100%.png

L’Italie et la Vie italienne, souvenirs de voyage/04

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
L’Italie et la Vie italienne, souvenirs de voyage
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 56 (p. 801-835).
◄  03
05  ►
L'ITALIE
ET LA VIE ITALIENNE
SOUVENIRS DE VOYAGE

IV.
LES EGLISES. - LA SOCIETE ROMAINE. [1]


A M…, A PARIS.
15 mars 1864, les églises.

Il paraît que tes amis m’accusent d’irrévérence ; quand on est à Rome, c’est pour admirer et non pour remarquer que les mendians sont sales, et qu’aux coins de rue il y a des tronçons de chou. Mes chers amis, comme il vous plaira ; je vais vous choquer encore davantage. Dites que je viens ici dans la mauvaise saison, que je note les impressions du moment, que je parle en profane, en simple curieux, en amateur d’histoire, que je n’ai manié ni l’ébauchoir, ni le pinceau, ni le tire-ligne : tout cela est vrai ; mais laissez chaque instrument rendre le son qui lui est propre, n’exigez pas un air approuvé, vérifié, transmis de serinette en serinette, pour la plus grande gloire de la tradition.

Par exemple, je ne pourrai jamais admettre que les églises de Rome soient chrétiennes, et j’en suis bien fâché, car cela me fera du tort. S’il y a un endroit au monde où il est à propos d’éprouver l’attendrissement, la componction, la vénération, le sentiment grandiose et douloureux de l’infini, de l’au-delà, c’est ici, et par malheur on y éprouve des sentimens contraires. Que de fois par contraste j’ai pensé à nos églises gothiques, — Reims, Chartres, Paris, Strasbourg surtout ! J’avais revu Strasbourg trois mois auparavant, et j’avais passé une après-midi seul dans son énorme vaisseau noyé d’ombre. Un jour étrange, une sorte de pourpre ténébreuse et mouvante, mourait dans la noirceur insondable. Au fond, le chœur et l’abside avec leur cercle massif de colonnes rondes, la forte église primitive et demi-romaine, disparaissaient dans la nuit, tige antique enfoncée dans la terre, tige épaisse et indestructible autour de laquelle était venue s’épanouir et fleurir toute la végétation gothique. Point de chaises dans la grande nef, à peine cinq ou six fidèles à genoux ou errant comme des ombres. Le misérable ménage, la friperie du culte ordinaire, l’agitation des insectes humains, ne venaient point troubler la sainteté de la solitude. Le large espace entre les piliers s’étalait noir sous la voûte peuplée de clartés douteuses et de ténèbres presque palpables. Au-dessus du chœur tout noir, une seule fenêtre lumineuse se détachait, pleine de figures rayonnantes, comme une percée sur le paradis.

Le chœur était rempli de prêtres, mais de l’entrée on n’en distinguait rien, tant l’ombre était épaisse et la distance grande. Point d’ornemens visibles ni de petites idoles. Seuls dans l’obscurité, parmi les grandes formes qu’on devinait, deux chandeliers, avec leurs flambeaux allumés, luisaient aux deux coins de l’autel, pareils à des âmes tremblantes. Des chants montaient et redescendaient à intervalles égaux comme des encensoirs qui se balancent. Parfois les voix claires et lointaines des enfans de chœur faisaient penser à une mélodie de petits anges, et de temps en temps une ample modulation d’orgue couvrait tous les bruits de sa majestueuse harmonie.

On avance, et les idées chrétiennes envahissent l’esprit par un jet nouveau à mesure qu’un nouvel aspect s’ouvre. Arrivé à l’abside, lorsque dans la crypte déserte et froide on a vu le grand archevêque de pierre, un livre à la main, couché pour l’éternité, comme un pharaon, sur son sépulcre, et qu’on se retourne au sortir de la voûte mortuaire, la rosace orientale éclate au-dessus de l’énorme obscurité des premiers arceaux, dans sa bordure noire et bleue, avec ses broderies d’incarnat violacé, avec ses innombrables pétales d’améthyste et d’émeraude, avec la douloureuse et ardente splendeur de ses pierreries mystiques, avec les scintillemens entrecroisés de sa sanglante magnificence. C’est là le ciel entrevu le soir en rêve par une âme qui aime, et qui souffre. Au-dessous, comme une muette forêt septentrionale, les piliers allongent leurs files colossales. La profondeur des ombres et la violente opposition des jours rayonnans sont une image de la vie chrétienne plongée dans ce triste monde avec des échappées sur l’autre. Cependant des deux côtés, à perte de vue, sur les vitraux, les processions violettes et rougeâtres, toute l’histoire sacrée scintille en révélations appropriées à la pauvre nature humaine.

Comme ces barbares du moyen âge ont senti le contraste des jours et des ombres ! que de Rembrandts il y a eu parmi les maçons qui ont préparé ces ondoiemens mystérieux des ténèbres et des lueurs ! Comme il est vrai de dire que l’art n’est qu’expression, qu’il s’agit avant tout d’avoir une âme, qu’un temple n’est pas un amas de pierres ou une combinaison de formes, mais d’abord et uniquement une religion qui parle ! Cette cathédrale parlait tout entière aux yeux, dès le premier regard, au premier venu, à un pauvre bûcheron des Vosges ou de la Forêt-Noire, demi-brute engourdie et machinale, dont nul raisonnement n’eût pu percer la lourde enveloppe, mais que sa misérable vie au milieu des neiges, sa solitude dans sa chaumine, ses rêves sous les sapins battus par la bise, avaient rempli de sensations et d’instincts que chaque forme et chaque couleur réveillaient ici. Le symbole donne tout du premier coup et fait tout sentir ; il va droit au cœur par les yeux sans avoir besoin de traverser la raison raisonnante. Un homme n’a pas besoin de culture pour être touché de cette énorme allée, avec ses piliers graves régulièrement rangés, qui ne se lassent pas de porter cette sublime voûte ; il lui suffit d’avoir erré dans les mois d’hiver sous les futaies mornes des montagnes. Il y a un monde ici, un abrégé du grand monde tel que le christianisme le conçoit : ramper, tâtonner des deux mains contre des parois humides dans cette vie ténébreuse, parmi les vacillemens de clartés incertaines, parmi les bourdonnemens et les chuchotemens aigres de la fourmilière humaine, et, pour consolation, apercevoir çà et là dans les sommets des figures rayonnantes, le manteau d’azur, les yeux divins d’une Vierge et d’un petit enfant, le bon Christ tendant ses mains bienfaisantes, pendant qu’un concert de hautes notes argentines et d’acclamations triomphantes emporte l’âme dans ses enroulemens et dans ses accords.

15 mars, le Gesu.

Ce sont ces souvenirs et d’autres pareils qui me gâtent ou plutôt qui m’expliquent les églises de Rome. Elles sont presque toutes du XVIIIe siècle ou de la fin du XVIe, en tout cas modernisées, et portent la marque de la restauration catholique qui suivit le concile de Trente. À partir de cette époque, le sentiment religieux se transforme ; l’ascendant est aux jésuites. Ils ont un goût, comme ils ont une théologie et une politique ; toujours une conception nouvelle des choses divines et humaines produit une façon nouvelle d’entendre la beauté : l’homme parle dans ses décorations, dans ses chapiteaux, dans ses coupoles, parfois plus clairement et toujours plus sincèrement que dans ses actions et ses écrits.

Pour voir ce goût dans tout son éclat, il faut aller près de la place de Venise, au Gesu, monument central de la société, bâti par Vignoles et Jacques de La Porte dans le dernier quart du XVIe siècle. La grande renaissance païenne s’y continue, mais s’y altère. Les voûtes à plein-cintre, la coupole, les pilastres, les frontons, toutes les grandes parties de l’architecture sont, comme la renaissance elle-même, renouvelées de l’antique ; mais le reste est une décoration, et tourne au luxe et au colifichet. Avec la solidité de son assiette et les rondeurs de ses formes, avec la pompeuse majesté de ses pilastres chargés de chapiteaux d’or, avec ses dômes peints où tournoient de grandes figures drapées et demi-nues, avec ses peintures encadrées dans des bordures d’or ouvragé, avec ses anges en relief qui s’élancent du rebord des consoles, cette église ressemble à une magnifique salle de banquet, à quelque hôtel de ville royal qui se pare de toute son argenterie, de tous ses cristaux, de son linge damassé, de ses rideaux garnis de dentelle, pour recevoir un monarque et faire honneur à la cité. La cathédrale du moyen âge suggérait des rêveries grandioses et tristes, le sentiment de la misère humaine, la divination vague d’un royaume idéal où le cœur passionné trouvera la consolation et le ravissement. Le temple de la restauration catholique inspire des sentimens de soumission, d’admiration, ou du moins de déférence, pour cette personne si puissante, si anciennement établie, surtout si accréditée et si bien meublée, qu’on appelle l’église.

De toute cette décoration imposante et éblouissante, une idée jaillit pareille à une proclamation : « L’ancienne Rome avait réuni l’univers dans un empire unique ; je la renouvelle et je lui succède. Ce qu’elle avait fait pour les corps, je le ferai pour les esprits. Par mes missions, mes séminaires, ma hiérarchie, j’établirai universellement, éternellement et magnifiquement l’église. Cette église n’est pas, comme le veulent vos protestans, l’assemblée des âmes alarmées et indépendantes, chacune active et raisonneuse devant sa Bible et sa conscience, ni, comme le voulaient les premiers chrétiens, l’assemblée des âmes tendres et tristes mystiquement unies par la communauté de l’extase et l’attente du royaume de Dieu : elle est un corps de puissances ordonnées, une institution sainte, subsistante par elle-même et souveraine des esprits. Elle ne réside pas en eux, elle ne dépend pas d’eux, elle a sa source en soi. Elle est une sorte de Dieu intermédiaire substitué à l’autre et muni de tous ses droits. »

Une pareille ambition a sa grandeur et provoque des sentimens puissans. Sans doute elle n’a rien de commun avec la vie spirituelle intérieure, avec le dialogue continu de la conscience chrétienne occupée à s’examiner devant le Dieu juste : elle est tout humaine, et ressemble au zèle qu’un moine avait pour son ordre, un sujet français du XVIIe siècle pour la monarchie ; mais par elle l’homme se sent compris dans un grand établissement durable qu’il préfère à lui-même, dans lequel il s’oublie, pour lequel il travaille et se dévoue. C’était la passion d’un Romain pour sa Rome ; en effet, la Rome nouvelle est à la Rome antique ce qu’une de ces églises à coupole est au Panthéon d’Agrippa, je veux dire une copie altérée, surchargée, la même au fond pourtant, sauf cette différence, que le gouvernement de la seconde Rome, étant spirituel, non temporel, va de l’âme au corps, non du corps à l’âme. Dans l’une comme dans l’autre, il s’agit de régler la vie humaine tout entière d’après un plan préconçu, au-dessous d’une autorité absolue, hors de laquelle tout semble désordre et barbarie. Là où l’un employait la force, l’autre emploie l’habileté, les ménagemens, la patience, les calculs de la diplomatie et de la politique ; mais le fond du cœur n’a pas changé, et, pour les habitudes de l’âme, rien n’est plus semblable à un sénateur romain qu’un prélat catholique.

C’est à ce point de vue qu’il faut se mettre pour comprendre les édifices ecclésiastiques de ce pays. Ils glorifient non le christianisme, mais l’église. Ce nouveau catholicisme s’appuie sur des supports nombreux et tous solides :

Sur l’habitude. — L’homme a l’intelligence moutonnière ; sur cent, il n’y en a pas trois qui aient le loisir ou l’esprit de se faire par eux-mêmes une opinion en matière religieuse. La voie est toute faite : quatre-vingt-dix-sept la suivent ; des trois qui restent, il y en a deux et demi qui, ayant tâtonné infructueusement, rentrent fatigués dans le sentier frayé.

Sur le bel ordre régulier et l’extérieur imposant de l’institution. — Depuis le concile de Trente, la discipline ecclésiastique s’est resserrée ; sous le contre-coup de la réforme, on a pourvu à l’instruction et à la décence du clergé.

Sur la pompe et le prestige du culte et des édifices, sur les grandes œuvres opérées, missions, conversions, sur l’antiquité de l’institution, et tout ce que M. de Chateaubriand a développé dans son beau style.

