont la seule faute ou le malheur a été peut-être de ne pas puiser dans les événemens le conseil et la hardiesse d’une politique nouvelle.

Qu’on se représente un instant ce qu’était, à la veille encore des plus récentes révolutions, ce beau et grand royaume, qui aurait pu être le premier royaume de la péninsule, et que le système le plus étrange, s’obstinait à retrancher non-seulement de la vie italienne, mais même de la vie civilisée de l’Europe de ce siècle. Avec des lois suffisantes et qui pouvaient passer pour les meilleures de l’Italie, avec une population intelligente et qui n’était nullement ennemie à l’origine, les Deux-Siciles étaient un pays uniquement livré à un gouvernement de police qui avait fini par corrompre et ceux qui en étaient les instrumens et ceux qui en étaient les victimes. C’est là en effet le caractère du dernier régime napolitain : la police était tout. Elle avait pris tellement racine dans le pays, elle enlaçait si bien toutes les institutions, elle pénétrait si profondément dans toutes les habitudes de la vie civile, qu’elle était devenue une puissance égale à l’inquisition d’autrefois, gouvernant et dominant la royauté elle-même. Elle avait mis quarante ans pour arriver à cette omnipotence qui a toujours attiré et dérouté tous les observateurs ; elle avait sa charte, — la seule qui ait été vraie à Naples, — dans un règlement du 22 janvier 1817, et en apparence par ce règlement elle n’était que l’auxiliaire de la justice et des lois ; en réalité, elle était tout, elle disposait souverainement de la liberté et des intérêts d’un peuple de neuf millions d’hommes, Sans doute la loi voulait que nul prévenu ne pût être gardé plus de vingt-quatre heures sans être remis aux tribunaux ; mais, par une exception devenue bientôt une règle, la police était autorisée à retenir toute personne arrêtée jusqu’à ce qu’elle eût procédé à une instruction complète, et dans tous les cas à ne remettre un prévenu aux tribunaux, fût-ce pour une irrégularité de passe-port, que sur un ordre du directeur de la police, qui lui-même ne relevait que du roi. Pour évincer les tribunaux, une décision souveraine pouvait prononcer une libération sans jugement, de telle sorte que, libre dans ses allures, la police pouvait procéder à l’aise contre tout le monde, annulant les juridictions légales, inviolable comme le roi, avec qui elle partageait la souveraineté et de qui elle se couvrait, fort indulgente souvent avec les bandits et les meurtriers ordinaires, mais inflexible et bravant tout dès que la politique était en jeu, et jetant pêle-mêle avec des forçats les hommes les plus honnêtes, parieraient commis d’autre crime que d’être de la secte, comme on disait, en d’autres termes d’être libéraux.

Notez bien ceci, qu’au moment de la mort du roi Ferdinand II il y avait dans le royaume, sous le nom d'attendibili, cent quatre-vingt mille suspects inscrits sur les registres de la police, exclus de la vie civile et des professions libérales, internés dans leurs provinces, ne pouvant se mouvoir sans une autorisation spéciale et toujours soumis à une rigoureuse surveillance. Il y avait dans les prisons de Naples une multitude de personnes retenues depuis plusieurs années sans jugemens, sans apparence d’instruction, quelques-unes sur le simple soupçon d’avoir connu le régicide Agesilas Milano soit dans son village, soit à son régiment. Quarante captifs attendaient depuis trois ans à Santa-Maria-Apparente qu’on voulût bien leur dire de quoi ils étaient accusés. C’est ainsi que s’est formée cette situation indéfinissable où un système outré créait non la sécurité assurément, mais le silence et la crainte, et sous le voile de ce silence entretenait l’avilissement dans les masses, la désaffection dans les classes intelligentes et actives, l’humeur dégoûtée et frondeuse dans la noblesse déshéritée de toute vie politique, la servilité chez les uns, la haine chez les autres, la confusion et l’anarchie partout, une anarchie latente et passive. Le mot de cet ordre de choses était la défiance, — défiance du pouvoir à l’égard du pays, défiance profonde et invétérée du pays à l’égard du pouvoir, au point qu’on finissait par ne plus croire même aux concessions, et ce mot explique bien des événemens, bien des défections et des abandons. Il explique surtout cet état singulier où, sans être en position de prendre une initiative sous le dur et ombrageux régime qui le contenait, sans avoir peut-être une idée distincte de ce qu’il désirait, le royaume de Naples était cependant inévitablement livré à la contagion des mouvemens italiens par l’accumulation des griefs, par le besoin du changement, par cette défiance qui, à travers la police, avait fini par se concentrer sur la dynastie elle-même.

Cette situation intérieure que le dernier roi de Naples s’était faite se liait sous plus d’un rapport à sa politique extérieure. Ferdinand II ne poursuivait pas seulement le libéralisme, il traitait en ennemi tout élan de patriotisme italien, et il ne se contentait pas de séquestrer Naples de l’Italie, il se mettait en guerre avec l’Europe. Il en était venu à cette extrémité singulière, qu’il était réduit à redoubler de, compression intérieure pour faire illusion à l’Europe par une paix factice, et qu’il était obligé de tenir tête à l’Europe pour garder aux yeux de son peuple l’apparence et le prestige d’une position intacte. Ce fut là, plus qu’on ne l’a cru, l’explication de sa résistance à l’Europe et de son attitude en face de la rupture avec la France et l’Angleterre, lorsque les deux puissances essayèrent inutilement de faire sentir à Naples le poids d’une influence modératrice ; et une fois engagé dans cette voie, Ferdinand II ne savait plus comment en sortir : de telle façon qu’après trente ans de règne, aux approches de sa mort, ce prince superbe se voyait assailli de tous les périls à la fois, et il ne se détournait des fermentations intérieures de son royaume que pour se retrouver en présence d’une Europe qui se détachait de lui, dont les démonstrations diplomatiques étaient un encouragement pour ses ennemis.

Nul ne sentait mieux que le roi de Naples la gravité de cette situation. ; il la jugeait avec cette netteté, cette vigueur d’esprit et cette clairvoyance qui se mêlaient parfois chez lui à tous les entraînemens de l’absolutisme. S’il résistait à la France et à l’Angleterre, ce n’était pas seulement par fierté royale, bien qu’il pût y avoir de cette fierté dans son attitude : c’était surtout par calcul, parce qu’il sentait que, s’il cédait au dehors, tout s’effondrait sous lui à l’intérieur, de même que c’était par calcul qu’il cherchait plus qu’on ne l’a dit tous les moyens de sortir de cet isolement, fût-ce en s’adressant directement à la France. « Je connais ma position, disait-il un jour à un Napolitain dévoué et intelligent qu’il voulait charger d’une mission délicate, elle est très grave ; je ne me fais point d’illusion. L’Autriche m’a encouragé à la résistance, puis elle m’a abandonné ; la Russie ne peut rien que parler, et elle l’a fait. Rome, qui m’a tant détourné des concessions, me laisserait bientôt dans l’embarras, et d’ailleurs elle a bien assez à faire elle-même. La Prusse voudrait glisser une médiation pour en recueillir l’honneur et s’en faire un titre auprès des puissances. L’Angleterre, qui a provoqué la rupture, la rejette aujourd’hui sur la France, et en attendant l’état actuel est une source constante de dangers, réchauffe tous les fermens de révolution. Les conspirateurs et les traîtres m’entourent, je les connais, je les vois, et je sais que la crainte seule les arrête. Voilà ce qu’on ne sait pas, et voilà ce que je voudrais qu’on sût, sans plus écrire ; on a trop écrit sur tout cela, et c’est ce qui a tout gâté. Je voudrais donc qu’on connût bien en France, où l’on ne désire pas ma chute, les deux périls imminens entre lesquels je me débats. D’une part, mon isolement fait tout l’espoir de mes ennemis et multiplie les complots ; de l’autre, un seul acte de faiblesse me perd sans retour. Si tous ceux qui conspirent contre moi avaient osé, il y a longtemps qu’ils auraient réussi à me renverser. Ma fermeté seule les contient, et mon isolement entretient leurs intrigues. Ils n’agissent pas parce qu’ils craignent ma répression, ils conspirent parce qu’ils espèrent quelque complication. Le jour où ils verront que j’ai baissé le front, ils lèveront le masque, et tout sera dit. Voilà le motif, le seul motif de ma résistance. Crois-tu donc que ce soit pour ma satisfaction, ou par un sentiment de vengeance personnelle que je retiens Poërio et Settembrini ? J’ai tout fait pour qu’ils dissent un mot ; j’ai gagné de leurs amis pour les décider ; ils ne consentiront à rien, soutenus par la France et l’Angleterre… » Ainsi parlait Ferdinand II quelques mois à peine avant sa mort, avouant en secret ses faiblesses avec une familière franchise, et gardant au dehors une contenance presque superbe dont on ne démêlait pas le jeu. Le roi Ferdinand voyait clair assurément dans ses affaires ; il ne remarquait pas seulement que ces périls, cet état violent et contraint qu’il dépeignait, cette impossibilité des concessions dont il se faisait un bouclier vis-à-vis de l’Europe et de la France, cette condition d’un royaume où une étincelle pouvait tout enflammer, c’était lui qui les avait créés, et qu’au jour de sa mort, qui était proche, il allait laisser à son successeur l’accablant héritage d’une situation à demi perdue au milieu d’une crise nouvelle de la péninsule, de la politique européenne tout entière. Et voilà comment le 22 mai 1859 le roi François II montait au trône de Naples au bruit des premiers chocs et des premières commotions qui agitaient déjà le nord de l’Italie.

Un changement de règne, c’était du moins une trêve laissée au royaume de Naples et à la dynastie, dont les destinées jusque-là se confondaient malheureusement trop avec un système à outrance. Les difficultés n’étaient pas moins grandes peut-être au fond, mais elles cessaient de se compliquer de ce qu’y ajoutait l’embarrassante personnalité d’un prince accoutumé à tout manier d’une main de despote, trop engagé d’amour-propre et de passion pour reculer, dédaigneux d’ailleurs de toute réforme, — et une politique nouvelle était possible avec un jeune souverain de vingt-trois ans que rien ne liait au passé. Cette mort soudaine de Ferdinand II devenait ainsi, à vrai dire, comme une dernière faveur de la fortune qui permettait tout, sans que les concessions eussent l’air d’une capitulation de la royauté devant les révolutions intérieures, ou d’un acte de subordination à des conseils étrangers, et c’est là en effet ce que vit l’opinion universelle dans l’avènement de François II. Le nouveau roi de Naples avait tout pour lui, la jeunesse, l’absence de toute complicité dans le dur et inflexible régime de son père, le sang qu’il avait reçu de sa mère et qui le rattachait à la populaire maison de Savoie, les circonstances, qui étaient de nature à inspirer la pensée et à favoriser le succès d’une libérale initiative ; la possibilité en un mot de rentrer simplement et facilement en paix avec son pays, avec l’Italie, avec l’Europe. En réalité, ce règne s’ouvrait donc dans les conditions les plus favorables, justement parce que le règne précédent lui laissait, en compensation des difficultés inhérentes à une compression prolongée, toutes les facilités et toutes les occasions de popularité. Dès le premier moment en effet, les Napolitains, sans céder absolument peut-être à un sentiment de confiance, trop souvent trompé, attendaient du moins du nouveau roi ce qu’ils avaient perdu l’espoir d’obtenir de Ferdinand II. Il y avait dans les opinions une sorte de suspension d’hostilités en présence de l’inconnu. L’idée de l’éviction de la dynastie qui avait fait de redoutables progrès sous le dernier roi s’éclipsait dans la perspective d’un changement favorable, et la pensée d’une fusion de l’autonomie napolitaine dans la grande unité de l’Italie n’était encore assurément que dans quelques têtes exaltées. Il n’eût fallu qu’un mot pour rallier et satisfaire cette population impressionnable et ardente, aussi prompte à se reprendre à l’espoir qu’à se rejeter dans la désaffection et dans l’hostilité. Ce n’est pas tout : une circonstance merveilleuse et imprévue venait se prêter à ce rapprochement de la royauté et du peuple napolitain. Les soldats suisses n’étaient point aimés ; on voyait en eux l’instrument étranger d’une compression impitoyable. Presque au lendemain de l’avènement de François II, une mutinerie dans un des régimens au service de Naples faisait une nécessité d’un licenciement qui, accompli de bonne grâce, spontanément, surtout sans arrière-pensée, pouvait être considéré comme un gage de sincérité libérale par la population, comme un acte de confiance par l’armée nationale.

Au dehors, tout semblait aussi s’aplanir devant la jeune royauté. La rupture diplomatique avec la France et l’Angleterre, qui avait été une des épines de la fin du règne de Ferdinand II, cessait par la mort même du dernier roi. Les représentans des deux puissances revenaient immédiatement à Naples sans conditions, sans réveiller une vieille querelle qui n’avait conduit à rien, qui était devenue peut-être un embarras pour tout le monde. Il y avait sans doute des divergences entre les deux politiques qui allaient faire leur paix avec un nouveau roi, et à cette époque l’Angleterre n’en était pas au point où on l’a vue depuis. Le nouvel ambassadeur britannique, M. Elliot, avait pour instruction de travailler de tout son pouvoir à maintenir Naples dans l’isolement, dans la neutralité et dans une ligne de politique ressemblant à un antagonisme vis-à-vis de la politique de la France et du Piémont en Italie. L’Angleterre songeait à cette époque, au mois de mai 1859, à se créer à Naples un levier contre la France. Cette neutralité, sous laquelle on se réservait de glisser un peu d’hostilité, n’était pas, on le comprend, la pensée de la France, qui, sans attacher moins de prix à l’autonomie napolitaine, était naturellement plus disposée à attirer le nouveau roi dans les affaires d’Italie ; mais entre les deux puissances il y avait un accord tacite pour exercer une influence libérale, pour appuyer, pour seconder François II dans l’œuvre réparatrice qui semblait la mission de son règne. Le Piémont lui-même, le Piémont, qui avait aussi sa querelle avec Ferdinand II pour un bâtiment capturé sur les côtes de Naples, ne songeait nullement à cette époque à créer des embarras au jeune roi, et il était sincère, car il était intéressé en ce moment à la bonne amitié avec Naples. Il ne pouvait encore entrevoir cette étrange fortune de l’annexion du midi de l’Italie ; il songeait bien plutôt à prévenir paf sa politique les événemens qui ont fini par provoquer son intervention.