Sur l’imagination superstitieuse, plus ou moins grande selon les climats, très forte dans les pays du midi, terrible au moment de la mort. — Un homme à sang chaud, à conceptions colorées et passionnées, est pris par les yeux. J’en ai vu qui se croyaient raisonneurs et voltairiens : un enterrement, la vue d’une madone dans sa châsse étincelante, parmi les flamboiemens des cierges et les nuages, de parfums, les met hors d’eux, les jette par terre à genoux. Dans ces sortes de têtes, l’idée ne peut pas résister à l’image.

Sur l’utilité répressive. — Les gouvernemens, les gens établis, propriétaires et conservateurs, y trouvent une police de surcroît, celle des choses morales.

Sur la portion de vertu qui s’y développe. — Certaines âmes y naissent nobles, ou, par délicatesse naturelle, retrouvent la poésie de la tradition mystique ; telle Eugénie de Guérin.

Ce ne sont là que les lignes générales ; il y a d’autres traits plus particuliers ajoutés par les jésuites, et qui sont le propre de l’ordre : on fait vingt pas dans cette église, et tout de suite on les aperçoit. Entre ces mains ingénieuses et délicates, la religion s’est faite mondaine ; elle veut plaire, elle pare son temple comme un salon, même elle le pare trop ; on dirait qu’elle fait montre de sa richesse : elle tâche d’amuser les yeux, de les éblouir, de piquer l’attention blasée, de paraître galante et pimpante. Les petites rotondes sur les deux côtés de la grande nef sont de charmans cabinets de marbre, frais et demi-obscurs comme des boudoirs ou des bains de belles dames. Les colonnes de marbre précieux dressent de toutes parts leurs fûts polis, où serpentent des teintes orangées, roses et verdâtres. Une tapisserie de marbres revêt les murs de ses bigarrures luisantes ; aux corniches, de jolis anges de marbre blanc s’élancent, déployant leurs jambes élégantes. Les dorures multipliées courent parmi les chapiteaux, scintillent autour des peintures, s’épanouissent en gloires au-dessus des autels, rampent le long des balustrades en filets lumineux, s’entassent dans les sanctuaires en bouquets ouvragés, en prodigues efflorescences, avec un air de fête qui fait penser à une galerie princière prête pour un bal. Dans ces fauves reflets de l’or, parmi ces incrustations de marbres colorés, à travers l’air encore chargé de vagues parfums d’encens, on voit se remuer de grands groupes de marbre blanc qui proclament le nouvel esprit, celui d’orthodoxie et d’obéissance : la Religion qui terrasse l’Hérésie, l’Église qui accable les faux Docteurs. Sur la gauche s’élève le trône du patron du lieu, le grand autel de saint Ignace, derrière une balustrade de bronze toute peuplée d’aimables petits anges dorés qui jouent, tout encadrée de boules d’agate, tellement ornée et enjolivée que rien ne l’égale, sauf l’échafaudage de figures, de flambeaux, de feuillages, de dorures qui montent au-dessus, entassés et emmêlés comme une garniture de cheminée royale ou comme un reposoir. Là, dans la main du Père éternel, est le célèbre globe, le plus grand morceau de lapis-lazuli que l’on connaisse ; là est la statue d’argent de saint Ignace, haute de neuf pieds. Un prêtre qui balaie le pourtour soulève les tapis pour me montrer les incrustations de marbre ; il passe sa main avec complaisance sur le luisant des agates ; il me parle avec regret des flambeaux d’or qui ont été enlevés pendant les guerres de la révolution ; il est heureux de servir un si bel autel, et le préfère à celui du chœur, qu’il juge trop simple. Il m’engage à revenir demain, pour voir de mes yeux la statue d’argent, haute de neuf pieds ; aujourd’hui elle est dans ses enveloppes : « Toute d’argent, monsieur, et haute de neuf pieds ; il n’y a rien de pareil au monde ! » Le paysan, l’ouvrier du XVIIe siècle, se découvraient avec crainte dans la maison d’un personnage si riche. Le gentilhomme, l’élégant s’y trouvait dans son monde, parmi des meubles aussi pomponnés et aussi fastueux que les siens. En outre il y rencontrait des femmes parées et écoutait de la bonne musique.

Tout cela fait partie d’un système. Dès qu’on parcourt les pays du midi, on s’en trouve pénétré. Je l’ai déjà vu en Belgique, dans le bon pays tranquille et docile regagné par le duc de Parme, dans l’église des jésuites d’Anvers, dans la décoration intérieure de presque toutes les vieilles cathédrales, dans cette célèbre chaire de Sainte-Gudule, véritable jardin, où l’on a mis des treillages, des feuillages, un paon, un aigle, toute sorte de bêtes, toute la ménagerie du paradis, Adam et Eve vêtus décemment, l’ange, qui veut être en colère, et qui a l’air riant. Toute chose jésuitique porte ainsi un air riant et de commande, réveille des idées de commodité et d’agrément : par exemple, au-dessus de la tête du prédicateur, un ciel de lit en nuages pareil à une alcôve ; plus haut encore, la Madone, une jeune demoiselle svelte et gracieuse, prête pour le bal, aux jolis bras minces. Le commentaire de ces décorations est l’Imago primi sœculi, superbe livre illustré qui est comme le manifeste du goût jésuitique. On y voit le jésuite en nourrice berçant le divin poupon, ou bien encore le jésuite pêcheur prenant les âmes au filet ; plus bas, des vers latins et des vers français en style de collège. Ce ne sont que gentillesses mignardes, jeux de mots précieux, agrémens de bel esprit, doucereuses fadeurs, bref tous les bonbons de la confiserie dévote.

S’ils ont fabriqué des bonbons, c’est avec génie ; la preuve est qu’ils ont reconquis de cette façon la moitié de l’Europe, et s’ils y sont parvenus, c’est qu’ils ont trouvé une des idées capitales de leur temps. À ce moment, le catholicisme devait pour subsister faire une volte-face ; c’est par eux qu’il l’a faite. Après la glorieuse et universelle renaissance, au milieu de ces industries, de ces arts, de ces sciences nouvelles qui abritaient, embellissaient, élargissaient la vie humaine, la religion ascétique du moyen âge ne pouvait plus durer. On ne pouvait plus regarder le monde comme un cachot, ni l’homme comme un ver de terre, ni la nature comme un voile fragile et temporaire, misérablement interposé entre Dieu et l’âme, pour laisser entrevoir çà et là par ses déchirures le monde surnaturel, seul solide et subsistant. On avait pris confiance en la force et en la raison humaine ; on commençait à sentir la stabilité des lois naturelles ; on jouissait de la demi-protection établie par les monarchies régulières ; on goûtait avidement le bien-être que toutes les sources versaient à flots. La santé et la vigueur étaient revenues, et les muscles bien nourris, le cerveau équilibré, la chaude et rouge ondée de la vie abondamment épandue dans les veines, répugnaient à la fièvre mystique, aux douloureuses visions, aux angoisses et aux élancemens extatiques que la maigreur du jeûne et le trouble des nerfs surexcités avaient produits. Il fallait que la religion s’accommodât à la nouvelle condition des hommes ; elle était forcée de se tempérer, de retirer ou d’alléger la malédiction qu’elle avait jetée sur la terre, d’autoriser ou de tolérer les instincts naturels, d’accepter ouvertement ou par un détour l’épanouissement de la vie temporelle, de ne plus condamner la recherche et le goût du bien-être. Elle se conforma au temps, et au nord comme au midi, chez les peuples germaniques comme chez les peuples latins, on vit insensiblement le christianisme se rapprocher du monde. Le protestant honora l’examen libre, le travail utile, le mariage grave, la vie de famille, l’acquisition honnête de la richesse, la jouissance modérée des contentemens domestiques et des aisances corporelles. « Notre affaire, disait Addison, est d’arriver ici-bas à la vie commode, et là-haut à la vie heureuse. » Le jésuite atténua la redoutable doctrine de la grâce, tourna les prescriptions rigides des conciles et des pères, inventa la direction indulgente, la morale relâchée, la casuistique accommodante, la dévotion facile, et par le plus adroit maniement des distinctions, des restrictions, des interprétations, des probabilités et de toutes les broussailles théologiques, parvint, de ses mains souples, à rendre à l’homme la liberté du plaisir. « Amusez-vous, soyez jeunes ; seulement venez de temps en temps me conter vos affaires. Croyez en outre que je vous rendrai bien des petits services. »

Mais pour relâcher un frein il fallait en resserrer un autre. Contre les déréglemens des instincts à demi déchaînés, le protestant avait trouvé une digue dans l’éveil de la conscience, dans l’appel à la raison, dans le développement de l’action ordonnée et laborieuse. Le jésuite en chercha une dans la direction méthodique et mécanique de l’imagination. C’est là son coup de génie : il a découvert dans la nature humaine une couche inconnue et profonde qui sert de support à toutes les autres, et qui, une fois inclinée, communique son inclinaison au reste, en sorte que dorénavant tout roule sur la pente ainsi pratiquée. Notre fond intime n’est pas la raison ni le raisonnement, mais les images. Les figures simples des choses, une fois transportées dans notre cerveau, s’y ordonnent, s’y répètent, s’y enfoncent avec des affinités et des adhérences involontaires ; quand ensuite nous agissons, c’est dans le sens et par l’impulsion des forces ainsi produites, et notre volonté sort tout entière, comme une végétation visible, des semences invisibles que la fermentation intérieure a fait germer sans notre concours. Quiconque est maître de la cave obscure où l’opération s’accomplit est maître de l’homme ; il n’a qu’à semer les graines, à gouverner la pousse souterraine : la plante adulte sera ce qu’il lui plaira. Il faut lire leurs Exercitia spiritualia pour savoir comment, sans poésie, sans philosophie, sans aucun emploi des forces nobles de la religion, on peut s’emparer de l’homme. Ils ont une recette pour rendre les gens dévots et l’appliquent dans leurs retraites ; l’effet est certain.

« Le premier point, disent ces savans psychologues [2], est de construire le lieu en imagination, c’est-à-dire de se figurer qu’on voit les synagogues, les fermes, les villes que le Christ parcourait dans ses prédications… Il faut se représenter, par une sorte de vision de l’imagination, un endroit corporel, par exemple un temple ou une montagne sur laquelle nous trouvons Jésus-Christ ou la vierge Marie et les autres choses qui ont rapport à la méditation… Le second point est d’entendre par l’ouïe intérieure ce que disent tous les personnages, par exemple les personnes divines conversant ensemble dans le ciel sur le rachat du genre humain, ou bien la Vierge et l’ange dans une petite chambre traitant ensemble du mystère de l’incarnation… Si notre méditation a pour fond une chose incorporelle, comme par exemple la considération des péchés, on pourra construire le lieu en telle sorte que par l’imagination nous voyions notre âme enchaînée comme dans une prison dans ce corps corruptible, et l’homme lui-même exilé dans cette vallée de larmes parmi les bêtes brutes. » De même, pour bien sentir la condition du chrétien, il est à propos de se figurer deux armées, le Christ avec les saints et les anges dans un vaste champ près de Jérusalem, et Lucifer, « chef des impies, dans un autre champ près de Babylone, assis sur un siège plein de feu et de fumée, horrible d’aspect et le visage terrible. Ensuite il faudra se mettre devant les yeux ce même Lucifer convoquant les démons innombrables et les envoyant pour nuire dans tout l’univers, sans qu’aucune cité, aucun lieu, aucune classe de personnes soit exempte de leurs attaques. » Tous les tours de la roue sont comptés. S’il s’agit de l’enfer, « le premier point est de contempler par l’imagination les vastes incendies des enfers et les âmes enfermées dans certains feux corporels, comme en des cachots. Le second est d’entendre par l’imagination les plaintes, les sanglots, les hurlemens et les blasphèmes qui éclatent là contre le Christ et ses saints. Le troisième est de respirer par l’imagination la fumée, le soufre et la puanteur d’une sorte de sentine ou de boue et de pourriture. Le quatrième est de goûter aussi en imagination les choses les plus amères, comme les larmes, l’aigreur, le ver de la conscience. Le cinquième est de toucher en quelque sorte ces feux dont le contact consume les âmes. » Chaque dent de l’engrenage mord à son tour : d’abord les images de la vue, puis celles de l’ouïe, puis celles de l’odorat, du goût, du toucher ; la répétition et la persistance du choc approfondissent l’empreinte. On travaillera ainsi cinq heures par jour. Dans les intervalles de repos, on ne se laissera pas distraire. On ne verra personne du dehors. On évitera de parler aux religieux de la maison. On se gardera de lire ou d’écrire quelque chose qui n’ait pas rapport à la méditation du jour. On y reviendra la nuit. Expérience faite, le traitement produit son effet en quatre semaines, à mon sens, c’est beaucoup ; je connais bon nombre de gens qui, à ce régime, au bout de quinze jours, auraient des hallucinations ; il n’en faudrait pas dix à une tête chaude, à une femme, à un enfant, à une cervelle ébranlée et triste. Ainsi martelée et enfoncée, l’empreinte est indestructible. Vous pouvez laisser passer le torrent des passions et de la vie mondaine, dans vingt ans, trente ans, aux approches de la mort, au temps des grandes angoisses, on verra reparaître la marque profonde sur laquelle il aura vainement coulé.