La politique du Piémont était simple, naturelle et tracée par les circonstances. Dès le mort de Ferdinand II, le cabinet de Turin chargeait le comte de Salmour d’une mission extraordinaire à Naples. C’était un acte de courtoisie qui couvrait un acte politique, une proposition nette et directe d’alliance. Il y avait dans les instructions particulières de M. de Cavour une sympathie visible pour le jeune roi, un ménagement extrême et même un soin jaloux de défendre le Piémont de toute pensée ambitieuse, d’aller au-devant des susceptibilités napolitaines. « Parmi les obstacles que vous rencontrerez pour faire prévaloir ce système d’alliance, disait M. de Cavour, il en est un sur lequel je crois devoir appeler particulièrement votre attention : c’est un préjugé mal dissimulé contre la prétendue ambition de la maison de Savoie. C’est une vieille accusation fomentée par l’Autriche dans une pensée facile à comprendre, et qui trouve encore aisément accueil auprès de quelques hommes d’état napolitains. À le bien prendre, ce reproche tourne à la louange de la politique de sa majesté et de ses prédécesseurs. La maison de Savoie a, depuis plusieurs siècles, assumé la noble mission de défendre la liberté de l’Italie contre la prédominance et les usurpations étrangères. Depuis 1814, l’antagonisme entre le Piémont et l’Autriche est devenu plus visible, parce que les traités de Paris et de Vienne troublaient l’équilibre italien en donnant à l’Autriche en Italie une prépondérance inconciliable avec l’indépendance des autres états. Depuis ce jour, la lutte, tantôt secrète, tantôt ostensible, n’a plus été interrompue, et si le dénoûment de cette lutte est un agrandissement des états de sa majesté, cela dérivera de la nécessité des choses, du consentement des peuples, non de desseins préconçus ; mais la formation d’un état puissant dans la vallée du Pô ne doit point exciter la jalousie du royaume des Deux-Siciles. Avec celui-ci, nous avons toujours souhaité la concorde et l’union. Ce fut par une juste considération que le cabinet de Turin, dans le congrès de Paris, ne joignit pas sa voix aux voix accusatrices qui s’élevèrent contre le régime de Ferdinand II, et c’est par la même raison que récemment, dans le mémorandum du 1er mars, il s’est tu sur la condition intérieure du royaume, afin d’éviter de nouvelles causes de dissidence et de froissement, afin de ne pas mettre de plus grands empêchemens à une union, peu espérée en ce moment, il est vrai, mais toujours désirée dans l’intérêt commun des deux dynasties. Je ne doute pas que ces réflexions n’aient de l’efficacité sur l’esprit de François II et de ses conseillers… L’intervention de la France dans nos affaires sera peut-être un autre sujet de soupçon. Sur ce point, vous répéterez ce que l’empereur, Napoléon III a solennellement déclaré en face de l’Europe, c’est-à-dire qu’aucune vue de conquête ou d’ambition dynastique ne guide ses armes. Vous ajouterez que les conditions de l’Europe d’ailleurs ne permettraient pas une domination française directe en Italie, vous ferez observer que dans tous les cas le meilleur moyen de prévenir un semblable danger, s’il existait (ce qui n’est pas), serait l’union des conseils et des armes de toute la nation et l’alliance des deux plus grands royaumes de la péninsule ; mais comme ces considérations pourraient n’être pas suffisantes, vous laisserez comprendre que le gouvernement du roi est disposé à donner de son côté toutes les garanties qui peuvent être raisonnablement désirées. Aussi, dans le cas où on proposerait une alliance offensive et défensive avec garantie réciproque de l’intégrité des états des parties contractantes, vous ne vous montrerez pas éloigné d’y consentir, vous réservant seulement d’en référer à votre gouvernement pour les instructions pratiques qui seraient nécessaires [1]… »

Le Piémont, en d’autres termes, offrait au roi de Naples, le 29 mai 1859, jour où le comte de Salmour recevait ces instructions en ce moment unique où toutes les situations étaient encore intactes, ce que François II lui-même proposait au Piémont un an plus tard, lorsqu’il n’était déjà plus temps. J’ajouterai que, par la modération de ses conseils sur la politique intérieure, le cabinet de Turin traitait Naples comme un royaume qu’il voulait aider sérieusement à vivre, non comme un état dont il voulait précipiter la ruine. Il ne conseillait pas une résurrection hâtive du régime constitutionnel, un appel immédiat à des hommes d’un libéralisme trop vif. « Pour aujourd’hui, disait-il, les conseillers de la couronne pourraient être choisis parmi les hommes dévoués à la monarchie et qui l’ont déjà servie, mais sans être trop compromis dans les excès de la réaction. » Le Piémont disait ce que l’Europe entière pensait, ce que l’Angleterre et la France conseillaient elles-mêmes. S’il y avait donc des difficultés à Naples, il n’y avait rien d’insurmontable avec un point d’appui possible dans l’opinion habilement ralliée, avec tous les moyens de popularité et de raffermissement, le concours de toutes les sympathies extérieures. Seulement, à cette aube d’un règne naissant au milieu des frémissemens de l’Italie enflammée par la guerre, il fallait se hâter, devancer l’imprévu par une résolution prévoyante et hardie.

Ce fut l’irrésolution qui l’emporta, et dès lors la destinée de ce règne de dix-huit mois se nouait dans les secrètes incertitudes d’un prince timide, inexpérimenté., mal conseillé et plus mal servi. Un sentiment semblait dominer François II, c’était la réserve, et sous cette réserve il avait une certaine défiance des choses, une crainte presque superstitieuse de toucher à tout ce qu’avait fait son père. Jeté dans des circonstances prodigieusement graves où l’instinct de ses intérêts et la lumière des événemens le pressaient de céder à l’esprit de son temps, il était, d’un autre côté, enlacé et retenu par la cour survivante de Ferdinand II, foyer de réaction où dominait absolument l’influence de la reine-mère, princesse autrichienne de cœur et de passion comme de sang, atteinte et aigrie tout à la fois par son malheur de veuve et par la crise qui menaçait l’Autriche en Italie. Tout ce qui était dans l’intimité de la cour servait cette influence ; même le confesseur du roi, Mgr Gallo, prêtre, plus fanatique que clairvoyant, qui rappelait sans cesse au jeune souverain que c’était pour lui un devoir religieux d’obéir à la reine-veuve, devenue l’unique dépositaire des pensées et des instructions suprêmes de son père. Une princesse dont on ne peut rien dire aujourd’hui, si ce n’est qu’elle a fatalement contribué à la perte de la royauté napolitaine pour des intérêts qui n’avaient rien de national, quelques gentilshommes accoutumés à tout voir dans l’étiquette de cour, quelques secrétaires et quelques prêtres nourris d’absolutisme et de servilité, c’était là le pouvoir réel dominant le roi lui-même, annulant la plus timide velléité d’action, uniquement occupé à maintenir l’autorité des traditions du dernier règne.

Il n’y avait de changé à Naples que le nom du roi. Rien ne le prouvait mieux que les décrets d’amnistie par lesquels François II inaugurait son avènement. C’étaient des actes de clémence plus apparens que sérieux, qui effaçaient de la liste des suspects, des attendibili, ceux qui y avaient été inscrits, mais en maintenant la liste elle-même, qui au premier coup d’œil multipliaient les grâces, mais en excluant des catégories nombreuses de condamnés politiques, notamment toute l’émigration napolitaine, même ceux que Ferdinand II avait si étrangement graciés en les déportant en Amérique. Tels qu’ils étaient d’ailleurs, ces décrets n’avaient rien de sincère ; des circulaires secrètes en détruisaient tout l’effet, et le lendemain comme la veille les persécutions s’exerçaient contre les suspects. Le gouvernement napolitain le niait, et on lui citait les noms des victimes. À Cosenza, quelques pauvres diables étaient conduits en prison, rasés et exilés pour avoir porté une barbe séditieuse à l’italienne. Bref, c’était une amnistie chimérique tant que la régularité de l’administration et les garanties de justice restaient absentes. Bientôt à Naples même, le 29 septembre, la police s’abattait sur quelques personnages considérables : le marquis Bella, le marquis d’Afflitto, le duc Giordano, M. Ferrigni, M. Vacca, un capitaine de marine, M. Capecelatro, un prêtre, M. Leopoldo Perez, et les jetait en prison pour les déporter sur le rocher de l’Ustica. Les détenus furent relâchés quelques jours plus tard, il est vrai, sur les pressantes remontrances de la diplomatie ; un déplorable effet n’était pas moins produit. C’était toujours le même système, que le roi François II ne suivait pas par choix sans doute, mais qu’il subissait, qu’il se laissait imposer, et qu’il finissait par s’accoutumer à considérer comme une nécessité, si bien que lorsqu’on lui rappelait quarante prisonniers qui attendaient depuis quatre ans un jugement à Santa-Maria-Apparente, il répondait assez naïvement : « Que voulez-vous ? ils ne sont privés que de la liberté ; si on les met en jugement, ils courent risque de la vie. » C’était une pensée humaine peut-être, mais qui se traduisait par un acte d’administration fort équivoque.

Ce commencement de règne devenait ainsi une déception dans l’ordre intérieur. Les traditions de Ferdinand II étaient plus fortes que tous les conseils, et par sa politique extérieure la nouvelle royauté napolitaine ne se mettait pas moins en contradiction avec une des plus pressantes nécessités du moment, avec un de ses plus évidens intérêts, dirai-je. Par un merveilleux à-propos, François II était assurément le prince le mieux placé pour ouvrir son esprit à quelques-unes des idées qui agitaient l’Italie, pour répondre à l’appel que lui adressait le Piémont, puisqu’il n’avait rien d’autrichien, puisque sa mère avait mis dans ses veines un peu du sang de Savoie. C’était une parenté naturelle qui semblait conduire à un heureux rapprochement politique. Il n’est pas moins vrai que soit sous la pression de la reine-mère et de la cour, soit sous la pression de cette rivalité, de cette jalousie d’importance dont Ferdinand II avait fait une tradition pour la politique napolitaine, soit par un secret effroi de prince absolu en présence de ces mouvemens de nationalité ou surgissait le sentiment populaire, François II se montrait peu Italien. Dès son avènement, il se hâtait de signifier à l’Italie une froide neutralité. L’opinion publique à Naples vibrait au bruit des premières victoires des armées alliées en Lombardie, et le jeune roi, sans soupçonner peut-être la gravité de ses paroles, disait à M. de Kisselef, qui venait le complimenter au nom de l’empereur Alexandre de Russie : « Pour moi, je ne sais pas ce que c’est que l’indépendance italienne ; en fait d’indépendance, je ne connais que l’indépendance napolitaine. » Le sentiment dominant chez François II était une défiance mêlée d’irritation à l’égard du Piémont, dont il voyait ou croyait voir la main partout, dans les moindres mouvemens de l’opinion. Si un libelle circulait à Naples, c’était le Piémont qui était coupable, et le roi lui-même insistait pour qu’on adressât « une note forte et vive » au chargé d’affaires de Sardaigne. On ne pouvait se dissimuler, dans l’intimité de la cour napolitaine, que la guerre c’était un agrandissement probable du Piémont, et un agrandissement du Piémont, selon la mesure qu’il prendrait, c’était une diminution de Naples, qui pouvait passer au second rang en Italie. De là une inquiétude presque fébrile qui se traduisait quelquefois en puérilités, qui ne faisait que s’accroître lorsque survenait la paix de Villafranca, et à sa suite cette politique d’annexion volontaire qui envahissait l’Italie du nord, qui donnait au Piémont plus de provinces que la guerre ne lui en avait donné.

Alors la cour de Naples retombait plus que jamais dans ses incertitudes et ses anxiétés, passant d’une résolution à l’autre, hostile et déroutée, craignant tout, et ne faisant rien pour échapper à la puissance des événemens. Au milieu des transformations qui s’accomplissaient en Italie, elle redoutait bien plus encore qu’elle ne désirait la réunion d’un congrès ; elle ne se sentait nullement rassurée par cette perspective d’une délibération de l’Europe, où la politique napolitaine serait nécessairement mise en cause. Aussi accueillait-elle d’abord cette idée avec peu d’empressement, et même en l’acceptant elle subtilisait ; elle voulait être appelée comme état européen, non comme état italien, imaginant se mettre ainsi hors du débat et éluder l’inévitable connexion des affaires napolitaines et des affaires du reste de l’Italie. Sa première pensée avait été d’envoyer au congrès deux ministres sans portefeuille, M. Winspeare et M. Carascosa, et on donnait de ce choix une raison singulière : c’est que les deux ministres « avaient déjà l’habitude de ne rien faire et de ne rien dire. » C’était là la vraie pensée : annuler les plénipotentiaires en se réservant une attitude de résistance passive et de protestation. La cour de Naples, et ce fut son malheur, ne croyait point à la durée de ce qui se faisait en Italie, parce qu’elle la redoutait ; elle n’avait qu’une médiocre confiance en ce congrès européen où, en présence des dépossessions accomplies déjà dans la péninsule, le principe de non-intervention serait proclamé et maintenu par la France et par l’Angleterre, elle attendait, ne voulant souscrire à rien, et lorsque, du côté de la France, lui venait le conseil sensé, prévoyant et pressant de se rapprocher du Piémont, elle se rejetait dans les subterfuges, se livrant à des représailles amères contre la politique piémontaise et se nourrissant de plus en plus de ses défiances. Au fond, on se débattait dans le vide, ou plutôt, sous ce tumulte de craintes et de velléités contradictoires, une pensée, une passion s’agitait à mesure que les circonstances prenaient plus de gravité. Il y eut un moment, à la fin de 1859 et aux premiers jours de 1860, où Naples était le centre d’une ligue nouée entre Vienne, le cardinal Antonelli, la veuve de Ferdinand II et le roi François. Un échange incessant de correspondances existait entre l’archiduchesse Sophie et la reine-mère de Naples. Le nonce du pape, Mgr Gianelli, était l’un des plus fougueux instigateurs de la résistance. L’ambassadeur d’Espagne, M. Bermudez de Castro, était aussi initié à cette politique, qui consistait à se préparer pour le printemps, à nouer une alliance entre l’empereur d’Autriche et le roi de Naples, et à pousser à la guerre, jouant le tout pour le tout.

Ce fut la pensée de la première concentration d’un corps d’armée dans les Abruzzes, sous le général Pianelli. C’est aussi sous l’influence de cette préoccupation qu’au lieu d’accepter comme un bienfait le licenciement nécessaire des Suisses, on cherchait à rallier les fidèles, et on allait recruter de nouveaux soldats étrangers en Bavière, en Autriche. Chaque mois, des détachemens étaient expédiés de Trieste à Naples. Je ne veux pas dire que les nouveautés qui surgissaient de toutes parts en Italie ne fussent de nature à remplir d’anxiété un prince jeune, religieux, élevé dans le respect des traditions, que le roi de Naples n’eût quelque raison de se préoccuper de l’avenir, et même qu’il n’eût le droit, comme souverain indépendant, de choisir ses alliés ; seulement on aurait pu lui dire, au sujet du rôle qu’il prétendait donner à son royaume en Italie, ce que M. Elliot lui rappelait au sujet de sa politique intérieure : « J’ai représenté au roi, écrivait le ministre anglais à lord John Russell, que des concessions faites aux demandes modérées du pays pourraient lui ramener la tranquillité à l’intérieur et la sympathie de l’étranger, tandis que si sa majesté était résolue à refouler les sentimens dominans par des mesures violentes, elle avait à calculer la force dont elle disposait, à peser mûrement le risque qu’elle courrait avant d’adopter une politique qui, si elle échouait, devait amener des résultats dont il était impossible de prévoir la portée, et pourrait la priver de toute chance de secours ou de sympathie de l’étranger. » Ému quelquefois, mais retombant toujours sous le joug des conseils qui le dominaient, François II ne voyait pas que refuser tout aux plus simples vœux du pays, c’était aggraver d’une déception amère une situation déjà impossible sous Ferdinand II ; que prétendre se renfermer dans une politique d’isolement ennemi, c’était provoquer l’esprit italien à se tourner vers Naples ; que, n’eût-il pas cru à la sincérité du Piémont, il eût été encore habile de le lier, tandis que décliner ses avances c’était lui laisser la liberté de ses allures ; enfin que, perdre du temps lorsque les mois et les jours étaient des années, c’était sans profit et sans gloire dévorer en germe tout un règne.

Il y avait à cette époque à Naples un homme qui aurait pu exercer l’influence la plus favorable, qui fit un instant illusion, et sur lequel on comptait presque pour relever la politique napolitaine à la hauteur d’un rôle nouveau. : c’était le général Carlo Filangieri, prince de Satriano, appelé p u après l’avènement de François II au poste de premier ministre. Par l’éclat de son passé militaire, qui datait de l’empire, par la vivacité intelligente de son caractère et de son esprit, par des traditions qui le rattachaient à la France, le général Filangieri semblait l’homme de la situation : c’était le nom le plus connu en Europe, c’était le personnage qu’on poussait en quelque sorte au pouvoir depuis longtemps, dès qu’on avait à demander un changement de politique à Ferdinand II. Malheureusement le prince de Satriano était vieux, léger, désireux de bien-être et de luxe avant tout ; il commençait par se faire payer quatorze mille ducats pour un arriéré de pensions ; il était lié d’ailleurs, par plus d’un service d’argent, au dernier roi et à sa famille, et si son esprit sentait la nécessité impérieuse des réformes, s’il avait du goût pour un certain rôle à demi libéral aux yeux de l’Europe, il n’était pas homme à risquer dans des luttes de cour cette position nouvelle qu’il venait de conquérir. La politique du premier ministre napolitain était un jeu singulier d’équilibre : il passait sa vie à rechercher l’appui de la diplomatie, à laquelle il fallait des promesses qu’il ne tenait jamais, et à proposer au roi des plans de gouvernement qui n’étaient pas acceptés ; puis, quand il était dans l’embarras, il se retirait à Sorrento où à Pozzuoli, affectant le découragement, gémissant sur le fatal aveuglement d’une cour réactionnaire et sur sa propre impuissance. « Après tout, disait-il alors, vingt années d’un bon gouvernement ne suffiraient pas pour effacer les dix dernières années d’un règne déplorable, et quand on a soixante-treize ans, il faudrait songer peut-être à autre chose qu’à entreprendre cette tâche. » Ce n’est pas l’intelligence qui manquait au prince de Satriano, c’est le caractère, et ici François II voyait se tourner contre lui un des plus tristes résultats de la politique de son père, la servilité des conseillers. « Il en sera ce qu’il plaira au roi ! » c’était là l’opinion habituelle des ministres de Ferdinand II. Filangieri était bien homme à comprendre la nécessité d’un changement de régime, même à paraître donner sa démission ; par habitude de dépendance et par désir de pouvoir, il n’était pas homme à pousser son rôle jusqu’au bout.

La première fois que le prince de Satriano joua cette comédie de démission, c’était dès le mois de juillet 1859, à la suite d’une lettre où il proposait au roi un programme de gouvernement, qu’il appelait lui-même un ballon d’essai. Ce ballon d’essai, c’était simplement l’exécution des lois, la suppression de l’arbitraire de la police et des scandaleuses exactions administratives, la justice régulière pour tous, une neutralité franche, loyale à l’extérieur, avec l’intention de prendre parti dans le sens des intérêts du pays. Le roi s’émut au premier instant, versa des larmes devant le duc de Taormina, fils du premier ministre, ne fit rien, et le prince de Satriano resta au pouvoir sans son programme, ne pouvant même obtenir le remplacement d’un fonctionnaire. Bientôt après, le général Filangieri, ayant à entretenir les illusions de la diplomatie, imaginait mieux encore : il préparait un projet de constitution qu’il communiquait au ministre de France. Le projet fut fort encouragé, comme on pense. Malheureusement quelques jours plus tard, lorsqu’on demandait au premier ministre napolitain des nouvelles de son œuvre, tout était changé, le général Filangieri avait réfléchi, il ne voulait pas aller au-devant d’une disgrâce. Quel était donc le secret de ces tergiversations et de ces mobilités ? Pendant ce temps, un aide de camp de l’empereur des Français, le général Roguet, était arrivé à Naples, et, saisissant cette occasion, Filangieri eût voulu que le projet de constitution lui fût remis par le ministre de France et par le général Roguet comme venant de l’empereur, de telle sorte qu’il pût se couvrir de cette autorité devant le roi. On ne tomba pas dans le piège, et la constitution alla rejoindre le programme de gouvernement du mois de juillet.

Au fond, cette politique était une ruse perpétuelle. Le prince de Satriano jouait un double jeu aussi périlleux pour lui-même que pour son pays et pour son souverain, cherchant à se soutenir à la cour par l’influence de la diplomatie européenne et opposant à la diplomatie les résistances du roi. Il amusait tout le monde, et il finissait par ne plus tromper personne, arrivant au bout de cette comédie avec une ambition déjouée et un crédit perdu. Il avait éclairé la diplomatie sur sa valeur réelle, sur sa consistance politique, et la cour, de son côté, ne lui pardonnait pas les plus timides velléités libérales, les plus insignifiantes tentatives de réforme, même accompagnées de la plus souple obéissance. La reine-mère surtout n’avait que de l’antipathie pour lui. Le général Filangieri, avec plus d’autorité morale et plus de vigueur de conseil, aurait pu, sans nul doute, conduire victorieusement son pays dans cette crise redoutable, et peut-être sauver la couronne de François II : il n’avait été qu’une décoration dont on couvrait le commencement du règne, et lorsqu’il n’avait plus qu’à tomber du pouvoir, où il était remplacé par le prince Cassaro, la situation du royaume de Naples était la même.

Cette situation, c’était en réalité ce qui existait sous Ferdinand II avec la tenace énergie et l’expérience du dernier roi de moins, avec les excitations causées par les mouvemens de l’Italie de plus, avec ce trouble profond né d’une déception croissante de l’opinion. Quelques mois à peine s’étaient écoulés en effet : où en était le gouvernement napolitain ? Il se trouvait réduit plus que jamais à multiplier les mesures les plus rigoureuses, à épuiser tous les moyens d’une répression arbitraire. Un simple soupçon suffisait pour attirer la main de la police, et c’est ainsi que dans les premiers jours de mars 1860 le prince Torella, le marquis Bella, le prince Camporeale, le duc Proto, le marquis Vulcano et bien d’autres encore étaient subitement arrêtés, ou n’échappaient à la police que par la fuite. Le ministre des affaires étrangères du roi François II, M. Carafa, ne faisait au reste nulle difficulté d’avouer à M. Elliot qu’on n’avait point de preuves contre les coupables, qu’on ne les mettrait point en jugement, mais qu’on sévirait contre eux sans recourir à la justice, parce que le gouvernement avait la conviction de leur culpabilité. Ce n’était pas, il est vrai, sans de vives anxiétés intérieures que François II se laissait entraîner dans cette voie. « Croyez-le bien, disait-il, le roi de Naples n’est pas l’homme le plus heureux du monde ; il faut le plaindre, sa situation est bien difficile. Le roi de Naples a dû se décider à comprimer ; il faut faire son devoir conformément aux lois. » Et si l’on objectait que c’était là justement la question, se conformer aux lois, violées tous les jours par la police ; si l’on ajoutait qu’un système plus doux, plus équitable, serait sans doute plus efficace, le roi répondait qu’il fallait « commencer par comprimer, par faire respecter l’autorité. » Quant aux réformes, on verrait après ce qu’il y aurait à faire : François II restait dans le vague ; on entrevoyait seulement que, s’il avait à choisir entre des systèmes d’élections, il préférerait le suffrage universel au suffrage restreint, qu’il considérait comme trop favorable à la secte, c’est-à-dire aux libéraux.

Au point de vue extérieur et italien, à ce moment où toutes les perspectives de congrès s’étaient évanouies et où les annexions de la Romagne, de la Toscane, étaient définitivement accomplies, le souverain napolitain en était venu à des idées singulières, et qui ne laissaient pas d’être chimériques. « Je ne puis être indifférent à ce qui agrandit le Piémont révolutionnaire, disait-il, et en ce qui me concerne je ne me prêterai en rien à une autonomie toscane avec un prince de Savoie ; ce serait la même chose. » Quant à la Romagne, le roi ne conseillerait jamais au pape d’accepter le Piémont comme vicaire. Il eût préféré un vicariat délégué au grand-duc de Toscane, ce qui impliquait, à vrai dire, la restauration du grand-duc, et à défaut du vicariat toscan il mettait en avant l’idée d’un vicariat napolitain. — Mais comment combiner les réformes nécessaires dans la Romagne avec le système politique suivi dans le royaume ? Ces réformes coïncideraient avec celles qui seraient réalisées à Naples même. — Et quelles seraient ces réformes ? quand s’accompliraient-elles ? Ici on retombait dans le vague et dans le cercle vicieux où tournait la politique napolitaine, ballottée entre le danger d’une inaction mortelle et l’évidente répugnance à entrer dans la seule voie qui lui fût ouverte. J’ajouterai qu’à ce moment même le Piémont faisait au gouvernement napolitain une proposition nouvelle d’accord et d’action commune.

Dès le mois de janvier 1860, le marquis de Villamarina était arrivé à Naples comme ministre du roi Victor-Emmanuel, et il était chargé de donner les assurances les plus complètes d’amitié, de travailler de tout son pouvoir à dissiper les défiances et à rapprocher les deux pays. Trois mois après, avant que les événemens, un instant suspendus, eussent repris une allure plus grave et plus décisive, le cabinet de Turin faisait offrir aux Napolitains d’aller eux-mêmes en avant et d’entrer dans les Marches, à la condition que l’annexion de la Romagne serait reconnue, ou qu’on obtiendrait l’accession du saint-siège à l’occupation d’Ancône par les Sardes. En un mot, le Piémont offrait de marcher avec Naples et de nouer une sérieuse intelligence, pourvu qu’on voulût s’y prêter. Le roi François était trop engagé dans une politique absolument contraire pour accéder à des combinaisons qui eussent peut-être tout changé en Italie, et qui, dans tous les cas, eussent arrêté sans doute le débordement du nord vers le midi. La cour de Naples était tout entière à ses défiances, à l’amertume de ses irritations, et se retranchait de plus en plus dans une immobilité hostile à mesure que l’esprit italien s’enflammait par le succès même de ses premières entreprises.