18 mars. Santa-Maria del Popolo, les couvens, le Quirinal.

Nous sommes allés aujourd’hui à cinq ou six églises ; l’architecture est souvent emphatique, affectée, même extravagante, mais jamais plate.

D’abord à Santa-Maria del Popolo, qui est du XVe siècle, modernisée par le Bernin, mais encore sérieuse. — De larges arcades se déploient en files, séparant la grande nef des petites, et l’effet de toutes ces fortes courbes est grave et grand. Quantité de tombeaux portent l’impression jusqu’à l’émotion tragique ; l’église en est peuplée, vingt cardinaux y ont leur monument. Leurs statues dorment sur la pierre ; d’autres effigies rêvent à demi couchées, ou prient ; souvent il n’y a qu’un buste, parfois une seule tête de mort au-dessus d’une inscription et d’un mémorial ; plusieurs sépulcres sont dans le pavé, et les pieds des fidèles ont usé le relief des figures. Partout la mort présente et palpable ; sous la dalle funéraire, on sent qu’il y a des ossemens, les misérables débris d’un homme, et ces froides formes de marbre immobile qui reposent éternellement dans le coin d’une chapelle, levant leur doigt maigre, sont tout ce qui subsiste d’une chaude vie frémissante, qui s’est brûlée avec des flamboiemens et des éclairs aux yeux du monde, pour ne laisser d’elle-même qu’un petit tas de cendre. Nos églises de France n’ont pas cette pompe mortuaire. Dans ce cimetière de marbre, parmi ces magnificences et ces menaces, devant ces chapelles aussi brillantes que l’agate et parées d’os en sautoir, devant ces statues de saints imposans et ces crânes de cuivre qui luisent incrustés dans la pierre, on est ébloui et on a peur. C’est avec des décorations riches et des dénoûmens meurtriers que nos théâtres populaires prennent le peuple.

Le procédé est bien plus visible encore chez les capucins de la place Barberini. Nous avons rencontré en arrivant un enterrement qui passait ; par derrière marchait une procession de moines blancs, des cierges à la main, et leurs yeux noirs luisaient, seuls vivans, à travers leurs cagoules. Une seconde file suivait, celle des capucins, quelques-uns à barbe grise, la tête toute blanche, roulant dans leurs mains les grains de leur chapelet et chantant je ne sais quelle psalmodie lugubre. Nous en voyons de pareils à l’Opéra, où ils font rire. Ici le sérieux de la mort vous prend à la gorge.

Nous sommes entrés dans leur couvent, qui est médiocre. La longue arcade intérieure est tapissée de mauvais portraits de moines avec des inscriptions en vers sur la mort, toutes édifiantes, c’est-à-dire terrifiantes. Ces pauvres gens, presque tous d’âge mûr, inutiles, sans parens, sans amis, ayant employé leur vie à s’éteindre, font peine à voir. Sur les murs sont des imprimés indiquant les prières et stations de la semaine sainte qui procurent l’indulgence plénière, puis les pratiques d’efficacité moindre par lesquelles on gagne dix années d’indulgences applicables à autrui et partant transmissibles. À quoi un moine ordinaire peut-il songer ici, sinon à s’approvisionner de pardons ? C’est un gros capital à gagner ; s’il a des amis, un neveu, un filleul, un vieux père mort, il leur fera cadeau de son surplus. Tout son souci doit être de bien employer son temps, de choisir les chapelles les plus fructueuses, de faire le plus de génuflexions et de récitations qu’il pourra. S’il est bon ménager et assidu, il rachètera cinq ou six âmes outre la sienne. Le grand saint Liguori, le théologien le plus accrédité du dernier siècle, avait ce principe : un chrétien zélé est à peu près certain d’éviter l’enfer ; mais comme nul n’est exempt de péché, il est à peu près certain de ne pas éviter le purgatoire : donc, s’il est sensé, il ajoutera tous les jours à son capital d’indulgences. Mettons qu’il gagne cent jours seulement aujourd’hui, — et il le peut par une seule prière, — il sortira du purgatoire trois mois et dix jours plus tôt.

Faute de débouchés et par pauvreté, les paysans doivent fournir des recrues, et, une fois moines, thésauriser en matière d’indulgences comme un campagnard en matière d’écus ; l’occupation est appropriée à leur condition, à leur éducation et à leur intelligence. En outre ils sortent, et pour cinq sous accompagnent les enterremens. Comme l’ordre a gardé quelque chose de son ancien esprit populaire, ils vont visiter les bonnes femmes, indiquent des remèdes, enseignent des oraisons, vendent des amulettes. — Environ quatre mille moines à Rome [3] !

Nous avons parcouru l’église, et nous avons vu plusieurs tableaux du Guide, un charmant Saint Michel, les jambes nues, chaussé de bottines, aimable et brillant page militaire, avec une tête d’amoroso ; tout à côté, et pour contraste, un Saint François du Dominiquin, hâve et consumé. Dans un autre bâtiment est la cellule d’un moine célèbre ; on y a mis un autel, et le pape y vient dire la messe. Toutes ces traces du moyen âge ascétique, cette dévotion d’enfant ou de barbare, cette façon d’exalter et de rabougrir l’homme, me désolent. Le frère qui nous conduit est à peu près fou, c’est un idiot triste ; il pousse de grands soupirs, et répète toujours les mêmes mots, d’une voix détraquée, avec des yeux hagards. Intende poco, dit le frère qui le remplace.

Celui-ci nous mène dans la chapelle souterraine, horrible et étonnant amas de momies. Cinq ans suffisent à la terre du cimetière pour dessécher un corps ; au bout de ce temps, il est tout préparé, et on l’étale. Quatre chambres sont remplies de ces squelettes, et on les y a groupés en manière de décoration. Les fémurs, les omoplates, les humérus, les bassins font des bouquets, des guirlandes, une élégante tapisserie. Un goût curieux et raffiné a disposé tout cet ameublement ; parfois un crâne au bout d’une chaîne de vertèbres descend du plafond, formant une lampe suspendue ; deux bras, avec leurs articulations et leurs mains noueuses étendues, se correspondent en guise de pendans de cheminée. Les os creux de la hanche s’entassent les uns au-dessus des autres comme des files d’aiguières sur un buffet de parade. Sur tout le mur et toute la voûte, on voit courir les fémurs et les radius en dessins contournés, en jolies et capricieuses arabesques ; çà et là, dans un coin, un buisson de cages thoraciques hérisse ses étages blanchâtres de clavicules et de côtes. Le sol est une rangée de fosses, les unes pleines, les autres qui attendent. Les morts récens sont dans leur froc ; le moine nous en montre un, son ami, mort en 1858 : il était fort grand, mais le cimetière l’a atténué, réduit à l’extrême, et sa peau jaune colle sur ses bras raidis, sur son visage, dont la chair semble avoir fondu. Le moine ajoute que deux frères sont fort malades, que l’un d’eux probablement mourra cette nuit, et nous montre la fosse déjà faite. Ce pauvre homme, avec sa barbe grise et ses vieux yeux noyés, a l’air tout guilleret en donnant cette explication, il rit ; impossible de rendre l’effet de cette gaîté en pareil lieu et en pareil sujet. Songez que chaque moine vient prier tous les jours dans cette chapelle, et sentez par quelles prises corporelles la machine ainsi maniée doit enserrer et ployer l’homme !

Nous avions besoin de changer d’air, et nous sommes allés tout près de là, à Santa-Maria degli Angeli. C’était la bibliothèque des Thermes de Dioclétien ; les Romains y venaient, après le bain, causer, passer les heures chaudes de la journée. Michel-Ange en a fait une église, et sous Benoît XIV Vanvitelli a remanié tout l’édifice. Pour une salle de lecture ou de promenade, on ne peut imaginer rien de mieux entendu, de mieux aéré et de plus grave ; on était bien là pour penser, et les magnifiques et gigantesques colonnes qui subsistent encore sont dignes de porter la noble courbe, l’ample rondeur de l’énorme voûte. Toujours la même impression revient à Rome, celle d’un christianisme mal plaqué sur le vieux paganisme.

Un honnête chartreux tout gris, Alsacien et bonhomme, nous a conduits jusqu’à la fresque du Dominiquin qui est dans le chœur. Cette vaste fresque, qui représente le martyre de saint Sébastien, est d’une extrême beauté, mais vise à l’effet. L’intention visible est de rassembler une quantité d’attitudes ; on y voit un homme à cheval, plusieurs bourreaux penchés en arrière ou en avant, un autre à genoux qui choisit des flèches, une femme toute portée sur une jambe, comme si elle allait courir, une autre à genoux presque sous les pieds du cheval ; tous ces personnages vont se heurter. Au-dessus, les anges, qui apportent une couronne, planent et semblent nager, comme s’ils avaient plaisir à déployer leurs membres. Les chairs sont vivantes, il y a des portions de corps qui rappellent la manière des Vénitiens, en outre plusieurs femmes de la physionomie la plus expressive, partout une sorte d’éclat et de joie répandue dans l’agitation, l’entassement des corps renversés, des draperies qui ondoient, des belles chairs lumineuses. L’effet total est celui d’un grand et riche air de bravoure soigné et réussi. Cette peinture si mondaine est l’accompagnement de la restauration jésuitique.

Le cloître des Chartreux, qui est derrière, a été dessiné par Michel-Ange. Je crois qu’il y a peu de choses au monde aussi grandes et aussi simples ; la simplicité surtout, si rare dans les édifices de Rome, produit une impression unique et qu’on n’oublie pas. Une cour énorme, carrée, solitaire, se découvre tout d’un coup, encadrée de colonnes blanches qui portent de petites arcades. Au-dessus luit gaîment le rouge pâle des tuiles. Rien de plus ; de chaque côté, pendant cent trente pas, on voit s’arrondir et s’abaisser la courbe élégante des arcs au-dessus des fûts légers, qui ne se lassent pas de répéter leur svelte colonnade. Au centre jaillit et ondoie une fontaine entre quatre cyprès de douze pieds de tour ; ils bruissent éternellement d’un murmure sonore et charmant, qui fait venir aux lèvres le vers de Théocrite : « les cyprès qui babillent se content ton hyménée. » Leur bruissement est un vrai chant, et au-dessus d’eux, aussi doucement qu’eux, l’eau chante dans sa vasque de pierre. On ne se lasse pas de regarder ces énormes troncs grisâtres, dont la sève surabondante a de siècle en siècle crevassé l’écorce, qui tout de suite montent en un faisceau de branches, mais qui, redressant et serrant leurs rameaux, les gardent tous collés contre leur corps. La pyramide noirâtre, d’une forte et saine couleur, remue incessamment et monte haut dans la lumière, en découpant le clair azur du ciel. La cour, plantée de laitues, d’artichauts, de fraisiers, rit dans ses verdures nouvelles, et de loin en loin, sous les arcades, on voit passer des chartreux silencieusement dans leurs robes blanches.