Que résultait-il de ce système suivi par la cour napolitaine dans sa politique intérieure et dans ses relations avec l’Italie, avec le Piémont ? C’est que tout empirait rapidement. Le trouble et la peur poussaient aux vexations, qui multipliaient à leur tour le mécontentement et les irritations. Tout ce qu’on faisait pour arrêter la contagion des idées qui envahissaient l’Italie n’avait d’autre résultat que de la rendre plus active et plus efficace. L’aristocratie napolitaine, poursuivie et traquée par la police, se laissait aller à une mauvaise humeur qu’elle ne cachait plus ; la bourgeoisie de Naples était profondément irritée, et chose plus grave, chose nouvelle à Naples, le peuple lui-même commençait à s’ébranler, à demi gagné par ce mouvement de désaffection. L’armée se sentait humiliée de voir des Bavarois et des Autrichiens succéder aux Suisses dans les préférences de la cour. La marine était bien plus atteinte encore dans son esprit de fidélité. « Mon malheureux pays, disait un capitaine de vaisseau, n’a plus de moyen de sortir de l’affreux régime qui l’opprime que par une révolution. » L’idée de la perte inévitable de la dynastie faisait de rapides et redoutables progrès, au point que deux des oncles du roi, le comte d’Aquila et le comte de Syracuse, étaient eux-mêmes dans cette conspiration de l’impatience et du mécontentement. Vainement la France et l’Angleterre, par les conseils incessans de leurs représentans, avaient essayé de raviver le sentiment du péril dans cette cour indécise et obstinée ; elles se trouvaient en face d’un pouvoir insaisissable qui éludait les conseils, sauf à demander plus tard des garanties impossibles contre l’orage qu’il amassait lui-même. Cette situation éclatait partout à Naples ; elle se révélait dans les excitations de l’opinion, dans l’insurrection, qui, une fois de plus, se réveillait en ce moment en Sicile, et jusque dans des incidens que l’imagination publique saisissait avec malignité : témoin une scène curieuse qui se passait un jour au palais, et que l’un des témoins, le prince Ischitella, allait raconter immédiatement au cercle de la noblesse.

C’était au lendemain des arrestations du mois de mars 1860. Le ministre de France, M. Brenier, autorisé par le roi à se présenter toutes les fois qu’il le jugerait convenable, se rendait au palais pour demander l’élargissement d’un homme estimé et assurément peu dangereux, qui était l’avocat de la légation. Sa présence ne parut pas faire une agréable impression. L’un des gentilshommes, le marquis Imperiali, lui dit avec embarras que sa majesté n’était point là. On cherchait François II de tous les côtés dans le palais ; le roi était tantôt chez la reine-mère, tantôt chez le comte de Trapani, tantôt enfin aux écuries. Chaque fois que le marquis Imperiali reparaissait après ses infructueuses recherches, M. Brenier, qui n’avait pas tardé à démêler le jeu, avait le soin de demander : « Faut-il attendre ? » Il attendit plus d’une heure, voulant aller jusqu’au bout, causant librement et tranquillement de guerre avec le prince Ischitella, de marine avec le général Sabatelli, lorsque le marquis, Imperiali revenait définitivement, assez consterné, en disant qu’on ne retrouvait pas le roi. Le ministre de France regarda fixement le gentilhomme de cour et lui dit en souriant : « Alors c’est que le roi est perdu. — Il n’est qu’égaré dans le palais, répondit-on. — Prenez garde, reprit M. Brenier, il y a des mots dangereux qui conduisent en prison ; on y met pour moins que cela. » Et il se retira. — Ainsi trouble ou violences du pouvoir, irritations et incohérence des opinions, malaise universel mêlé d’aspirations indéfinies, incertitudes d’une armée défiante d’elle-même et de la cause qu’elle servait, antipathie irréconciliable des Siciliens, déjà en insurrection, c’est là qu’on en était à Naples au mois d’avril 1860 ; il y avait tous les élémens réunis d’une révolution, moins la hardiesse ou peut-être la possibilité d’une initiative émanant de la nation elle-même.

C’est alors que sur ce foyer d’élémens incanddscens l’étincelle vient tomber. C’est alors, quand les annexions du nord sont définitivement accomplies, quand entre le Piémont et Naples il n’y a plus que les Marches, quand tout ce que l’Europe a prodigué de conseils est épuisé, quand l’insurrection sicilienne semble un signe d’intelligence allant tenter l’esprit d’unité, qu’un homme se lève du sein d’une petite île de la Méditerranée : Garibaldi apparaît comme le messager des colères italiennes contre le régime dominant dans les Deux-Siciles. Chef étrange par l’indépendance de sa vie et de son caractère, façonné à toutes les formes de l’action sur terre et sur mer, patriote de cœur fougueux, de tête faible et de mœurs simples, très brouillé avec la diplomatie et popularisé par un dévouement passionné à la cause italienne, couvert d’ailleurs du lustre récent de sa campagne d’audacieux partisan en Lombardie, Garibaldi était l’homme le mieux placé pour se jeter en avant, ou, pour mieux dire, seul il pouvait entreprendre cette expédition dans le midi de l’Italie, parce que seul il pouvait entraîner à sa suite un nombre suffisant de volontaires enflammés de son feu, animés de son esprit. Et, le dirai-je ? seul il pouvait jeter ce défi à la diplomatie embarrassée de l’Europe, tenter cette diversion, sans attirer sur lui un orage de répression instantanée, parce que dans l’extrémité même de son audace et de son indépendance, par son attachement aussi singulier que sincère au roi Victor-Emmanuel, il représente l’unité italienne dans ce qu’elle a de moins incompatible avec l’ordre général, avec la monarchie. Dans la nuit du 5 miai 1860, Garibaldi, sorti depuis peu de son île de Caprera, s’embarquait à Quarto, près de Gènes, avec quelques-uns de ses compagnons de guerre, Bixio, un Génois fougueux et prêt à toutes les entreprises ; Sirtori, un Lombard du siège de Venise en 1848 ; un Sicilien, La Masa ; Turr, un Hongrois brillant, et enfin un millier d’hommes rassemblés à la hâte. On avait mis la main par surprise sur deux bateaux à vapeur d’une compagnie particulière. Il y avait parmi ces hommes des Brescians, des Bergamasques, des Milanais, cent soixante-dix-neuf étudians de l’université de Pavie, des Toscans, des émigrés napolitains et siciliens, beaucoup d’aventuriers sans doute, mais aussi des jeunes hommes des plus hautes familles de l’Italie, tous formant une armée bariolée, aux types divers, à l’uniforme populaire et bizarre, aux allures pittoresquement martiales, n’ayant d’autre lien de discipline que le fanatisme pour son chef, emportant sur son drapeau ces simples mots : « Italie et Victor-Emmanuel ! » Où allaient-ils ainsi ? On ne le savait encore. L’Europe avait les yeux fixés sur la Méditerranée, lorsque peu après, le 11 mai, la petite expédition partie de Quarto, se frayant un passage à travers les croisières napolitaines, allait débarquer dans un petit port de la côte de Sicile, à Marsala. Les forces navales du roi de Naples arrivèrent tout juste à temps pour assister au débarquement et pour capturer un des bâtimens de l’insurrection voyageuse, lorsque déjà Garibaldi était à terre avec les siens.

Ce fut un coup de foudre à Naples, quoiqu’on s’y attendît un peu, et pour se consoler on commença par accuser un vaisseau anglais d’avoir favorisé ou protégé le débarquement en gênant le tir d’une frégate du roi, puis on finit par tout rejeter sur le Piémont, qui avait laissé s’organiser et partir l’expédition. Il est certain que le Piémont n’avait pas employé la force pour retenir les volontaires au port et pour les disperser. Ostensiblement du moins, en se servant des lois dont il disposait, heureux peut-être de n’en pas avoir de plus sévères en présence de l’opinion, qui s’enflammait pour cette hardie tentative, il avait fait ce qu’il avait pu, et ce qu’il avait fait même n’avait servi qu’à irriter Garibaldi sans le retenir. Pour les esprits politiques du nouveau royaume du nord, se jeter dans cette aventure du midi c’était tout précipiter, dénaturer ou compromettre la libération de l’Italie, qui pouvait s’accomplir plus lentement, par la force des choses. Bien d’autres, qui ne pouvaient s’empêcher d’être émus de la hardiesse de Garibaldi, considéraient son entreprise comme prodigieusement chimérique, et croyaient impossible que l’expédition n’allât pas se heurter contre quelque vaisseau napolitain qui coulerait à fond les frêles bâtimens des volontaires. Ayant à sauver sa position en Europe sans trop braver les ardentes excitations d’une opinion qui était sa force en même temps que son danger, le gouvernement piémontais n’avait pu rien faire, mais il sauvait sa responsabilité en désavouant diplomatiquement Garibaldi.

Un fait était publiquement constaté, c’est que l’audacieux chef de volontaires avait gardé son dessein secret, qu’il n’avait voulu en rien dire au roi, de peur d’être retenu comme il l’avait été déjà, à la fin de 1859, lorsqu’il voulait se précipiter sur les Marches. Il le disait lui-même dans une lettre particulière : « Je fus sur le point de m’en ouvrir au roi… J’ai cru prudent de n’en rien faire. Il m’aurait détourné, et je n’aurais pu résister à un ordre de ce roi unique et parfait… » Ainsi Garibaldi acceptait seul la responsabilité de son entreprise, il la revendiquait même dans la pensée secrète d’y puiser une liberté plus entière de mouvemens pour l’avenir. Il partait sans autre mandat que celui qu’il croyait trouver dans une impulsion de patriotisme et dans l’appel de l’insurrection sicilienne, et au moment de s’embarquer il écrivait au roi une lettre qui n’était point sans noblesse : « Je sais que je m’embarque dans une entreprise dangereuse ; mais je mets ma confiance en Dieu ainsi que dans le courage et le dévouement de mes compagnons. Notre cri de guerre sera toujours : Vive l’unité de l’Italie ! vive Victor-Emmanuel !… Si nous échouons, j’espère que l’Italie et l’Europe libérale n’oublieront pas que cette entreprise a été décidée par des motifs purs de tout égoïsme et entièrement patriotiques. Si nous réussissons, je serai fier d’orner la couronne de votre majesté de ce nouveau joyau, à la condition toutefois que votre majesté s’opposera à ce que ses conseillers cèdent cette province à l’étranger, ainsi qu’on a fait pour ma ville natale. » Ainsi s’éloignait cet homme lançant au départ un trait à M. de Cavour et laissant à quelques complices entreprenans et passionnés comme lui, tels que le docteur Bertani, le soin de lui envoyer de nouveaux volontaires et des secours, s’il ne disparaissait pas dans la Méditerranée.

Une fois à Marsala, Garibaldi trouvait un sol merveilleusement préparé pour une révolution. En quelques jours, il s’étendait dans l’île, ralliant à lui les bandes de paysans insurgés, déconcertant les mouvemens des chefs de l’armée royale, battant le 15 mai les forces napolitaines à Calatafimi, poussant jusqu’à Palerme, où il entrait le 27, là soutenant un combat de trois jours à l’aide des Palermitains soulevés pour lui, bravant un bombardement aussi meurtrier qu’inutile, qui accablait la population sans la soumettre, et finissant par réduire les généraux du roi à une demande d’armistice bientôt suivie d’une capitulation, si bien que dans ce court espace de temps Garibaldi était maître d’une des villes principales, et l’armée royale, désorganisée, humiliée, mécontente de ses chefs, qu’elle accusait de trahison, n’occupait plus que quelques points défensifs dans l’île. Que se passait-il cependant à Naples ? Le débarquement de Garibaldi suscitait d’abord une singulière émotion dans le gouvernement, car la présence des volontaires portant en Sicile le drapeau de l’unité de l’Italie introduisait dans les affaires napolitaines un élément redoutable, bien plus redoutable par son caractère moral que par la force numérique de cette poignée d’hommes conduits par un chef aventureux. On essayait au premier moment d’envoyer en Sicile, avec des promesses tardives, un nouveau lieutenant du roi, le général Lanza, qui arrivait bien à propos pour être battu comme tous les autres officiers royaux. Le gouvernement napolitain d’ailleurs usait d’un stratagème dont il fit plus d’une fois sa ressource. Il dissimulait les progrès de l’insurrection, ne parlait que des avantages des généraux napolitains, et, il faut le dire, le roi était de bonne foi, car il ne pouvait croire encore à la réalité d’un danger mortel, sachant qu’il avait en Sicile une armée de plus de trente mille hommes.

À mesure que la marche de Garibaldi se dessinait cependant et que les volontaires, grossis des bandes de paysans siciliens, s’approchaient de Palerme, l’anxiété et le trouble redoublaient à Naples, et alors, le 30 mai, au moment même où s’ouvraient en Sicile les premières négociations d’armistice, le ministre des affaires étrangères de François II, M. Carafa, convoquait le corps diplomatique. M. Carafa offrait des concessions de la part du roi, si l’Europe voulait donner des garanties. Une délibération engagée dans ces termes ne pouvait aller bien loin, car aucun des diplomates présens n’avait les pouvoirs nécessaires pour entrer dans une négociation de cette nature. On demandait tout au moins que les consuls étrangers à Palerme fussent autorisés à intervenir comme médiateurs entre les combattans, et cette proposition n’eut pas une plus heureuse fortune. M. Carafa ne se découragea pas néanmoins, et sans paraître se souvenir de ce qui s’était passé quelques heures auparavant, il communiquait le soir un projet de note aux divers gouvernemens de l’Europe, pour leur demander d’autoriser leurs représentans « à déclarer solennellement et officiellement, comme l’avaient fait le matin les ministres de France et d’Angleterre, ne vouloir admettre aucun changement dynastique ni aucune atteinte à l’intégrité du royaume » ; assertion qui fut immédiatement rectifiée par les ministres de France et d’Angleterre. M. Elliot dit notamment qu’il avait des vœux à offrir au roi de Naples et pas de garanties. C’est ce qu’on pourrait appeler le premier acte de la révolution des Deux-Siciles.