Notre brave moine, pour compléter notre plaisir, a voulu absolument nous montrer le trésor du couvent, j’entends la chapelle aux reliques. C’est une sorte de crypte où l’on allume de petites torches de cire, dont on porte le bout enflammé jusque sur les vitrines. Au premier coup d’œil, on se croit dans un muséum : toutes les pièces sont étiquetées, et il y en a de toutes les parties du corps. Quelques squelettes sont complets, et l’on voit des cartilages, des portions de peau sous les bandelettes. Dans une vitrine, au-dessous de l’autel, est une momie, saint Liber ; en face est un enfant trouvé avec son père et sa mère dans les catacombes. Rien ne se perd à Rome ; voilà, toute vivante encore, la dévotion du plus noir moyen âge, celle qui régnait au XIe siècle, lorsque le roi Kanut, venant en Italie, achetait pour 100 talens d’or un bras de saint Augustin. Elle avait commencé avec l’invasion des barbares, elle a duré jusqu’à Luther. À partir de ce moment, avec Pie V, Paul IV, Sixte-Quint, une autre religion épurée et savante s’est établie, celle qui, par les séminaires, la discipline, la restauration des canons, a formé le prêtre tel que nous le connaissons, tel que le catholicisme noble et lettré de la France au XVIIe siècle nous l’a montré, c’est-à-dire régulier dans sa conduite, d’extérieur correct et décent, surveillé, se surveillant lui-même, sorte de préfet ou de sous-préfet moral, fonctionnaire d’une grande administration intellectuelle, qui aide les gouvernemens laïques et maintient l’ordre dans les esprits. La différence est énorme entre les papes guerriers, épicuriens, païens du commencement du XVIe siècle, et les papes dévots, pieux, ecclésiastiques de la fin du même siècle, entre Léon X, bon vivant, grand chasseur, amateur de farces crues, entouré de bouffons, passionné pour les fables antiques, et Sixte-Quint, ancien moine franciscain, qui démolit le Septizonium de Septime-Sévère, qui transporte l’obélisque devant Saint-Pierre pour le faire chrétien [4] et veut purger Rome de toutes les traces de l’ancien paganisme.

Nous sommes revenus par Santa-Maria della Vittoria pour voir la sainte Thérèse du Bernin. Elle est adorable : couchée, évanouie d’amour, les mains, les pieds nus pendans, les yeux demi-clos, elle s’est laissée tomber de bonheur et d’extase. Son visage est maigri, mais combien noble ! C’est la vraie grande dame qui a séché « dans les feux, dans les larmes, » en attendant celui qu’elle aime. Jusqu’aux draperies tortillées, jusqu’à l’allanguissement des mains défaillantes, jusqu’au soupir qui meurt sur ses lèvres entr’ouvertes, il n’y a rien en elle ni autour d’elle qui n’exprime l’angoisse voluptueuse et le divin élancement de son transport. On ne peut pas rendre avec des mots une attitude si enivrée et si touchante. Renversée sur le dos, elle pâme, tout son être se dissout ; le moment poignant arrive, elle gémit ; c’est son dernier gémissement, la sensation est trop forte. L’ange cependant, un jeune page de quatorze ans, en légère tunique, la poitrine découverte jusqu’au-dessous du sein, arrive gracieux, aimable ; c’est le plus joli page de grand seigneur qui vient faire le bonheur d’une vassale trop tendre. Un sourire demi-complaisant, demi-malin, creuse des fossettes dans ses fraîches joues luisantes ; sa flèche d’or à la main indique le tressaillement délicieux et terrible dont il va secouer tous les nerfs de ce corps charmant, ardent, qui s’étale devant sa main. On n’a jamais fait de roman si séduisant et si tendre. Ce Bernin, qui me semblait si ridicule à Saint-Pierre, a trouvé ici la sculpture moderne toute fondée sur l’expression, et pour achever il a disposé le jour de manière à verser sur ce délicat visage pâle une illumination qui semble celle de la flamme intérieure, en sorte qu’à travers le marbre transfiguré qui palpite on voit luire comme une lampe l’âme inondée de félicité et de ravissement.

Le commentaire d’un pareil groupe est dans les traités mystiques contemporains, dans ce célèbre Guide de Molinos, réimprimé vingt fois en douze ans, et qui de palais en palais, dans cette Rome inoccupée, conduisait les âmes par les sentiers embrouillés d’une spiritualité nouvelle jusqu’à l’amour sans amant, et de là plus loin [5]. Tandis que l’Espagne exaltée se consumait dans son catholicisme comme un cierge dans sa flamme, et par ses peintres, par ses poètes, prolongeait l’enthousiasme fiévreux dont saint Ignace et sainte Thérèse avaient brûlé, la sensuelle Italie, ôtant les épines de la dévotion, la respirait comme une rose épanouie, et dans les belles saintes de son Guide, dans les séduisantes Madeleines de son Guerchin, dans les gracieuses rondeurs et les chairs riantes de ses derniers maîtres, accommodait la religion aux douceurs voluptueuses de ses mœurs et de ses sonnets. « Il y a six degrés dans la contemplation, disait Molinos : ce sont le feu, l’onction, l’élévation, l’illumination, le goût et le repos… L’onction est une liqueur suave et spirituelle, qui, se répandant dans toute l’âme, l’instruit et la fortifie… Le goût est un goût savoureux de la divine présence… Le repos est une suave et merveilleuse tranquillité, où l’abondance de la félicité et de la paix est si grande qu’il semble à l’âme qu’elle est dans un sommeil suave, comme si elle s’abandonnait et se reposait sur la divine poitrine amoureuse… Il y a beaucoup d’autres degrés de la contemplation, comme l’extase, les transports, la liquéfaction, la pâmoison, le triomphe, le baiser, les embrassemens, l’exultation, l’union, la transformation, les fiançailles, le mariage [6]. » Il professait tout cela et arrivait à la pratique. Dans ce monde affaissé et gâté, où l’esprit, vide de grands intérêts, n’était rempli que d’intrigues et de parades, la partie passionnée et imaginative de l’âme ne trouvait d’autre débouché que la conversation sentimentale et galante. De l’amour terrestre, quand venait le remords, on passait à l’amour céleste, et au bout d’un temps, sous une pareille doctrine, on éprouvait que de l’amant au directeur rien n’était changé.

J’ai lu dernièrement l’Adone de Marini, et c’est dans ce poème, le plus populaire du siècle, qu’on peut voir plus clairement qu’ailleurs la grande transformation des sentimens, des mœurs et des arts. Elle apparaît déjà dans l’Armide et dans la pastorale du Tasse. Quel contraste, si l’on regarde la tragique Léda de Michel-Ange ! Comme tout s’est tourné vers la grâce et vers la mollesse ! comme on est descendu vite jusqu’à la fadeur et à la mignardise ! comme on voit arriver les mœurs des sigisbés ! Ce poème de vingt chants semble fait pour être soupiré par un bel adolescent aux pieds d’une dame oisive, sous les colonnades d’une villa de marbre, aux tièdes soirées d’été, parmi les bruissemens des jets d’eau qui murmurent, sous les parfums des fleurs allanguies par la chaleur du jour. Ils parlent d’amour, et pendant dix mille vers ils ne parlent pas d’autre chose. Le magnifique étalage des fêtes galantes et des jardins allégoriques, l’engageant et inépuisable roman des aventures amoureuses s’emmêle dans leur esprit comme les senteurs trop fortes des roses innombrables amoncelées autour d’eux en bouquets et en buissons. Dans cette volupté universelle, leur cœur se noie. Que peut-il faire de mieux, et que leur reste-t-il encore à faire ? L’énergie virile s’est dissoute ; sous la minutieuse tyrannie qui interdit tout essor à la pensée et à l’action, l’homme s’est efféminé ; il ne sait plus vouloir, et ne songe plus qu’à jouir. Aux genoux d’une femme, il oublie le reste ; une robe ondoyante qui traîne suffit à ses rêves. En revanche, son âme affaissée a perdu tout accent noble et mâle ; parce qu’il ne veut plus qu’aimer, il ne sait plus aimer : il est à la fois doucereux et grossier, il n’est plus capable que de descriptions licencieuses ou d’adorations fades ; il n’est plus qu’un galant de cabinet et un domestique de boudoir. Avec son sentiment, sa parole s’est gâtée. Il délaie son idée et la charge d’affectations, il abonde en exagérations et en concetti, il s’est fait un jargon avec lequel il bavarde. Pour comble, il est hypocrite ; il met en tête de ses chants les plus risqués une explication savante, afin de prouver que ses indécences sont morales et pour désarmer la censure ecclésiastique, dont il a peur. Amour profane, amour sacré, tout tombe au même niveau avec le XVIIe siècle, et, dans le Bernin comme dans Marini, la grâce maniérée et abandonnée laisse apercevoir l’abaissement de l’homme exclu de la vie virile et réduit au culte des sens.

Nous avons achevé la journée aux jardins du Quirinal, qui ont été bâtis par un pape du temps, Urbain VIII. Ils sont sur une colline, et s’étagent depuis le sommet jusqu’au bas de la pente ; il nous semblait nous promener dans un paysage de Pérelle : hautes charmilles, cyprès taillés, en forme de vases, plates-bandes bordées de buis qui font des dessins, colonnades et statues. Le jardin a la régularité froide et la correction grave du siècle, celle qui avec l’établissement des monarchies bien assises et de l’administration décente se répandit sur tous les arts de l’Europe. L’église à cette époque est, comme la royauté, un pouvoir incontesté, qui représente aux yeux de ses sujets avec dignité, sérieux et convenance. Mais ces jardins ainsi entendus conviennent mieux en Italie que chez nous. Les charmilles sont en lauriers et en buis, qui durent l’hiver, et qui l’été préservent du soleil ; les chênes-lièges, qui ne perdent jamais leur verdure, font en tout temps un ombrage épais ; les murailles d’arbustes vivaces arrêtent le vent. Les eaux qui jaillissent de tous côtés occupent les yeux par leur mouvement et conservent la fraîcheur des allées. Des balustrades, on aperçoit toute la ville, Saint-Pierre et le Janicule, dont la ligne sinueuse ondule dans la pourpre du soir. Pour un pape et des dignitaires ecclésiastiques qui sont âgés, graves, et se promènent en robe, ces allées régulières, cette décoration monumentale, c’est justement ce qui convient. Au printemps, il est doux de passer ici une heure, sous les rayons tièdes du soleil, devant la grande arcade de cristal que le ciel clair étend au-dessus des allées. On descend ensuite par de grands escaliers, ou sur des pentes adoucies, jusqu’au bassin central où cinquante jets d’eau partis des bords viennent rassembler leurs eaux bleuâtres, Tout à côté une rotonde pleine de mosaïques offre sous sa voûte l’ombre et la fraîcheur. Ces bruits, cette agitation de l’eau, ces statuettes, ce grand horizon en face de cette salle d’été, servent de distractions et reposent l’esprit fatigué par les affaires. Un jour on y ajoute un groupe, un autre jour on abat ou on plante un massif ; le plaisir de bâtir est le seul qui reste à un prince, surtout à un prince âgé, ennuyé par les cérémonies.


20 mars, Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean de Latran.

Mes amis me disent qu’il faut s’abandonner davantage, goûter les choses en elles-mêmes, ne plus songer à leur origine, laisser là l’histoire. Fort bien aujourd’hui, ils ont raison, mais c’est qu’il fait beau.

Ces jours-là, on va au hasard devant soi dans les rues, et on regarde là-haut l’admirable azur. Pas un nuage au ciel. Le magnifique soleil y luit en triomphe, et le dôme bleu de velours immaculé, tout rayonnant d’illuminations matinales, semble rendre à la vieille ville ses journées de fête et de faste. Les murs et les toits tranchent avec une force extraordinaire dans l’air limpide. À perte de vue, on suit l’arcade du ciel serrée entre les deux files de maisons. On avance sans y penser, et on trouve à chaque tournant des décorations d’opéra toutes fraîches : — un énorme palais massif étayé sur ses bossages, — une rue en pente qui s’abaisse et se redresse jusqu’à un obélisque lointain, et qui, frappée en travers par le soleil, enveloppe ses personnages, comme ferait un tableau, dans une alternative d’ombre et de lumière ; — un ancien palais démantelé, dont on a fait un magasin, où des dragons rouges dorment contre un mur grisâtre, où fleurissent des amandiers blancs à côté d’un pin-parasol debout sur un tertre vert ; — une place où ruisselle une large fontaine, des églises à gauche pompeuses et parées comme d’opulentes mariées, souriantes dans la splendeur de l’azur, en face une promenade jetée en travers, et dont les arbres commencent à verdir ; — à la fin une interminable rue solitaire, entre les hauts murs de quelque couvent, de quelque villa invisible ; sur les crêtes, des fleurs pendantes, çà et là des armoiries lézardées par l’invasion des giroflées et des mousses, toute la rue tranchée en deux par l’ombre noire et la lumière éblouissante ; — au loin dans l’air transparent une porte monumentale : c’est Porta-Pia ; de là on voit la campagne grise, et à l’horizon la neige sur les arêtes des montagnes.