Tout avait changé rapidement. En ce moment, Garibaldi n’était plus déjà un flibustier ; il était rentré à Palerme, il avait un gouvernement, il recevait chaque jour de nouveaux soldats du nord de l’Italie : c’était un pouvoir avec lequel on se trouvait réduit à traiter, et sous sa dictature la Sicile était à demi indépendante. Le bruit de ces événemens retentissait sur la terre ferme, et le frémissement qu’il excitait était comme un avant-coureur de commotions nouvelles ; il préparait déjà les esprit à une révolution plus étendue. L’inutilité de la tentative qu’on venait de faire auprès du corps diplomatique laissait le gouvernement napolitain dans un dangereux isolement. Recommencer dans ces circonstances le bombardement de Palerme pour reconquérir une ville en ruines ou pour attester encore son impuissance n’était guère possible. C’est ce qui arrachait au roi François II un consentement pénible, d’abord à l’armistice négocié entre ses généraux et Garibaldi, et quelques jours plus tard à une retraite complète de son armée, qui défendait inutilement la ville. C’est aussi sous la pression de cet ensemble de choses que le roi avait l’idée d’une démarche qui n’était par malheur que l’acte d’un prince toujours flottant entre les répressions impuissantes et les concessions tardives. Dès les premiers jours de juin 1860, François II se décidait à s’adresser directement à l’empereur des Français et à lui demander sa médiation. Ce fut un diplomate intelligent et actif, M. de Martino, qui fut chargé de se rendre à Paris pour remplir cette mission délicate.

Mais quels seraient les sacrifices jugés nécessaires ? quelles seraient les conditions essentielles de cette médiation pacificatrice ? — Il n’était pas difficile d’en prévoir quelques-unes : des concessions de liberté intérieure, une alliance italienne avec le Piémont, une organisation nouvelle de la Sicile, qui consacrerait dans une certaine mesure la semi-indépendance de fait qui existait. Le roi ne s’y méprenait pas et se débattait encore. Il ne cachait pas la répugnance que lui inspirait une alliance avec le Piémont. « Pourquoi, disait-il, m’imposer ce pacte ? Je n’ai pas refusé d’entrer dans une confédération, bien entendu sans qu’il soit question de Venise, qui ne me regarde pas, et c’est là toujours la difficulté. Je ne veux pas faire la guerre pour la Vénétie ; le Piémont voudrait m’y entraîner, et je ne me compromettrai pas pour favoriser son ambition. Je suis et veux rester en paix avec l’Autriche. » Quand on parlait de la Sicile, le roi répondait : « La Sicile n’est pas perdue ; nous avons encore Messine, Augusta, Syracuse. Messine peut servir à tout reprendre… Si on donne une organisation distincte à la Sicile, avec une constitution à part, c’est dans peu de temps la séparation complète ; c’est l’annexion au Piémont ou l’indépendance favorisée par l’Angleterre, et je ne pense pas que ce soit l’avis de la France… » François II ne disait pas le vrai de la difficulté au sujet de l’institution d’une vice-royauté en Sicile : c’est qu’on ne sait quel prince choisir… Les oncles du roi, le comte d’Aquila et le comte de Syracuse, étaient écartés, et on ne se souciait pas de nommer le frère même de François II, le comte de Trani. Si enfin l’on cherchait à savoir ce que ferait le gouvernement napolitain dans le cas d’hostilités nouvelles, si Messine serait bombardée comme Palerme, le roi répondait non sans anxiété : « Sans aucun doute, on bombardera, c’est le sort des villes qui se révoltent. Je sais ce qu’il y a d’affreux. Plutôt que de recommencer à Palerme, j’ai subi l’humiliation de traiter avec Garibaldi : cela est affreux ; mais je me suis résigné à faire le sacrifice de ma dignité. Mes troupes se retirent de Palerme. Quant à Messine, je n’ordonne rien, je laisse les généraux libres. Personnellement, je sais ce qu’il y a de douloureux ; comme roi cependant, j’ai des devoirs à remplir… » Ainsi le jeune roi abordait les questions, sentait le péril, et reculait en paraissant faire un pas.

Au fond, François II évait vivement impressionné par tout ce qui l’entourait. Il semblait dès ce moment ne plus tenir à un pouvoir qui cesserait de reposer sur la tradition, et ne remplir son devoir de souverain que par une sorte de cas de conscience ; il était préparé aux catastrophes, et il diasit un jour à M. Carafa : « Il y a tant de souverains qui se promènent aujourd’hui en Europe, j’irai leur tenir compagnie. » Une scène singulière révélait vers ce moment d’une façon plus vive les agitations intérieures de ce jeune souverain. Le prince Wolkonski, ministre de Russie, venait d’arriver à Naples ; il fut reçu en audience royale, et François II, allant vers lui, dit brusquement : « Eh bien ! prince, vous venez ici pour assister à nos funérailles. Du reste, si cela continue ainsi, nous aurons bientôt à rendre le dernier devoir à la Russie. » Le prince Wolkonski, un peu surpris, répondit qu’il ne savait s’il y aurait des catastrophes à Naples, mais que la Russie, quant à elle, était fort bien portante. Le roi François vivait dans ces alternatives, tantôt parlant de sa chute avec une sorte de dégagement ou avec amertume, tantôt se reprenant à l’espoir, et alors paraissant disposé à tenter un effort suprême de défense par une concentration de ses forces à Messine en Sicile, à Gaëte sur le continent, attendant toujours de la tentative de médiation qu’il venais de faire un résultat qui, bien que prévu par lui, le troublait singulièrement.

Cette médiation, au surplus, offrait des difficultés ou des inconvéniens de plus d’une sorte : elle venait tardivement d’abord ; elle introduisait dans les rapports entre le souverain des Deux-Siciles et son peuple ou l’Italie la puissance d’une volonté étrangère, dont l’intervention serait nécessairement dépourvue de toute sanction matérielle, et risquait fort d’être illusoire, si elle n’était qu’un conseil, un acte de bon office ; elle laissait trop voir la pensée d’attirer la France dans une action isolée, distincte de celle de l’Angleterre, dont elle ne voulait pas se séparer en ce moment, et enfin elle faisait perdre un temps précieux, pendant lequel tout s’aggravait en Sicile, où Garibaldi se préparait à pousser plus loin sa conquête, à Naples, où l’idée d’une révolution prochaine faisait chaque jour des progrès. Telle qu’elle était pourtant, cette médiation devenait un signe de la puissance des choses ; elle indiquait la seule voie où la royauté napolitaine pût désormais trouver quelque chance, puisqu’elle sentait éclater dans ses mains tous les moyens de résistance intérieure, puisqu’elle ne pouvait compter sur un appui décisif des puissances européennes, pas même sur l’appui de la Russie, qui faisait savoir au roi qu’elle le soutiendrait moralement, mais sans nulle coopération matérielle. Dès lors, en présence du flot montant, avec la seule spontanéité que lui baissassent les événemens, celle de la résignation, François II se décidait à faire de lui-même un pas de plus sans avoir à subir une médiation. Le 25 juin 1860, Naples se réveillait en apprenant tout à coup qu’une constitution était accordée, qu’un accord serait négocié avec le roi de Sardaigne, que les couleurs italiennes devenaient les couleurs du drapeau napolitain, que la Sicile aurait des institutions représentatives, avec un prince pour vice-roi, et que la direction des affaires était confiée à M. Antonio Spinelli, homme d’un libéralisme modéré, mais sincère, qui avait été en 1848 l’un des premiers ministres constitutionnels de Ferdinand II. C’était toute une révolution accomplie sous l’influence du retour de M. de Martino, qui revenait de Paris, sinon avec la médiation qu’il était allé chercher, du moins avec la vive impression de la gravité des conjonctures.

Seulement cette révolution était-elle désormais de nature à ramener l’opinion, à redresser une situation égarée dans toutes les impossibilités ? Chose curieuse, l’acte souverain du 25 juin fut d’abord reçu avec froideur à Naples, et ce qui donne une idée des habitudes formées par un long despotisme, on y voyait un leurre, presque une provocation ou un piège. On n’y croyait pas, non-seulement dans la population tourbillonnante de la ville, mais même parmi les hommes éclairés, si bien que M. Spinelli avait quelque peine à former un ministère où entraient le prince Torella, le marquis de La Greca, M. de Martino, un des hommes les plus actifs du moment, M. Giovanni Manna, un économiste intelligent et habile, qui acceptaient le pouvoir avec plus de zèle et de dévouement que de foi au succès. Un avocat de Naples, qui allait être le tribun du nouveau régime, M. Liborio Romano, fut préfet de police avant de devenir le ministre de l’intérieur chargé des funérailles de la dynastie. François II subissait, avec toutes les fatalités que lui avait laissées son père, cette fatalité de défiance qui depuis tant d’années faisait peu à peu de tous les esprits libéraux des ennemis de la maison royale, et qu’il n’avait pas essayé de vaincre à son avènement. Si la constitution de 1848, à laquelle on revenait de si loin, et l’alliance avec le Piémont eussent inauguré le règne, cette politique, personnifiée en un jeune prince, eût changé sans doute la destinée du midi de l’Italie ; en ce moment, le régime constitutionnel, né dans les transes d’une crise redoutable, apparaissait comme une œuvre de nécessité que François II subissait en roi qui est le jouet des événemens, qui, reprenant un jour ou l’autre sa liberté, reprendrait aussi ses promesses. Une presse naissante n’usait de sa liberté nouvelle que pour mieux dévoiler l’immense incohérence laissée par trente ans de compression ruineuse, pour mettre à nu tout à coup une situation où il n’y avait que des absolutistes irrités, déçus, toujours prêts à tenter quelque réaction, et des libéraux qui désormais tournaient leurs regards d’un autre côté, vers Victor-Emmanuel ou Garibaldi, qui étaient presque ouvertement annexionistes.

Ce qu’il y avait de possible encore d’ailleurs dans un raffermissement de la dynastie par le régime constitutionnel tenait visiblement et uniquement à une circonstance, à cette alliance avec le Piémont qui était une des promesses de l’acte du 25 juin. Un des membres du nouveau cabinet, M. Manna, et un diplomate napolitain fils d’un ancien ministre, M. Winspeare, eurent la mission de se rendre aussitôt à Turin pour négocier l’alliance. C’était une tentative extrême dans laquelle le gouvernement napolitain était appuyé non-seulement par les cours de l’Europe du nord, telles que la Russie et la Prusse, mais encore et surtout par la France et l’Angleterre elles-mêmes. Qu’avaient à proposer les plénipotentiaires du roi de Naples ? A ne consulter que ce qui était ostensible, M. Manna et M. Winspeare recevaient des instructions qui les autorisaient à former une ligue entre les deux couronnes pour garantir la péninsule contre toute attaque ou influence étrangère, et à négocier des conventions qui établiraient une union commerciale, l’uniformité des monnaies, qui relieraient les systèmes de postes et de chemins de fer, et s’étendraient en un mot à tout ce qui pourrait resserrer les liens des deux royaumes. Pour la Sicile, un parlement serait élu d’après la vieille constitution de 1812, en dehors de toute pression armée, afin que le pays pût décider de son organisation, qui garantirait à l’île une existence politique séparée de Naples, sous la même couronne, avec la vice-royauté d’un prince. En présence de la situation de l’Italie et de tous les problèmes qu’elle soulevait, si les instructions des plénipotentiaires napolitains se fussent arrêtées là, ce n’était pas même la peine d’aller à Turin ; mais M. Manna et M. Winspeare avaient des instructions secrètes qui touchaient au vif des choses et dont ils étaient autorisés à se servir à mesure que les circonstances l’exigeraient. Ils pouvaient admettre le principe de la transformation de la ligue en alliance offensive, ce qui impliquait la guerre pour Venise. Le roi François II avait fini par accéder à cette condition, irrité et offensé qu’il était de la conduite de l’Autriche et de l’abandon ou elle le baissait après l’avoir tant poussé à résister ; il ne reculait plus devant cette perspective d’une guerre où il retrouverait l’honneur des armes qu’il croyait perdu à Palerme. L’annexion de la Toscane et des duchés pouvait être aussi reconnue par les plénipotentiaires. Quant aux états de l’église, une combinaison pourrait être proposée : le Piémont garderait les Légations comme vicaire du saint-siège, le roi de Naples prendrait le vicariat des Marches et de l’Ombrie. Malheureusement multiplier les discussions à l’heure où le péril pressait, se réfugier dans les distinctions entre ce qu’on offrait publiquement et les propositions secrètes qu’on se proposait de dérouler peu à peu, au lieu d’aller simplement et directement au but, c’était encore perdre du temps, et dans l’intervalle Garibaldi, après avoir un moment suspendu sa marche, reprenait son élan, battait à Milazzo un des plus vaillans et des plus fidèles serviteurs de François II, le colonel Bosco, arrivait à Messine, s’emparant de la ville et ne laissant que la citadelle au pouvoir des troupes royales, si bien que, maître de la Sicile, il se trouvait dès lors face à face avec le continent napolitain.

Je ne dis pas qu’on ne fût sincère à Naples dans cette politique d’alliance italienne dont M. Manna et M. Winspeare portaient la pensée à Turin ; on l’était certainement, puisqu’on n’avait pas d’autre moyen de se sauver, et c’est d’un autre côté un amer reproche qu’on a fait au Piémont de n’avoir pas aidé le régime constitutionnel napolitain à vivre, de ne s’être pas prêté avec plus de zèle à une combinaison qui était une victoire pour sa politique, qui faisait entrer les affaires de l’Italie dans une voie où l’Europe alarmée et la péninsule elle-même, entraînée dans les aventures, pouvaient trouver le gage d’un avenir moins incertain. Le Piémont aurait pu dire cependant que cette alliance, à laquelle on se rattachait tardivement, comme à un expédient suprême dans une effroyable crise, il l’avait offerte en principe un an auparavant, lorsqu’elle pouvait raffermir à jamais la royauté napolitaine ; qu’il l’avait offerte encore au mois d’avril, presque dans les mêmes termes, avec les mêmes combinaisons ; qu’en la repoussant alors, on n’avait fait que susciter les dangers dont on avait à se défendre, et que ce qu’on lui offrait en ce moment, c’était de s’affaiblir lui-même sans fortifier peut-être le nouveau régime napolitain, de faire violence à l’opinion, qui suivait avec une émotion visible et ardente l’entreprise de Garibaldi, de s’engager sans sécurité avec une politique dont il avait éprouvé les tergiversations et les doutes, et qui pouvait n’être encore qu’une politique de circonstance tant qu’elle ne s’appuyait pas sur un parlement national. Le Piémont ne repoussait pas les propositions napolitaines : il avait trop à compter avec les conseils de l’Europe, de la Russie, de l’Angleterre, de la France surtout, qui tenait à sauver Naples de cette crise ; mais il attendait et il faisait attendre à son tour, prenant le facile prétexte de ne rien précipiter avant la réunion du parlement napolitain, qui ferait connaître l’opinion du pays.

Le mot du problème, à vrai dire, n’était en ce moment ni à Naples ni à Turin ; il était en Sicile avec Garibaldi, l’indomptable chef du mouvement, une tête qui n’était pas facile à conduire. Là en effet, au sein même de cette victoire merveilleuse, s’agitait une lutte singulière, ardente, qui naissait de la profondeur du mouvement italien, qui s’était fait jour au départ de l’expédition de Sicile, et qui prenait une intensité nouvelle en partageant et en passionnant tous les esprits en Italie : c’était la lutte entre ce qu’on pourrait appeler l’idée politique, l’idée modératrice, et le parti exalté de l’action, toujours prêt à se jeter en avant. Aux yeux des politiques qui puisaient leurs inspirations à Turin, et dont M. de Cavour est depuis longtemps le guide heureux et habile, la première nécessité était d’assurer les victoires italiennes à mesure qu’elles se succédaient. Puisque la Sicile était conquise, il fallait se hâter de prononcer l’annexion, de la régulariser, puis ne rien précipiter, suivre les circonstances, ménager les susceptibilités européennes, et se garder d’aller au-devant de quelque gros orage diplomatique. Un des plus actifs émigrés siciliens de 1848, rallié à la politique de M. de Cavour, mêlé, comme l’un des chefs de la Société nationale, à tous les mouvemens récens de l’Italie, M. La Farina, se chargea ou fut chargé d’aller à Palerme essayer de faire prévaloir l’idée de l’annexion immédiate, et il ne laissait pas de trouver de l’écho dans la population. Aux yeux du parti, de l’action au contraire, annexer immédiatement la Sicile, c’était abdiquer, se subordonner à Turin, et, après ce premier pas décisif qu’on venait de faire, rester les mains liées en face de Naples et des autres états de l’Italie où il y avait encore à porter l’idée de l’unité nationale. De là des conflits de vues et d’influences au sein desquels Garibaldi s’agitait singulièrement, tantôt ramené par la raison, par un sentiment supérieur de patriotisme, à la nécessité de combiner sa marche avec Turin, tantôt entraîné par son tempérament vers tous les auxiliaires exaltés qui l’entouraient, qui se servaient de lui encore plus qu’ils ne le servaient, et qui ne cessaient d’exciter ses ressentimens contre M. de Cavour. Héros par le cœur et enfant terrible par l’esprit politique, Garibaldi vivait dans des tiraillemens perpétuels, multipliant les pro-dictateurs, changeant ses ministres, proclamant le statut sarde et faisant embarquer violemment M. La Farina, qui était trop prompt pour l’annexion, — adressant des appels enthousiastes à ses soldats et aux dames palermitaines, gouvernant à la diable et se relevant par la fascination d’une nature ardente et sincère, échappant tour à tour par sa droiture à ceux qui cherchaient à surprendre ses instincts, par une saillie impétueuse à ceux qui auraient voulu le retenir, — fort ballotté comme on voit, mais invariable dans la pensée d’aller en avant sans se laisser lier par aucune considération de politique régulière et de diplomatie. Le dictateur le disait lui-même, au corps municipal de Palerme, qui allait lui demander l’annexion immédiate. « Je pourrais, appuyé sur la manifestation des communes, par un acte dictatorial, proclamer l’union, répondait-il ; mais entendons-nous bien : je suis venu combattre pour l’Italie, et non pour la Sicile seule, et si l’Italie n’est pas tout entière réunie et libre, jamais la cause d’aucune de ses parties ne sera assurée. Relier toutes ces parties séparées, les mettre en état de composer l’Italie une et libre, est l’objet de mon entreprise… Si nous accomplissons aujourd’hui l’annexion de la Sicile seule, les ordres devraient venir d’ailleurs ; alors il faudrait que j’abandonnasse mon œuvre et que je me retirasse… » Et Garibaldi ne voulait pas se retirer encore ; il dévoilait au contraire son but fixe et prochain en concentrant successivement ses forces autour de Messine, à la pointe du Phare, à quelques milles du continent de Naples.

Placé entre les nécessités diplomatiques de sa position en Europe et les entraînemens de Garibaldi, qui portait dans son camp la fortune de la cause italienne, le Piémont ne pouvait que garder, pour le moment une expectative qui devenait délicate. — Le devoir du Piémont était simple, dira-t-on ; il n’avait qu’à livrer Garibaldi à lui-même, à signer le pacte avec Naples et à aider le roi François II, transformé en souverain constitutionnel, à sortir victorieux de la crise où il était plongé. Régulièrement, diplomatiquement, il se peut qu’il en fût ainsi ; moralement, c’était abdiquer toute une politique et tenter de faire rétrograder le courant d’une révolution qu’un sentiment exalté de nationalité rendait irrésistible ; c’était infirmer virtuellement le droit qui avait fait l’annexion de la Toscane, de la Romagne et des duchés, et le Piémont n’eût prêté une force factice et sans doute peu durable au roi de Naples qu’en affaiblissant sa propre position. Le cabinet de Turin fit ce qu’il put en essayant au moins de retenir Garibaldi en Sicile ; il chercha à empêcher l’enrôlement de nouveaux volontaires, à suspendre leur départ, et le roi Victor-Emmanuel lui-même écrivit à l’audacieux partisan pour le détourner de pousser plus loin son expédition. « Vous savez, général, lui disait-il, que lorsque vous êtes parti pour l’expédition de Sicile, vous n’ayez pas eu mon approbation ; maintenant je me décide à vous donner un avis dans les graves conjonctures actuelles, connaissant la sincérité de vos sentimens envers moi. Pour faire cesser la guerre entre Italiens et Italiens, je vous conseille de renoncer à l’idée de passer avec vos valeureuses troupes sur le continent napolitain, pourvu que le roi de Naples s’engage à évacuer toute l’île et à laisser les Siciliens libres de délibérer et de disposer de leurs destinées. Pesez mon conseil, général, et vous verrez qu’il est utile à la patrie. » Cette évacuation complète de la Sicile n’avait rien d’incompatible avec les dispositions du gouvernement napolitain lui-même, qui la proposait par une note de M. de Martino, pour obtenir une trêve et en réservant la question.

Ce n’était nullement l’affaire de Garibaldi, qui répondit au roi Victor-Emmanuel, le 27 juillet, de Milazzo : « Sire, votre majesté sait de quel respect et de quel attachement je suis pénétré pour sa personne et combien je désire lui obéir ; mais votre majesté doit bien comprendre dans quel embarras me placerait aujourd’hui une attitude passive en face de la population du continent napolitain que je suis obligé de contenir depuis si longtemps, et à qui j’ai promis un appui immédiat. L’Italie me demanderait compte de mon inaction, et il en résulterait un mal immense. Au terme de ma mission, je déposerai aux pieds de votre majesté l’autorité que les circonstances m’ont conférée, et je serai bien heureux de lui obéir. » Ce fut la réponse exacte.

Au fond Garibaldi était entraîné par son instinct, et il était poussé par d’autres motifs, dont l’un était l’état de son armée, campée près du Phare et retenue dans l’inaction depuis son entrée à Messine : armée étrange vraiment, qui s’était élevée en moins de trois mois à près de vingt-cinq mille hommes et où tous les élémens se trouvaient réunis. Il y avait près de quinze mille Italiens du nord, Piémontais, Romagnols, Florentins, accourus successivement à l’appel du chef des chasseurs des Alpes de la guerre de la Lombardie. Les Siciliens, recrutés non sans peine, étaient au nombre de six ou sept mille. On comptait aussi des Français, des Anglais, des Hongrois, des Polonais. Je n’ajouterai pas qu’il y avait même des forçats à qui on offrait l’occasion de se régénérer en servant l’indépendance, disait-on, et qui formaient une légion conduite avec une implacable sévérité par le colonel anglais Dunne. L’organisation militaire était très irrégulière, la discipline fort relâchée, la liberté universelle, l’uniforme très varié. Le type dominant était la chemise rouge, et les plus élégans y joignaient un foulard de soie aux couleurs éclatantes retombant sur le dos comme une sorte de dolman. C’était une imitation du chef, qui portait ce costume. Tenir cette armée, capable d’élan un jour d’action, mais incohérente et aux allures hasardeuses, la tenir au repos, livrée à elle-même, c’était éteindre l’ardeur qui était son ressort et préparer une dissolution prochaine. De plus il fallait faire vivre cette armée, la payer, et Garibaldi était à bout de ressources. Il y eut des jours où il n’avait plus que quelques milliers de francs à sa disposition. Tout le poussait donc en avant, et l’esprit de son armée, excitée aux aventures, et les nécessités matérielles de sa position, et, surtout ce feu inextinguible de passion italienne qui faisait de lui le héros bizarre, violent, mais sincère de cette étrange odyssée. Il le disait ni plus ni moins vers ce moment dans une conversation avec un officier napolitain, le général Clary, qui était à Messine : « Voici mon programme irrévocable : point de trêve, aller à Naples, puis à Rome, puis à Venise, » et il ajoutait avec la naïve jactance d’un homme qui ne doute de rien : « Puis enfin reprendre Nice à la France ! » Effectivement le programme était complet. Quelle était la force de Garibaldi, je ne dis pas pour aller jusqu’au bout de son programme, mais du moins pour faire du chemin encore ? Il avait la force d’une résolution nette en face de l’incertitude universelle, il avait la foudroyante intensité d’un boulet de canon qui n’a pas atteint son but et qu’un obstacle n’a pas amorti ou détourné sur sa route.

Lorsque le plénipotentiaire du roi François II à Turin, M. Manna, connut la lettre écrite par Garibaldi à Victor-Emmanuel, il se hâta de demander à Naples qu’on opposât des manifestations publiques, des adresses des municipalités, la réunion prompte du parlement, à ce que disait le chef des volontaires de l’appel qui lui serait adressé par le royaume. On était occupé de bien autre chose à Naples : on désespérait en voyant le péril grandir, les chances d’un accord avec le Piémont s’évanouir, les impossibilités s’accumuler, et depuis un mois le ministère vivait dans la plus étrange incohérence entre les mouvemens désordonnés d’un premier instant de liberté et les tentatives réactionnaires. Le 15 juillet, des soldats de la garde royale et de l’infanterie de marine se réunissaient à la place du Carmine, et de là, le sabre au poing, se répandaient dans la ville, sur les quais, dans la rue de Tolède, se livrant à toute sorte d’excès soldatesques, forçant tout le monde à crier : « Vive le roi ! à bas la constitution ! » Des officiers de la flotte française qui étaient à terre furent eux-mêmes assaillis, sommés de se joindre à cette étrange manifestation, et je n’ai pas besoin de dire quelle fut leur réponse. D’un autre côté, les annexionistes, et ils étaient nombreux, ne se dissimulaient plus ; on appelait publiquement Garibaldi et Victor-Emmanuel. Les émigrés, qui commençaient à rentrer, ne faisaient que précipiter ce mouvement d’opinion. La difficulté pour le ministère était de vivre, de gouverner, de donner une apparence sérieuse à ce régime constitutionnel naissant ; il ne vécut pas, il ne gouverna pas ; il passa à travers des crises, il se renouvela un instant pa rle passage d’un des hommes populaires de la situation, de M. Liborio Romano, au ministère de l’intérieur, du général Pianelli au ministère de la guerre, et il agit dans le vide, avec des vues divergentes, un zèle mal employé, un dévouement qui était tiède chez les uns, impuissant chez les autres. Et lorsque les crises ministérielles se succédaient, on en venait à dire dans un journal nouveau, avec une hardiesse qui allait au fond des choses : « Pourquoi des crises de cabinet ? pourquoi des ministres nouveaux plutôt que ceux d’hier ? Des directeurs suffisent pour maintenir provisoirement le peu d’ordre qui existe et attendre le dénoûment du drame qui se joue. »

Le roi François II était singulièrement agité ; il voyait tout tourner contre lui, ses résistances et ses concessions. À demi dépouillé du pouvoir, il défendait pourtant encore à demi le peu qui lui en restait, pensant avoir gagné beaucoup quand il n’accordait à quelques-uns de ses ministres par lesquels il se croyait trahi que la moitié de ce qu’ils demandaient. Il se défiait du mouvement dont il avait sous les yeux le spectacle redoutable ; il avait certes raison, et cette défiance trop visible donnait des armes nouvelles contre une sincérité qui n’avait qu’un malheur, celui d’être tardive. Le jeune roi n’était relevé que par un sentiment de devoir assez fier et attristé qui l’animait sans lui inspirer des résolutions bien précises. « Si je n’étais pas roi, disait-il, si je n’étais pas responsable de ma couronne vis-à-vis de mon peuple, vis-à-vis de ma famille, il y a longtemps que François aurait déposé le triste fardeau qui pèse sur lui » C’était le moment où l’un des oncles du roi, le comte de Syracuse, ne trouvait rien de mieux à proposer à François II que d’abdiquer en faveur de Victor-Emmanuel, et un signe plus caractéristique encore, plus triste du temps, c’est que tous ceux qui avaient vécu de la royauté, qui l’avaient servie, trompée et perdue, s’en allaient fuyant ce pouvoir en détresse. Incohérence et entraînemens hostiles de l’opinion, abandon croissant autour du roi, sentiment universel d’une ruine imminente, attitude menaçante de Garibaldi, impossibilité de l’alliance avec le Piémont, c’était là ce qui annonçait une phase nouvelle dans le mouvement imprimé au midi de l’Italie, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que depuis un mois Garibaldi se préparait à envahir le royaume, depuis un mois il amassait ses forces au Phare, rassemblait des barques de transport, — et il put franchir le détroit sans être inquiété par la marine napolitaine !