En revenant, nous avons suivi cette rue, qui monte et descend, bordée de palais et de vieilles haies d’épines, jusqu’à Sainte-Marie-Majeure. Sur une large éminence, la basilique, surmontée de ses deux dômes, s’élève noblement, à la fois simple et complète, et lorsqu’on est entré, le plaisir devient plus vif encore. Elle est du Ve siècle, et lorsqu’on l’a refaite plus tard, on a gardé le plan général, toute l’idée antique. Une ample nef à voûte horizontale s’ouvre soutenue par deux rangées de blanches colonnes ioniennes. On est tout réjoui de ce grand effet obtenu par des moyens si simples ; on se croirait presque dans un temple grec : ces colonnes ont été dérobées, dit-on, à un temple de Junon. Chacune d’elles, nue et polie, sans autre ornement que les délicates courbures de son petit chapiteau, est d’une beauté saine et charmante. On sent là tout le bon sens et tout l’agrément de la vraie construction naturelle, la file de troncs d’arbres qui portent des poutres posées à plat et qui font promenoir. Tout ce qu’on a bâti depuis est barbare, et d’abord les deux chapelles de Sixte-Quint et de Paul V, avec leurs peintures du Guide, du Joseppin, de Cigoli, avec leurs sculptures du Bernin et leur architecture de Fontana et de Flaminio. Voilà des noms célèbres, et l’on a prodigué l’argent ; mais tandis qu’avec de petits moyens l’antique fait un grand effet, le moderne fait un petit effet avec de grands moyens. Quand on s’est rempli et ébloui les yeux par les pompeuses rondeurs de ces voûtes et de ces dômes, par les splendeurs de ces marbres multicolores, de ces frises et de ces piédestaux d’agate, de ces colonnes en jaspe oriental, de ces anges pendus par le pied, de ces reliefs de bronze et d’or, on se dépêche de sortir comme d’une boutique et d’une bonbonnière. Il semble que cette grande boîte resplendissante, dorée, ouvragée du parvis à la lanterne, ait accroché et déchiré par toutes les pointes de ses colifichets la toile délicate de l’imagination songeuse, et le svelte profil de la moindre colonne vous remue plus que cet étalage de tapissiers et d’enrichis. — Pareillement la façade, chargée de balustres, de frontons courbes et aigus, de statues juchées sur les pierres, est une devanture d’hôtel de ville. Seul, le campanile du XIVe siècle est agréable à voir ; en ce temps-là, c’était une des tours de la ville, le signe distinctif qui la marquait dans les vieux plans si noirs et si âpres, et la gravait à jamais dans la pensée toute corporelle encore du compagnon voyageur et du moine. — Il y a des traces de tous les âges dans les vieilles basiliques ; on y voit les divers états du christianisme, d’abord engagé dans les formes païennes, puis traversant le moyen âge et la renaissance, pour s’affubler enfin et s’attifer des parades modernes. L’âge byzantin lui-même y a laissé sa marque dans ces mosaïques de la grande nef et de l’abside, dans ces christs et dans ces vierges vides de sang et de vie, spectres aux grands yeux fixes, immobiles sur les fonds d’or et les parois rouges, fantômes d’un art épuisé et d’un monde évanoui.

Voici tout près de là Saint-Jean de Latran, encore plus gâté ; le plafond est demeuré horizontal, mais les colonnes antiques ont disparu pour faire place à des pilastres plaqués et à des arcades. Le Bernin y a mis douze statues colossales des apôtres, et ces grands gaillards de marbre blanc, chacun dans sa niche de marbre vert, se démènent avec des poses de matamores et de modèles. L’agitation de leurs draperies, leur geste voulu, semblent dire au public : « Regardez comme nous sommes remarquables ! » C’est ici le malheureux goût du XVIIe siècle, ni païen, ni chrétien, ou plutôt l’un et l’autre, et chacun des deux gâtant l’autre. Joignez-y les dorures du plafond, les festons et les rosaces du parvis, les agréables chapelles ; l’une, celle des Torlonia, toute neuve, est un charmant boudoir de marbre pour prendre le frais ; elle est blanche, brodée d’or sous une jolie coupole bosselée de caissons, parée d’élégantes statues bien propres, bien sentimentales, bien fades, bien semblables à des poupées de mode. Tout à côté, s’ouvre la chapelle de Clément XII, plus ample et plus somptueuse ; là du moins les figures de femme ont de l’esprit, de la réflexion, de la finesse ; ce sont des dames du XVIIIe siècle sachant leur monde, capables de garder leur rang, et non des bourgeoises de keepsake, qui veulent avoir de l’âme. Mais les deux chapelles sont des salons, l’une pour les falbalas, l’autre pour les crinolines. En manière de contraste et de complément, on nous montre le grand autel, où sont les têtes de saint Pierre et de saint Paul. « Sur cet autel même, nous dit un jeune prêtre, saint Pierre disait la messe. » Tout à l’heure, en passant, je suis entré à Santa-Pudentiana, et j’ai vu la margelle d’un puits où la sainte recueillit le sang de plus de trois mille martyrs. À côté de Saint-Jean de Latran est une chapelle avec trois escaliers. L’un d’eux vient du palais de Pilate ; on l’a recouvert de bois, et les dévots le montent sur leurs genoux : je viens de les voir, trébuchant, cahotés et grimpant ; ils mettent une demi-heure à se hisser ainsi jusqu’au haut, s’accrochant des mains aux marches et aux murailles pour mieux s’imprégner de la sainteté du lieu. Il faut voir leur sérieux, leurs grands yeux fixes. Un paysan surtout, en veste et pantalon bleus déchirés, avec de gros souliers à clous, aussi inculte et lourd que ses bestiaux, cognait de ses genoux le bois retentissant, et, quand le marbre devenait visible, baisait et rebaisait la place. Au sommet est une image sur une grille entre des cierges, et l’on baise incessamment la grille. Une pancarte affichée porte une prière de vingt mots à peu près : quiconque récitera la prière gagnera une indulgence de cent jours. La pancarte invite les fidèles à apprendre la prière par cœur, afin de la réciter le plus souvent possible et d’augmenter ainsi leur provision d’indulgences. On se croirait en pays bouddhique : des dorures pour les gens du monde, des reliques pour les gens du peuple ; c’est bien ainsi que depuis deux cents ans on entend le culte en Italie.

Toutes ces idées s’effacent lorsque de l’entrée on contemple la majestueuse ampleur de la grande nef, toute blanche sous l’or de sa voûte. Le soleil, qui baisse, traverse les fenêtres et s’abat sur le parvis en grandes chutes de lumière. L’abside, sillonnée de vieilles mosaïques, courbe ses rondeurs d’or et de pourpre sombre entre les blancheurs éblouissantes des rayons lancés comme des poignées de dards. On avance, et tout à coup, du péristyle, l’on voit se déployer l’admirable place. Il n’y a rien d’égal à Rome, et l’on ne peut imaginer un spectacle plus simple, plus grave et plus beau : d’abord la place en pente, énorme, déserte ; au-delà, une esplanade où l’herbe pousse, puis une longue allée verte où s’allongent des files d’arbres sans feuilles ; tout à l’extrémité, sur le ciel, une grande basilique, Santa-Croce, avec son campanile brun et ses toits de tuile. On n’a pas l’idée d’un tel déploiement d’espace si bien peuplé, d’une solitude si calme et si noble. Les paysages qui l’encadrent sur les deux flancs l’ennoblissent encore. Sur la gauche se hérisse un entassement rougeâtre d’arcades ruinées, de massifs démantelés, la vieille ceinture disloquée de la muraille de Bélisaire. Sur la droite se développe la large campagne, au milieu un aqueduc éclairé, dans le lointain des montagnes rayées et bleuâtres, marbrées de grandes ombres, et çà et là tachetées de villages blancs. L’air lumineux enveloppe toutes ces grandes formes ; le bleu du ciel est d’une douceur et d’un éclat divins, les nuages y nagent pacifiquement comme des cygnes, et de toutes parts, entre les briques roussies, sous les créneaux disjoints, au milieu du réseau des cultures, on voit se lever en bouquets des chênes-lièges, des cyprès, des pins, illuminés par le soleil qui penche.

Je suis resté une heure sur l’escalier du triclinium, sorte d’abside isolée qui borde la place. L’herbe y pousse et descelle les marches ; les lézards sortent des trous et viennent se chauffer au soleil sur le marbre. Nul bruit ; de temps en temps, une charrette, quelques ânes, traversent le pavé abandonné. S’il y a au monde un endroit propre à reposer les âmes fatiguées, à les assoupir insensiblement, à les caresser par l’attouchement de rêves mélancoliques et nobles, c’est celui-ci. Le printemps est venu : des lumières jeunes se posent avec un ton doux sur les assises de pierre ; le soleil nouveau luit avec une grâce inexprimable, et sa bonté se répand dans l’air attiédi. Les bourgeons sortent de leur enveloppe, et ces grands édifices de pierre, relégués dans un coin oublié de Rome, semblent, comme des exilés, avoir acquis dans leur solitude une sérénité harmonieuse qui atténue leurs défauts et augmente leur dignité. Au premier coup d’œil, la façade est choquante ; ses arcades coupées au milieu comme les appartemens trop hauts dont on fait deux étages, ses colonnes empilées, son balustre chargé de saints qui se remuent et s’étalent comme des acteurs pendant un finale, toute la décoration semble emphatique. Au bout d’une heure, les yeux sont habitués, on se laisse gagner aux impressions de bien-être et de beauté qui sortent de toutes choses ; on trouve l’église riche et solide, on pense aux processions pontificales qui à des jours réglés se déploient sous ses voûtes, et on les compare à quelque arc de triomphe érigé pour recevoir dignement le césar spirituel, successeur des césars romains.


Les rues, San-Andrea della Valla, Santa-Maria del Transtevero.

Il y a trois cent quarante églises à Rome ; tu n’exiges pas que je les visite toutes.

Ce qu’il y a de mieux, je crois, c’est d’entrer à l’église qu’on rencontre quand l’envie vous en prend, à Santa-Maria-sopra-Minerva, pour entendre un chant qui roule dans la solitude des nefs et voir une large ondée de lumière qui tombe des vitraux violets ; à Santa-Trinita del Monte, pour regarder la Descente de Croix si délabrée de Daniel de Volterre, surtout pour jeter un coup d’œil au passage sur les cours de ce couvent de nonnes, pareil à une forteresse fermée, murée, muette, au-dessus du tumulte de la place d’Espagne. On sort avec une quantité de demi-idées ou de commencemens d’idées qui s’enchevêtrent, se développent sourdement d’elles-mêmes ; tout ce petit peuple intérieur travaille comme une couvée de vers à soie qui filent : la toile, incessamment agrandie, finit par se compléter sans qu’on le veuille et recevoir dans ses mailles les événemens courans, les rencontres vulgaires, un détail qui d’abord passait inaperçu, et qui maintenant prend de l’intérêt. Dès lors tous ces objets s’accordent, s’attachent et font un ensemble ; il n’est rien qui ne trouve sa place, par exemple aujourd’hui, sous cette bande d’azur et de riche lumière soyeuse tendue comme un dais au-dessus des rues, cette vieille boue grise qui, de ses vénérables mouchetures, encrasse les devantures des maisons, — ces bornes écornées, ces barreaux rouilles où des générations d’araignées héritent des toiles paternelles, — ces corridors noirs dont le vent a seul agité la poussière, ces marteaux de porte dépeints qui ont fini par user le boulon de fer sur lequel ils retombent, — ces fritures qui bouillottent dans une graisse noire au pied d’une colonne lépreuse, ces âniers qui arrivent sur la place Barberini avec leurs bêtes chargées de bois, surtout ces campagnards vêtus de laine bleue et chaussés de grosses jambières de cuir, qui devant le Panthéon s’entassent silencieusement, pareils à des animaux sauvages vaguement effarouchés par la nouveauté de la ville. Ils n’ont pas l’air niais, comme nos paysans ; ils ressemblent plutôt à des loups et à des blaireaux pris au piège. Beaucoup de têtes parmi eux sont régulières et fortes ; elles tranchent tout de suite parmi celles des soldats français, plus mignonnes et plus gentilles. Un de ces paysans, avec ses longs cheveux noirs et son visage noble et pâle, a l’air du Suonatore de Raphaël ; ses sandales, attachées à ses pieds par des lanières de cuir, sont les mêmes que celles des statues antiques. Il a orné d’une plume de paon son mauvais chapeau gris bossue, et se campe avec un air d’empereur contre une borne qui est un dépôt d’ordures. Dans les femmes qui lorgnent et se montrent aux fenêtres, on démêle d’abord deux types. L’un est la tête énergique au menton carré, au visage fortement appuyé sur sa base, aux yeux noirs flamboyans, au regard fixe ; le nez est saillant, le front busqué, le col court et les épaules larges. L’autre est la tête de camée, mignarde, amoureuse ; le contour des yeux finement dessiné, les traits spirituels, nettement marqués, tournent à l’expression affectée et doucereuse.

Les bureaux de loterie sont pleins et les numéros affichés aux vitres. Voilà la grande préoccupation de ces gens-là : ils calculent des ambes et des ternes, ils rêvent des numéros, ils tirent des indices de leur âge, du quantième du mois, ils raisonnent sur la forme des chiffres, ils ont des pressentimens, ils font des neuvaines aux saints et à la madone ; la cervelle imaginative travaille, s’encombre de rêves, déborde tout d’un coup du côté de la peur et de l’espérance ; les voilà à genoux, et cet accès de désir ou de crainte est leur religion.

Cette façon de sentir est ancienne. Nous venons d’entrer à San-Andrea della Valle pour voir les peintures de Lanfranc et surtout les quatre évangélistes du Dominiquin. Ils sont très beaux, mais tous païens, et ne parlent qu’à l’imagination pittoresque ; saint André est un Hercule vieux. Autour des évangélistes s’étalent de superbes femmes allégoriques, l’une, poitrine et jambes nues, levant ses bras nus vers le ciel, l’autre, coiffée d’un casque, se penchant avec la plus hautaine arrogance. À côté de saint Marc, des enfans folâtres jouent sur l’énorme lion, et d’en bas, parmi les grandes draperies soulevées, on voit dans les raccourcis les cuisses nues des anges. Certainement le spectateur ne venait chercher ici que des gestes hardis, des corps puissans, capables de remuer les sympathies d’un athlète gesticulateur. Il n’était pas choqué, bien au contraire ; son saint lui était représenté aussi fort et aussi fier que possible : il se le figurait ainsi. Si vous aviez pour prince un personnage d’outre-mer que vous n’eussiez jamais vu, mais qui, par quelque moyen merveilleux, pût à volonté vous tuer ou vous faire riche, c’est avec de pareils traits que vous l’imagineriez.

Je n’ai pas grand’chose à te dire de Santa-Maria del Transtevere ni des autres églises ; les impressions déjà reçues, s’y répètent. Une double rangée de colonnes empruntées à un temple antique, un plafond plat surchargé de bossages et de moulures d’or, une Assomption du Guide trop haut placée, effacée par cet entassement de dorures, une abside ronde où de vieilles figures raides se détachent sur un fond d’or, des statues de morts couchées gravement et dormant pour toujours sur leur tombe, voilà Sainte-Marie du Transtevere. Chaque église pourtant a son caractère propre ou quelque pièce frappante. — A San-Pietro-in-Montorio, c’est une Flagellation de Sébastien del Piombo ; les attitudes sculpturales, le vigoureux corps, les muscles tendus et tordus du patient et des bourreaux rappellent que Michel-Ange fut le conseiller du peintre et souvent son maître. — A San-Clemente, c’est une église enfouie, nouvellement déterrée, où parmi des colonnes de vert antique, sous la clarté d’une torche, on voit des peintures qui passent pour les plus vieilles de Rome, raides et piteuses figures byzantines : une vierge dont la poitrine tombe comme celle d’une bête à lait. — A San-Francesco à Ripa, c’est une décoration intérieure de dorures et de marbres la plus fastueuse et la plus exagérée qu’on puisse voir, construite au siècle dernier par les corporations de métier, savetiers, fruitiers, meuniers, chaque morceau portant le nom de la corporation qui l’a fourni. Il y a ainsi, presque dans chaque rue, un curieux fragment d’histoire. Ce qui n’est pas moins frappant, c’est le contraste de l’église et de ses alentours. Au sortir de San-Francesco à Ripa, on se bouche le nez, tant l’odeur de la morue est forte ; le Tibre jaune roule entre des restes de piles, près de grands bâtimens blafards, devant des rues mornes et mortes. — En revenant de San-Pietro-in-Montorio, j’ai trouvé un quartier indescriptible, horribles rues et ruelles infectes, pentes raides bordées de bouges, corridors graisseux peuplés de cloportes humains, vieilles femmes jaunes ou plombées qui fixent sur le passant leurs yeux de sorcières, enfans en pleine sécurité qui s’accroupissent à la façon des chiens et les imitent sur ce pavé sans vergogne, chenapans drapés dans leur guenille rousse, qui fument inclinés contre le mur, cohue sale et fourmillante qui se presse aux boutiques de friture. Du haut en bas de la rue, les ruisseaux dégringolent dans les débris de cuisine, rayant de leur fange noirâtre les pavés pointus. Au bas est le pont San-Sisto ; le Tibre n’a point de quais, et les taudis suintans y trempent leurs escaliers effondrés, comme autant de torchons terreux lavés dans la bourbe. Dorures et taudis, mœurs et physionomies, gouvernement et croyances, présent et passé, tout cela se tient, et au bout d’un instant on sent toutes ces dépendances.


22 mars, la société, la bourgeoisie.

Je t’ai décrit à peu près tout ce que je puis observer par moi-même, le dehors : quant au dedans, je veux dire les mœurs et les caractères, tu comprends bien qu’au bout d’un mois je ne puis dire grand’chose de mon crû ; mais j’ai des amis de diverses classes et d’opinions diverses, tous très complaisans, plusieurs très judicieux. Voici le résumé de cinquante ou soixante conversations et discussions menées à fond et sans réticences.

Très peu d’artistes dans cette ville peuplée d’œuvres d’art. Il y a trente ans, on avait M. Camuccini et des imitateurs froids de David ; aujourd’hui on tourne à la fadeur gracieuse ; les sculpteurs donnent au marbre un poli parfait pour plaire aux enrichis d’outre-monts : c’est là leur fort, et ils ne vont guère au-delà. La plupart sont des ouvriers qui confectionnent des copies. Le gros public est tombé aussi bas ; les Romains ne sentent leurs chefs-d’œuvre que par l’admiration des étrangers. C’est que la vraie culture leur est interdite. Impossible de voyager sans un passeport du pape, et ce passeport est souvent refusé. Un artiste italien qu’on me nomme n’a pu obtenir d’aller à Paris. — Allez-y, si vous voulez, mais vous ne rentrerez pas. On craint qu’ils n’en rapportent des maximes libérales.

Les médecins sont des donneurs de lavemens, les avocats des praticiens de chicane. Tous sont confinés dans leur spécialité. La police, qui laisse faire ce que l’on veut, ne souffre pas qu’on s’occupe d’aucune des sciences qui avoisinent la religion ou la politique. Un homme qui étudie et lit beaucoup, même chez lui et portes closes, tombe sous sa surveillance. On le tracasse, on l’assiège de visites domiciliaires pour saisir des livres défendus ; on l’accuse d’avoir des gravures obscènes. Il est soumis au precetto, c’est-à-dire à l’obligation de rentrer chez lui à l’Ave Maria et de n’en pas sortir le soleil couché ; s’il y manque une fois, on l’enferme ; un diplomate étranger me nomme un de ses amis à qui la chose est arrivée. — On cite à Rome un mathématicien et un ou deux antiquaires ; mais en somme les savans y sont méprisés ou inquiétés. Si quelqu’un est érudit, il le cache ou demande excuse pour sa science, la représente comme une manie. L’ignorance est bien venue, elle rend docile.

Quant aux professeurs, les premiers, ceux de l’université, ont trois cents ou quatre cents écus par an et font cinq leçons par semaine ; ceci montre la haute estime qu’on fait de la science. Pour vivre, les uns se font médecins, architectes, les autres employés, bibliothécaires ; plusieurs, qui sont prêtres, ont l’argent de leurs messes, et tous vivent plus que sobrement. J’ai compté dans l’almanach quarante-sept chaires, il y a cinq cents élèves à l’université, environ dix élèves par chaire. Le pape vient d’autoriser un cours de géologie qui a quatre auditeurs ; il n’y a pas de cours d’histoire profane. En revanche, les cours de théologie sont fort nombreux. Ceci montre l’esprit de l’institution ; les sciences du moyen âge y fleurissent, les sciences modernes restent à la porte. Dans la faculté de médecine, point de clinique d’accouchement : pour tout enseignement, on y trouve des tableaux représentant les organes, et ces tableaux sont couverts d’un rideau ; un sot célèbre par son ignorance vient d’y être appelé par une intrigue de femmes. Le reste est à l’avenant. Les professeurs sont des barbiers de village, quelques-uns seulement ont passé une ou deux semaines à Paris, et pratiquent dans les hôpitaux des traitemens qui sont arriérés d’un siècle. Dans l’hospice des maladies de peau, on fait aux teigneux des incisions à la tête ; la plaie cicatrisée, on les range en file, et on leur passe sur la tête un pinceau enduit d’une certaine mixture ; le même pinceau sert à tous, et il y a peut-être des années qu’il sert. On peut juger sur tout cela de la dignité et de l’importance des professions libérales.

Y a-t-il ici quelque ressort moral ? La plupart de mes amis répondent que non ; le gouvernement a gâté l’homme. Les gens sont extraordinairement intelligens, calculateurs, rusés, mais non moins égoïstes ; personne ou presque personne ne risquera pour l’Italie sa vie ou son argent. Ils crieront fort, laisseront les autres se mettre en avant, mais ne feront pas le plus petit sacrifice. Ils trouvent que se dévouer c’est être dupe ; ils sourient finement en voyant le Français qui s’enflamme, qui, au mot de patrie et de gloire, va se faire casser les os.

Ils ne se livrent pas, ils s’accommodent à vous, ils sont infiniment polis et patiens, ils ne laissent pas échapper le plus léger sourire au milieu des barbarismes et des fautes de prononciation grotesques que commet toujours un étranger. Ils restent maîtres d’eux-mêmes, ne veulent point se compromettre, ne songent qu’à tirer leur épingle du jeu, à profiter, à duper autrui, à se duper les uns les autres. Ce que nous appelons délicatesse leur est inconnu ; tel antiquaire illustre reçoit fort bien des marchands une remise, sur tous les objets qu’il leur fait vendre, et il y a nombre d’usuriers parmi les personnages les plus riches et les plus nobles.

Chacun ici a son protecteur ; impossible de subsister autrement : il en faut un pour obtenir la moindre chose, pour se faire rendre justice, pour toucher son revenu, pour garder son bien. La faveur règne. Ayez à votre service ou dans votre famille une jolie femme complaisante, vous sortirez du plus mauvais pas blanc comme neige. Un de mes amis compare ce pays à l’Orient, où il a voyagé, avec cette différence que ce n’est pas la force ici, mais l’adresse qui mène les choses ; l’homme habile et bien appuyé peut tout obtenir. La vie est une ligue et un combat, mais sous terre. Sous un gouvernement de prêtres, on a horreur de l’éclat ; point d’énergie brutale : on se mine et on se contremine avec des manœuvres savantes et des chausse-trapes creusées dix ans d’avance.