Ce fut le 8 août 1860 que commença le passage et que les bandes campées en Sicile abordèrent les côtes de la Calabre, le major Missori en tête. En quelques jours, vingt-cinq mille hommes purent passer, retrouvant leur ardeur en reprenant leur élan. Un vaisseau de la flotte royale arrivait à temps dans le détroit pour lancer quelques boulets contre le dernier navire de l’expédition, qui venait de jeter ses hommes à terre, comme à Marsala. La lutte était désormais engagée sur le continent. Si l’égarement n’avait pas été dans les conseils napolitains, assurément une défense n’était pas impossible encore avec une armée nombreuse, raffermie par la présence du roi et conduite à la rencontre de cette étrange invasion ; mais il eût fallu une décision prompte et hardie, qui eût tout à la fois contraint le chef des volontaires à mesurer sa marche, intimidé les hostilités intérieures et rassuré à demi tous ceux qui auraient voulu s’attacher à ce dernier essai de régime constitutionnel avec la dynastie régnante. Rien de semblable n’existait à Naples, où la présence de Garibaldi sur le sol du royaume ne faisait qu’enflammer les passions et plonger le gouvernement dans toutes les incertitudes. On s’épuisait en délibérations sans rien faire, changeant chaque jour de plan de défense, jetant sur toutes les routes des troupes harassées par des marches confuses, découragées par la défiance. Le ministère proposait un instant de prendre résolument la dictature pendant la crise. Le roi hésita, il était agité de singuliers scrupules : il craignait, disait-il, de paraître supprimer indirectement la constitution. Au fond, il craignait, s’il allait se mettre à la tête de l’armée dans de telles conditions, de laisser trop de pouvoir à des ministres qu’il soupçonnait de trahison, et pendant ce temps Garibaldi s’avançait à grands pas. Huit jours après son débarquement, il était maître de Reggio, après avoir livré bataille et avoir forcé la garnison à se rendre ; il mettait successivement la main sur toutes les places fortes de la côte, et l’armée royale disséminée semblait faire le vide devant lui, ou fondait par les capitulations et les défections, tandis que les insurrections, éclatant sur ses pas, s’organisaient partout, proclamaient Victor-Emmanuel et le statut sarde. Le télégraphe lui-même, ce messager ailé et fiévreux de toutes les catastrophes, fut suborné et gagné à la cause de l’invasion par un Anglais ingénieux ; il trompa le gouvernement, et fit la révolution en disant qu’elle était faite. Ce n’était plus une campagne, c’était une marche fantastique, un mouvement désordonné qui ne trouvait sa force que dans le mystère, dans une sorte de merveilleux, dans l’ineptie de la résistance et dans la complicité universelle d’un peuple résigné à se laisser conquérir.

Vingt jours après qu’il avait mis le pied sur le continent, Garibaldi était à Saleme seul, précédant son armée, plus roi déjà que le roi lui-même, et chose étrange, à l’approche de l’insaisissable et puissant ennemi, ce dont on se préoccupait à Naples, ce n’était pas de combattre, c’était d’épargner à la bonne et riante ville les ennuis et les sombres perspectives d’une lutte sanglante dont elle serait le prix. Une dernière fois M. de Martino convoquait le corps diplomatique pour lui proposer la neutralisation de Naples sous la protection des escadres étrangères ; on était au 27 août. Le ministre de Sardaigne, M. de Villamarina, devait mettre toute son influence à obtenir l’assentiment de Garibaldi lui-même. Les ministres de Prusse et d’Autriche, après avoir un moment accepté, retirèrent leur adhésion, C’était la dernière tentative pour engager la responsabilité de l’Europe dans la défense du royaume, elle ne réussit pas, et dès ce montent, seul, abandonné par tous ceux qui l’avaient servi, voyant les défections se multiplier autour de lui, se trouvant en face d’une population qui ne lui demandait que de se retirer, soit par entraînement d’imagination vers Garibaldi, soit pour échapper aux anxiétés d’un combat sanglant, le roi ne songea plus qu’à quitter Naples, avec la pensée de rassembler les troupes fidèles, surtout les régimens étrangers, de transporter sa défense entre le Volturne et le Garigliano, et de se réfugier à Gaëte. François II n’abdiquait pas en faveur de Victor-Emmanuel, comme le lui proposait singulièrement son oncle, le comte de Syracuse ; mais il s’en allait, et il ne voyait pas que la retraite en ce moment était un autre genre d’abdication, que quitter Naples, c’était en réalité livrer la couronne et le royaume, laisser les opinions, les intérêts et les passions s’engager contre lui, la révolution s’organiser, l’unité italienne enlacer le pays, et que même réussît-il à prolonger sa défense à Gaëte, à illustrer d’un dernier reflet de virilité mélancolique un règne expirant, il ne changerait pas une destinée à demi accomplie. Le départ du 6 septembre avait bien au reste tous les caractères amers et tristes d’une décomposition de pouvoir. Le jeune.roi était assailli de démissions et d’abandons. Le bruit s’était répandu qu’il avait voulu envoyer la flotte à Trieste, c’est-à-dire la remettre entre les mains de Autriche, et parmi les officiers de sa marine il n’en trouvait aucun qui voulût le transporter à Gaëte ; il fut réduit à se servir du plus petit bâtiment de l’escadre, en s’engageant encore à ne point retenir le navire. François II ne se vit entouré à Naples, dans ce dernier moment, que de quelques militaires fidèles et de quelques-uns de ses ministres, tels que le président du conseil, M. Spinelli, et M. de Martino : « Quelle leçon pour les rois ! disait le jeune prince avec un accent de généreuse tristesse en montrant M. Spinelli ; mon père l’a tenu en prison pendant deux années, et durant douze ans l’a soumis à une étroite surveillance, et cependant c’est lui qui a été mon plus honnête conseiller ; c’est lui, quand je n’ai plus auprès de moii aucun de nos anciens amis, qui apporte les dernières consolations à mon malheur ! » Et c’est ainsi que la royauté napolitaine, relevée à la dernière heure par une simple et émouvante noblesse, s’éclipsait devant un homme dont la présence seule précipitait le dénoûment d’une révolution.

On a besoin de se dire quelquefois que c’est hier, en plein monde contemporain, que ces événemens se passaient, qu’un homme s’échappait d’une île de la Méditerranée, seul, mettant contre lui toutes les puissances régulières, les lois, le droit public, les traditions européennes, n’ayant d’autre mobile et d’autre force qu’une idée patriotique exaltée servie par une confiante audace, courant à coup sûr plus de risque d’être coulé à fond que de réussir, abordant néanmoins en Sicile, et en trois mois faisant passer sous nos yeux tous ces étranges spectacles, — des armées désorganisées par des bandes d’aventure, un peuple soulevé, une royauté séculaire en fuite, le drapeau de l’unité de l’Italie planté sur un royaume de neuf millions d’hommes, un prodigieux attentat enfin qui devient l’avènement d’une nation, — C’étaient là les choses qui se trouvaient accomplies et qui apparaissaient le 7 septembre, le jour où Garibaldi entrait à Naples au milieu des drapeaux à la croix de Savoie, des écharpes tricolores, des cris, des chants et de toutes les exubérances d’une multitude méridionale. Ce n’était pas tout cependant d’avoir fait une si rapide conquête et de traîner à sa suite cette armée bizarre où Siciliens, Calabrais, Toscans, Romagnols, se mêlaient aux Hongrois, aux Polonais, aux Anglais, où l’on parlait toutes les langues, et qui allait un moment remplir Naples de ses costumes aux mille couleurs ou de ses haillons pittoresques. Là au contraire commençait la difficulté, non-seulement parce qu’avec cette armée d’aventure il y avait à marcher de nouveau contre une armée réduite à ses élémens les plus sérieux, enfermée dans les lignes stratégiques du Volturne et du Garigliano et appuyée sur la forteresse de Gaëte, mais encore parce que cette conquête, il y avait à l’organiser ; il y avait à mettre un peu d’ordre dans une situation qui était l’anarchie même, où tous les partis s’agitaient à la fois, les annexionistes, les demi-annexionistes, les partisans attristés d’une autonomie napolitaine sous le régime constitutionnel, les absolutistes qui attendaient l’heure de la confusion pour en profiter, Mazzini et tous ses sectaires accourus à la suite de la révolution. Les annexionistes purs demandaient l’union immédiate au Piémont, parce qu’ils y voyaient un élément d’ordre, la garantie la plus prompte et la plus efficace contre le retour de la dynastie fugitive. Ceux qui connaissaient le faible de Garibaldi l’entretenaient dans l’idée de ne prononcer l’annexion, pour Naples comme pour la Sicile, que quand on serait allé à Rome et à Venise. Mazzini soufflait partout son implacable passion, cachant sa pensée sous le voile d’un ajournement indéfini, de l’union au royaume du nord. La masse ne savait pas trop peut-être ce dont il s’agissait ; elle avait trouvé son héros, qui l’avait subjuguée par son énergique et débonnaire nature, et elle se passionnait pour Garibaldi, dont elle faisait son dieu après saint Janvier.

Malheureusement, si Garibaldi était l’homme de la marche aventureuse et de l’audace imperturbable, il était aussi l’homme le moins propre à se reconnaître et à trouver une direction politique dans ce moment décisif où il disposait de presque tout un royaume en décomposition. Le dictateur des Deux-Siciles, puisque c’était désormais son titre, passait sa vie à concilier ses instincts divers, modéré avec les modérés, révolutionnaire avec les révolutionnaires, nommant un ministère où entraient des hommes qui offraient de sérieuses garanties d’intelligence : M. Conforti, un des plus éloquens avocats de Naples ; M. Scialoia, un économiste qui s’était distingué à Turin ; appelant du nord de l’Italie, pour lui confier la pro-dictature, un de ses amis, un homme d’un patriotisme éprouvé dans les persécutions, le marquis George Pallavicino ; puis, d’un autre côté, se livrant entièrement à M. Bertani, qui était accouru de Gênes, et qui était à Naples pour Garibaldi ce que M. Crispi avait été en Sicile, un lien avec Mazzini ; signant d’ailleurs des deux mains des décrets sans s’inquiéter des résultats, donnant raison à tout le monde, travaillant enfin, avec l’esprit le plus ingénument impropre aux affaires, à la confusion universelle. Aussi en peu de jours, l’anarchie avait envahi toutes les régions du pouvoir et de l’administration. Dans les provinces surtout, le désordre était immense. Il y avait des gouverneurs aux pouvoirs illimités, des pro-dictateurs qui s’élisaient eux-mêmes et qui bouleversaient tout, abolissant les impôts, changeant les lois, proclamant, l’un le statut sarde, l’autre le statut napolitain, un dernier la république ou quelque chose de semblable. Les actes et les décrets se contredisaient, et des fonctionnaires envoyés par le gouvernement étaient mis en prison dans les provinces. C’était une anarchie gigantesque, fantasque et quelquefois burlesque, dont les bourgeois de Naples commençaient à murmurer, redemandant l’ordre, la tranquillité, l’industrie, le commerce. Garibaldi s’y perdait, et quand il était à bout, il partait pour Caserte, où il avait placé ses bandes en face des troupes royales défendant encore le Volturne. Pour lui, tout était là ; le reste, la désorganisation d’un royaume, n’était rien, et s’il redevenait naturellement l’homme de la guerre, ce n’était pas seulement pour jeter le roi François II hors du sol napolitain, c’était pour aller plus loin, pour voler où l’emportait sa passion, vers Rome et vers Venise.

Or, à mesure que la question grandissait par l’extension du mouvement et par cette suite incroyable d’événemens qui pouvaient amener Garibaldi vers l’Italie centrale à la tête de ses volontaires, le Piémont se trouvait nécessairement conduit à prendre un parti. Cette nécessité naissait de la situation même du midi de l’Italie, de l’anarchie entretenue par l’incertitude dans les états napolitains, de l’attitude du dictateur, du travail des partis, et ici, on peut le voir, ce qui s’était passé en Sicile se reproduisait dans des proportions plus larges, dans des conditions de péril plus imminent. La révolution italienne apparaissait dans sa double tendance, dans ses deux politiques personnifiées en deux hommes : — l’un, nature spontanée et généreuse, mais emportée, inculte et violente, allant droit à son but avec la fixité d’une passion irréfléchie, méprisant toutes les formes de la politique, bravant la diplomatie, puissant d’impulsion et risquant souvent de tout compromettre par ses faiblesses, par ses intempérances irritées ; — l’autre, hardi dans sa modération, maniant depuis longtemps d’une main souple et ferme tous les intérêts de son pays, mettant toutes les ressources d’un esprit habile à faire reconnaître graduellement par l’Europe la révolution italienne dans toutes ses conséquences, ne craignant pas d’agir ni même d’accepter toutes les chances et tous les moyens, mais choisissant son heure, représentant merveilleusement en un mot le plus diplomate des révolutionnaires et le plus révolutionnaire des diplomates. Entre Garibaldi et M. de Cavour, le débat était engagé. Ce n’était plus une question locale qui s’agitait à Naples entre ceux qui demandaient l’annexion immédiate et ceux qui voulaient attendre que l’unité de l’Italie pût être proclamée au Quirinal : c’était une lutte entre Naples et Turin. Garibaldi était intraitable ; il s’emportait en violentes sorties contre M. de Cavour. Plus d’une fois on crut le tenir par ce ressentiment contre le chef du cabinet piémontais, et on essaya de l’attirer dans quelque piège tendu par les sectes ; mais c’est là encore un des caractères de cet homme singulier : il a une sorte de loyauté naturelle qui le garde contre toutes les faiblesses de l’esprit. Le premier mot qu’il dit à Mazzini à Naples, ce fut pour le féliciter de s’être rallié au roi Victor-Emmanuel. Un jour une députation qui s’intitulait le pays vint le haranguer pour lui demander un changement de ministres, et, allant plus loin, elle ajouta : « Puisque le Piémont ne veut pas faire de l’Italie entière un seul pays, nous vous nommerons dictateur à vie… » Garibaldi, avec la bonhomie d’un homme qui croit tout, livra les ministres, mais sur le reste il arrêta les harangueurs par son mot d’ordre : « Italie et Victor-Emmanuel. » C’était donc l’antipathie de deux politiques dans le développement de l’idée nationale, ce n’était pas une connivence révolutionnaire. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que dans ces deux politiques il n’y a rien d’inconciliable : elles se complètent au contraire sous le sceau de cette finesse italienne qui a conduit tant d’événemens récens. C’est ainsi, que les deux politiques, en paraissant toujours en guerre, marchent au même but et se rejoignent sans cesse.

Au moment où Garibaldi entrait à Naples, le Piémont, dis-je, était dans une de ces situations décisives ou une politique est sommée en quelque sorte de se dévoiler et de se dessiner : ce n’est pas seulement parce que le nom de Victor-Emmanuel et la croix de Savoie flottaient sur le drapeau des volontaires du midi ; c’était une condition du rôle même du Piémont dans les transformations contemporaines de l’Italie. Abdiquer ce rôle de guide et de modérateur des mouvemens italiens en abandonnant la révolution de Naples à elle-même, c’était livrer cette contrée à une immense anarchie, qui pouvait se propager dans toute la péninsule et préparer peut-être aux idées monarchiques une défaite qui serait devenue contagieuse, qui aurait pu n’être pas sans influence sur l’ordre européen lui-même. Laisser le dictateur des Deux-Siciles seul à Naples maître d’un mouvement qu’il avait commencé et qu’il était impuissant à diriger, c’était donner une importance nouvelle à Mazzini et à tous les sectaires accourus avec lui pour faire du royaume napolitain le centre et le foyer d’une action perturbatrice. Le dictateur eût été sauvé encore sans doute, comme il l’était au premier moment, par la fidélité de son attachement au roi Victor-Emmanuel : l’eût-il été longtemps, et sa popularité ne serait-elle pas devenue le drapeau de tous les factieux de la péninsule ? Laisser Garibaldi, dans son imprévoyante témérité, aller se heurter avec ses bandes contre notre armée qui est à Rome, ce n’était pas bien grave pour nous certainement, et nos soldats, je pense, n’en ont pas frémi ; mais c’était exposer la cause italienne au désastre d’un choc avec l’allié qui a le plus contribué à son triomphe. Pour le Piémont, il s’agissait bien moins d’épargner à nos soldats le désagrément d’une rencontre avec les volontaires, de les couvrir, que de se couvrir lui-même et de couvrir l’Italie. En un mot, dans cette révolution qui s’agitait à Naples, il y avait à dégager l’idée nationale italienne de tous les élémens de sédition et de perturbation qui pouvaient la compromettre ou la conduire à de ruineuses entreprises. Et voilà comment le Piémont se trouait entraîné à une de ces audacieuses violations de droit public que l’Europe ne pouvait sanctionner assurément, que toutes les puissances régulières désavouaient hormis l’Angleterre, et qui ne s’expliquent, ne se justifient que par les conditions exceptionnelles d’un pays qui aspire de toute la force d’un sentiment national à une vie nouvelle. Voilà comment, dans la pensée de sauver Naples de l’anarchie, Rome d’une attaque folle, l’Italie d’une précipitation de patriotisme vers Venise, le Piémont entrait au mois de septembre dans les Marches et dans l’Ombrie pour entrer bientôt dans le royaume de Naples. Le conflit des deux politiques italiennes se dénouait en réalité par un vote du parlement de Turin qui rendait à M. de Cavour la direction du mouvement national, par une marche en avant de l’armée piémontaise et par l’annexion immédiate des Deux-Siciles ; c’était la fin de la campagne des volontaires et de la dictature de Garibaldi, qui rentrait dans son île de Caprera morose et triste, tandis que le roi Victor-Emmanuel arrivait à Naples et nommait un lieutenant chargé de gouverner les nouvelles provinces. Dès lors la révolution de Naples, sans être finie, prenait un caractère nouveau, et l’unité de l’Italie était à moitié accomplie.

Ainsi se déroule et grandit, à travers une multitude de prodigieuses péripéties, cette situation qui commence par une décomposition de pouvoir pour arriver à ce double fait : la crise de l’assimilation laborieuse du midi de l’Italie sous les auspices du Piémont, et la défense suprême d’un roi qui d’étape en étape, de Naples à Capoue, de Capoue à Gaëte, est allé s’enfermer dans le dernier coin de terre de son royaume, dans une forteresse de la Méditerranée assiégée par les Piémontais, à demi protégée par les vaisseaux de la France : campagne inutile si l’on veut, feu perdu pour une cause compromise par la politique avant d’être trahie par les armes, et qui n’est pas moins un des plus singuliers, un des plus dramatiques épisodes dans cette succession d’événemens ! Je ne veux rien dire pour diminuer ce qu’il y a d’émouvant dans ce spectacle d’un prince qui croit devoir à son honneur et à l’honneur de son armée de soutenir le choc jusqu’au bout, qu’une jeune et courageuse reine anime dans ses résolutions en s’associant à ses dangers. Tout ce qu’on peut dire, c’est que si François II eût porté dans la politique, s’il eût trouvé à l’heure opportune cette simple et virile netteté d’action qui est aujourd’hui tardive, comme toutes les résolutions de ce prince, il eût tout changé sans doute. Résister après avoir quitté Naples sans combat, en présence d’une population compromise dans une autre cause, d’un pays détaché, d’une révolution adoptée par l’Italie et servie par le Piémont, en présence du principe de non-intervention maintenu et d’un abandon de l’Europe que ce gouvernement fugitif a constaté lui-même avec amertume, ce n’était plus que l’acte d’un pouvoir se raidissant contre la fortune, sans espoir de conjurer ses rigueurs, et ne pouvant arriver qu’à se relever dans l’esprit des hommes par la dignité de la chute. Chose étrange, le seul appui qu’ait trouvé François II dans l’extrémité où il s’est vu réduit est venu de la France, qui a plus fait que tous les autres gouvernemens.

L’erreur a été de croire que cet appui, acte tout d’humanité, marque de sympathie, témoignage d’égards pour une infortune royale, pouvait à un moment donné se transformer en une intervention décidée pour faire revivre une royauté qu’on avait laissé périr ; mieux eût valu en ce cas la soutenir quand elle était debout. Non-seulement il était trop tard, mais de plus, dans l’état de l’Europe, la défense prolongée de Gaëte ne pouvait avoir qu’un sens, celui de gagner du temps, de ménager à l’extrémité de la péninsule un centre d’action, un allié à l’Autriche, un embarras à l’Italie dans une guerre nouvelle, si elle éclatait. Ce ne pouvait être la politique de la France. La France avait prodigué les conseils au roi de Naples pendant son règne d’un an ; elle le soutenait moralement pendant trois mois, et le préservait par la présence de ses vaisseaux. Aller au-delà, c’était abriter ce travail de guerre civile qui se faisait par les états pontificaux et débordait dans les Abruzzes. Si François II ne voulait que sauver son honneur, c’était assez ; si sa défense avait un sens politique, c’était trop. De là la récente retraite de notre escadre partant de Gaëte après avoir ménagé entre les deux camps un armistice resté sans résultat, et laissant le dernier asile de la royauté napolitaine cerné tout à la fois par l’armée piémontaise et par l’escadre italienne, qui se montrait à l’horizon au moment même où nos vaisseaux quittaient leur mouillage.

C’était le 19 janvier, après quelques jours passés en négociations inutiles. Nul d’ailleurs ne se faisait moins d’illusion que François II sur la valeur des moyens de résistance dont il disposait ; il ne se méprenait nullement sur l’incapacité militaire de bien des hommes qu’il avait autour de lui, sur la faiblesse de quelques-uns, sur l’état de ses troupes, affaiblies par la misère, les maladies et une nourriture insuffisante ou mauvaise. Il n’ignorait pas que toute sa force était dans un petit nombre d’hommes décidés, Napolitains ou étrangers, animés à ce seul cri : « l’Europe nous regarde ! » il savait enfin quels moyens de destruction les Piémontais amassaient contre cette malheureuse ville vouée à la destruction et désertée par ses habitans. Lui-même, dans ces derniers instans, il était souffrant et fatigué. Il ne persistait pas moins, après quelque hésitation, à repousser les propositions que le général Menabrea, chef du génie piémontais devant Gaëte, était chargé de lui porter. François II cédait peut-être à son propre mouvement intérieur ; mais par une circonstance imprévue il recevait aussi en ce moment suprême des conseils de résistance du corps diplomatique qui s’était retiré à Rome depuis quelque temps, et qui revenait à Gaëte le 16 janvier pour complimenter le roi le jour anniversaire de sa naissance. Le corps diplomatique lui laissait entendre qu’il ne ferait pas tout son devoir s’il ne résistait pas jusqu’à la dernière extrémité, que son honneur pourrait être entaché, aux yeux de l’Europe, d’un acte de faiblesse, et il est certain qu’une telle pensée devait émouvoir un cœur simple et religieux. Malheureusement le corps diplomatique, prodigue de conseils, était moins disposé à appuyer ses paroles de l’autorité de ses actions, et alors une scène curieuse se passa. Le roi écouta ce qu’on lui disait, exposa à son tour les raisons qui rendaient la résistance désormais impossible, et il finit par dire aux ministres étrangers qui persistaient à lui conseiller de rester à Gaëte que, puisqu’il cédait, lui le roi, à leur avis, ils lui devaient, de leur côté, de le soutenir de leur présence, de partager les dangers que, pour répondre à l’opinion de leurs gouvernemens, il allait braver avec sa jeune femme et ses frères. Ce fut, qu’on me passe le terme, une vraie débandade dans le corps diplomatique : l’un partait pour revenir bientôt avec une flotte, un autre était accrédité à Rome et devait y revenir au plus tôt, celui-ci était trop atteint dans sa santé. Il ne restait, dit-on, à Gaëte le 19 janvier, au moment du départ de la flotte française, que le nonce du pape, les ministres d’Autriche, de Saxe, et l’ambassadeur d’Espagne, M. Bermudez de Castro, aujourd’hui marquis de Lema, qui a joué un rôle actif dans toutes les crises de la royauté napolitaine depuis un an, et qui a même été le rédacteur du manifeste adressé, il y a quelque temps, à l’Europe par François II. La dernière illusion du roi tombait ; il restait seul ou à peu près en face des Piémontais, dans une ville dont les tristes murailles n’ont pas même reçu, du côté de la mer, les réparations nécessaires pour soutenir le feu.

Cette résistance du roi François II à Gaëte, épilogue d’un règne que la politique a perdu, n’est pas au surplus la difficulté la plus sérieuse dans cette œuvre de transformation du midi de l’Italie qui se poursuit depuis trois mois. L’unité a pu devenir promptement et, facilement une réalité dans le reste de la péninsule. On peut dire que sous la pression d’un sentiment national tenu en éveil par le péril, par la nécessité, tout est accompli de Suze à Spolète, quelles que soient les nuances d’esprit local qui peuvent et qui doivent survivre. La difficulté réelle commence aux frontières de Naples, car ici il y a une situation que le vote d’annexion du 21 octobre a pu voiler un instant par une apparente unanimité, mais qu’il n’a pas supprimée, — une situation qui ne se complique pas seulement de différences plus vives d’esprit, d’antagonismes entre Napolitains et Piémontais, de vagues regrets d’une autonomie disparue, qui tire surtout sa gravité d’un fonds rebelle et anarchique, d’habitudes invétérées de désordre, d’une incohérence, en un mot, qui n’est après tout que l’héritage d’une longue compression, et qu’une révolution a fait éclater au grand jour. C’est ce qui rend plus difficile cette œuvre d’assimilation qui est venue s’imposer en quelque sorte au Piémont. Au fond cependant, ces difficultés étaient faciles à prévoir ; elles résultent de la nature des choses, et elles ont même cela d’utile, de salutaire pour les Italiens, qu’en rendant l’unification plus lente et plus laborieuse, elles la rendent aussi plus forte : elles lui donnent ce caractère de réalité sans lequel les idées politiques ne sont souvent que des abstractions et des chimères. L’unité italienne à la fortune pour elle aujourd’hui ; mais ne se mettrait-elle pas elle-même en question, si, avant d’être complètement et vigoureusement organisée, elle allait se heurter contre une guerre qui appellerait peut-être l’Europe tout entière sous les armes ? Et c’est ainsi que les Italiens sont ramenés à une certaine circonspection par la nécessité même de consolider leur œuvre. Lorsque, jetant un regard vers le passé, ils se souviennent, — car ce n’est plus qu’un souvenir, — de ce qui existait il y a deux ans, de ce qui existait encore au lendemain de Villafranca, ils ont quelque droit à ne point perdre confiance, et de leur part ne rien précipiter est un patriotisme facile dans une situation où désormais l’avenir est à eux, s’ils savent s’y préparer, ou le sentiment d’une nationalité obstinée à renaître a vaincu déjà tant d’obstacles qu’on croyait invincibles.


CHARLES DE MAZADE.


  1. Dépêche particulière de M. de Cavour au comte de Salmour en date du 29 mai 1859.