Comme l’initiative et l’action sont nuisibles et mal vues, la paresse est en honneur. Quantité de gens vivent à Rome on ne sait comment, sans revenu ni métier. D’autres gagnent dix écus par mois et en dépensent trente ; outre leur place visible, ils ont toute sorte de ressources et d’expédiens. D’abord le gouvernement fait pour deux ou trois cent mille écus d’aumônes, et chaque prince ou noble se croit obligé à la charité par rang et tradition : tel donne six mille écus par an. Comptez encore qu’il y a des buona mancia partout ; certaines gens portent quinze placets par jour, et sur quinze un ou deux réussissent ; le pétitionnaire peut dîner le soir, et voilà un métier tout trouvée Ce métier a ses suppôts ; à cet effet, on voit des écrivains publics en plein vent, le chapeau sur la tête, un parapluie à côté d’eux, leurs papiers maintenus par de petits pavés, écrivant des suppliques. Enfin, dans cette misère universelle, tout le monde s’assiste ; un mendiant n’est pas un homme déclassé, un galérien non plus ; ce sont d’honnêtes gens, aussi honnêtes que les autres, seulement il leur est arrivé malheur : sur cette réflexion, les plus pauvres donnent quelques baïoques. Ainsi s’entretient la fainéantise ; dans la montagne, du côté de Frascati, je trouvais à chaque pâturage un homme ou un enfant pour ouvrir la barrière ; aux portes des églises, un pauvre diable s’empresse de vous lever la portière de cuir. Ils attrapent ainsi cinq sous, six sous par jour, dont ils vivent.

Je connais un custode qui a six écus par mois ; outre cela, de loin en loin, il raccommode un vieil habit moyennant trois ou quatre baïoques ; la famille meurt de faim, et parfois emprunte deux pauls (vingt sous) à un voisin pour achever la semaine. Néanmoins le fils et la fille vont à la promenade le dimanche très bien vêtus. Cette fille est sage parce qu’elle n’est pas encore mariée ; une fois le mari accroché, ce sera autre chose : on trouvera tout naturel qu’elle pourvoie à sa toilette et aide son mari. Quantité de ménages vivent ainsi de la beauté de la femme : le mari ferme les yeux et parfois les ouvre ; dans ce cas, c’est pour mieux remplir ses poches. La honte ne le gêne pas ; il y a tant de pauvreté dans le mezzo ceto, et quand les enfans viennent, l’homme est si à plaindre, qu’il souffre sans se gendarmer un protecteur riche. « Ma femme veut des robes, qu’elle se gagne des robes ! » D’ailleurs l’effet général du gouvernement est déprimant ; l’homme est plié aux bassesses, il est habitué à trembler, à baiser la main de l’ecclésiastique, à s’humilier ; de génération en génération, la fierté, la force et la résistance virile ont été extirpées comme de mauvaises herbes ; celui qui les porte en soi est foulé, il a fini par en perdre la semence. Un type de cet état d’esprit est le calendrino des anciennes marionnettes, c’est le laïque accablé, affaissé, en qui le ressort intérieur est cassé, qui a pris parti de rire de tout, même de lui, qui, arrêté par des brigands, se laisse dépouiller en plaisantant et en leur disant : « Vous êtes des chasseurs ! » amère bouffonnerie, arlequinade volontaire qui aidera oublier les maux de la vie ! Ce caractère est fréquent ; le mari, résigné, avili, subit le bonheur de sa femme. Sa part faite, il se promène, va prendre au café sa tasse de trois sous, regarde le temps qu’il fait et se donne le plaisir d’étaler dans les rues le drap neuf de sa redingote. Un Romain, une Romaine mettent sur eux tout l’argent qu’ils gagnent ou qu’on leur donne. Ils se nourrissent peu et mal, mangent des pâtes, du fromage, des choux, du fenouil ; point de feu l’hiver ; leurs meubles sont misérables, tout est pour l’apparence. On voit dans les rues, au Pincio, quantité de femmes en superbes manteaux de velours, une foule de jolis jeunes gens frisés, en gants neufs : le dessus est pimpant, reluisant, frais ; mais n’allez pas jusqu’au linge.

À côté de la paresse fleurit l’ignorance, comme un chardon à côté d’une ortie. Un de nos amis a vécu quelque temps aux environs du lac Némi ; impossible l’après-midi d’avoir une lettre ; le médecin, le curé et l’apothicaire choisissaient cette heure-là pour leur promenade, et il n’y avait qu’eux dans le village qui sussent lire. Il en est à peu près de même à Rome. On me cite une famille de nobles qui vivent dans deux chambres et en louent cinq autres ; c’est là tout leur revenu. Des quatre filles, une seule est capable d’écrire une note ; on l’appelle la savante (la dotta). Le père et les fils vont au café, boivent un verre d’eau bien claire, lisent le journal ; voilà leur existence. Nul avenir pour un jeune homme ; il est tout heureux d’obtenir dans la daterie ou ailleurs une place de six écus par mois ; ni commerce, ni industrie, ni armée ; beaucoup se font moines, prêtres, vivent de leurs messes ; ils n’osent pas chercher fortune hors du pays ; la police ferme la porte au verrou sur ceux qui sortent.

Partant les intérieurs sont des taudis. Les demoiselles en question restent en robes de chambre fripées, fagotées comme des souillons, jusqu’à quatre heures du soir. Je connais un intérieur où longtemps j’ai pris les femmes pour des ravaudeuses ; je les trouvais nettoyant des bottes : ce n’était que désordre, linge sale, écuelles cassées sur la table et sur le pavé ; toute la marmaille mangeait dans la cuisine. Un dimanche, je les vois en chapeau, ayant l’air de dames, et j’apprends que le frère est avocat ; ce frère paraît, il a la tenue d’un gentleman.

Je demande à quoi tous ces jeunes gens passent leur temps. — A rien ; la grande affaire en ce pays est d’agir le moins possible. On peut comparer un jeune Romain à un homme qui fait la sieste ; il est inerte, il hait l’effort, et serait très fâché d’être dérangé, d’être forcé d’entreprendre quoi que ce soit. Quand il est sorti de son bureau, il s’habille du mieux qu’il peut, et va passer sous une certaine fenêtre ; cela dure des après-midi. De temps en temps, la femme ou la jeune fille lève un coin du rideau pour lui montrer qu’elle le sait là. Ils ne pensent pas à autre chose ; cela n’a rien d’étonnant, la sieste prédispose à l’amour. Ils se promènent incessamment sur le Corso, suivent les femmes, savent leur nom, leur petit nom, leur amant, tout le passé et tout le présent de leur intrigue ; ils vivent ainsi la tête remplie de commérages ; du reste, à ce métier, l’esprit s’aiguise et devient perspicace. Entre eux, ils sont polis, sourians, complimenteurs, mais dissimulés, toujours en garde, occupés à se supplanter et à se jouer de mauvais tours.

Dans la classe moyenne, il y a des soirées, mais singulières. Les amans s’observent d’un bout du salon à l’autre ; impossible de causer avec une jeune fille, son amant le lui a défendu. On prend des verres d’eau sans sucre ; chacun s’occupe à suivre sa pensée ou à observer autrui. On sort par momens de cette réflexion silencieuse pour écouter un morceau de musique. Dans la très petite bourgeoisie, on ne sert rien du tout, pas même un verre d’eau. Il y a un piano, le plus souvent quelqu’un chante. Point de feu l’hiver, les dames font cercle gardant leurs manchons. Les plus favorisées reçoivent une chaufferette pour les mains. Cela paraît suffisant ; ici on n’est pas difficile.

On tient les jeunes filles enfermées ; par conséquent elles tâchent de sortir. Dernièrement une d’elles, qui s’échappait le soir pour aller à un rendez-vous, a pris froid, est morte ; ses amies ont fait une sorte de démonstration, et sont venues en troupes baiser le corps ; à leurs yeux, c’était une martyre, morte pour la cause de l’idéal. Leur vie consiste à se dire tout bas qu’elles ont un amant, entendez un jeune homme qui pense à elles, leur fait la cour, passe devant leur fenêtre, etc. Cela occupe leur imagination et leur tient lieu d’un roman écrit ; elles en font au lieu d’en lire. De cette façon elles ont eu souvent cinq ou six passions avant leur mariage. Pour ce qui est de la vertu, elles ont une tactique particulière : livrer les approches, garder la forteresse, et chasser habilement, continûment et résolument au mari.

Notez que cette galanterie n’est pas fort décente ; au contraire, elle est singulièrement naïve ou singulièrement crue. Ces mêmes jeunes gens qui tournent dix-huit mois autour d’une fenêtre et se nourrissent de rêveries abordent avec des mots de Rabelais une femme qui marche seule dans la rue. Même avec la femme qu’ils aiment, ils ont des paroles à double entente, des gentillesses indécentes. Un de mes amis se trouve un jour dans une partie de campagne avec un jeune homme et une jeune femme qui paraissaient fort épris ; à chaque instant, ils oubliaient qu’ils étaient en public. Il dit à son voisin : « Voilà sans doute de nouveaux mariés, mais ils se croient dans leur chambre. » Le voisin ne répond pas, semble embarrassé, c’est lui qui était le mari. — Notre ami prétend que la grande passion italienne tant vantée par Stendhal, l’adoration persévérante, le culte absolu, l’amour capable de se suffire et de durer toute la vie, devient aussi rare ici qu’en France. À tout le moins la délicatesse y manque ; quelques femmes s’éprennent, mais du dehors ; ce qu’elles admirent, c’est un beau garçon, bien portant et bien habillé, qui a du linge blanc et des chaînes d’or. Rien de doux ni de féminin dans leur caractère ; elles seraient de bonnes compagnes en des occasions dangereuses où il faudrait déployer de l’énergie, mais dans les circonstances ordinaires elles sont tyranniques et en fait de bonheur toutes positives. Les experts en pareille matière déclarent qu’on entre en servitude dès qu’on devient l’amant d’une Romaine ; elle exige de vous des soins infinis, accapare tout votre temps ; vous devez être toujours à votre poste, offrir le bras, apporter des bouquets, donner des colifichets, être attentif ou en extase, faute de quoi elle conclut que vous avez une autre maîtresse, vous ramène à l’instant à votre devoir, demande sur place des preuves parlantes. Dans ce pays, le temps d’un homme, n’étant réclamé ni par la politique, ni par l’industrie, ni par la littérature, ni par la science, est une marchandise sans acheteurs ; selon la règle économique de l’offre et de la demande, la valeur est diminuée d’autant, et même devient nulle ; à ce taux-là, une femme peut l’employer en génuflexions et en phrases.

Ils se sont accommodés à cette vie, qui nous semble si réduite et presque morte. Faute de lectures et de voyages, ils ne font pas de comparaison ni de retour sur eux-mêmes ; les choses ont toujours été ainsi, elles seront toujours ainsi : une fois acceptée, cette nécessité ne paraît pas plus étrange que la malaria. D’ailleurs beaucoup de choses contribuent à la rendre supportable. On vit ici à très bon marché : un ménage qui a deux enfans et une servante dépense 2,500 francs ; 3,000 francs sont autant que 6,000 à Paris. On peut sortir en casquette, en habit râpé ; personne ne contrôle autrui, chacun songe à prendre du plaisir ; les fredaines sont tolérées ; ayez votre billet de confession, fuyez les libéraux, faites preuve de docilité et d’insouciance, vous trouverez le gouvernement patient, accommodant, d’une indulgence paternelle. Enfin les gens d’ici ne sont pas exigeans en fait de bonheur ; une promenade le dimanche en bel habit à la villa Borghèse, un dîner dans une trattoria à la campagne, voilà une perspective qui défraie leurs rêves pour une semaine. Ils savent flâner, bavarder, se contenter du peu qu’ils ont, savourer une bonne salade fraîche, jouir d’un verre d’eau bien pure dégusté en face d’un bel effet de lumière. De plus il y a chez eux un fonds de bonne humeur ; ils croient qu’il faut passer son temps agréablement, que l’indignation inutile est une sottise, que la tristesse est une maladie ; leur tempérament va vers la joie, comme une plante vers le soleil. À la bonne humeur joignez la bonhomie. Un prince parle familièrement à ses domestiques, rit avec eux ; un paysan des environs, pour qui vous êtes une sorte de seigneur, vous tutoie sans difficulté ; un jeune homme du monde décrit et détaille une jeune fille du monde comme si elle était sa maîtresse. Le sans-gêne est complet ; ils ne connaissent pas les petites contraintes de notre société, la réserve et la politesse.

Souhaitent-ils vivement devenir Italiens ? Oui et non. Mes amis prétendent qu’ils détesteraient les Piémontais au bout d’un mois. Ils sont habitués à la licence, à l’impunité, à la paresse, au régime de la faveur, et se sentiraient mal à l’aise, s’ils en étaient privés, En somme, ici quiconque est bien appuyé, bien apparenté, peut faire ce qu’il veut, pourvu qu’il ne s’occupe pas de politique. Les nouveaux tribunaux établis dans les Romagnes, à Bologne par exemple, ont dissous et puni des sociétés de voleurs qui trouvaient des receleurs dans la meilleure compagnie. Un paysan qui a tué son ennemi, mais dont le cousin est domestique d’un cardinal, en est quitte pour deux ans de galères ; il est condamné pour vingt ans, mais on le gracie par degrés, et il revient dans son village, où il n’est pas moins considéré qu’auparavant. Ce sont des sauvages, ils ne se soumettraient pas aisément à la contrainte de la loi. — D’ailleurs le sentiment moral leur manque, et s’ils ne l’ont pas, la faute n’en est pas toute à leurs chefs. Considérez les mauvais gouvernemens allemands du siècle dernier, tout aussi absolus et arbitraires que celui-ci : les mœurs y étaient honnêtes et les principes sévères, le tempérament des sujets atténuait les vices de la constitution ; à Rome, il les aggrave. L’homme ici n’a pas naturellement l’idée de la justice ; il est trop fort, trop violent, trop imaginatif, pour accepter ou s’imposer un frein ; quand il se croit en guerre, il ne limite pas son droit de guerre. Il y a six jours, une bombe fit explosion chez le principal libraire papal ; le parti avancé veut ainsi faire preuve d’énergie en Europe, et croit effrayer ses ennemis ; ils admettent, comme Orsini, la souveraineté du but ; on sait comment ils ont assassiné Rossi. Les peuples d’au-delà des monts ont là-dessus des sentimens qui manquent aux Romains.


23 mars, la noblesse.

Quant à l’aristocratie, on la dit bête. On passe en revue devant moi les principales familles : plusieurs ont voyagé, sont passablement instruits, ne sont pas méchans ; mais, par une particularité singulière qui tient sans doute au nombre trop petit des croisemens, à la stagnation du sang, toujours enfermé dans les mêmes veines, presque tous ont l’esprit foncièrement obtus et borné ; on peut regarder leurs portraits dans la jolie comédie du comte Giraud, l’Ajo nel imbarrazzo. Pareillement le prince Lello, dans la Tolla de M. Edmond About, est pris sur le vif, et ses lettres ridicules sont authentiques. — Je réponds que je connais quatre ou cinq nobles ou grands seigneurs romains, tous parfaitement bien élevés et aimables, quelques-uns érudits ou cultivés, l’un entre autres prévenant comme un prince, spirituel comme un journaliste, savant comme un académicien, outre cela artiste et philosophe, si fin, si fécond en mots piquans et en idées de toute sorte qu’il défraierait à lui seul la conversation du plus brillant et du plus libre salon parisien. — On me réplique qu’il ne faut pas juger sur des exceptions, et que dans une compagnie de sots, si sots qu’ils soient, il y a toujours des gens d’esprit. Trois ou quatre (sans plus), ouverts, actifs, tranchent sur la foule moutonnière. Ceux-ci sont libéraux, les autres papalins, enfermés dans leur éducation, dans leurs préjugés, dans leur inertie, comme une momie dans ses bandelettes. On trouve sur leur table de petits livres dévots ou des chansons grivoises ; à cela se réduisent leurs importations françaises. Leurs fils servent dans la garde noble, se font une raie au milieu de la tête, et poursuivent les femmes de leur sourire de coiffeur.

Très peu de salons ; l’esprit de société manque, et on ne s’amuse guère. Chaque grand seigneur reste au logis, et le soir reçoit ses familiers, gens qui appartiennent à la maison comme les tentures et les meubles. On ne va pas dans le monde, comme à Paris, par ambition, pour se ménager des relations, pour acquérir des appuis ; de pareilles démarches seraient inutiles. C’est dans d’autres eaux, dans les eaux ecclésiastiques, qu’il faut pêcher. Les cardinaux sont le plus souvent fils de paysans ou de petits bourgeois, et chacun d’eux a son entourage intime qui le suit depuis vingt ans ; son médecin, son confesseur, son valet de chambre arrivent par lui et dispensent ses grâces. Un jeune homme ne parvient qu’en s’attachant ainsi à la fortune d’un prélat ou à celle de ses gens ; cette fortune est un gros vaisseau que le vent pousse et qui traîne après lui les petites barques. Notez que ce grand crédit des prélats ne leur donne pas de salons. Pour obtenir une faveur ou une place, il ne faut pas s’adresser à un cardinal, à un chef de service ; il répond très obligeamment et s’en tient là. Poussez des ressorts plus secrets, adressez-vous au barbier, au premier domestique, à l’homme qui passe la chemise. Un matin, il parlera de vous et dira avec insistance : « Ah ! éminence, un tel pense si bien, il parle de vous si respectueusement ! »

Une autre circonstance mortelle à l’esprit de société, c’est le manque de laisser-aller. Les gens se défient les uns des autres, veillent sur leurs paroles, ne s’épanchent pas. Un étranger qui pendant vingt ans a tenu ici un salon important nous disait que, s’il quittait Rome, il n’aurait pas dans six mois deux lettres à y écrire ; en ce pays-ci, on n’a point d’amis. Partant la seule occupation est l’amour ; les femmes passent la journée à leur balcon, ou, si elles sont riches, vont à la messe, de là au Corso, puis encore au Corso. La sensibilité, n’ayant pas comme ailleurs son débouché journalier, produit, quand elle trouve son emploi, des passions violentes, et parfois des explosions terribles.

Le grand malheur pour les hommes, c’est de n’avoir rien à faire ; ils se rongent ou s’endorment sur place. Faute d’occupation, ils rusent l’un contre l’autre, ils s’épient et se tracassent comme des moines oisifs et clos dans leur couvent. C’est surtout vers le soir que le poids du désœuvrement devient accablant ; on les voit dans leurs immenses salons, devant leurs files de tableaux, bâiller, tourner, attendre. Viennent deux ou trois habitués, toujours les mêmes, apportant des commérages ; Rome à cet égard est tout à fait une ville de province. On s’enquiert d’un domestique renvoyé, d’un meuble acheté, d’une visite trop tard ou trop tôt rendue ; incessamment le ménage et la vie intime sont percés à jour ; nul ne jouit du grand incognito de Londres ou de Paris. Quelques-uns s’intéressent à la musique ou à l’archéologie ; on parle des fouilles récentes, et l’imagination, les affirmations, se donnent carrière : c’est la seule étude demi-vivante ; le reste est languissant ou mort ; les journaux et les revues étrangères n’arrivent pas ou sont arrêtés une fois sur deux, et les livres modernes manquent. Ils ne peuvent pas causer de leur carrière, ils n’en ont pas ; la diplomatie et les hauts emplois sont aux prêtres, et l’armée est étrangère. Reste l’agriculture : plusieurs s’y adonnent, mais indirectement ; ils louent aux paysans par l’intermédiaire des mercanti di campagna, ceux-ci ordinairement sous-louent aux possesseurs de troupeaux napolitains qui viennent ici passer l’hiver et le printemps. La terre est fort bonne, l’herbe très abondante. Tel mercante sous-loue 25 écus pour six mois ce qu’il a loué 11 écus pour l’année ; il recueille encore à peu près 5 écus sur les foins, et gagne ainsi 3 pour 1 ; on peut compter qu’en moyenne il gagne 2 pour 1 ; aussi font-ils de grandes fortunes. Quelques-uns se ruinent pour trop entreprendre : ils achètent et engraissent des bestiaux, et l’épidémie se jette en travers ; mais les autres, enrichis, sont les chefs de la bourgeoisie, s’habillent bien, commencent à raisonner, sont libéraux, souhaitent une révolution qui les mette à la tête des affaires, surtout des affaires municipales. Quelques-uns, ayant atteint une opulence énorme, achètent une terre, puis un titre ; l’un d’eux est duc. — Un noble de Rome ne peut pas se passer d’eux ; il ne connaît pas les paysans, il ne vit pas parmi eux ; s’il voulait leur louer directement, il rencontrerait une ligue. Il n’a rien de commun avec eux, il n’est point aimé d’eux ; il joue à leurs yeux le rôle de parasite. D’autre part, il est mal avec le mercante, par lequel il se sent exploité. À son tour, le mercante passe aux yeux des paysans pour une sorte d’usurier nécessaire. Les trois classes sont séparées, il n’y a pas de gouvernement naturel.

Il n’en est pas de même dans la Romagne devenue italienne, où les nobles sont campagnards, dans un ou deux cantons de l’état papal ; mais les nobles de Rome qui voudraient vivre sur leur terre, l’exploiter eux-mêmes, prendre le gouvernement économique et moral du pays, trouvent aujourd’hui plus de difficultés que jamais. D’abord les bras manquent : les conscriptions de Victor-Emmanuel ont pris beaucoup d’Abruzzais qui venaient faire les gros travaux ; les chemins de fer romains occupent un assez grand nombre de Romains, et la campagne romaine est presque vide d’habitans. En outre les affaires sont soumises au régime du bon plaisir : la sortie des grains n’est pas libre ; il faut une permission spéciale pour toute opération ou entreprise, et vous n’obtenez de permissions que selon votre degré de faveur. Le gouvernement intervient jusque dans vos affaires privées. Par exemple, un locataire ou fermier ne vous paie pas ; vous lui accordez trois mois, au bout des trois mois trois autres, et ainsi de suite. À la fin, excédé, vous vous décidez à le mettre à la porte ; mais son neveu est chanoine, et le gouverneur du district vous fait demander un nouveau répit pour le pauvre homme. Un an se passe, vous envoyez l’huissier ; l’huissier s’arrête, apprenant à la porte qu’un cardinal s’intéresse à l’affaire. Vous rencontrez le cardinal dans le monde ; il vous prie de la part du pape d’user de miséricorde envers un honnête homme qui n’a jamais manqué au devoir pascal, et dont le neveu marque par ses vertus dans la daterie.

L’homme a besoin d’une occupation forte qui l’emploie et d’une justice exacte qui le contienne : il est comme l’eau, il lui faut une pente et une digue ; sinon, le fleuve limpide, utile, agissant, devient un marécage stagnant et fétide. Ici la répression ecclésiastique barre la voie au fleuve, et le régime du bon plaisir perce incessamment la digue ; le marécage s’est fait, et on vient d’en voir le détail. Si l’on trouve tant de vilenies et de misères, c’est que l’action libre manque, et aussi la justice exacte. Mes amis m’avertissent de ne point juger cette nation sur son état présent : le fond vaut mieux que l’apparence ; il faut distinguer ce qu’elle est de ce qu’elle peut être. Selon eux, la force et l’esprit y abondent, et pour m’en convaincre ils vont demain me conduire dans les faubourgs et la campagne pour me montrer les hommes du peuple, surtout les paysans.


H. TAINE.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1864, du 1er et du 15 janvier 1865.
  2. Édition 1644, p. 62, 96, 120, 106, 80, 104.
  3. Stato Delle Anime dell’ alma città di Roma, 1863 ; — en tout 6,494 ecclésiastiques.
  4. Voyez l’inscription dans laquelle il se glorifie de cette victoire sur les faux dieux.
  5. Voyez les articles 41 et 42 de son interrogatoire. « En ces cas et autres, qui sans cela seraient coupables, il n’y a pas péché, parce qu’il n’y a pas consentement. »
  6. Guida Spirituale, 1675, liv. II, p. 183.